I.E PAS DIFFICILE
QUATORZIÈME ET QUINZIÈME JOURNÉES
Notre hôtesse est méticuleuse, timorée, pleine d’angoisses. Elle ne peut assez se persuader que vingt-quatre personnes, à trois francs par tête, donnent soixante-douze francs. Un morceau de craie à la main, elle erre de table en table, additionnant, supputant, convaincue à la fin, et cependant en peine encore. Elle tient les soixante-douze francs, et elle voudrait aussi nous retenir pour otages. Cette dame, pour peu que son hôtel soit fréquenté, mourra jeune; heureusement qu’elle est âgée déjà.
11 ne pleut pas, mais c’est tout comme: un brouillard épais nous enveloppe et nous mouille. A quelque distance de Campo Dolcino, nous apercevons audessus de nos têtes des ouvriers qui travaillent à la route. L’un d’eux se détache des autres, et vient nous prévenir qu’il n’v a pas moyen de passer sans danger de mort ; en même temps il nous indique un sentier qui rejoint la route plus haut. Nous nous y engageons.
Ce sentier n’est d’abord qu’une rampe tellement rapide, que si, à la vérité, on peut y monter, grâce à la nature du terrain, il serait dangereux de la redescendre; au delà il est moins ardu et mieux tracé, et M. Tôpffer commence à se rassurer, lorsqu’à la vue d’un pas qu’il faut absolument franchir, il s’arrête en proie à une émotion dont il est peu le maître. Ce pas consiste en un bout de sentier en corniche, large de quatre semelles, incliné sur un précipice à pic et appuyé contre un rocher qui surplombe. Danger en avant, danger en arrière, il
MILAN, GOME, SPLUGEX.
n'y a pas à reculer. Alors David le majordome et Br van Loiseleur, gens de pied sur et de terre ferme, passent tous les sacs de l’autre côté; après quoi, ils reviennent tendre la main à chacun de nous, et, grâce à Dieu, nous voilà tous de l’autre côté et en vie.
M. Tôpffer a éprouvé dans ses voyages des inquiétudes plus longues, mais jamais d'aussi vives; heureusement, et les longues et les vives sont fort rares, sans quoi il faudrait bien vite quitter le métier. Après ce terrible moment, voulant à tout prix ramener son monde sur la route, il guide dans un couloir qui y aboutit, à sept pieds de hauteur près. Le saut est un peu fort pour un homme de poids. Toutefois, l’homme de poids s’en tire avec l’aide d’un naturel qui lui apprend ce qu’il sait déjà bien : Tro? siete grande , grosso e grassof
C'est dommage que le danger soit chose au fond si dangereuse, sans quoi on s’y jetterait rien que pour éprouver cette joie puissante, ce reconnaissant élan du cœur qui accompagne la délivrance. 11 est peu de sentiments plus forts, plus doux, sans compter que cette habituelle sécurité, dont nous jouissons sans y prendre garde, devient, après ces alarmes, un bien charmant et inestimable, un breuvage dont la douceur enchante sans enivrer.
Dans ce point de vue, cette large route du Splugen parait à M. Tôpffer admirablement conçue, et il se sent des tendresses pour l’empereur d’Autriche, qui a voulu que, toute large qu’elle est, il y eût partout barrières et bouteroues. De plus, on y voyage trois quarts d'heure environ, et aux plus mauvais endroits, dans des galeries tutélaires, non point percées dans le roc, mais tout entières construites de main d’homme avec une riche et prévoyante solidité. Au delà on trouve une maison de refuge où il n’y a que de l’eau de cerise et du pain ; c’est bien quelque chose : nous mettons à profit ces ressources.
De refuge en refuge, et au travers du brouillard, nous arrivons au sommet, où l'on trouve le dernier hameau lombard, composé de deux ou trois auberges et d’une grande maison réservée aux employés du gouvernement. Avant toute chose nous déjeunons. Les tasses manquent pour un aussi grand nombre de convives; mais à la place viennent bols, saladiers, cuves, et nous nous accommodons fort d’un système qui approprie la capacité des ustensiles à la capacité de nos estomacs. Pendant le repas, la salle s’emplit des employés qui viennent jouir du spectacle. Ils sont tous barbus et chevelus comme le roi Alboin. Parmi eux est le commissaire, par qui M. Tôpffer est averti qu’il ait à se rendre après déjeuner, avec toute sa troupe, au commissariat, pour y être fait un exact inventaire de nos personnes.
Nous nous conformons à ces ordres. Un nous fait mettre en ligne comme des conscrits, et le commissaire procède lui-mème à un appel détaillé et personnel; après quoi, s’adressant à M. Tôpffer : « Voici, monsieur, un nom, Azanta, qui n’est représenté par personne, et voici un jeune homme, A. de Rosenberg, qui n’est représenté sur votre passeport par aucun nom. » M. Tôpffer regarde : <• Rien n’est plus vrai; » seulement, il ne s’en était pas aperçu. <* Vous voyez, ajoute le commissaire, que vous n’ètes pas en règle, et que je ne puis vous laisser
passer outre. — Mais ma parole... — Ne me fait absolument rien. Il me faut une garantie légale, ou bien je puis croire que vous avez ramené à Milan un petit Lombard, Azanta, auquel vous avez substitué un autre petit Lombard, celui que vous appelez Rosenberg, en fraudant nos lois qui défendent que les sujets de Sa Majesté soient élevés hors du pays. — Rien n’est plus juste, répond M. Tôpffer, et je voudrais de tout mon cœur étayer ma parole de toutes sortes de garanties légales, mais on n’en trouve point sur cette diable de montagne. » Pendant trois quarts d’heure le débat en reste là, et nos conscrits, toujours en ligne et en blouse aussi, sont glacés de froid. A la fin, M. Tôpffer a l’idée de
présenter comme garantie légale une lettre que de Rosenberg a reçue de ses parents, à Milan ; et après bien des pourparlers que le commissaire prolonge à dessein pour éprouver notre bonne foi, il consent à se contenter de cette pièce, qui demeure entre ses mains. « Pour le reste, dit-il, je le ferai vérifier par notre police. »
Ainsi nous pouvons passer outre; mais de cette aventure il ressort deux choses : l’une, que si l’on veut faire des étourderies, il faut que ce soit partout ailleurs qu’en matière de passeport, surtout pour aller en Autriche : l’autre, c’est que si l’étourderie a eu lieu, il faut se garder par-dessus tout de vouloir en esquiver les conséquences par le moindre mensonge, par la plus petite explication frauduleuse. Au bout d’une heure, ou même avant, si vous êtes demeuré dans l’exacte vérité, votre bonne foi sera reconnue et l’on vous laissera passer. Si au contraire vous vous embarrassez dans quelque innocent mensonge, quelque inoffensif que vous soyez au fond, au bout d’une heure vous aurez déjà soulevé des soupçons, et au bout de trois jours vous serez peut-être encore entre les mains du commissaire et des carabiniers.
Dans la crainte qu’il ne survienne quelques scrupules au commissaire, nous nous hâtons de partir, et nous ne tardons pas à passer la frontière. Dès lors, le