TERREUR DU PETIT MENDIANT
DOUZIÈME JOURNÉE
Nous nous levons de bonne heure afin de ne pas partir tard ; mais notre linge, envoyé la veille au blanchissage, n’arrive pas. O11 déjeune, on fait de la musique, on écrit des lettres, on flâne jusque vers dix heures qu’arrive la blanchisseuse éplorée. Hélas! elle a pleuré sur nos chemises, car tout est mouillé, sortant de l’eau, et, n’était l’évidente affliction de cette pauvre femme, elle aurait à essuyer vingt et une apostrophes de toute colère... M. Tôpffer distribue à chacun son paquet, ou plutôt son éponge gonflée d’eau, et chacun va le mettre en presse dans son havre-sac. Pendant ce temps, la pluie s’apprête, afin que nous ne manquions pas d’eau, comme disait l’hôte de Misocco.
Les sacs faits, nous nous remettons en route, et tout aussitôt les nuages crèvent sur nos têtes, ce qui n’empêche pas que le pays ne nous semble fort joli. Un pont couvert se présente, et l’on y fait halte au sec. C’est alors qu’un petit bonhomme demandant l’aumône, M. Tôpffer lui offre du tabac; l’enfant insiste. .. Abdericaramachatavaradaltach! Patavachkitawdrabrcimatanaramach! s’écrie M. Tôpffer. L’enfant est déjà à trois portées de fusil, fuyant à toutes jambes; en général, ce procédé réussit parfaitement si l’on y met l’aplomb et la solennité nécessaires.
La pluie ne voulant pas cesser, on quitte le pont couvert pour atteindre bientôt le Rhin, que l’on passe sur un pont découvert, au bout duquel est une auberge couverte... A cette vue... à cet aspect... mais la bourse ne veut pas, et puis elle veut un peu, et puis elle veut tout à fait, et on entre. Pains et fromages sont servis. Au bout d’un quart d’heure, la société manifestant
quelque désir de connaître ce qu’elle a bien pu avaler de gros petits pains frais d’une demi-livre durant cet espace de quinze minutes, il lui est révélé qu’elle est au soixante-cinquième gros petit pain frais. Deux dames, dont l’une remarquablement belle, qui nous servent, éprouvent un étonnement prodigieux, et nul doute qu’elles éclateraient de rire, si ce n’était que, hôtesses, elles respectent leurs botes. Du reste, il faut observer ici deux choses : c’est que la pluie affame en général, et que, depuis ce fatal déjeuner de Misocco en particulier, nous n’avons jamais pu combler le vide qu’il a laissé dans nos estomacs ; encore à l’heure qu’il est, le rassasiement n’est pas venu.
Nous quittons cette auberge, si peu attristés par les pluies du ciel, que nos chants et nos cris de joie épouvantent deux pauvres pèlerins mendiants. Ces braves gens allaient nous demander l’aumône, lorsque, nous entendant crier à tue-tête et tous à la fois : Chose également périlleuse, soit qu'il dît la vérité ,
soit qu'il dît un mensonge! Ils s’arrêtent, puis se jettent de côté, puis ils fuient dans une prairie. Et c’est vrai qu’il n’est pas ordinaire de rencontrer vingt et une personnes qui se promènent par la pluie, en criant à l’une d’elles : Chose également périlleuse, soit qu'il dît la vérité, soit qu'il dit un mensonge! C’est là un sobriquet, comme on le verra en son lieu.
On arrive à Ragatz. C’est ici qu’il faudrait quitter la grande route pour faire une excursion aux bains de Pfeffers ; mais le temps est trop mauvais pour y songer : on poursuit donc. Nous croisons beaucoup de soldats qui reviennent d’un tir ou d’une revue, les uns fort avinés, les autres portant parapluie. Plus loin, c’est une grande voiture de coronation, avec le plus beau nègre possible sur le siège. Déjà le ciel est noir, la montagne violette, la verdure bleue. A cette apparition de nègre, on est tenté de se pincer les côtes pour s’assurer qu’on ne rêve pas.
SAINT-GOTHARÜ, VALLEE DE MISOGCO, ETC.
C’est sur Sargans que nous marchons, au travers d’un marécage, et rincés jusqu’à la moelle. On y arrive enfin, et c’est délicieux; délicieux d’arriver, délicieux de se changer, délicieux de fréquenter le clair feu du foyer. L’auberge est à nous tout entière : les hôtes sont d’excellentes gens. Nous nous sommes amusés comme des compères, et nous allons souper comme des rois.
LANDSGEME1NDE A WESEN
TREIZIÈME JOURNÉE
Durant toute la nuit, le déluge a continué; au lever, c’est déluge encore; déjà il est question de coloniser, quand la pluie cesse subitement, et l’on se hasarde à partir. Cependant les nuées s’élèvent, on signale un trou bleu dans le ciel; voici un rayon de soleil qui dore une forêt, et enfin un temps radieux qui s’établit. C’est fort agréable pour tout le monde, mais pour nous quelle prospérité! sans compter que ceci nous permet d’arriver à Wallenstadt avant le départ du bateau à vapeur. Chemin faisant, nous voyons deux nids de cigognes posés sur des clochers; c’est un spectacle nouveau pour la plupart d’entre nous. Arrivés à Wallenstadt, nous allons nous poser sur le bateau.
Sur le bateau, il n’y a encore qu’un capucin et une voiture vide. Mais un soleil admirable se joint à la chaleur de la cheminée pour achever le dessèchement de la caravane, qui est encore fortement imbibée. C’est pendant qu’elle jouit de ces douceurs qu’arrive un homme essoufflé ; cet homme essoufflé tient un paquet blanc; ce paquet blanc, c’est la chemise de Sterling, grand semeur de crayons et de paires de bas; la chemise est rendue, et l’homme reprend haleine.
Des étrangers, selon la coutume, attirent un des myrmidons de la troupe pour savoir un peu de lui qui nous sommes, pourquoi tant de monde, et pourquoi cette chemise. Ils s’adressent au particulier Percy, qui, interrogé sur ce qu’il a vu de curieux, répond laconiquement : « Une église avec une cigogne. » D’autres Anglais aussi, entretiennent mystérieusement le voyageur Broadly, et sans un vieux monsieur qui nous aborde avec une affectueuse bonhomie, tout, grâce au décorum, serait mystérieux sur le bateau. Vive le décorum!
Le lac de Wallenstadt est charmant, encaissé, bleu, agreste et assez petit pour qu’on jouisse partout de la vue entière du pourtour; toutefois il nous parait moins sauvage que celui des Quatre-Cantons, et pittoresquement parlant, bien inférieur. Après trois quarts d’heure de navigation, on débarque fort proprement
SAINT-GOTHARD, VALLÉE DE MISOCCO, ETC
à Wesen, où l’on a le choix de descendre la Linth pour gagner les plaines du canton de Zurich, ou de remonter les bords de ce canal pour s’enfoncer dans les gorges de Claris. A peine débarqués, M. Tôpffer annonce la nécessité de tenir une landsgemeinde pour voter sur ce choix. Aussitôt le peuple souverain s’étend sur le gazon, et il est voté tout d’une voix qu’on ira à Glaris, puisque, pour y aller, on voit en passant le champ de bataille de Naëfels.
Les travaux de M. Escher sur la Linth sont connus. Vraie et bonne célébrité que celle de ce digne monsieur! Grâce à lui, le torrent dévastateur suit tout tranquillement son chemin, et les plaines sur lesquelles il déversait les marécages et la fièvre sont couvertes de riches prairies où travaillent des laboureurs sains et robustes.
11 y a un monument à Naëfels, nous dit-on ; nous le cherchons de nos quarante-deux yeux... enfin on le trouve : c’est un bel obélisque rouge. Et puis malheureusement l’obélisque se trouve être la cheminée d’une filature. Toute cette plaine de Naëfels est remplie de fabriques, et il n’y a rien qui calme les imaginations comme les fabriques.
La position de Glaris est très originale : c’est une grosse bourgade très industrieuse coupée par des cours d’eau, et espacée sur les pâturages qui tapissent le fond d’un entonnoir formé par des montagnes d’une immense hauteur. Nous tournoyons en spirale pour arriver au fond du pays, dans une grande rue fort gaie où est notre auberge. 11 est entendu que nous y coloniserons le reste de ce jour. Pendant que le dîner se prépare, les uns vont voir, les autres vont se montrer; le voyageur Régnier, expert en carabine, se rend au tir, et n’en revient pas sans gloire.
Mais ce qui est «toujours divers, toujours nouveau», c’est le dîner. Encore ici nos hôtes, excellentes gens, n’ont d’autre chose en vue que celle de nous régaler, et ils s’aperçoivent bientôt que c’est facile, toute espèce de victuaille étant précieuse à nos estomacs, toujours bramants depuis cette famine de Misocco. Ils nous bourrent de chamois ; et bourrés que nous sommes, nous allons encore chercher le dessert chez le confiseur de l’endroit. Cet homme fabrique de grands gâteaux de raisins d’un pied de diamètre. M. Tôpffer, voulant se signaler par une action d’éclat, en empiète vingt, et en fait une offrande immédiate. Après la distribution vient incontinent l’absorption. Alors le marchand doute de ce qu’il voit, et la population des gamins de Glaris s’attroupe pour nous voir faire, ün peu de honte est bientôt passé.
C’est durant notre dîner de Glaris que se sont agitées de hautes questions de linguistique. Faites vivre vingt hommes en colonie séparée, l’idiome qu’ils ont emporté avec eux va bientôt se modifier, et tantôt s’enrichir de mots, tantôt donner aux mots reçus des acceptions nouvelles, en telle sorte qu’on en est à se demander pourquoi les savants prennent tant de peine pour expliquer théoriquement et par conjectures la formation du langage. Que ne viennent-ils voyager avec nous! en six jours ils auraient vu poindre et croître une langue nouvelle; en un jour, ils auraient vu disparaître tous les noms propres de la
troupe pour l'aire place à cinquante appellations nouvelles, quelques-unes folles, toutes vivantes et caractéristiques pour ceux qui les emploient.
Ils auraient compris que tous leurs efforts pour fixer une langue vont à contre-sens de lajvie du style, que les langues fixées sont des langues languissantes et malades, que les langues arrêtées sont des langues mourantes ou mortes.
Ils auraient compris pourquoi les poésies primitives, qui précèdent tous les dictionnaires, sont les seules éclatantes de couleur, et pourquoi les poésies civilisées sont des ramassis de couleurs ternes et de lambeaux qui ont vécu.
Ils auraient compris qu’autre chose est, pour l’agrément des gens, le changement, le renouvellement des idiomes laissés à eux-mêmes, autre chose la combinaison sempiternelle des mêmes éléments classés et étiquetés par les experts.
Ils auraient compris qu’aucune langue n’est obscure pour ceux qui la font, si ignares soient-ils, et que beaucoup de langues deviennent louches à cause des doctes qui les nettoient, les blutent, les éclaircissent, et substituent leurs savants arrêts aux clartés du sens commun.
Ils auraient compris que le libre effort des gens qui sentent et qui n’aspirent qu’à s’exprimer est tout autrement fécond pour enrichir et animer la langue, que le laborieux effort des grammairiens de profession qui n’aspirent qu’à grammatiser. ,
Ils auraient compris qu’en fait d’idiome la métaphysique des savants est une ânerie en comparaison de la métaphysique des simples ; que parler n’est pas une science, mais un développement de notre nature, un besoin et un plaisir de notre âme, un exercice aussi charmant que facile, avant qu’on en eût fait une escrime apprêtée et conventionnelle.
Et tout ceci à propos du dîner de Glaris, où nous avons mangé du chamois. Tout en mangeant du chamois, l’argot de voyage va son train, et M. Topffer fait la réflexion que le diable n’y comprendrait rien, à moins d’être des nôtres. A ce propos, il s’occupe des noms propres, et, émerveillé de voir combien le nombre s’en est accru, il invite chacun à déclarer les différentes appellations sous lesquelles il est connu, auxquelles il répond, et qui sont nées depuis treize jours que nous sommes en route. Voici le résumé de ce travail :