‹ Premiers voyages en zigzagChapitre 5 sur 98 · CHALET · texte numérisé non relu

CHALET

DE NANTBOURANT

QUATRIÈME JOURNÉE

Ce jour-ci, l’aurore nous trouve tout habillés, un peu transis et fort disposés à quitter le lit. D’autre part, le jour nous fait voir des choses que la nuit ne nous avait pas montrées. Le foin est humide par places. De ces places on voit surgir des personnages entièrement herbacés; en particulier, le voyageur Augier ressemble à une prairie : blouse et pantalon, tout est verdâtre ; il sera verdâtre jusqu’à Milan, lieu déterminé pour une lessive générale. Pour les pays où nous allons entrer, cette couleur a certainement plus d’à-propos que si c’était le rouge républicain; aussi le voyageur Augier traversera-t-il deux monarchies absolues sans éprouver le moindre désagrément. Cohendet est debout, encore un peu nocé de la veille; le plancher ne l’a point verdi, mais il se plaint des rates qui lui ont rongé les poches... Les rates, ce sont les épouses des rats.

11 demeure démontré, du reste, par cette expérience, qui est nouvelle pour plusieurs d’entre nous, que si le foin est sec et rassemblée pas trop rieuse, on peut passer dans un fenil une excellente nuit, bien supérieure à celle qu’on passe dans la moyenne des médiocres lits de tant de médiocres auberges, presque toutes livrées au kangourisme.

Le kangourisme (qui dévore la Gaule Cisalpine), c’est... 11 y a deux espèces de kangourous : le grand, très commun à la Nouvelle-Hollande, où il saute d’une pierre à l’autre; le petit, très commun en Europe, où il saute d’une personne à l’autre. Le kangourisme, c’est comme qui dirait le paupérisme, des troupes d’affamés qui se jettent sur vous et vous boivent le sang.

Si vous avez avec vous un chien, un chien à chair délicate et poil touffu, tous les kangourous sautent sur lui et vous ménagent. C’est comme si, pauvre diable, vous marchiez en compagnie d’un fastueux : tous les mendiants se jettent sur le fastueux et vous laissent tranquille. Il est donc bien absurde le préjugé qui porte à éloigner de soi les chiens, de crainte qu’ils ne kangourisent par voisinage.

Le kangourisme dévore beaucoup d’auberges, par cette raison que le sang s’y renouvelle constamment par le concours changeant et perpétuel des touristes, ce qui est agréable aux appétits du kangourou.

Le kangourisme est atroce dans des endroits où l’on s’en croirait à l’abri, dans les montagnes, par exemple. C’est que si, dans une contrée, il n’v a qu’une maison habitée, tous les kangourous du pays y affluent, et un étranger qui survient leur est un supplément de ration très agréable.

M. le pasteur B..., notre ex-compagnon, nous a raconté que, dans l’ascension du Buet, on couche dans un trou, sous une pierre. C’est une caverne de kangourous qui ne mangent que l’été, et rarement; aussi sont-ils audacieux, voraces au plus haut degré. Gomme au delà on entre sur les glaces, les kangourous n’osent y suivre le voyageur, et ils rentrent dans leurs trous, affamés encore et regardant si rien ne monte.

Telle est la théorie du kangourisme, toute fondée sur des faits que nous avons pu observer journellement, et encore mieux nuitamment. Je reviens à la caravane, que nous retrouvons faisant sa toilette du matin, sans autre cosmétique qu’une onde claire qui jaillit dans la cour; de là elle passe au vermicelle, puis se met en route, après avoir pris congé de la bonne femme qui nous a traités de son mieux, et pas trop cher. Souper, déjeuner, couchée, pour vingt-trois personnes, net : treize francs.

Après Nantbourant, la végétation cesse; nous nous trouvons dans ces sauvages pentes qui mènent au col du Bonhomme. Une bonne femme et sa chèvre sont les seuls êtres vivants que nous voyons sur ce revers. La chèvre est timide, alerte, propre, la femme aussi; on cause. Gomme l’homme d’hier, elle ne conçoit pas ce qui peut nous attirer dans un pays d’orages et de labeur, dit-elle. « Notre vie est bien misérable, bien pénible, et vous faites comme s’il vous amusait d’en goûter, vous autres que rien n’oblige et qui avez le vivre. — Le vivre, bonne femme, nous l’avons comme vous, en travaillant. — Oui-da! Alors qu’êtes-vous bien? — On est maître d’école.

AUX ALPES ET EN ITALIE. 29

— J’entends, dit-elle; vous êtes occupé de l’esprit, et nous, nous travaillons du corps. Chacun sa tâche, c’est bien sûr; mais la nôtre est rude. »

11 n’y a pas de peuple qui ait plus de bon sens que les Savoyards. Prenez le premier venu, le plus ignorant; son langage est toujours accommodé à ses lumières, et son idée, simple à la vérité, est toujours droite et saine. Le sens vaut mieux que l’esprit, le naturel a son charme certain ; aussi c’est plaisir que d’accoster ces bonnes gens et d’échanger avec eux quelques propos tout en cheminant ; sans compter que leur style naïf est tout autrement agréable que la phrase gazetée et le parler de table d’hôte des politiques de diligence.

Nous avons en face de nous un mont pyramidal, décharné, terrible d’aspect, au pied duquel le sentier serpente. M. Tôpffer, qui s’est oublié dans les charmes

de la conversation, arrive le dernier sur un plateau qu’on appelle le plant des Dames , à cause d’une catastrophe que Cohendet raconte en ce moment à la troupe assemblée. Il résulte de cette histoire que tous les voyageurs jettent une pierre en offrande à je ne sais qui, sur je ne sais quel tertre. « Qu’à cela ne tienne, dit M. Tôpffer; je serais bien fâché de manquer à mes devoirs; » et il lance un caillou n’importe quel. Cohendet approuve ; puis, se trouvant bien de sa position d’orateur, il entame des récits lamentables, qu’il embellit de gestes appropriés au pâteux ramage de sa parole. La route est ensuite continuée, et nous atteignons de bonne heure à la croix qui marque le sommet du col. Comme le temps est aussi sûr que magnifique, au lieu de prendre sur la droite

et de passer par le Cbapiu sans nous élever davantage, nous prenons sur la gauche, par le flanc d’une montagne entièrement rocheuse, en nous dirigeant vers le col des Fours. Ce passage s’appelle la Traverse , ou la traversée.

Nourris de vermicelle depuis vingt-quatre heures, il est temps (c’est l’opinion de plusieurs) d’entrer en communication avec les vivres que nous avons emportés. La place y invite, abritée contre le vent et arrosée par une onde glacée qui court parmi les roches. On déballe donc, et il se forme une administration régulière, impartiale, qui ménage habilement les gigots, tout en permettant l’eau à discrétion. Laurent y remplit avec zèle des fonctions de confiance. En récompense, il lui est accordé l’os, tout charnu encore, et unanimement envié, d’un gigot défunt. Laurent est presque obligé d’emporter sa proie à l’écart, comme fait un fortuné canard au milieu de canards moins fortunés et non moins avides. Quel repas! et comment se tait-il qu’on ne voie pas sur toutes les croupes de montagnes des gens dînant au soleil! Loin de là, la plupart des touristes ignorent ce mode de vivre; ils vont d’une auberge à l’autre, sans seulement soupçonner quel trésor c’est qu’un gigot sur une cime. A l’auberge, ce n’est plus qu’un gigot, chose vulgaire.

Après ce repas, nous commençons à gravir le col des Fours, d’abord le long «l’un sentier rocailleux, ensuite sur des pentes de neige, nous approchant ainsi du mont Blanc, dont les épaulements inférieurs touchent à la montagne même que nous gravissons. Arrivés au sommet du col, les glaces éblouissent tout à coup nos regards, et il semble que nous touchions au colosse.

Le col des Fours est fort élevé; aussi ne faut-il pas s’y engager par un temps mauvais et même incertain; mais, par une belle journée, on y prend mieux qu’ailleurs peut-être l’idée des grandes solitudes alpestres. Il s’offre sous l’aspect d’une crête noirâtre, sans terre, sans herbe, balayée par les vents et déchirée par la foudre. Aucune chaumière, aucune forêt même n’est en vue, mais seulement des amas de chauves sommités que dominent les dômes du mont Blanc, hérissés d’aiguilles de granit noires et dentelées. Autour de ces dômes, le ciel est d’un azur aussi sombre que la nuit ellemême ; il semble que le soleil en ait retiré ses feux, et que de ce côté soient les inabordables domaines de la mort et du silence.

Le col est resserré entre deux monts. On parle de gravir l’un des deux pour jouir de la vue du panorama tout entier, et aussitôt les amateurs se réunissent en une troupe et passent sous la conduite de Cohendet, qui se montre ici à la hauteur de ses fonctions. Il est grave, solennel ; c’est le grand prêtre du temple qui montre les merveilles et explique les mystères. Du sommet de ce mont on découvre un océan de cimes qui fuient comme d’immenses vagues jusqu’aux lignes douces et bleuâtres du Jura et des montagnes du Dauphiné.

De l’endroit où nous sommes, nos compagnons restés sur le col nous apparaissent comme un petit troupeau de moutons couchés au soleil. Tout à coup ils s’agitent et poussent de grands cris en indiquant par signes le côté du mont Blanc. Toute l’expédition se met à descendre à la course, et M. Tôpffer aussi,

à qui ces cris causent une vive alarme. Arrivé, il se rassure, et crie avec les autres.

C’est qu’on vient de découvrir à une grande distance, sur une arête de glace, un point, noir qui se meut, qui descend. La rareté de l’air permet, à ces hauteurs, de faire ces découvertes lointaines, et la vue d’un être vivant sur ces glaces désertes cause la plus frappante surprise. A nos cris, l’être vivant s’est arrêté comme pour conjecturer, puis il s’est remis en marche. Bientôt nous croyons distinguer que c’est un homme, puisqu’il tient une carabine, puisqu’il porte quelque chose dont nous faisons un chamois. Le voici! c’est un chasseur en effet ; mais le chamois n’est autre qu’une lourde gibecière en gros cuir.

Ce chasseur est un homme vigoureux, halé, dont l’expression a quelque chose d’intelligent et de sauvage à la fois. Quand il parle de sa chasse, ses yeux s’animent, et il oublie les dures fatigues dont la trace est empreinte sur ses traits. Nous lui apprenons qui nous sommes et la cause de nos transports. Alors il nous raconte les détails et les vicissitudes de sa vie de chasseur, et comment chaque année il quitte sa ville pour se livrer pendant un mois à sa passion favorite. 11 y a huit jours qu’il est venu dans la contrée, et il n’a tué encore qu’un seul chamois. « Vous voyez, ajouta-t-il, ce glacier làbas! C’est de là que je viens. Nous étions trois : les deux autres y sont restés à poursuivre six chamois que je leur laisse. Je ne suis pas en humeur de me rompre le cou... Hier j’ai été là -haut, jusqu’au pied de ces aiguilles. » Puis sortant quelque chose de sa gibecière : « Tenez, messieurs, je n’ai rien de mieux à vous offrir. C’est du génépi , comme nous l’appelons; on ne trouve ça que dans les trous des plus hautes aiguilles. Vous versez de l’eau bouillante dessus, et c’est souverain contre les refroidissements. » 11 nous donne, en effet, quelques poignées d’une sorte de lichen très parfumé, de la genipote, selon Bryan.

Ainsi se termine cette entrevue, qui, toute insignifiante qu’elle paraisse, n’en a pas moins été pour nous un piquant épisode. On cherche, mais vainement, à découvrir les deux chasseurs et les six chamois; et, à partir de ce moment, la vue des glaciers supérieurs ne nous produit plus avec la même force qu’auparavant une impression d’inaccessible solitude.

J’ai oublié de noter une circonstance qui n’est guère plus commune à rencontrer qu’un chasseur sur les glaces. En redescendant le mont, nous avons trouvé de la neige rouge, celle du moins, pensons-nous, à laquelle on donne hyperboliquement ce nom. Celle que nous avons pu observer est rose seulement, et exactement semblable à ce que serait de la neige blanche arrosée

d’un vin rouge trempé d’eau. Du reste, elle n’offre au goût aucune saveur particulière.

Après avoir pris congé du chasseur, nous nous lançons dans la descente, qui, de ce côté, est abrupte, et serait dangereuse sans la nature du terrain, oh le pied enfonce assez pour s’y pratiquer un arrêt, ce qui n’empêche pas qu’un des mulets ne tombe sur le flanc, sans préjudice heureusement pour son cavalier. Si la descente est abrupte, elle est longue aussi, il faut aller chercher jusqu’au fond de la gorge un petit pont sous lequel mugit un torrent. Au delà se trouve la misérable cabane où nous devons passer la nuit : c’est le chalet des Mottets, l’unique abri que l’on rencontre entre le col des Fours et le col de la Seigne, ou plutôt entre Nantbourant et Courmayeur. Cette circonstance peut faire apprécier la nature et le caractère de la contrée, à ceux du moins qui connaissent les Alpes.

Du reste, ce chalet des Mottets est très peuplé, presque trop ; c’est une sorte de pensionnat où l’on élève en commun des cochons et des moutards. Nous arrivons au moment du repas, qui offre un spectacle très curieux. Une dizaine de moutards sont assis en cercle devant le chalet; au milieu est une petite Fille

dressée à leur administrer une sorte de bouillie laiteuse. La petite Fille empâte le moutard, qui avale partie et laisse Filtrer le reste; mais un chien est là, qui lèche, débarbouille, et tout près le cochon, qui attrape les liions égarés. Dès que le moutard a avalé, il pleure, c’est le signal: alors la petite Fille l’empâte de nouveau ; le moutard se tait, le chien fonctionne, le cochon pareillement, et ainsi de suite, jusqu’à l’empâtement complet du cochon, du chien et du moutard. Au coucher du soleil, les moutards disparaissent de dessous le porche, mais on ne peut plus alors s’asseoir dans la cuisine qu’on ne s’asseye sur un moutard : corbeilles, paniers, tiroirs, marmites, soupentes, caisse du bois, bâts de mulets, ont chacun leur moutard inclus ou superposé, qui criaille en attendant son somme.

Il y a deux lits, aux Mottets, qui sont livrés à qui de droit : pour nous, on nous livre une cabane en construction, avec un tas de paille insuffisant pour vingt personnes; aussi devient-il nécessaire de recourir au foin, qui est rare, et que nos mulets raréfient à qui mieux mieux. Pour qu’ils ne mangent pas tout notre lit futur, l’hôtesse les fait passer de l’écurie dans une chambre à coucher où ces pauvres animaux font l’effet le plus étrange et le plus piteux, réduits qu’ils sont, pour vivre, à regarder une paillasse.

Néanmoins nous n’avons pas renoncé au projet de passer une excellente nuit,

AUX ALPES ET EN ITALIE

au moyen d’une organisation improvisée à cet effet. Tous se mettent à l’ouvrage, et la cabane offre bientôt l’aspect d’un vaste lit de camp parfaitement tenu, où chacun a sa place marquée, M. D... à un angle, M. Tôpffer à l’autre. Le havresac de chacun, posé contre la muraille, lui sert d’enseigne et d’oreiller, la paille de matelas, et le toit de couverture. Après quoi l’on va souper sous le porche. Le mets principal et unique, c’est une demi-livre de riz cuit dans des chaudières de lait; notre provision fournit le pain, et les moutards un public qui nous regarde faire. L’air est si frais, que notre mets, tout bouillant, se trouve parfaitement approprié à la circonstance. Toutefois, la place n’est bientôt plus tenable, et plusieurs sont contraints d’aller bien vite escalader quelques rampes au grand galop, pour entretenir la circulation du sang.

Au soleil couché, M. Tôpffer propose de gagner les lits pour échapper au froid et se caser avec plus d’ordre. Mais à peine sommes-nous casés, qu’un beau touriste à moustache entre dans la cabane, conduit par l’hôtesse, qui l’y pousse en disant : « C’est là votre lit. — Parbleu! il est peuplé, mon lit... C’est tout un collège! Où est le père jésuite? » Et il sort tout scandalisé.

Alors, réfléchissant aux devoirs de l’hospitalité, M. Tôpffer se lève en bonnet de nuit, et courant après le touriste : « Le père jésuite, c’est moi qui en tiens lieu, monsieur, et je viens vous offrir, au nom de tout mon monde, une place dans notre dortoir. » Le touriste refuse avec politesse, dans la crainte de nous gêner, et il est placé quelque part parmi les moutards, dont il y a toujours au moins un qui crie, sans compter les chœurs.

Sur ce, M. Tôpffer rejoint, non sans faire un léger circuit, aux fins d’éviter les cornes d’un grand bouc qui a l’air en train de vouloir jouer.

CINQUIÈME JOURNÉE

Même toilette matinale qu’hier; après quoi l’on se dirige vers un déjeuner absolument semblable au souper. Comme nous sommes nombreux, des ustensiles de toute forme sont appelés à figurer sur notre table; il y en a de fabuleux, il y en a qui inspirent de très graves inquiétudes. Les moutards qui attendent la pâtée font un concert symphonique du plus bel effet.

Au moment du départ, M. Tôpffer veut régler le compte. Alors sort de terre l’bôte, grand gaillard inaperçu jusqu’ici, qui demande trois francs cinq sols par tête pour son lait et sa paille. « C’est, dit M. Tôpffer, un brigandage. » Et il pérore, il s’indigne, il tonne... après quoi il paye. Autant valait commencer par là.

Nous devons passer aujourd’hui le col de la Seigne. En quittant les Mottets, on a à main gauche le beau glacier du mont Blanc, où chacun s’escrime à découvrir et découvre en effet des chasseurs de chamois, qui demeurent immobiles comme feraient des rocs. Au passage d’un ravin dont la pente est rapide et le sentier glissant et à peine tracé, un mulet s’abat; et celui qui porte madame T***, abandonné à lui-même, est à chaque seconde sur le point de rouler dans le précipice. C’était à Favre d’être auprès; aussi reçoit-il de M. Tôpffer ce qui lui revient en reproches et en marques d’indignation. Favre laisse passer l’orage, et témoigne

AUX ALPES ET EN ITALIE

plus tard des regrets sincères. Toujours est-il que l’on n’aurait jamais à redouter une négligence pareille de la part d’un guide de Chamounix.

Au bout de deux heures, on atteint au travers des neiges le sommet du col, et de ce point on découvre l’ Allée-Blanche, c’est-à-dire la vallée qui forme au midi le pendant de la vallée de Chamounix. Ce spectacle est magnifique, les montagnes d’un caractère hardi, les glaciers nombreux; néanmoins la vallée de Chamounix l’emporte, ce me semble, sur celle-ci ; elle est plus riante, plus boisée, plus verte, et le mont Blanc s’y montre sous un aspect tout autrement imposant. Ici c’est un immense rocher, coupé presque à pic, et d’où s’élancent des aiguilles aussi élevées peut-être, mais moins majestueuses, moins harmonieusement balancées que celles qui couronnent la mer de glace. Les glaciers y descendent encaissés dans les gorges profondes, et s’étalent dans le bas de la vallée ; mais ils ne forment pas à la sommité, trop escarpée pour qu’ils s’y attachent, ces magnifiques épaulements qui, de l’autre côté, ondulent en s’abaissant depuis le cône du sommet presque jusqu’aux prairies.

Du haut du col, on découvre quelques aiguilles de glace qui dépassent l’arête des rochers ; mais de vastes moraines, formées par le glacier lui-même, en cachent la vue à sa base. Au pied de ces moraines est le lac Combal, dont les

lignes douces contrastent avec le déchirement et les dentelures qui, de tous côtés, frappent la vue, mais dont l’eau est bourbeuse, sans mirage et sans transparence. Au delà, et jusqu’à Courmayeur, on a constamment sur la gauche de magnifiques glaciers éclatants de blancheur, et de toutes parts des eaux qui cascadent, qui tourbillonnent, qui retentissent. En même temps la vallée devient plus riante, on retrouve les forêts, les prairies; c’est la plus belle partie de l’ Allée-Blanche. Nous y choisissons notre salle à manger sur une pelouse, au pied du glacier du Miage, et là disparaît le reste de nos provisions, dont quelques-unes, déjà avariées, sont abandonnées -à grand regret. Pour le dessert on se répand dans les forêts, dont le sol est tapissé d’ambresailles excellentes.

Après une charmante promenade, nous débouchons dans le vallon de Courmayeur, où l’on retrouve tout à coup et sans transition les noyers et, à l’entrée du bourg, un petit café irrésistible, avec bière de houblon, bière de gingembre, et tout ce qui séduit des gosiers altérés. Nous y faisons une étape qui met à sec l’établissement, puis en deux pas nous sommes à l’auberge, qui est tenue par un Suisse, M. Mathey, autrefois aubergiste à Aoste, où, dans un cas de gêne imprévue, il nous ouvrit généreusement sa bourse, sans nous connaître et sans nous avoir jamais vus auparavant.

11 y a à Courmayeur un cabinet d’histoire naturelle que nous allons visiter: c’est une chambre remplie de mauvais cailloux en désordre, sans un seul œuf d’aigle, ou seulement de moineau. Une comtesse, bonne vieille dame, s’y rend avec nous. On lui fait place, on lui aide à monter une petite rampe. Arrivée en haut : « Messieurs, nous dit-elle avec une grâce bienveillante, vous deviendrez vieux, puisque vous avez compassion des vieilles gens. »

Nous allons ensuite visiter la source qui donne les eaux renommées de Courmayeur. L’endroit est fort joli, et la route qui y conduit plus encore. Bryan, qui nous guide, demande aux passants où est la source de limonade gazeuse, et, ce qu’il y a de bon, c’est que tous les passants paraissent comprendre, et nous indiquent aussitôt le bon chemin. Le même Bryan boit six verres de cette gazeuse , et quand M. Tôpffer l’empêche de poursuivre sa cure, Bryan apprend à l’assemblée stupéfaite qu’il s’était proposé d’en boire dix-huit, à l’instar de je ne sais quel excentrique. Cette eau très fraîche a un goût piquant fort agréable qui rappelle celui de l’eau de Seltz.

Nous couronnons cette belle journée par un souper civilisé, et, comme on peut se l’imaginer, ce n’est pas sans y goûter de bien légitimes délices que nous étendons nos personnes dans des lits excellents, mollets somptueux, et aussi larges que longs.

SIXIÈME JOURNÉE

Aujourd’hui nous quittons le désert pour descendre le vallon fleuri qui sépare

Courmayeur de la cité d’Aoste. Madame de Z et M. D prennent un char,

tout en gardant à leur charge leurs mulets et leurs guides pour passer le grand Saint-Bernard le lendemain; mais ils nous en dotent pour cette journée, en sorte que nous cheminons sur une route déjà facile, avec deux mulets de luxe et un cohendet de luxe.

Un de ces deux mulets est un vieillard éminemment octogénaire, dont l’allure est impayable et la charpente singulière. Il a les côtes très visibles à l’œil nu, la crinière grise, l’œil philosophique et la lèvre pendante, mais surtout il porte les pieds de derrière en dehors, comme un maître de danse. C’est qu’au moyen de cette position des pieds, les jarrets appuient l’un sur l’autre, et, dans l’état de repos, soutiennent par leur architecture seule, comme ferait une clef de voûte. On dirait, à le voir marcher, le grand chameau du Malabar. L’autre mulet est excellent; seulement il a l’habitude de s’abattre subitement, pour se vautrer

dans la poussière. Au surplus, tous les mulets aiment cette pratique ; et c’est bien pour cela qu’en montagne le mieux est dé leur laisser la bride sur le cou, afin qu’ils en soient plus libres de se choisir leur chemin, tandis qu’en plaine, au contraire, et particulièrement sur les routes poudreuses, il convient de les gouverner, afin qu’ils soient moins libres de s’étendre sur le flanc en vous cassant la jambe.

Nous laissons sur la droite Pré-Saint-Didier, joli bourg assis au pied de la gorge du petit Saint-Bernard, et sur la gauche la Salle, où des carabiniers royaux visent notre passeport. A mesure qu’on descend, le vallon devient riant, boisé de plus en plus jusqu’à Arvier, où nous faisons halte pour nous rafraîchir. Dès Courmayeur on nous a recommandé d’aller à la Croix-Blanche; mais après l’avoir cherchée vainement dans tout le hameau, nous finissons par entrer à une Croix qui est noire.

L’hôtesse est sur le seuil, bonne grosse vieille, au teint basané, aux cheveux de filasse : « Et où est donc la Croix-Blanche? lui disons-nous. — Ici, mes bons messieurs. — Ici, mais votre croix est noire... — Que voulez-vous? c’est comme moi, j’étais blanche autrefois; nous avons noirci ensemble. » Et elle se met à rire en nous servant un petit vin délicieusement acidulé, des miches fraîches et croquantes, et un fromage gras et délicat qui nous est un mets céleste. Tout irait au mieux, n’était Bryan qui lit en ce moment sur une affiche que, de par l’autorité royale, il est défendu de dénicher des œufs quelconques... Bryan discute et s’exaspère, il remonte au droit naturel et nie à tous les rois delà terre le droit qu’ils s’arrogent d’interdire le dénichement à leurs semblables. « En Amérique, dit-il... — En route, » dit M. Tôpffer.

Au delà d’Arvier, nous sommes atteints par le char qui porte madame Z... et M. D... Ce char, chose curieuse, ondule sans cesse de droite à gauche, de

gauche à droite; on dirait Cohendet très nocé qui festonne. C’est que, les cochers manquant à Courmayeur, on a confié les rênes à un jeune garçon cafetier, plus habitué à tirer le bouchon qu’à guider Bucéphale. Il s’ensuit qu’il guide pour ce qu’il en sait, et et les voyageurs pour le reste. La bête, obéissant ainsi à trois maîtres, se livre à des zigzags dociles mais sans unité.

Pour nous, au bout de deux heures, nous faisons une halte forcée. Notre ami Manfred est pris par un accès de fièvre. La soif le dévore, et, en proie à des rêveries étranges, il se prend à dire tout éveillé : « Ma blouse n’est-elle pas

AUX ALPES ET EN ITALIE

ensanglantée? » Puis montrant une cabane : « N’est-ce pas Aoste, ceci? » On le soulage de son havre-sac, Laurent lui met sur la tête son chapeau de paille, on lui permet de se rafraîchir la bouche en se gargarisant avec de l’eau fraîche, et le mieux se fait bientôt sentir. Nous croyons Manfred guéri, mais c’est un accès qui passe pour se renouveler ensuite chaque jour à la même heure.

A Aoste, nous allons descendre à l’hôtel autrefois tenu par M. Mathey. Que les temps sont changés! Au lieu de cet honnête homme, un ancien palefrenier qui a le nez tordu, des brigandeaux, une brigandelle mal peignée, glapissante et voleuse des quatre mains. 11 lui faut quatre francs par lit, quatre francs par repas, quatre francs pour chaque nécessité de la vie! A peine pouvonsnous obtenir quelque insignifiant rabais, et il n’y a pas d’autre auberge! Mauvaise, détestable journée pour la bourse commune!

Pour bien tenir une auberge, il faut certaines qualités de caractère, il faut du tact, de la modération et quelque chose d’un peu élevé dans les sentiments; il ne sulfit pas d’avoir été palefrenier, d’avoir le nez tordu et de considérer un hôtel comme une trappe à prendre les voyageurs pour les écorcher ensuite. On trouve les auberges chères en Suisse : c’est vrai, si on les compare aux auberges des autres pays; elles sont meilleures et elles sont plus chères. Mais si les hôtes y sont intéressés, ils sont probes, ils pratiquent leur état avec discernement : et la preuve, c’est que, sans faire presque jamais de prix à l’avance, et en nous livrant entièrement à eux, nous n’avons jamais eu lieu de nous en repentir. Je parle des grands et bons hôtels.

La journée est peu avancée. Nous allons visiter les antiquités d’Aoste, un pont romain, les restes de l’amphithéâtre, et cet arc de triomphe élevé par le divin Auguste pour perpétuer le souvenir de sa conquête sur les Salasses, c’est-à-dire de l’asservissement d’un petit peuple fier, libre et courageux à ce grand brutal de peuple qui regardait l’univers comme sa légitime proie, et l’indépendance d’autrui comme une insulte à ses droits.

Ce qui est grand, colossal, même en violence et en injustice, fascine les yeux des hommes, et les fait errer à leur préjudice même. Depuis des siècles on chante, on admire, on préconise la gloire romaine, quand depuis des siècles on devrait admirer, préconiser les peuples grands ou petits qui crurent au nom de patrie, et qui ne courbèrent sous le joug qu’une tête mutilée dans d’héroïques combats. Par malheur, il n’en va pas ainsi, et j’ai vu peu d’enfants qui fussent pour les Carthaginois.

Il est probable que les gazetiers du temps se chargeaient de prouver aux Salasses que tout était pour le mieux, et que d’être incorporés à l’empire, ce leur était bien de l’honneur. Sous le règne du divin Napoléon, cette argumentation s’est retrouvée, et la tradition n’en est pas perdue. Pour nous, nous sommes, nous serons toujours pour les Salasses contre le divin Auguste. Bien plus, en dépit des beaux-arts qui durent en souffrir, des lettres qui firent naufrage, de la civilisation qui, de pourrie qu’elle était, s’abîma pour renaître, nous nous

sentons un faible pour ces Barbares qui se jetèrent sur Rome, pour ces Germains, pour ces Alains, pour ces Vandales, pour tous ces vengeurs d’une cause sacrée; et, héroïsme pour héroïsme, entre Scipion et Arminius, nous savons à qui donner la palme.

Sous l’arc de triomphe, nous nous trouvons avec un Anglais et une Anglaise,

de ces touristes consciencieux qui voient pour avoir vu, transportant leur indifférence d’une curiosité à une autre, sous la conduite d’un cicerone. Le leur est vêtu d’un habit d’ordonnance couleur cramoisi. C’est le bourreau qui conduit ses victimes, Cohendet veut nous mener voir les collèges d’Aoste, c’est son idée. Nous, collège, très peu curieux que nous sommes de hanter les classes, nous voulons qu’on nous conduise à la tour du Lépreux. Cohendet cède, et il continue ses dissertations sur les Salasses, dont il se forme la plus fabuleuse idée : on voit qu’il s’est rafraîchi en arrivant, et que l’œil n’est déjà plus si net. Il passe ensuite à l’histoire du lépreux, qu’il conte à Bryan. Bryan, qui prononce limpresse, et qui s’amuse à n’y rien comprendre, rétorque, embrouille, entortille, et, du tout, compose une histoire nouvelle; c’est à ne s’y plus reconnaître, en sorte que Cohendet y voit toujours plus trouble.

Les gens qui montrent la tour du Lépreux affirment tant qu’on veut, sur l’autorité de M. de Maistre, que son lépreux a vécu là, et ils citent en preuve les localités qui sont toujours les mêmes, ainsi qu’on prouverait que Bomulus a teté une louve, parce que Borne est toujours sur le Tibre. Par un désir bien naturel, chacun voudrait apprendre que l’histoire est vraie... Elle l’est suffisamment pour tous ceux qui croient que dans les œuvres de génie la vérité peut se rencontrer indépendamment de la réalité; pour tous ceux qui, lisant l’opuscule, sentent en leur cœur que tels ont pu être, que tels ont dû être, dans des situations analogues, la destinée et les sentiments de plusieurs de leurs semblables. Qui croit à la réalité de Paul et Virginie? et qui ne croit pas à leur candeur, à leurs amours, à tout cet ensemble de joie et de larmes, de douceur et de désespoir, dont se compose l’histoire de ces deux enfants! L’écrivain et le peintre qui ne savent que copier la réalité qu’ils voient, sont vrais sans charme et sans profondeur; celui à qui son cœur et son génie révèlent ce que la réalité ne montre pas toujours, ou ce qu’elle cache aux regards de la foule, celui-là est vrai sans être vulgaire, profond sans être recherché, et il n’y a que les niais qui lui demandent, en preuve de la justesse d’imitation, l’extrait mortuaire de ses personnages.

Page 1