‹ Premiers voyages en zigzagChapitre 33 sur 98 · NAVIGATION SUR A L P N A C H · texte numérisé non relu

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SEIZIÈME JOURNÉE

Au réveil, il se trouve que la pluie tombe toujours par torrents, en sorte que nous prenons le parti de n’en prendre aucun jusqu’à ce que le baromètre soit revenu à des procédés meilleurs. Vers dix heures, il paraît s’amender ; le signal du départ est donné, et nous nous acheminons vers Winkel pour nous y embarquer. Alfred de Sonnenberg nous fait ici la conduite, et Verret se ficelle le mollet, à cause des indocilités de sa jarretière qui lui tombe sans cesse sur le cou-de-pied comme un anneau.

Winkel est un délicieux petit golfe où sont quelques bateaux abrités sous les noyers de la rive. M. Tôpffer en frète deux, et, le temps paraissant calme, on cingle vers le golfe d’Alpnach dans l’Underwald. Mais voici que, entrés dans ce golfe, nous y trouvons des vagues qui grossissent incessamment sous le souffle d’une brise très fraîche ; heureusement ce vent nous est directement favorable. Nos bateliers hissent les toiles et croisent les bras ; les deux esquifs, quoique bien remplis, rasent légèrement le dos des vagues, et au bout de quelques instants ils nous ont déposés sur la plage d’Alpnach. Ces instants ont paru longs à M. Tôpffer, éditeur responsable, et à Harrison et Blanchard, navigateurs affadis par le balancement poétique de l’embarcation.

Rien de plus frais, de plus paisible, de plus helvétique, que tout ce vallon d’Underwald, surtout dans ce moment, où un beau soleil, succédant à la pluie, dore les rochers et fait resplendir les pelouses. A peine rencontrons-nous quelques naturels, même dans les villages, même dans la capitale, où nous ne trouvons à acheter que du pain et des prunes; ce sont les seules friandises mises en vente dans les deux seules boutiques de l’unique rue.

Gomme nous passons devant une chaumière, les sons d’une guitare frappent notre oreille. C’est un gros homme en blouse qui accorde son instrument. M. Tôpffer le prie de nous chanter quelque air. « Pas moi, dit-il, mais ma

JEUNE MUSICIENNE DE i/UNDERWALD

S A 1 N T - G 0 T H A R D , VALLÉE DE M1S0CG0, ETC

servante, si vous ne lui faites pas trop peur. » Toute la caravane s’étend sur le gazon, et bientôt paraît une jeune fille extrêmement timide qui s’assied devant le seuil, et qui chante pour obéir à son maître, bien plus que pour complaire à l’illustre société. Sa voix est agréable et d’une justesse parfaite; elle s’accompagne avec goût; la scène est pittoresque, le plaisir inattendu; en sorte que nous passons là une de ces demi-heures qu’on ne peut pas plus faire naître qu’on ne peut les oublier. Toutefois la chose déplaît à un gros barbichon de chien, qui grogne dans sa toison et s’obstine dans des accompagnements bilieux.

Cependant nous atteignons bientôt après le lac de Lungern, moins joli, mais plus célèbre, depuis que les riverains ont entrepris de le vider. M. Henri, avec un guide, s’en va visiter la galerie d’écoulement, tandis que, de la route, nous considérons le pourtour du lac. L’ancienne rive est partout visible; c’est une longue ligne où s’arrête la vieille et robuste végétation; au-dessous, ce sont des rocs ou des terrains à peine recouverts d’un duvet d’herbes tendres. Un petit lac, qui sera fort joli dans deux siècles, occupe le fond du vallon. Mais ce qui est curieux, c’est que, depuis que les eaux ont cessé de contenir les terrains, plusieurs d’entre eux sont descendus avec arbres et maisons, et se trouvent actuellement dans l’ancien lit du lac, sans qu’au premier abord on sache bien comment ni pourquoi. Ces terrains voyageurs ont beaucoup perturbé la commune de Lungern, et jeté dans l’angoisse tous les municipaux. Que dirionsnous si, un beau jour, notre canton se déversait, hommes, bois et villas, sur les contrées voisines ? Que diraient nos particuliers, ne trouvant plus à sa place leur maison de campagne? Nos bandes noires allant repêcher leur servette dans la perte du Rhône, et sans que personne encore les y invitât ? Gela n’arrivera pas ; mais ce qui pourra arriver avec le progrès, ce sera de vider aussi notre lac, et tout aussitôt les villes riveraines descendront la pente pour se rencontrer au fond : Lausanne et Genève, Morges et Thonon.

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