DERNIER VILLAGE AVANT PISSEVACHE
DEUXIÈME JOURNÉE
La pluie a cessé; nous partons de bonne heure, bien approvisionnés de prunes acides et de poires mal mûres. La route nous est connue de reste, et nous savons par expérience que nous n’arriverons pas à Martigny sans être profondément démoralisés. Il y a des bouts de route comme cela. La raison en est pour celui-ci, qu’il se ressemble à lui-même d’un bout à l’autre. Jusqu’à Pissevache, il y a trois villages semblables ; en sorte que chaque année, dès le premier, la même illusion nouSj déçoit et nous fait croire que nous touchons au troisième. Après Pissevache, il n’y a plus que deux longs rubans ; on marche à l’aune, et c’est fatigant.
Nous admirons la cascade. Les mendiants du lieu arrivent chargés de cail-
loux et de cristaux à vendre. Arrive aussi une sorte de crétin parlant, qui a un livre de prières, et qui nous fait entendre que ses prières sont excellentes et
MILAN, GOME, SPLUGEN.
qu’il accepterait quelque monnaie. M. Tôpffer lui donne un demi-batz : il priera pour M. Tôpffer; d’autres lui donnent encore, alors il nous compte, et, de l’air d’un marchand qui fait bonne mesure, il expectore péniblement l’assurance qu’il priera pour tous, quand même tous n’ont pas donné : c’est à nous de le remercier.
Un excellent déjeuner à l’hôtel de la Poste nous remet à neuf. L’aubergiste est un homme de bonne compagnie, éclairé, et pour l’heure fortement enfoncé dans les affaires politiques du Valais. Au surplus, dans la partie que nous visitons, ce sont les aubergistes qui sont le plus révolutionnaires. On le conçoit Entre autres choses, le haut Valais protège sa route du Simplon, et empêche l’ouverture d’une route par le grand Saint-Bernard ; inde ira. Or, l’hôtel de la Poste à Martigny se trouve juste au point de réunion des deux passages. L’hôtel de la Poste est donc, et avec raison, pour la représentation proportionnelle. Du reste, ce qui peut faire espérer que les affaires du Valais finiront par s’arranger un jour, c’est qu’il s’agit là d’intérêts manifestes qui, une fois satisfaits, gagneront à se tenir tranquilles, et non pas de principes révolutionnaires qui ne vivent que de guerre qu’on appelle mouvement, que de haines qu’on appelle vie publique, et que de destruction qu’on appelle progrès.
Après déjeuner, quelques-uns s’en vont voir défiler une procession. Le major s’étant trop rapproché, un homme trempe son doigt dans l’eau bénite, et offre au major l’attouchement de son doigt. Le major, par un sentiment de convenance, au lieu de reculer, accepte, et accomplit le signe attendu. En pareille occurrence, c’est mieux, ce nous semble, que de heurter, par un refus, des esprits simples qui sont sous l’empire d’une pensée à la fois fraternelle et pieuse.
Sur ce, nous déposons nos sacs sur un chariot, et nous entrons dans la vallée de la Drance, si étroite et en même temps si richement pittoresque dans le voisinage de Martigny. Sur la route, on voit beaucoup de naturels goitreux et impayablement accoutrés, qui reviennent de la procession; et il nous paraît
malaisé de reconnaître chez aucun d’eux une face le moins du monde révolutionnaire. Plusieurs portent pourtant des bonnets rouges. Mais à Saint-Brancbier,
où nous entrons à l’auberge pour nous rafraîchir, les deux bonnes et respectables vieilles qui nous servent à boire sont politiques de la tête aux pieds, avec douceur pourtant, car la douceur et la modération sont des qualités naturelles aux Valaisans, qui ont vécu jusqu’ici sans gazetiers.
Mais, qui vois-je?... c’est notre crétin de Sion, notre manchot aux Agliettes et aux Masettes, déjà décrit et portraité dans deux voyages!... 11 descend toujours crétin, mais plus du tout manchot, portant fièrement sur l’épaule un faisceau de sabres et d’épées de prix. Il nous reconnaît, mais il ne nous dit pas par quel moyen il a fait recroître son bras, ni de quelle mission son gouvernement l’a chargé. Bonjour, Aghette ; bonsoir, Masette. Il y a des rencontres qui font douter si l’on est bien éveillé.
Au delà d’Orsières, on spécule en gravissant un ravin escarpé et difficile.
Autre apparition : c’est un nonagénaire courbé sous le faix des ans, transparent de maigreur, et qui, débile, descend lentement sur ses trois pieds l’étroit et rapide sentier. Il tend son chapeau et les batzen y tombent ; puis, au haut de l’escarpement, nous apprenons que ce nonagénaire est un riche thésauriseur qui, plutôt que de n’accroître pas son trésor, hante ce ravin, où il exploite la pitié des touristes.
Nous marchons sur Liddes, qui est horriblement loin de Martigny. Vers le soir, le voyageur Harrison s’écloppe, et une de ses jambes refuse tout service; mais, rempli d’un courage stoïque, Harrison nie la douleur, et force une de ses jambes à traîner l’autre. Outre ses jambes et ses propositions contestables et contestées, Harrison porte encore
un gros rhume qui lui rend la torque rauque et la rétorque rogomme . Aussi , à Liddes , M. Tôpffer s’empare de l’enroué dialecticien ; il l’ensevelit dans le ravin d’un matelas, sous des montagnes d’édredons ; il le ballonne d’une brûlante décoction de thé de Liddes, aux fins de le sudoriser jusque dans les plus rebelles sécheresses de son individu. Harrison éclate de rire et nage en pleine eau. Le vrai, le bon, l’excellent voyageur !
Pendant ce temps, notre souper s’apprête. Nos hôtesses sont de bonnes vieilles qui ont l’air d’ancêtres en jupons. Notre hôte est un grand jeune homme aux sourcils colères et aux moustaches belliqueuses, qui, en fait de moyen de per-
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suasion pour amener le haut Valais, ne connaît rien de mieux que la carabine. S’il y a dans le pays un certain nombre d’orateurs de cette trempe, la discussion sera bruyante.
Harrison est presque évaporé, mais beaucoup mieux. Il dormirait volontiers, et nous aussi, n’étaient dés Liddois qui jouent à la mora dans la salle basse. Cinq! huit! Trois! cinq! Cinq! sept! Quatre! deux! etc., etc., etc., jusque par delà minuit.