TRANSPORT DES FOINS SUR LE LAC DE THUN
DIX-SEPTIÈME JOURNÉE
Nous ne connaissons pas de plus jolie vallée à parcourir que l’Underwald, pour peu que l’on fasse cas des beautés pittoresques, des impressions agrestes et de la douce solitude d’un pays de pâtres; de plus, les manières d’y entrer et celles d’en sortir sont également agréables. Nous sommes venus par eau; aujourd’hui nous voici acculés contre les parois du Brunig, qu’il nous faut escalader absolument, si nou ; n’aimons mieux rebrousser vers Alpnach.
Le Brunig est une montagne peu élevée, où la végétation suisse se montre dans toute son élégante splendeur. Du côté de l’Underwald, on gravit un sentier, presque tout taillé dans le roc; et à mesure qu’on s’élève, les lacs de Lungern et de Sarnen se montrent, dans tout leur pourtour, encaissés entre des parois verdoyantes, d’un aspect à la fois gracieux et sévère. Au haut du sentier, il y a une petite chapelle dont le porche abrite un banc où le voyageur s’assied pour regarder encore ce beau paysage dont la vue va lui être dérobée. Qui donc s’est assis sur ce banc et n’en a pas gardé la mémoire ? Qui donc s’est reposé sur ces planches, sous ces hêtres, en face de cette poétique nature, et n’est pas charmé aujourd’hui encore par le seul ressouvenir de ces impressions si pures, si vives, si aimables ?
Au delà de la petite chapelle, on chemine pendant une heure sur le sommet
sinueux et boisé de la montagne; on aperçoit quelques hautes cimes qui appartiennent aux montagnes voisines, mais plus de lacs, plus d’habitations, et cependant rien de sauvage ; c’est là le caractère de Brunig, et c’est ce qui nous pprterait à comparer ces solitudes à celles de la Grande-Chartreuse dans le Dauphiné. Ce sont des bouquets de sapins, des groupes de hêtres plutôt que des bois,
et, des uns aux autres, des pelouses fraîches et riantes. Lorsqu’on a atteint l’autre revers, on a, au travers des trouées du feuillage, l’aspect des vallées de Mevringen et de Brientz, l’une toute de prairies, où serpente le filet de l’Aar, l’autre toute d’escarpements, qui plongent, en s’y réfléchissant, dans le limpide miroir du lac.
De nombreuses colonies d’écureuils vivent et jouent dans cette contrée solitaire. Bryan, l’oiseleur, en avise deux qui viennent de gravir un sapin isolé et d’une immense hauteur. Aussitôt il nous appelle à son aide, et, après nous avoir disposés en cercle autour de l’arbre, il grimpe de branche en branche, assez haut pour pouvoir ébranler vivement la cime. Les deux jolis animaux qui s’y sont réfugiés
S A I X T - G 0 T H A R D , VALLEE DE MISOCCO, ETC
semblent tenir conseil; puis, au même instant, ils s’élancent, et viennent tomber en dehors du cercle; avant que nous ayons pu les atteindre, ils sont déjà sautillant parmi les branchages d’un bouquet voisin, et l’oiseleur Bryan redescend tranquillement de son sapin.
Vous déjeunons à Brientz, dans une salle garnie d’objets en bois sculpté, et ici commence une série d’emplettes qui va se poursuivre de lieu en lieu jusqu’à Fribourg. Déjà, en quittant Brientz, la plupart des voyageurs portent sur le dos ou sur le ventre une caisse qui contient leurs trésors, et qui leur donne l’air de faire voir une marmotte en vie. Ces objets en bois sont en effet de charmants souvenirs à rapporter et de charmants présents à faire; c’est dommage seulement qu’on en ait étendu le marché jusque dans toutes les grandes villes. Il y a peu d’années qu’on les achetait encore du pâtre même qui les avait travaillés. Aujourd’hui on les fabrique par pacotilles, et en même temps que l’exécution s’en est perfectionnée au moyen d’outils nouveaux et de modèles venus du dehors, ils perdent peu à peu le style suisse et ce cachet d’intelligence et de pensée qui se retrouve dans les œuvres les plus grossières, lorsqu’elles sont l’ouvrage de l’homme et non le produit d’un procédé. Le procédé tue et tuera l’art. M. Daguerre y aura contribué pour sa part.
M. Tôpffer frète ici deux embarcations, toujours deux ! c’est son principe, à lui, que de ne pas mettre tous ses œufs dans un panier, et les bateliers aiment fort ce bon principe-là. De plus, il dit et redit par intervalles à ces bonnes gens : « Am Lande, ou point de Trinkgeld! » au moyen de quoi nous rasons la rive jusqu’à Interlaken, où nous arrivons sans encombre. Les bateliers reçoivent un gros pourboire, et ce principe-là leur plaît aussi.
A Interlaken, les emplettes recommencent de plus belle ; nous arrivons à Neuhaus surchargés de marchandise. Il y a affluence sur le bateau, sans compter une division des jésuites de Fribourg. Nous en rencontrons souvent. Ils voyagent absolument comme nous, et ils se font remarquer par leurs manières agréables et polies.
La soirée est magnifique et le lac très agité. Notre machine à haute pression, pour peu qu’elle ne saute pas, est excellente; malheureusement le bois est à bon marché dans la contrée, et les chauffeurs font un feu d’enfer; ça fait réfléchir. De plus, on n’aperçoit d’autre mécanicien que la mécanique; ça fait aussi réfléchir. M. Tôpffer dessine; un amateur s’approche : « C’est, dit-il, absolument mon genre ce que vous faites là, monsieur. Je vous demanderai seulement dans
quel sens vous faites vos hachures? — Ainsi, monsieur. — Mon genre, mon genre, absolument. »
Cet amateur est un touriste de l’espèce de ceux qui n’y comprennent rien, mais qui sont émerveillés quand même. Il se fait de ce qu’il voit, de ce qu’il a vu, de ce qu’il verra, les idées les plus fabuleuses, et il bâtit là-dessus les satisfactions les plus grandes. A peine débarqué à Tlioune, on lui parle de chiens de Terre-Neuve; il embrouille cela avec des chiens du Saint-Bernard, et son guide lui demandant s’il doit lui en acheter : « Je ne vois, dit-il, aucun inconvénient à ce que j’aie trois terre-neuve. » Plus tard, nous rencontrons dans la rue un gros gaillard qui ploie sous le faix de trois mâtins qui sentent fièrement l’ours de Berne : ce sont les terre-neuve de l’amateur, qui trouvera peut-être qu’il y a bien quelque inconvénient à la chose.
Boutiques de sculptures, de peintures, panoramas, terre-neuve, on trouve de tout cela à Tlioune, qui est devenu le grand bazar des touristes.
DIX-HUITIÈME JOURNÉE
Nous nous levons de bonne heure pour aller déjeuner à Munzigen, à moitié chemin de Berne. La route est couverte de campagnards se rendant au marché. Il n’y a peut-être pas un coin du globe qui donne plus que cette admirable vallée l’idée de l’abondance, du confortable agreste, du dernier raffinement de la civilisation agricole. A chaque instant nous nous arrêtons devant les fermes pour admirer mille soins, mille commodités, dont nous autres messieurs nous sommes à cent lieues dans le genre de vie qui nous est propre.
De très bonne heure nous sommes à Berne, et le programme de la journée est donné. Il est très conforme à celui de nos autres séjours à Berne, ce qui nous dispense d’y insister ici.
DIX-NEUVIÈME JOURNÉE
Encore sur nos jambes jusqu’à Fribourg. Nous avons déjeuné à Berne; sur la route, nous vivons de prunes, de haltes et d’éclats de rire. Plusieurs se démoralisent, y compris le chef, et ce ne sont pas les moins gais. Et puis nous voici à Fribourg, et le pont, et les orgues, et un grandissime souper, un banquet à tout rompre, sans aucune parcimonie de la bourse commune, conformément aux principes énoncés dans le préambule.
VERREZE (VA.L ü’AOSTE