‹ Premiers voyages en zigzagChapitre 4 sur 98 · SALE · texte numérisé non relu

SALE

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la foudre et bravent la tempête. Dès qu’on a commencé à monter, on les perd de vue, pour ne les retrouver qu’au sortir des bois et des pâturages qui couvrent le pied de la montagne. Bryan regrette qu’ils disparaissent ainsi, car, dans chaque trou de ces rochers il suppose des nids d’aigle par centaines. Mais, pour se consoler, il lance des pierres aux nuages où il aperçoit des oiseaux qui planent, et consume dans cet exercice un excédent de vigueur dont plusieurs sauraient bien que faire. Nos porteurs transpirent à fil, et la grand’mère jument jette le feu par les naseaux.

Après une marche de quatre heures, on arrive sur un premier plateau où l’on découvre un lac, et, non loin, les chalets d’Anterne. Nous y faisons une halte, au milieu de pâtres avides et de montagnards mendiants. La grand’mère jument et le guide grand-père refusent d’aller plus loin. Autant en fait l’autre mulet, et, ce qui est bien plus sérieux, autant en veut faire le domestique porteur, qui se met à arguer de ce qu’un homme ne peut faire ce qu’une bête de somme ne fait pas. L’argument est de toute justesse; néanmoins M. Tôpffer, au moyen d’une quantité de sophismes détestables, parvient à convaincre le pauvre porteur qui se remet en marche.

De cet endroit, M. Tôpffer fait voir à ses compagnons, au pied des Fiz, la route par laquelle Félizar le fit passer, lui et sa troupe, en 1830. C’est un couloir tout rempli de rocs éboulés que la neige recouvrait alors, et où, sans la neige, il serait impossible de marcher. Il comprend encore mieux que par le sentier battu, lui et sa troupe, exposés pendant plusieurs heures aux fureurs de l’orage, n’eussent peut-être vu ni Sixt ni leurs foyers, et il admire de nouveau la sagacité et la prompte résolution de Félizar. Mais, à propos de Félizar, quel mécompte et quel chagrin ! le père de cet homme est mort, et le bruit court dans le pays que les mauvais traitements de son fils ont abrégé ses jours ! Félizar, effrayé par ces rumeurs, et peut-être conseillé par ses remords, a quitté la contrée, et l’on ignore le lieu de sa retraite.

Des chalets au col il y a encore beaucoup de plus en plus alpestre et sauvage. D’arbres, il n’en est plus question dès longtemps ; les pâturages mêmes font place aux arides rocailles ; bientôt nous atteignons aux neiges, puis à une croix d’où l’avant-garde fait des signaux. C’est le col. De cette hauteur l’on découvre soudainement un de ces spectacles qui payent de toutes les fatigues. Par-dessus les dentelures de Grenairon, c’est le Buet qui étale son dôme argenté; et par-dessus les chaudes cimes du Brévent,

à monter au milieu d’une contrée

c’est le mont Blanc qui pyramide dans l’azur du ciel : de toutes parts un chaos de cimes et de glaces, d’éblouissantes clartés et de noirceurs sévères, des aiguilles qui s’élancent dans les airs, ou des pentes qui se perdent dans l’abîme, et nous, nous, petite troupe aventureuse, comme perdus dans ces solitudes et suspendus entre ces abîmes. A moins de nous accroupir sur la neige de l’autre revers, il nous faut nous blottir de ce côté-ci sur l’étroit replat d’une rampe gazonnée qui se coupe en précipice à quelques pas de nous. C’est là qu’on déballe les vivres et que le pauvre porteur voit, en moins de rien, sa charge réduite à rien.

Toutefois ce joli repas se termine par un triste dessert, car nos compagnons ont résolu de nous quitter ici pour se rendre ce même jour à Ghamounix par Brévent. On se dit adieu, en s’exprimant le mutuel regret de ne pas cheminer plus longtemps ensemble, et l’on se sépare après avoir fait le partage des guides. Nos compagnons se lancent dans une gorge qui s’ouvre à notre gauche, paraissant et disparaissant tour à tour selon les accidents du terrain; et les signaux, les adieux, les liurras ne finissent que lorsqu’ils sont hors de notre vue.

Notre porteur s’en retourne à Sixt, chargé de numéraire; plus, d’un grand os

de gigot, très charnu encore ; plus, de notre tonneau de vin, qui est bien loin d’être à sec; plus, d’un demi-pain. Quel moment pour un pauvre porteur échiné!

Le bonhomme laisse voir sur son visage qu’il est doux en effet, ce moment-là ; et, au lieu de reprocher à M. Topffer ses détestables sophismes, il salue affectueusement la compagnie.

En descendant le col on se rapproche des Fiz, ces grandes dents qui branlent dans leurs mâchoires décharnées, pour s’écrouler de temps en temps avec un horrible fracas. M. Topffer dessine quelques-uns de ces rochers, qui sont reproduits ici ; mais c’est comme la bière bue, comme les bêtises dites, cela ne rend pas sur le papier.

Dès le commencement de la descente, il se forme une avant-garde remplie d’ardeur, qui descend à la course sous la conduite ou plutôt sur les traces du voyageur Laurent, gaillard élastique, plein de vigueur et d’entrain. Vient ensuite un centre où se trouvent le dictateur en personne, quelques marcheurs modérés et un groupe d’écloppés; enfin l’arrière-garde, composée de Brvan, qui, toujours en poursuite de serpents ou de parpaillons, dépense, en faisant

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double route, le reste de son excédent. Ketler, porteur complaisant du havresac de Pillet, le laisse choir de dessous son bras. L’ohlongue valise roule, saute, et, de bonds en bonds, gagne le fond d’un torrent, où elle a le temps de se rafraîchir en attendant qu’on la repêche.

A un froid vif succède une chaleur étouffante, lorsque tout à l’heure nous avons atteint le revers du mont qui descend directement sur Servoz. Nous y trouvons aussi pour sentier un couloir de cailloux, où le centre se disloque, et où se démène l’arrière-garde dont on n’a plus de nouvelles. Plusieurs font des chutes qui leur macadamisent les régions charnues.

Mais voici Servoz, voici l’hôtellerie, la bière et l’oubli de tous maux. Bien que nous marchions depuis environ dix heures de temps, séance tenante, il est décidé à l’unanimité qu’il faut pousser ce soir même jusqu’à Saint-Gervais-les- Bains, quitte à pourvoir au transport des écloppés. Après bien des recherches, on parvient à trouver un char à bancs ayant pour maître et pour cocher un vétéran à jambe de bois; mais ce brave homme est aussi agile et plus gai, très certainement, que la plupart de ceux qui jouissent de leurs deux jamhes. Assis de bizingue, sur l’échelle du char, de là il guide, il fouette, il évite les ornières, et répond aux questions tout en gouvernant sa jambe de bois, qui, tantôt logée en travers, barre le chemin et agace les haies, tantôt remise en

place, se lime contre le brancard ou chatouille la jument. C’est égal, tout vient à point. Les Savoyards ont des chars qui tiennent par quatre clous , des attelages de ficelle et des bêtes borgnes, mais ils connaissent leur chemin, ils savent le danger, ils ne comptent que sur leur prudence, et l’on est plus en sûreté sur leurs plus misérables chariots que dans nos plus brillants phaétons. En fait de voiture, ne regardez qu’au cocher. C’est un aphorisme.

Ensuite, chacun son goût, il est vrai ; mais le mien, dépravé peut-être, me fait trouver un singulier agrément à monter sur ces équipages rustiques qui

circulent lentement dans un chemin raboteux mais ombragé, pittoresque. L’allure me laisse le loisir de voir; les cabots me représentent le mouvement de la marche; je cause avec le cocher, qui est savant des choses de l’endroit; je suis certain de lui plaire rien qu’en ne le dédaignant pas, rien qu’en lui parlant de sa bête qui nous traîne. Cette bête elle-même m’intéresse toujours ; c’est la patiente compagne, quelquefois le soutien d’une famille, usant sa vigueur en paisibles mais laborieux services, et s’offrant à mes yeux comme l’emblème du serviteur fidèle et désintéressé. Sous cette crinière en désordre, sous ce harnais misérable, je vois non pas la rosse, mais le noble animal vieilli dans des fatigues utiles; et si, descendu du char, je trouve à le réjouir de quelque croûte de pain demeurée dans le fond de ma poche, j’en éprouve un plaisir véritable.

Nous cheminons en considérant le mont Blanc qui brille dans toute sa gloire du soir. Mais il ne faut plus en chercher l’image dans ce limpide miroir où elle se reflétait autrefois avec tant de charme et d’éclat : le lac de Chède a disparu ; il n’en reste qu’une petite flaque qui croupit entre des boues immondes vomies par la montagne. Il n’est pas à croire qu’il se referme jamais. Heureux donc ceux qui l’ont vu!

Pendant que chacun s’extasie devant le spectacle qu’offre le mont Blanc, le voyageur Bryan soulève les rocs, fouille les buissons, et bâtonne les parpaillons, sans donner un regard au colosse : « Gela, dit-il, ce n’est qu’une colline recouverte de neige! » Avec cette réponse il tient tête à tous les extasiés, qui s’embrouillent dans une argumentation impossible, comme il arrive lorsqu’on veut prouver le beau à quelqu’un qui le nie, ou qui s’amuse à le nier. Voici un beau visage, des traits qui ravissent! — Ce sont des os couverts de viande. Façon de voir, ou seulement de dire, qui, dégénérée en habitude, serait triste et dangereuse, mais qui pour l’heure est sans conséquence.

Au bas de la montagne, le char, qui a cheminé jusque-là au milieu de nous, prend les devants, et nous laisse sur une route que l’on parcourrait plus facilement en bateau qu’à pied. Elle fait pour le moment partie du lit de l’Arve, et les truites s’y promènent avec nous. Surpris par la nuit au milieu de ce gué, nous tirons sur la gauche pour prendre par les prés; mais ici ce sont des marécages à grenouilles, où le pied se perd en des profondeurs aussi glacées que vaseuses. Bien vite il faut rebrousser vers la route, où, pour abréger la durée du rafraîchissement, tous se mettent à galoper vers la terre ferme. C’est un magnifique spectacle, si on pouvait le voir, et les nymphes des eaux s’en souviendront longtemps. Après ce petit exercice, nous retrouvons la poussière qui saupoudre nos personnes, en telle sorte que nous arrivons à Saint-Gervâis tout poudreux, bien que réellement tout trempés.

Les bains sont encore très vivants. Selon un projet formé à Genève, les deux Américains ont le plaisir d’y trouver madame leur mère, qui, accompagnée de M. D..., vient entreprendre de faire avec eux et nous la tournée de l’Allée- Blanche. Après un joli souper au bout de la longue table des baigneurs, un conseil est tenu pour arrêter les choses du lendemain. Il y est décidé que, vu les

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fatigues d’aujourd’hui, il sera fait un temps de repos dans l’excellent endroit où nous yoici, et que, partis demain après midi pour aller coucher à Nantbourant, nous mettrons ainsi trois jours au lieu de deux pour atteindre Courmayeur. Sur ce, chacun prend sa lumière, et bonsoir à tous.

TROISIÈME JOURNÉE

De compte fait, nous avons marché treize heures hier : c’est apparemment à cause de cela que nous faisons d’hier à aujourd’hui un sommeil de treize heures, laissant le soleil se lever et le déjeuner attendre. On verra par la suite que nous avons bien fait de prendre ici ce petit acompte.

Par un beau temps et une fraîche matinée, ce vallon des bains est un séjour des plus agréables. Il y a des sentiers solitaires pour ceux qui sont rêveurs, de la compagnie pour ceux qui aiment à jaser, des ailes de bâtiments en construction pour ceux qui aiment à voir lancer du mortier ou équarrir une poutre, des fresques singulièrement ardentes de couleur et apocryphes de composition pour les amateurs des arts, et puis un vieux débonnaire cheval qui vient s’offrir à la pension, lui prêtant son dos pour faire la voltige. La pension voltige donc, et c’est là que l’on peut voir que treize heures de bon sommeil réconfortent remarquablement un touriste écloppé. La matinée se passe bien rapidement au milieu de ces distractions, et vers une heure commencent les préparatifs du départ. Le premier, c’est le dîner, et le plus possible, car durant deux jours nous allons être mis à la ration. Après quoi, on approvisionne les bouteillons, on charge des vivres sur un mulet, on règle les comptes, et l’on fait connaissance avec nos deux guides, Cohcndet et Favre.

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Gohendet passe pour le meilleur guide de Saint-Gcrvais. C’est un bonhomme, jeune autrefois, au timbre de Stentor et au parler plein et pâteux : « Le coffre est bon, dit-il, le jarret va bien; mais l’œil pas si net que ci-devant. » Il faut savoir que Gohendet est très souvent de noce, et qu’à la noce il ne boit jamais d’eau, bien qu’il mange très salé. 11 s’ensuit que Coliendet festonne un peu au retour, et que, regardant la montagne, il voit double cime et s’en prend à son âge. Favre commence sa carrière de guide ; c’est un vigoureux gaillard qui a dans la voix quelque chose de pacifique, si bien qu’on croit toujours entendre un sage réconciliant des amis brouillés. Par humanité il charge peu sa bête, et conseille au voyageur de lui en louer une en sus, et son père avec, et son petit frère quand il sera grand. Du reste, ni Gohendet ni Favre n’ont cette courtoisie prévenante qui distingue les bons guides de Chamounix. Ils bornent leur office à marcher devant vous, vous laissant à vous-même le soin de franchir un mauvais pas, de porter votre manteau ou votre parapluie, et de vous rendre mille petits services à volonté.

A deux heures la caravane prend congé et part divisée en deux corps : cavalerie, qui pàsse par la grande route; et infanterie, qui gravit un sentier aussi perpendiculaire qu’abréviatif. On voit se reproduire ici toutes les évaporations de la Sierra-Morena ; en moins d’un quart d’heure les blouses sont trempées du haut en bas, et néanmoins Bryan déniche, sonde les taillis, grimpe et redescend, comme si de rien n’était. Au-dessous du vallon s’ouvre la gorge de Saint-Gervais, où nous retrouvons en même temps les zéphyrs et l’ombrage.

On achète, en passant à Saint-Gervais, une partie de denrées coloniales pour les besoins éventuels de la troupe dans les déserts où nous allons entrer. Parmi ces denrées il y a un sucre en pain tronqué qui est destiné à nous accompagner, en se tronquant toujours davantage, jusqu’aux dernières étapes du voyage. Ce digne pain sucre notre eau, sucre nos liqueurs, et ci et là notre thé ou notre café. Néanmoins chaque soir et chaque matin, on remet en question sa destinée : le laissera-t-on? le donnera-t-on? l’emportera-t-on ? Et puis, comme on s’attache naturellement aux vieux serviteurs, on Finit toujours par emmener celui-ci, malgré le misérable état de son habit de papier bleu, qui est troué de toutes parts. A Magadino, quinze jours après, le vieux serviteur tombe dans un grand bol d’eau chaude et s’y noie ; vite du rhum ! vite du citron! et toute la caravane boit à la mémoire du défunt un punch du

dernier délectable. Ainsi périt à la fleur de son âge... mais je m’égare dans l’oraison funèbre.

A Bionnay on laisse sur la gauche le sentier qui conduit par le Prarion dans la vallée de Chamounix, et l’on commence à mettre entre soi et cette vallée le mont Blanc en personne. Le pays que nous parcourons est encore riant et cultivé; vers le soir déjà, il devient solitaire et de plus en plus sauvage. Le chemin, d’abord doux et facile, aboutit à un rocher boisé qu’il faut gravir. Mais contre ce rocher qui ferme le vallon est adossée la chapelle de Notre- Dame-de-la-Gorge. C’est une vieille église précédée de douze petits reposons, symbole des stations du Calvaire. Encaissée entre des pentes verdoyantes, serrée de près par les forêts, et dominée par des cimes inaccessibles, cette petite église rappelle ce que l’on se représente de ces temples mystérieux où les druides cachaient autrefois leur culte. Bientôt nous la voyons audessus de nous, se perdant peu à peu dans une ombre ténébreuse ; tandis que l’aiguille de Warens, les Fiz et le col d’Anterne se découvrent à mesure que nous nous élevons et reflètent sur la saillie de leurs vastes parois les derniers feux du soir.

Durant toute cette partie de la route, nous ne rencontrons qu’un montagnard qui descend des hauteurs : « Ah ! les belles gens, dit-il, et puis

tout entière... On s’attend à voir Cohendet qui festonne, lorsqu’on découvre les voyageurs Laurent et Miecli qui viennent, musique en tête, à notre rencontre, annonçant que Nantbourant n’est pas loin, que c’est un chalet, qu’il y a du foin, qu’il y a du lait, qu’on y sera merveilleusement, et ran, tan, plan, la musique recommence, nous arrivons tambour battant à la première chaumière. Dans ce moment il y règne une grande joie : on vient d’y découvrir

propres, et puis riches ! Ah çà, qui êtes-vous bien, vous autres ? Des bienheureux du temps. Et que diable venez-vous donc voir chez ces rocs? Et tant d’autres qui passent aussi, mêmement que si chacun me payait vingt francs, je serions enterré sous mes millions ? — Voilà , lui dit magnifiquement M. Tôpffer, vingt sous pour vous.

— Eh! braves gens, bien vrai? et puis propres, et puis de quoi boire un coup ! ! ! » Et il s’en va aussi joyeux que si les millions étaient venus, sans compter que vingt sous , c’est plus portatif.

Plus loin, l’arrière-garde, perdue dans la nuit d’un taillis, entend tout à coup des chants, du tambour, une noce

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que l’auberge possède un grand cornet de vermicelle ; un autre sujet d’allégresse, c’est qu’il n’y a que quatre lits qui sont destinés à qui de droit, et tout le gros de l’armée ira tambour battant dormir dans le fenil. Pour l’heure, on se chauffe à trois feux clairs, plaisir vif, après la marche et si près des glaces; on ne s’y arrache que lorsque des tourbillons de vapeurs sortis de la salle à manger annoncent que la chaudière est sur table. 11 faut voir alors ce que valent la marche et la nécessité pour faire trouver exquis, ravissant, le plus maigre souper, un souper de l’âge d’or, c’est tout dire, et pour être convaincu que ceux qui cherchent le secret de la bonne chère uniquement dans l’habileté du cuisinier font bien souvent fausse route.

Arrive le moment de gagner notre chambre à coucher : c’est un fenil abrité par une toiture en tavillons. On y grimpe un à un par une petite échelle qui glisse et se couche à plat dès qu’on arrive au troisième échelon, ce qui fait ressembler l’opération à une ascension en tread-mill. Avec du temps, néanmoins, l’armée franchit ce pas difficile, et arrive dans des plages de foin où elle se fait son creux et se couche au milieu des éclats de rire que provoquent les infortunes des uns, les folies des autres, la situation de tous. Ketler et Laurent, arrivés les derniers, lui passent sur le corps pour aller s’établir dans une sorte de soupente en façon de paradis, où le plancher abonde, mais où le foin est rare.

Toutes ces dispositions terminées, la petite lampe qui nous éclaire sépulcralement est retirée; et ici commence la nuit, mais non pas le sommeil. M. Tôpffer, qui s’est couché le dernier, comme doit faire un bon capitaine, s’aperçoit trop tard que le havre-sac sur lequel repose sa tête occupe le centre vers lequel convergent tous les pieds de l’armée, ce qui est cause que son coussin est dans un état de mobilité qui nuit au sommeil ou qui disloque étrangement les rêves. D’autre part, Bryan s’écrie qu’il a des ha-né-tons dans la chéveu, et Miech déclare qu’une bête à ventre froid a traversé son visage.... En même temps il s’ouvre dans une paroi deux trous lumineux qui nous regardent fixement, et des bruits fabuleux annoncent que la toiture est habitée.

Ce n’est pas tout. 11 se trouve dans la maison bien du monde connu et inconnu qui n’a pas d’autre lit que le nôtre. Par intervalles donc, la porte s’ouvre, la lampe reparaît suspendue à une main décharnée: et une ombre passe, s’étend par terre en grimpant l’échelle, s’étend sur nous en traver-

sant le foin, s’étend sur Ketler en entrant au paradis, et finalement s’étend tout à fait dans des régions inconnues d’où les rats se retirent à mesure que la civilisation avance. Un quart d’heure après, autre ombre : c’est Cohendet qui revient de la noce, et va s’étendre droit sur le dernier couché, où il demeure en disant : «Pas d’offense! » Aussi M. Tôpffer a beau dire avec autorité : « Une, deux, trois, dormons ! » d’immenses fous rires, d’abord contenus, s’étendent, gonflent, éclatent, et tout est à recommencer.

Les choses vont ainsi jusqu’à cette heure de froidure qui est l’avantcoureur de l’aurore. Alors chacun s’acagnarde dans son petit herbage, et, dès qu’il ne rit plus, il dort.

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