‹ Premiers voyages en zigzagChapitre 27 sur 98 · VALLÉE DE MI SON · texte numérisé non relu

VALLÉE DE MI SON

HUITIÈME JOURNÉE

Déluge toute la nuit, déluge le matin, déluge tout le jour... On fera comme on pourra. En attendant, on décide de coloniser jusqu’à des temps meilleurs. La première chose que fait une colonie en se levant, c’est de déjeuner si elle peut. La chose est difficile en cet endroit, mais praticable pourtant : il n’y a pas de lait, mais il y a du café; il n’y a point de coquetiers, mais il y a des œufs; point de beurre, mais des petits fromages; il y a aussi, ce qui supplée à tout, des hôtes empressés, complaisants, qui, par des prodiges de zèle, arrivent à nous faire déjeuner amplement. Ils parviennent aussi à nous fournir de sièges presque suffisamment, et nous nous arrangeons pour passer là notre journée, si le déluge continue. La table est divisée en trois régions. Dans l’une on écrit des lettres : tout y respire un recueillement épistolaire; dans la deuxième, on dessine, tout y respire les arts et la paix; dans la troisième, on tient des cartes; tout y respire le jeu. On vient de découvrir une boutique où se trouvent des figues... c’est merveille! Chacun accourt pour se pourvoir, et les figues roulent sur le tapis, à la place de guinées. 11 y a figue et figue; on remarque que les joueurs, d’une main mangent les bonnes; de l’autre exposent pour enjeu les minimes, les coriaces, les scandaleuses ; en sorte que plus on gagne, moins on se régale. Zanta, assis par terre, joue avec un roquet, pendant que sa blouse se fresque entièrement contre la fresque rouge de la muraille. De là cet exquis calembourg qui sera

fait au départ : « Mais, monsieur, je n’ose la mettre... — Je crois bien, et qui ne rougirait pas en la mettant ! »

Dans l’après-midi, la pluie s’arrête un moment; le soleil fait mine d’avoir l’air de vouloir se montrer si le cas advenait qu’il se montrât. Les éclaireurs crient au beau temps. M. Tôpffer règle alors avec le gros Barbiéri, et donne le signal du départ... A peine sommes-nous en route que voici le déluge qui recommence. En cinq minutes, nous sommes percés jusqu’aux os. C’est dommage, car le pays est charmant : c’est une vallée étroite, boisée, où se montrent çà et là de belles ruines. A tous les cent pas on voit un pêcheur qui jette dans la rivière une sorte de filet ressemblant, à la grosseur près, aux coiffes à papillons. C’est que l’eau étant trouble, à cause des pluies, les belles truites du lac Majeur s’amusent à voyager incognito, et il y a chance que la coiffe attaque une de ces dames. Effectivement, nous rencontrons plus loin un homme qui revient chargé de deux truites magnifiques, de douze livres chacune. Nous nous expliquons alors pourquoi tant de manants lancent tant de fois leur coiffe sans se rebuter de ce que vingt fois, cent fois elle n’amène rien. C’est ainsi dans toutes les loteries.

Rincés que nous sommes, nous entrons à Lostallo dans la petite auberge du

lieu. C’est encore ici une sœur Barbiéri, mais quelle sœur! qui pèse huit sœurs ordinaires. Bien que prévenus d’avance, la vue du phénomène dépasse toutes nos prévisions : c’est une masse informe, une tour, un éléphant, qui remplit la chambre et fatigue la poutraison. . . La pauvre femme a honte d’elle-même, et son croissant embonpoint lui est un perpétuel supplice. On n’ose ni la regarder ni affecter de ne la regarder pas ; néanmoins, quand elle traverse la chambre où nous sommes, le sentiment de quelque chose de monstrueux arrête les propos et provoque le silence.

Le déluge continuant, il est arrêté que l’on couchera à Lostallo, si faire se peut. L’hôtesse, aussi bonne qu’elle est grosse, et bien que cette tombée ne lui aille guère, comprend notre situation, et nous accueille pour nous faire plaisir, pour nous réconforter, Bien plus que pour tout autre motif intéressé. Elle met à notre disposition sa maison, fort simple à la vérité, mais cependant proprette et confortable ; puis elle s’en va porter le carnage et la mort dans son poulailler. Deux coqs vieillards ne sonneront plus la fanfare de l’aube.

Pendant ces apprêts, nous colonisons, tout comme à Roveredo, avec cet agrément de pius, qu’il y a dans la salle, bien meublée d’ailleurs, un piano vieillard, une épinette crincrin, dont l’imprévu bénéfice nous cause un vif plaisir. Blockmann nous joue tout son répertoire, et, comme au temps d’Orphée, cette

SAINT-GOTHA RD, VALLEE DE MISOCCO, ETC

mélodie attirant les sauvages habitants des forêts, la salle se remplit de Lostalliens grands et petits; l’hôtesse elle-même se complaît à entendre ces airs, qui bercent doucement sa mélancolie et la distraient du supplice de sa rotondité. Entre aussi l’inspecteur des routes, gros bonhomme cordial et grand parleur, qui se fait d’entrée notre auditeur, notre cicerone, notre convive, notre truchement, et finalement notre ami.

Vers le soir, la pluie cesse, le soleil reparaît, et toute la troupe s’en va gambader sur les bords de la Mœsa, où elle se livre à tous les jeux et prouesses qui peuvent aider à combattre un froid glacial. Une rivière, pour les pêcheurs, c’est où prendre du poisson; pour les écoliers, c’est où faire des ricochets; pour l'inspecteur, c’est une malicieuse et puissante fée, qui tantôt mine sourdement un bout de route, tantôt abat des ponts, jette bas des chaussées. Depuis quinze ans, ce bonhomme étudie sa fée, répare ses sottises, et en fait à qui veut l’entendre l’histoire détaillée, circonstanciée, sans jamais se perdre ni dans ce dédale de dates, ni dans ce dédale de localités. 11 a si bien personnifié sa rivière, qu’il dit : .< La gueuse, la mauvaise, la rusée! C’est en 34 qu’elle fit ses farces; c’est en 32 qu’elle se tint tranquille; ces pluies lui vont donner du montant, etc., etc. »

On rentre pour souper : tout est excellent, hors qu’il n’y a pas dans la troupe de mâchoire qui soit en état d’attaquer les deux coqs vieillards. Pendant ce souper, la société, se livrant à d’admirables jeux de langage, exhibe toutes les curiosités linguistiques, et Harrison se perd, s’embrouille, s’entortille à crever de rire, dans cette légende expérimentale ; Coquaos, vernaos, ratta patte et os, poule en a, pie aussi. Sur quoi l’on va se coucher. Les lits sont exquis, peu nombreux, fort larges; on procède donc au dédoublement, et on loge six petits touristes dans deux couches colossales.

Bonne auberge, bonnes gens, bonne nuit et bon marché.

l’inondation

NEUVIÈME JOURNÉE

Le temps, aujourd’hui, est froid et incertain; beau, néânmoins, en comparaison des temps que nous avons eus depuis Faido. Après avoir pris con"é de notre bonne grosse hôtesse et des braves gens qui l’ont aidée à nous traiter si bien et s, affectueusement, nous nous enfonçons dans la vallée, en remontant la Mœsa, qui coule à notre droite. Le pays est admirablement boisé mais desert ; les montagnes immenses, très rapprochées, verdoyantes de leur base à leur cime, autour de laquelle flottent avec vitesse de diaphanes nuées.

A une heue de Lostallo, nous trouvons l’inspecteur, qui nous attend debout au milieu d’un chaos de rocs et de graviers parmi lesquels serpente un long bout de route neuve. Dans un endroit, cette route neuve passe entre deux rocs énormes qui furent amenés là par l’inondation en 1834, ainsi que le marque une inscription gravée sur l’un des deux : « Vous voyez, dit l’inspecteur, c’est son chefd oeuvre de 1834, la scélérate couvrit tout; il y avait un pont, là; la rusée est venue couler ici!... et puis, prête à recommencer! Mais nous allons faire le chemin la-haut dans le roc, et puis bonjour! Elle ne viendra pas l’y chercher! » lit le bon inspecteur triomphe à l’avance. Puisse-t-il vivre assez longtemps pour \oir la fée sous ses pieds et de l’eau sous tous ses ponts!

(Juelle singulière chose pourtant que cet homme qui, seul, dans cette vallée déseite, tioine moyen d’y avoir un intérêt, un sentiment, une passion; qui, sans iesse en presence d’un adversaire redoutable, sans cesse le combat ouvertement ou le déjoué par ses ruses, ou médite sur la façon de lui échapper tout à fait !

JiAISvé

SAINT-GOTHARD, VALLÉE DE MISOGGO, ETC

Quel cauchemar aussi que l’idée de deux ennemis qui peuvent lutter éternellement sans pouvoir jamais ni se vaincre ni s’ôter la vie !

Une lieue plus loin, nous passons devant les pittoresques ruines du château de Misocco. Ce site est célèbre, nous en donnons le dessin. A un quart d’heure du château est le village du même nom, où nous entrons haletants, affamés, et d’un saut nous sommes à l’auberge. Ici encore il y a une sœur Barbiéri, monumentale dans sa rotondité, et bonne femme, nous aimons à le croire; mais elle est mariée au plus fieffé beau diseur, au plus impudent écorcheur que nous ayons encore rencontré. C’est à lui que nous avons affaire.

Ce charmant homme nous accueille délicieusement. Il est tout à tous. Il sympathise avec toutes nos envies, avec tous nos goûts. Il chérit chacune de nos patries; il approuve chacun de nos projets : « Votre voyage est bien combiné. — La Via Mala ! c’est romantique; toujours je m’y arrête à cause du sublime! Annibal y a passé, et Rhœtus aussi, notre fondateur ! Ces petits jeunes hommes ont de l’appétit ! C’est bien, j’aime bien voir qu’on mange bien. Mangez, mangez, mon ami !... » On ne demanderait pas mieux; mais en même temps qu’il nous entretient si gracieusement, ce drôle nous affame en règle. Un peu de café, mais pas de lait; des œufs, mais fétides... Il poursuit : « Genève! une belle ville, vraiment ! j’y ai été. Vous avez là le lac, et puis du commerce beaucoup. Ville riche, ville plaisante à voir ! (Au garçon : ) Ne vois-tu pas qu’il n’y a plus d’eau là-bas! De l’eau, imbécile!... Excusez, messieurs, ça est si bête, que ça vous laisserait manquer de tout... Voilà, voici de l’eau, buvez, mon petit ami. Fait soif dans les voyages, pas vrai?... Belle jeunesse que vous avez là... »

Cependant toute cette jeunesse a les dents longues. On prend patience pourtant, M. Tôpffer surtout, qui pense que ces gens font comme ils peuvent, à la façon de Barbiéri, mon ami, et qu’après tout, si la pitance est maigre, la dépense sera minime. Pour s’en assurer, il demande la note. En ce moment, l'hôte disparaît, et nous n’avons plus affaire qu’à ce Samoyède de garçon, qui nous apporte un chiffre scandaleux de trois francs par tête ! « Où est l'hôte ? » Pour toute réponse, le garçon disparait à son tour, et nous ne voyons plus personne. M. Tôpffer crie, appelle; le Samoyède revient terrifié... « Où est l’hôte? je ne payerai qu’à lui; conduisez-moi vers lui. » Alors le Samoyède fait circuler M. Tôpffer dans les chambres, dans les cuisines, jusqu’à ce que, rencontrant un manant qui dort à côté d’une bouteille vide, il le réveille en disant .

< Le voilà ! » et il s’enfuit. Le manant se lève, M. Tôpffer l’envoie promener, et le pauvre diable se rassied sans comprendre comment, ni qui, ni quel, ni pourquoi.

Cependant l’hôte, après avoir dit à son Samoyède : « Tu demanderas tant, et que je n’aie aucun désagrément, ou bien je te rosse ! » s’est réfugié sur la grande place, devant l’auberge, où il converse agréablement avec les étrangers réunis sur le balcon d’une maison voisine. Il leur explique les beautés du pays et les charmes de la chose, lorsque arrive M. Tôpffer, qui dit d’une voix reten-

tissante : « Monsieur l’hôte, quand on écorche le monde, il faut savoir écouter les cris de ses victimes. » Décontenancé par cette apostrophe infiniment déplacée, l’hôte se hâte de rentrer dans son antre, invitant M. Tôpffer à l’y suivre, pour s’expliquer loin du monde et du bruit. « Non, non, monsieur, lui crie M. Tôpffer, c’est ici, sur la place publique, par-devant ces messieurs et ces dames qu’il convient de dire que vous nous avez affamés pour nous voler ensuite... C’est par-devant ces messieurs et ces dames qu’il convient que vous receviez les trois francs par tête que vous réclamez pour vos œufs gâtés... Je les pose par-devant ces messieurs et ces dames, sur cette pierre, où vous viendrez les chercher par-devant ces dames et ces messieurs. » Et M. Tôpffer continue de parler haut et franc, à la façon de Simon de Nantua, tandis que l’hôte, l’hôtesse, les Samoyèdes et toute la bande, du fond de leur trou, tâchent de l’apaiser du signe, de la voix, du sourire, et le supplient de finir cette scène si pénible, qui divertit infiniment trop les étrangers sur le balcon.

Au delà de Misocco, la route monte beaucoup, et le pays devient de plus en plus sauvage. On fait par-ci par-là des spéculations plus ou moins fortunées; une entre autres, où il faut se faire un pont (pont aux ânes) d’une vieille rigole de moulin. Plusieurs, qui n’ont pas la tête forte, funambulisent à regret, et parmi eux, le voyageur Harrison, toujours malheureux en spéculations et toujours entraîné à en faire. Après quelques heures de marche, on atteint au plateau qui forme la hase du Saint-Bernardin. Nous y faisons une buvette, et nous apprenons à l’hote, qui est tout émerveillé de tant d’appétit, que si nous sommes voraces, c’est pour avoir déjeuné chez son confrère de Misocco. Le bonhomme sourit. On voit qu’il est habitué à ne voir venir de ce côté que faims canines et bourses délabrées. 11 nous conte que l’on dévalise de temps en temps, et que l’on tue quelquefois sur le col que nous allons passer, et il nous donne son fils pour

S AINT-GOTHARD, VALLÉE DE MISOGCO, ETC. 143

nous accompagner jusqu’au sommet. Le temps s’est éclairci, mais le froid est glacial.

Nous grimpons en compagnie de deux botanistes silencieux, uniquement attentifs aux herbes. On atteint la région des ambresailles, où plusieurs achèvent de déjeuner, se mêlant à d’innombrables moutons qui déjeunent aussi par-là, sous la conduite d’un pâtre sauvage dont la figure et l’accoutrement sont admirables de caractère alpestre. Le ciel s’est découvert; de toutes parts se montrent d’innombrables cimes, les unes d’un bleu pur et sévère, les autres empourprées des rayons du soleil couchant. A notre droite, la pyramide majestueuse du Saint-Bernardin semble nous écraser de sa menaçante grandeur;

vers le sommet toute végétation disparaît, on ne voit plus que d’admirables rocs tapissés de lichen vert, qui encaissent un lac parsemé d’iles. Ce col est plus sauvage, plus beau que celui du Saint-Gothard. 11 n’y a pas d’hospice, mais une petite maison qui est habitée pendant toute l’année.

La descente du côté de la Suisse est charmante, au moins si l’on prend par un sentier qui descend droit sur la sauvage gorge d’Interheim. C’est aussi une région d’ambresailles. Toute la pension broute, toutes les lèvçes, toutes les mains sont violacées. A gauche, on voit un grand glacier d’où sort un des bras du Rhin; en face, des pentes vertes, quelques sapins; à droite, au fond de la vallée, deux ou trois cabanes, et auprès la blanche église de ces pauvres montagnards. Tandis que le ciel est radieux encore d’azur et de lumière, nous sommes déjà enveloppés dans une ombre crépusculaire. On compte dix lieues de Lostallo à l’endroit où nous sommes; aussi, volontiers nous arrêterions-nous ici.

Mais à Interheim il n’y a pas de ressources suffisantes; à Nusenen, une lieue plus loin, on ne nous veut pas : nous poussons donc jusqu’à Splugen, où ce n’est pas sans peine que nous trouvons place. Toutes les auberges, en effet, sont encombrées d’ambassadeurs, de comtes et de barons qui se rendent à Milan pour assister au couronnement du vice-roi. Pendant deux jours encore, nous aurons à lutter contre ce couronnement et contre ces comtes et barons qui tournent la tête de tous les aubergistes et leur font prendre en dédain tout ce qui ne couronne ni ne baronne. Néanmoins, nous trouvons moyen de faire ici un repas gigantesque, et jamais soupe bouillante ne délecta plus vivement des voyageurs transis. Pendant le banquet, une pendule de la Forêt-Noire joue des airs, c’est charmant; mais voici qu’on ne peut plus l’arrêter ni changer d’air, et nous sommes submergés, noyés dans l’inextinguible charme d’une ritournelle éternellement renaissante.

Page 1