‹ Premiers voyages en zigzagChapitre 36 sur 98 · VINGTIÈME ET VINGT ET UNIÈME JOURNÉES · texte numérisé non relu

VINGTIÈME ET VINGT ET UNIÈME JOURNÉES

Autre douceur : ce sont des chars, et qui ne sont pas doux pourtant, mais délicieux pour nous, et de plus chars à bancs, c’est-à-dire tout ouverts, ne prenant rien sur le paysage, ne gênant aucune de nos communications. Sur ces deux chars nous entrons triomphalement à Vevey, où il y a un nouveau banquet dans l’excellent hôtel des Trois-Couronnes.

Le 4 septembre, nous nous embarquons sur le Léman pour regagner nos foyers, où nous arrivons enchantés de notre voyage, et tout prêts à recommencer, si l’on voulait.

MILAN, C0ME, SPLUGEN

Il s’agit cette année d’aller à Milan. Plusieurs n’ont pas vu Milan, et plusieurs qui l’ont vu il y a deux ans désirent le revoir; c’est vrai que Milan est une charmante ville, où il y a en abondance spectacles et rafraîchissements, sans compter l’aiguille du Dôme, où l’on monte, monte, que c’est plaisir. Tous les écoliers aiment à grimper sur les tours et à s’élever sur les clochers. Strasbourgest une belle ville, Anvers aussi.

Un des hommes de notre temps qui ont escaladé le plus de clochers, c’est M. Tôpffer. Qu’on trouve un autre père de famille qui ait par six fois porté sa personne jusque tout au haut de la dernière aiguille du Dôme ! Il est bien vrai que ce ne sont pas précisément des ascensions dues à un désir spontané, ni même à un impérieux besoin de gravir des marches de marbre blanc; mais il serait injuste de ne pas voir en lui un père de famille bien extraordinaire, unique entre tous, et qui aura droit à une épitaphe glorieuse.

Ce qu’il y a de bon aussi dans le voyage de Milan, c’est qu’il faut, pour s’y rendre et pour en revenir, passer les Alpes et les repasser. Or, c’est toujours une bonne fortune pour des voyageurs à pied que d’avoir à franchir ces belles

montagnes, où la marche est si légère, si animée, où les spectacles sont si variés et si beaux. On se lasse un peu, à la longue, de tournoyer dans les échelons en spirale du Dôme, mais on ne se lasse pas de serpenter dans les hautes vallées, de s’élever au travers des bois, des rocs, des cascades, jusqu’à ces sommités chauves et solitaires où la nature est moins parée, mais bien plus grande, et au delà desquelles on se retrouve, au bout de deux ou trois heures de facile descente, rendu aux charmes un peu suspects de la civilisation, et aussi aux charmes plus vrais d’une végétation admirable de vigueur et d’éclat. De plus, on peut se choisir les passages que l’on veut connaître. Cette année, ce sont ceux du grand Saint-Bernard et du Splugen qui ont obtenu notre préférence. Le premier y avait des titres évidents : neige, avalanches, maison des morts, les chiens, les Pères, tout ce qui résume avec le plus de puissance des imaginations de quinze ans, tout ce qui intéresse à bon droit des imaginations plus mûres et plus posées; le second, fort beau en lui-même, et où l’on parvient en traversant le lac de Gôme, d’où l’on sort en traversant la Via Mala.

Pour l’instruction des voyageurs à pied qui voudront bien avoir confiance en notre opinion, nous dirons un mot sur ces différents passages que nous avons pratiqués à plusieurs reprises. Le moins intéressant, c’est le mont Cenis, qui n’a presque que les charmes d’une grande route. Vient ensuite, en allant de l’ouest à l’est, le petit Saint-Bernard, le plus facile et le moins terrible de tous, qui ne présente pas de grandes beautés pittoresques, mais où d’on arrive et d’où l’on sort par une contrée à la fois charmante et tranquille, sans bruit de grelot, sans poussière de chaise de poste. Si, parti de Genève en compagnie de deux amis, je voulais n’être pas trop distrait de leur société par les aspects environnants, et cheminer en goûtant à la fois le plaisir d’un intime entretien et celui d’un spectacle habituellement doux et agreste, je choisirais pour me rendre en Italie le passage du petit Saint-Bernard. On prétend qu’Annibal l’avait choisi aussi ; ce fut pour d’autres motifs apparemment.

Le troisième passage est merveilleux pour ceux qui sont amateurs de solitudes alpestres, de cimes terribles, de glaciers formidables. Il faut s’élever sur le col du Bonhomme, puis sur le col des Fours, d’où l’on redescend pour s’élever de nouveau sur le col de la Seigne. Au delà, on côtoie le lac Combal et les sonores glaciers de l’allée Blanche. Point de route, mais d’abrupts sentiers, où il ne faut pas s’aventurer sans guide. Point de voyageurs, mais une ou deux caravanes de touristes, et parfois un chasseur de chamois qui passe d’une cime à une autre. Point d’auberges enfin, mais seulement un misérable chalet adossé au glacier du mont Blanc. Vous tous qui aimez la marche libre, indépendante, la poésie grande et neuve, l’immensité, le silence, le mystère, et ces confuses émotions que fait naître une brute et colossale nature, passez par l’allée Blanche; sans compter que sur le col des Fours on trouve de la neige rouge.

Le quatrième passage, c’est celui du grand Saint-Bernard, assez mal connu de nos jours, parce que c’est de nos jours qu’on l’a le plus décrit. Il est remar-

MILAN, GOME, SPLUGEN.

quable à cause de l’hospice surtout, à cause de cette sainte maison où, depuis tant de siècles, la charité chrétienne veille avec une affectueuse sollicitude sur ceux qui s’engagent dans ces mornes vallées. Celle qui conduit à l’hospice est d’abord champêtre plutôt que pittoresque, jusqu’à ce qu’elle devienne belle de nudité et de désolation, plutôt encore que de grandeur ou d’éclat. Choisissez donc cette voie, faites votre pèlerinage à l’hospice, vous qui trouvez, avec raison, plus de beauté dans ce monument d’une chrétienne pensée que dans les merveilles des glaces éternelles ou dans la majesté des forêts séculaires.

Au delà du grand Saint-Bernard, le mont Cervin et le mont Rose élèvent dans les cieux leurs cimes argentées ; une glace continue recouvre leurs épaulements ; il faut suivre la base des Alpes jusqu’aux gorges du Simplon pour retrouver un passage. Celui du Simplon est le plus célèbre de la chaîne, mais il a cessé d’en être le plus merveilleux; les routes du Saint-Gothard et du Splugen présentent d’aussi admirables travaux; cependant il l’emporte par un caractère de grandeur et de majesté qui tient à ces immenses profondeurs au-dessus desquelles la route serpente lentement, mollement, et par le contraste qu’offrent entre eux les deux revers : l’un frais, verdoyant, onduleux; l’autre caverneux, étroit, tourmenté, où retentit incessamment le fracas d’une onde furieuse. Au sortir de ces horreurs, le lac Majeur, avec ses îles flottantes et ses rives fleuries, enchante et semble sourire. Pour qui ne veut ou ne peut voir qu’un des passages des Alpes, c’est, à tout prendre, celui-ci qu’il doit choisir.

Vient ensuite le Saint-Gothard, nu, sévère, monotone, où la route s’élève graduellement avec la vallée, court en ligne droite sur le plateau du sommet, puis se tourmente en mille replis sur les parois d’un abîme au fond duquel elle se perd dans l’ombre pour déboucher sur les riantes prairies d’Airolo. C’est Bonaparte qui a ouvert la route du Simplon. C’est le petit canton d’Uri qui a ouvert celle du Saint-Gothard. Passez donc par le Saint-Gothard, vous qui aimez à voir les merveilles qu’enfante la liberté ; c’est par elle seule que le zèle et les efforts d’une peuplade de montagnards ont pu accomplir ce que Bonaparte lui-même n’a pas fait sans attirer les regards et l’admiration de l’Europe entière.

Non loin du Saint-Gothard, le Saint-Bernardin ouvré au voyageur une route que le voyageur délaisse ; c’est que, sans être aussi intéressante que lqs autres, elle n’offre aucun avantage en compensation. Le Splugen l’a tuée.

Comme passage à grande route, le Splugen lutte à tous égards avec le Simplon, et il l’emporte sur lui peut-être par ses [magnifiques abords et ses immenses galeries ; c’est, ce nous semble, le passage des artistes. Sur le revers italien, les sites ne font pas vue, mais tableau , et l’on croirait, en mille endroits, que le Poussin a visité ces lieux. C’est à ce point que s’arrêtent nos excursions au travers de la chaîne des Alpes, [mais au delà le passage du Stelvio1, qui commence à devenir fameux, présente, dit-on, comme l’ouvrage de l’homme,

1. Le passage du Stelvio se trouvera décrit plus loin, dans le second voyage de 1841.

ce que les Alpes renferment de plus hardi et de plus merveilleux. Si Dieu nous prête vie et santé, nous pourrons quelque jour vous en donner des nouvelles.

11 s’agit, après cette longue digression, d’énumérer, selon notre constant usage, les voyageurs dont se compose la caravane de cette année. De même que nous n’insisterons pas sur ceux d’entre eux qui ont déjà été caractérisés dans les voyages précédents; de même aussi, dans cette relation, nous passerons rapidement sur tels lieux ou telles circonstances qui ont déjà figuré dans nos relations précédentes, et en particulier dans celle du voyage à Milan de 1837.

Notre caravane se composait cette année de vingt-quatre personnes, dont vingt-trois portées sur un seul passeport, celui de M. Tôpffer. Chaque année M. Tôpffer va se faire faire son portrait à la chancellerie, c’est une nécessité de sa condition; chaque année, un honorable employé le regarde et le copie sur la marge du passeport; chaque année, M. Tôpffer examine sur cette marge quels changements douze mois de plus ont apportés à sa physionomie. Il parait que ces changements sont lents et imperceptibles. Depuis quinze ans, il a le visage ovale, le nez moyen, la bouche moyenne et le menton moyen aussi. En moyenne, c’est toujours la même chose, et frappant de ressemblance. Si les passeports ne donnaient pas l’âge en toutes lettres, je conseillerais aux dames de ne se faire portraiter qu’en chancellerie.

Parmi les voyageurs, ceux déjà décrits sont ;

David Dumont, qui, après avoir consacré quelques années à la retraite, reparaît plein de force et d’ardeur, grandi, point engraissé, et incapable de goûter quoi que ce soit sans y avoir mis du sel. Étienne Dumont, son frère, reparaît de même ; dans la retraite il est devenu artiste, et il croque tout ce qui se présente.

Walter et Woodberrtj , qui figurèrent comme touristicules dans notre voyage de 1834. Aujourd’hui, ce sont des touristes de haute taille et des jarrets de haute trempe.

Arthur , décrit dans les deux précédentes relations : homme de poids et d’appétit, toujours plus major et non moins caoutchouc. Bryan , son frère, toujours plus oiseleur et non moins gigantesque.

Dussaut et Borodinos , connus aussi ; frères, non pas de naissance, mais d’âge, de goût et de jarrets.

Sterling , toujours plus gdégdégdégdé, tirant sur le caoutchouc, et très artiste tant qu’il n’a pas égaré son crayon ou laissé son album sous un chêne.

Harrison, qui porte, outre son sac, des kyrielles de noms et de surnoms; plus, vingt-huit propositions discutables et trente-deux assertions contestables, contestées et insolubles, en sorte que, douze heures par jour, il torque et retorque contre chacun à son tour et contre tous à la fois. Les grandes discus-

MILAN, GOME, SPLUGEN.

sions ayant engendré de petites discussions, qui elles-mêmes donnent naissance à une foule d’ambiguïtés discutables, il s’ensuit que, à mesure que nous faisons du chemin, la solution recule. Poitrine forte, jarret courageux, spirit extrême, gaieté incurable, au point que l’infortune même, pour peu qu’elle soit forte, se traduit chez Harrison en splendides éclats de rire. Ah! le bon, l’excellent compagnon de voyage !

Alfred de Rosenberg , qui passe avec nous par Milan pour se rendre à Lucerne; c’est le chemin de l’école. Enfin Alexandre Prover , ancien élève qui rejoint, vétéran qui a voulu revenir sous le drapeau. Les recrues lui ouvrent leurs rangs, et le capitaine retrouve avec joie ce camarade des campagnes d’autrefois; simple soldat qui vaut un sergent-major.

Trois Perlet : Léon , voyageur d’avant-garde, sapeur imberbe; Ernest et Constant, voltigeurs infatigables. Ernest, qui batifole sur les flancs de la colonne, agace sur tous les points, avance, recule, divague, enjambe, sautille. Constant qui est l’avant-garde de l’avant-garde, et qui se devancerait lui-même s’il y avait moyen.

Poletti, petit Égyptien grassouillet, homme du désert, pas du tout Bédouin, et joliment étonné de se voir membre d’une caravane ambulante. Poletti regrette ses sables ; à défaut d’un cheval arabe , il se contenterait d’un âne de Provence, et puis, à force de marcher, il devient marcheur, et débarque à Genève avec un diplôme de bon jarret.

Jellyot marche doux, ne cause pas, dort ferme : entièrement inconnu à ceux du centre et de l’arrière-garde, qui ne l’ont aperçu qu’au repas ; le seul contre qui Harrison n’ait ni torqué ni rétorqué. Totalement étranger à la question.

Robert, mine rose, jarret trempé, qui rit sans éclat et qui est gai en dedans; agace, batifole, torque, rétorque aussi, le tout en son temps et à petit bruit ; jouit d’un imperméable qu’il porte quand le soleil luit, qu’il offre quand vient la pluie.

Edmond , petit bout d’homme, grand boute-en-train ; jarret d’acier, mais s’affadit sur les hauteurs, et y voit en jaune la vie humaine et le vin rouge. Partout ailleurs, marche ferme, mange des mieux, se désaltère à fond; ne manque ni une torque ni une rétorque, et roucoule en dormant.

D’Arbely, qui entre aujourd’hui même en pension, et qui sortira du voyage pour entrer en classe, porte une blouse qui dégénère et va se défaublant, marche à toutes voiles et développe un jarret distingué. Excellent voyageur.

Toby Gray, risolet et insoucieux : va au hasard sur la terre habitable, et c’est par hasard qu’il se trouve cheminer fortuitement dans la même direction que nous; a des ampoules, mange les fruits verts et tout ce qui a l’air baie ou fruit à noyau; chante sans cause connue, se tait sans raison appréciable, et prend de temps en temps une pilule bleue.

Edouard Gray , voyageur sui generis; emporte un parapluie qui l’attriste et

un briquet qui le réjouit. A certains moments qu’il fixe dans son for intérieur, et quand même toute la terre y trouverait à redire, il tire un silex de sa poche et il en fait jaillir la flamme avec un entier contentement; ajuste, ficelle, échafaude et construit en tout lieu , en tout temps, sur lui ou sur autre chose, des mécaniques ; mange la moitié de son melon et porte le reste en bandoulière ; n’agace personne, se laisse agacer sans s’en mêler, ne pose jamais le talon par terre, et porte un chapeau haut comme la tour de Sidon, penché en arrière comme la tour de Pise, plissé en spires comme la tour de Babel ; du reste , content , réfléchi , excellent voyageur et jarret courageux.

Enfin M. Tôpffer et son domestique David, majordome actif, soigneux et exercé.

Toute cette troupe s’embarque sur l’Aigle le samedi 17 août. Au moment où le bateau part, une bonne dame arrive, accourt et lève la jambe pour s’embarquer aussi ; mais le bateau file et cette dame demeure la jambe levée.

On dit que chaque année, à Paris, il y a un certain nombre assez fixe, et

toujours considérable, de lettres qui sont jetées à la poste sans porter d’adresse. Chaque année, il y a pareillement un certain nombre assez fixe et assez considérable aussi de gens qui accourent pour s’embarquer, juste au moment ou le bateau vient de partir. C’est drôle ! Tant d’étourdis sur cent, tant d’étourdis par année. Sur quatre-vingt-dix-neuf individus, toujours un qui se hâte de porter à la poste une lettre qui ne peut pas partir, et toujours un autre qui se dépêche d’arriver trop tard au bateau, et qui demeure la jambe levée.

Il y a musique sur le bateau. Ce sont des Italiens qui chantent rauque en s’accompagnant d’une guitare fêlée ; c’est égal, il y a de l’expression, de la vie, des traces de méthode, et énormément de pizziccando. Ceci nous donne faim, et la table se dresse; mais voici qu’au moment de manger, le bateau se livre à des balancements si doux, si doux, que plusieurs convives, affamés tout à l’heure, tombent dans l’affadissement, refusent toute nourriture

MILAN, COME, SPLl'GEX.

et pâlissent à vue d’œil : d’autres mangent pour tous et s’en trouvent à merveille. Pendant que ces choses se passent, le ciel se charge de pesantes nuées ; ces nuées crèvent, et une jolie pluie arrose notre débarquement à Villeneuve.

C’est fâcheux d’avoir la pluie un jour de départ, parce qu’elle surprend les voyageurs avant qu’ils soient aguerris. L’humidité et le froid amollissent les pieds et engendrent des roideurs dans les jambes; mieux vaudrait s’arrêter et attendre; mais le moyen, quand il s’agit d’éprouver ses forces, son sac, quand on sort de la prison du bateau, quand on vient de partir tout justement pour ne pas rester en place?

Nous nous acheminons donc sur Aigle, et de là sur Saint-Maurice, au travers d’immenses poussières changées en boue. Plusieurs zéphyrisent, c’est-à-dire évitent les flaques au moyen de pas de zéphyr plus ou moins agréables. Quelques-uns ne zéphyrisent pas du tout, entre autres l’Égyptien Polletti, qui, au bout d’une heure, en a assez et se démoralise à fond. Engagé avec d’autres dans une spéculation, il pétrit les terres labourables et s’asseoit dans les sillons jusqu’à ce que, la nuit venue, il sente la nécessité de ne pas demeurer seul auprès des cavernes de Saint-Typhon. L’Égyptien, alors, retrouve ses forces, marche des mieux, se rassure en voyant de la lumière aux fenêtres de Saint-Maurice, et arrive à l’auberge tout remoralisé.

Sur le pont, le petit homme descend de sa tourelle à point nommé, et il demande le péage à Harrison, qui lui répond : « Bonjour. » Alors le petit bonhomme court après Harrison, qui, le prenant toujours pour un naturel affable, lui répète : « Bonjour. » M. Tôpffer paye, et cette discussion arrive ainsi à une solution; c’est la seule.

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