‹ Premiers voyages en zigzagChapitre 45 sur 98 · INTÉRIEUR DE LA VIA MALA · texte numérisé non relu

INTÉRIEUR DE LA VIA MALA

DEUXIÈME VUE DE l’iNTÉUIEUH DE LA VIA MALA

MILAN, GOME, SPLUGEN.

rôle de notre passeport est fini. Adieu ! visa, commissaires, et toutes ces abominables inventions. Nous n’avons plus qu’à ne tuer personne, qu’à ne voler personne, et nul ne se fera souci de nous. On ne retrouve pas ses avantages sans plaisir.

Sur ce revers, la route zigzague aussi; nous la quittons pour nous engager dans une spéculation où le sentier va droit au fait sans tant d’ambages. Le voyageur Harrison, à cause de son système, suit tous les contours de la chaussée. C’est fort bien; mais vers le bas, il avise un petit bout de spéculation si doux, si plein, si avantageux, qu’il cède à la tentation et s’y engage. C’est fort mal, son système en souffre. Du reste, le temps s’est élevé, la température est délicieuse, et nous arrivons en moins de deux heures à Splugen, au bas de la montagne. Ici nous rejoignons notre route de l’an passé. Pour porter nos sacs et un écloppé, M. Tôpffer loue un char. Le cocher de ce char part sans veste, sans chapeau, et il guide sans rêne un clievaL borgne. Toutefois il n’y a rien à craindre, c’est la façon du pays de s’en fier au cheval. La bête intelligente, qui connaît la route, ne s’effraye jamais, se détourne toute seule, retient sans avertissement et s’arrête au moindre signe.

Framboises, ambresailles, fraises! c’est ici le coin. La pension broute. Ambresailles, c’est le mot savoyard, je crois, pour désigner les myrtilles. Ainsi recueilli entre les granits et sous l’ombre des forêts, ce petit fruit fait un plaisir merveilleux.

A Andeer, il se trouve que nous avons fait neuf lieues : c’est une bonne journée, mais il n’est que cinq heures. On décide donc de pousser jusqu’à Tusis, et, sans perdre de temps, nous nous enfonçons dans les gorges de la Via Mala. Nous avons décrit ce magnifique passage dans la relation de l’an passé ; ainsi nous nous bornons à illustrer notre description de deux nouveaux croquis. L’un d’eux représente la sortie de la Via Mala, et le château de Rhétus sur le rocher à droite.

De Tusis à Reichenau, c’est encore notre route de l’an passé. Reichenau est un endroit très célèbre, d’abord pa;’ce que Louis-Philippe y a été maître d’école, ensuite parce que nous y faisons un déjeuner qui est mis d’une commune voix au-dessus de tous les déjeuners passés et présents. Tout par tonnes et par charretées. Des gens qui lisent dans nos yeux nos moindres et nos plus gros désirs. Un hôte qui veille à la diligence et à la perfection du service. Et le tout à un franc par tête.

Nous parlons souvent de déjeuners et de dîners, c’est peu récréatif pour le lecteur; mais dans nos voyages, et dans chaque journée de nos voyages, ces deux choses occupent, sans aucun doute, la plus importante place. Gomment pourrions-nous, sans mentir à l’histoire, n’en faire aucune mention ? Gomment pourrions-nous aussi, sans une noire ingratitude, passer sous silence ce déjeuner magnifique et presque gratuit, ces noces de Gamache où nous nous régalâmes à Tégal de Sanclio?

A Reichenau nous quittons notre route de l’an passé pour nous engager dans la haute vallée de Dissentis; c’est que de la vallée du Rhin nous pouvons

passer dans celle de la Reuss, pour de là gagner, par la Furca et le Grimsel, la vallée de l’Aar. Un petit chariot grisou, approprié aux difficultés de cette route de traverse, porte nos sacs et Robert Grey, voyageur éminemment sujet aux ampoules.

Le pays où nous entrons est agreste, pastoral, peu connu, et à peine fréquenté par quelques touristes; aussi y trouvons-nous ce charme de solitude et de liberté qui est tout particulièrement notre affaire. On se disperse, on marche à l’aventure, on va à la découverte, on spécule plus ou moins heureusement, et une marche de cinq lieues ressemble à une courte promenade. A mi-chemin , on rencontre , au milieu d’un bois , une petite maisonnette à enseigne, où tout est propre, où le vin est excellent, le pain savoureux. La maîtresse, bonne vieille, s’intéresse aux ampoules de Grey, les panse ellemême, et nous donne une provision de l’onguent dont elle les oint. Nous restons peu de temps dans cet endroit, mais assez pour ne l’oublier pas; car, outre qu’il est délicieux d’ombrage et de calme, les soins presque maternels de cette bonne femme sont un trait d’hospitalité patriarcale dont le cœur garde mémoire.

Plus loin, halte auprès d’une chapelle, en compagnie d’un naturel qui porte sur son dos une charge de beurre. C’est fort bien. Mais le beurre, réchauffé par le dos du naturel, découle tout naturellement le long de la veste, d’où il

MILAN, COME, SPLUGEN

cascade sur les mollets. Le bonhomme ne paraît pas attacher d’importance à ces incongruités, qui néanmoins rendent son commerce peu sur. Cependant un gras

capucin portant lunettes et parapluie et monté sur un grand âne, traverse le taillis voisin.

De cette chapelle, on redescend, au travers d’une campagne fertile et boisée, sur Hanz, le lieu de la couchée et du souper aussi, qui est misérable, coriace et cher. Le pain même ne nous est livré que par toutes petites rations. C’est la raison Seeli et Compagnie qui nous régale ainsi.

PRÈS DE CEDRUNS

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