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RIVE DE MEILLERIE

LE TOUR DU LAC

de vue du petit lard et de la tourte aux amandes : de là leur quiétude et cette fleur de plaisir qui brille sur leurs gais visages. Du reste, s’il y a tant de noces aujourd’hui, c’est qu’en Chablais on ne se marie que le mardi; les autres jours de la semaine portent malheur. Si donc le mardi venait à manquer, on ne s’y marierait plus du tout.

Affamés et haletants, nous envahissons l’hôtel du Nord, où notre tombée fera époque. Ni l’hôtel ni la ville ne nous attendaient; on recherche de toutes parts ce qu'il peut y avoir d’œufs, de lait, de saucisses dans la ville d’Évian; à la fin les denrées arrivent : il y a juste de quoi, et rien de trop. Il faut payer. M. Tôpffer donne un de ses billets de cent francs. Nouvelle dispersion des gens de l’hôtel, qui recherchent de toutes parts ce qu’il peut y avoir de numéraire dans la ville d’Évian. A la fin les écus arrivent, on rend à M. Tôpffer soixante-dix francs sur ses cent francs; mais voilà la place réduite au papier pour longtemps. Heureusement, à Évian, l’industrie est calme comme un bourgeois qui fait sa sieste sous un arbre du verger.

Au delà d’Évian la contrée est de plus en plus solitaire. A peine de la route aperçoit-on au-dessus du plateau le chaume de quelques habitations, et l’on peut marcher longtemps sans rencontrer personne. Bien plutôt, du côté du lac, on voit une barque que trois hommes descendus sur la grève tirent à grand effort. La belle paresseuse avance indolemment, en se mirant dans les flots : on dirait une reine qui remonte le Cydnus traînée par ses esclaves. Là-bas, devant nous, une sorte de vieux château masque le contour de la route : c’est la Tour- Ronde, charmante masure, dont les seigneurs actuels sont les pauvres colons qui cultivent le terroir d’alentour. Mais voici tout à l’heure Meillerie. Ici la

scène change encore : les deux coteaux disparaissent et font place à ces rochers célèbres qui viennent asseoir dans le lac même leurs hardies parois festonnées

de verdure et couronnées de forêts. Après avoir dépassé le village, nous venons

nous reposer au pied de ces rochers. Libre à qui le veut de contempler de là Montreux, Glarens et ses bosquets; libre à qui le veut de laisser l’émotion, la

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mélancolie, un charme rêveur pénétrer dans son âme; pour nous, nous avons bien autre chose à faire. On vient d’apercevoir un séchot dans le lac ! Il ne s’agit plus que de parvenir jusqu’à la pierre sous laquelle ce séchot fait sa résidence. Vite on entasse les cailloux, on fait une chaussée, un môle, on atteint à l’endroit... Par malheur, le séchot n’v est plus. C’est le cas de regarder Clarens; aussi on le regarde, et Vevey, et Ghillon, et une barque, et des tonneaux de gypse épars sur le rivage.

Plus loin sont les carrières de Meillerie, tant les anciennes que celles qui ont été ouvertes récemment. Sur ce point il règne une grande activité, on ne

voit que chariots, brouettes, mineurs, et de temps en temps le lugubre cri d’un ouvrier donnant le signal qui précède une détonation sourde que répètent sourdement les échos de ces rives. En un endroit le chemin de la mine descend directement vers le lac, en passant sous la grande route. Deux jeunes ouvriers attelés à une charrette de pierres s’v lancent en folâtrant ; mais voici que la charrette gagne sur eux, et arrivée sur le penchant d’une moraine qui plonge dans le lac, elle s’y lance à son tour avec un fracas épouvantable... Heureusement les deux jeunes hommes, qui ont pu se dégager à temps, en sont à ramper sans mal ni douleur pour regagner le sommet de la moraine. Il semble que la première chose à faire en pareil cas, ce soit d’aller rattraper la charrette; pas du tout, c’est la dernière à laquelle on songe dans tous les cas pareils. 11 faut auparavant que les deux jeunes hommes se soient pendant une demi-heure rejeté la faute l’un sur l’autre; il faut ensuite que pendant une demi-heure l’affaire soit discutée tumultueusement par des camarades vociférant; il faut enfin que le maître arrive, qui renvoie les camarades à leur

ouvrage, et qui tance pendant un quart d’heure les deux étourdis. Après quoi, tous ensemble et de parfait accord s’en vont tirer de peine la pauvre charrette. Quel bonheur encore que ce ne soit pas, au lieu d’une charrette, une femme qui se noie!

Pendant que ces choses se passent, et pendant qu’il s’agit de chutes et de moraines, voici tout là-haut des bûcherons qui, du haut de leur rocher, envoient par le plus court, jusqu’à la route, des souches noires et tourmentées. Ces souches ont l’air de démons précipités dans l’abîme; elles roulent, bondissent, poursuivies par les pierres qu’elles ont inquiétées, pour venir former au bas du ravin comme un amas de reptiles tailladés en tronçons. Ceci se fait tout à côté des mineurs, qui ne lèvent seulement pas la tête pour voir où va la souche, où court la pierre. On s’accoutume à tout, même à la chance de pouvoir être assommé à chaque minute de l’après-midi.

Ces bois sont ensuite mis en tas le long de la rive : ici des souches, là des bûches, plus loin des rangs de toute beauté, tels que doivent les rêver nos cuisinières les plus dépourvues. Mais, sans être cuisinière, on ne peut se défendre, tout en cheminant, de porter un œil d’envie sur ces admirables provisions si bien rangées, si abondantes, et qui plus tard nous seront débitées à si haut prix. Tout au moins on voudrait oser voler telle de ces bûches, telle de ces souches surtout, qui, nouée, caverneuse, riche d’esquilles inflammables et de petites grottes à cheminée,, promet, rien qu’à le voir, une flamme claire et délectable, un jeu de pincettes exquis, un de ces brasiers qui, l’hiver, vous retiennent à eux jusque par delà minuit sur le foyer, les pieds sur le chenet, et l’esprit tout amusé des charbons qui s’écroulent, des étincelles qui jouent et de la cendre qui s’envole.

Au delà sont les fours à chaux. Comme de grandes marmites, ils sont accroupis sur leur feu tout le long de la rive, et des hommes tout blanchis de poussière figurent les employés de cuisine habillés de basin et coiffés du bonnet de coton. Ces fours ne servent qu’une fois, tout au moins on les abandonne bientôt pour en construire d’autres à côté. Mais une fois abandonnés, ils changent insensiblement d’apparence : bientôt arrive la mousse qui garnit, le lierre qui tapisse, les lichens qui colorent, les herbes qui se nichent : et, avec le temps, l’ignoble marmite se trouve transformée en une noble masure qui plaît au passant, et devant laquelle le peintre s’arrête.

Tous ces spectacles nous captivent tour à tour, et aussi des milliers de petits poissons immobiles qui, tout voisins de la surface de l’eau, où ils viennent chercher la chaleur du soleil, ressemblent à ces échantillons sous verre. Tout autour, l’eau est de cette couleur sombre et verdâtre où se découpe avec un éclat si net la dentelure du rivage. A mesure qu’on approche de Saint-Gingolph, les montagnes s’écartent de nouveau de la côte, et alors reparaissent les coteaux en gradins, les châtaigniers, les noyers, et des bouquets de cerisiers en fleur.

Gomme on voit, notre marche d’aujourd’hui n’a été qu’une flânerie, mais

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parfaitement appropriée à cette paresse printanière qui s’accommode mal des marches longues et soutenues. A peu d’efforts, nous avons conquis ce degré de fatigue qui, sans avoir rien de pénible, suffit pour transformer en suaves délices l’arrivée au gîte, le calme de la soirée, l’approche du repas, surtout le repas lui-même et son dessert de sommeil. C’est dans cette charmante disposition que nous faisons notre entrée à Saint-Gingolph. Il est six heures. Toute la côte est enveloppée dans une limpide fraîcheur, et au delà des longues ombres que la montagne projette sur des flots, on voit luire au soleil du soir les maisons qui bordent la rive opposée et les chalets épars sur la croupe vaporeuse des monts de Gruyères.

Nous descendons à l’hôtel de la Poste; cette auberge, autrefois célèbre par la quantité de rats qui y entretenaient un diurne et nocturne vacarme, a été remise à neuf, et elle offre aujourd’hui aux voyageurs un logis aussi propre et bien tenu qu’il est admirablement situé. Il nous souvient d’y avoir séjourné un mois, il y a juste vingt-sept ans. Elle était tenue alors par madame et M. Tapet, une paire d’époux comme on n’en voit plus; tous deux massifs,

corpulents, engraissés de tout ce dont ils pouvaient amaigrir le malheureux voyageur que la détresse ou la nuit forçait de se réfugier dans leur antre. M. Tapet, pour être plus au frais, ne portait ni habit ni gilet, en sorte que l’on en voyait mieux la richesse de ses trois mentons et les avant-propos de sa panse colossale; madame Tapet, de son côté, était toujours dans le simple appareil d’une beauté qui n’a pas eu le temps de promener l’ivoire sur sa tête,

ni d’ajuster avec un scrupule suffisamment oriental les replis de sa tunique. Toujours à table, au milieu de leurs rats, ils mangeaient leurs plus gras, buvaient leur meilleur, avalaient revenus, capital et emprunts, et, chose drôle, ils voyaient la cause de leur ruine et le discrédit de leur auberge, non point dans leur façon de s’y prendre, mais dans la guerre, dans les alliés, dans l’armée de la Loire, de l’Orient et l’Occident. C’est, au reste, ce que nous voyons tous les jours, rien qu’en ouvrant les yeux. Combien de gens, en effet, qui, ne sachant ni ne voulant ramer, s’en prennent au ciel et aux hommes de ce que leur barque ne remue! Combien qui, n’avant su ni mener leurs affaires, ni modérer leurs dépenses, ni se faire, par une laborieuse et économe activité, une jolie aisance, une condition honorée, une position toujours flatteuse bien que modeste quand on se l’est acquise par l’ordre, le travail et la moralité, s’en prennent au gouvernement, à la constitution, à ceci ou à cela, jamais à euxmêmes ! Combien qui, s’ils ne sont pas les premiers, les plus riches, les plus flattés ou les plus considérés de l’endroit, s’imaginent de bonne foi que cela tient au mode d’élection, ou à l’inamovibilité des fonctionnaires, ou à la constitution de la chambre municipale ! Feu M. Tapet ressemblait parfaitement à ces gens-là, seulement il est plus corpulent, moins morose, et s’il ne se trouvait pas très satisfait de l’état de ses affaires, du moins il aimait sa condition et ne jalousait personne.

En attendant que le souper soit servi, on fait autour d’un bon feu des jeux d’esprit. Les jeux d’esprit sont, comme le jeu de l’oie, à la portée de tout le monde, et amusants si l’on veut bien y apporter plus de bêtise que d’esprit, ce qui n’est pas trop malaisé. Et puis Voici la soupe: adieu les jeux. Le repas est excellent; c’est que notre hôte est un ex-marmiton distingué, aubergiste depuis peu de temps, et qui, en attendant que l’eau soit venue à son moulin, cumule tous les emplois : tour à tour âne et meunier, tour à tour au grain et à la meule. Ainsi ne faisait pas feu M. Tapet, qui, levé dès l’aube, ne cumulait que les repas, mangeant grain, farine, son, sac et avoine.

Nous déjeunons sans M. M..., qui nous a quittés de bon matin pour se rendre à Lausanne, d’où il nous rejoindra demain sur le bateau à vapeur. M. M... a été fréter un bateau au Boveret. Ce bateau l’a déposé au delà de l’embouchure du Rhône, d’où, en passant par Noville, il s’est acheminé sur Villeneuve et de là sur Lausanne. On pourrait donc, avec la plus grande facilité, venir de Genève à Saint-Gingolph en une journée, pousser le même soir jusqu’à Villeneuve, et, le lendemain matin, s’y embarquer pour Genève, après avoir fait son tour du lac en moins de trente-six heures. Cela soit dit pour ceux qui préfèrent la vitesse à toute chose, et pour ceux surtout à qui leurs affaires font une impérieuse obligation d’en tenir compte.

Pour nous, nos affaires peuvent attendre, et la vitesse n’est pas le dieu à qui nous sacrifions. Le Juif errant court toujours; nous voudrions, nous, ne courir jamais; tout en voyageant sans cesse, nous promener de bois en prairies, de cantons en cantons, de villes en bourgades, sans autre soin que celui de voir,

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de sentir, de nous plaire à la place où nous sommes ou de nous porter vers celle qui nous plaît là-bas. C’est de cette vie que nous venons de vivre deux jours, auxquels nous allons en ajouter un troisième et dernier. Demain, pas plus tard, hélas! nous livrerons nos personnes à l’Aigle pour qu’il les emporte vers Genève; mais du moins c’est sur cette vitesse de demain que nous aurons économisé nos lenteurs d’aujourd’hui. En route donc, mes compagnons, en route, mais sans nous hâter : goûtons aux ombrages, regardons faire les mariniers, arrêtons-nous aux sources, aux tas de bois, aux buses qui planent au haut des airs; suivons nonchalamment la rive du Rhône, jusqu’à ce qu’un pont se présente et qu’un sentier nous attire; toujours trop tôt nous arriverons à Villeneuve, où la terre doit nous manquer.

Tous les lacs se ressemblent à leur origine. Le fleuve qui les emplit y a déposé ses limons, la grève est basse, l’eau peu profonde, et çà et là des touffes de roseaux se balancent sous l’haleine du vent. Dès le Boveret, la campagne, jusqu’ici vigoureuse, touffue et accidentée, commence à changer d’aspect : ce sont des arbres rares, d’une délicate maigreur, et au lieu de gradins verdoyants, une plage grise, solitaire, ces lignes basses et lointaines dont la mélancolique uniformité plaît aux âm:s rêveuses. Bien avant dans les terres, nous y voyons avec surprise une vieille barque gisante sur le sol. On nous dit que c’est là le dernier vestige de je ne sais quelle magnifique affaire d’anthracite qui eut au début, comme toutes les affaires magnifiques, et ses actions et ses actionnaires. Les actions haussaient, qu’on en était encore à chercher l’anthracite; les

barques étaient construites, qu’on s’aperçut que le fleuve n’est pas navigable, et celle-ci est demeurée gisante sur ces bords pour y être un frappant symbole du grand naufrage de la société. Aussi vous conseillerions-nous, débonnaires capitalistes, d’aller méditer auprès de cet instructif débris, pendant qu’il subsiste

encore, si nous n’avions ouï dire qu’on naît actionnaire, et prédestiné à se ruiner tout justement dans les affairés magnifiques. Prenez donc des actions, et que votre destinée s’accomplisse.

Cette grève basse et sablonneuse dont je viens de parler se termine à un endroit que l’on nomme Port-Valais, et ici commence une autre sorte de pays

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que nous traverserons tout à l’heure. Pour le moment, c’est la rive gauche du Rhône qui est le théâtre de nos ébats. L’expédition s’y est partagée en trois colonnes diversement occupées. Les uns ont escaladé les pentes d’un ravin, et, parvenus sur un plateau, ils y découvrent de petits pays ignorés et feuillus. Les autres ont quitté la route pour suivre la rive du Rhône, où ils ont infiniment à faire à repousser dans le courant des bûches paresseuses qui, au lieu de se rendre à leur destination, dorment dans les anses ou valsent dans les remous. La troisième colonne, entrée dans une pinte, s’y régale de limonade gazeuse, pendant que M. Tôpffer croque la porte du Scé. C’est une espèce de muraille à créneaux qui barre dans cet endroit tout l’espace compris entre le fleuve et la montagne. Comme au pont de Saint-Maurice, il y a dans la tour un petit bonhomme de Cerbère qui, le soir, ferme la porte du pays, crainte des voleurs, et tout aussitôt les Yalaisans s’endorment tranquilles.

C’est quand on a franchi la porte du Scé que, tournant à gauche, on passe le pont de Chessel, construit depuis quelques années seulement, et l’unique que l’on rencontre entre Saint-Maurice et l’embouchure du Rhône. Comme on l’a vu, nous voyageons à l’époque du flottage des bois : le fleuve est couvert de tronçons qui descendent, d’autres qui s’arrêtent sur le sable des îles, d’une foule qui s’entassent contre les jetées, ou qui s’alignent le long des deux rives, comme pour voir passer. C’est là, pour des gens qui flânent, un spectacle merveilleusement récréatif. Tous ces tronçons, en effet, ont leur allure propre, leur physionomie, leur caractère : les uns, bêtes comme des bûches; les autres, vifs et agiles; aucuns qui, sous un air lourdaud, sont lestes et madrés; en sorte qu’au bout d’un moment l’illusion est suffisante, comique, amusante au possible; et nous voilà tous alignés sur le pont de Chessel pour voir passer aussi. Mais ce qui achève de rendre le spectacle dramatique, c’est, contre la pile du pont, une nombreuse société d’honnêtes tronçons qui font tous leurs efforts pour s’y maintenir : on en voit des grêles qui s’attachent aux gros, et des gros qui pèsent sur les grêles, pendant que des équivoques dévalisent les submergés. A chaque instant arrive avec le courant, tantôt un butor qui effraye de son choc tous ces braves gens, tantôt un amateur qui passe outre après les avoir flairés, ou bien un homme sensible qui s’y choisit un ami, et tous deux s’en vont de compagnie jusqu’au Roveret, pour s’v faire scier le dos et fendre en quatre. M. Tôpffer fait vœu de ne pas continuer son chemin avant qu’un certain opiniâtre soit parti ; aussi serait-il encore sur le pont de Chessel à l’heure qu’il est, et sa famille plongée dans les alarmes, si les camarades n’avaient pris le sage parti d’aider à l’accomplissement de ce vœu téméraire, en lançant de grosses pierres sur la tête du récalcitrant. 11 part enfin, et nous en faisons autant.

Nous voici sur cette autre rive du Rhône, dans ce pays plat qui sépare les montagnes du Valais de celles du pays de Vaud et de Fribourg, sorte d’île triangulaire fermée de deux côtés par les deux branches de la route du Simplon

qui se rejoignent à Saint-Maurice, et du troisième par le lac. Si le paysage et les poétiques impressions de l’idylle peuvent se retrouver quelque part dans notre contrée, c’est assurément dans ce coin de terre, demeuré purement agreste et en dehors du mouvement industriel, commercial, civilisateur, en dehors de l’attente des touristes et des chaises de poste, qui le rasent des deux côtés sans y pénétrer jamais. Tout y est paix, calme des champs, solitude aimable; et au lieu d’une plaine marécageuse que l’on s’attend à y trouver, on ne rencontre que douces prairies où serpentent de rares sentiers, un sol onduleux dont les mouvements gracieux contrastent agréablement avec les brusques hardiesses des montagnes que l’on vient de quitter, des bouquets d’arbustes, des clairières, des bois, de fortunés hameaux groupés autour de leur église séculaire, et çà et là, dans les fonds écartés, quelques mares dormantes où flotte le nénuphar, où se plaisent les roseaux, cette plante des lieux délaissés, sans laquelle ils ont moins de grâce et moins de mélancolie. Quelques chasseurs, des peintres, visitent presque seuls cette contrée ou y séjournent. Que n’y va-t-il un poète assez naïf pour s’émerveiller de ces choses si simples et en répandre le charme dans ses tableaux, assez sensible pour en faire le théâtre d’une touchante histoire, et pour imprimer à ces tranquilles bocages, comme l’autre à des rochers sourcilleux, le sceau de la passion et du génie !

A la vérité, ces tranquilles bocages n’y gagneraient pas. Tout aussitôt ils perdraient leur douce obscurité, tout aussitôt les itinéraires les auneraient, les décriraient à l’envi : je vois la route qui se perce, l’hôtel qui s’élève, la chaise de poste qui arrive, le cicerone qui dit son refrain et le pâtre qui mendie.... Ah ! fuyez ces honneurs, hommes de Noville, habitants de Cbessel, vous tous qui coulez dans ces retraites agrestes vos vies ignorées et paisibles; car alors, alors ! ces beaux arbres qui vous abritent, et dont vous ne savez que bénir l’ombrage, vous apprendriez à en tirer vanité; ces masures amples et commodes dont la propre vétusté vous suffit et plaît tant au voyageur qui passe, vous apprendriez à les dédaigner et aies crépir; cette place commune où vos femmes teillent ou filent assises sous le porche des chaumières, où les poules, les canards, les oisons errent et babillent en liberté autour de vos engrais en tas, où vos enfants jouent sous vos yeux sur les chariots dételés, s’essayent à se maintenir sur les chevaux qui vont boire, agacent les chèvres, caressent les agneaux; cette place, bientôt transformée, ne serait plus qu’une rue pavée, plus qu’une route battue à l’usage des touristes, des postillons, des rouliers... Ah! désirez, désirez que jamais rien de semblable n’arrive ! félicitez-vous de ce que les poètes s’en vont, de ce que rien n’est devenu aussi rare que le génie, que la passion, que ce feu créateur qui seul peut tirer de l’ombre et faire resplendir aux regards de la foule émue les lieux jadis obscurs sur lesquels il promène scs immortelles clartés.

Arrivés à Villeneuve vers ies deux heures, nous allons descendre à l’auberge de la Croix-Blanche. L’hôtesse nous prévient, avant toute chose, qu’elle a un

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