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LE TOUR DU LAC EN QUATRE JOURNÉES

Il s’agit ici d’un tout petit tour, d’un tour du lac, du lac de Genève, charmante et facile excursion que l’on faisait souvent autrefois, que l’on fait plus rarement aujourd’hui, à cause du bateau à vapeur. À quoi bon, en effet, suivre lentement le pourtour de ce frais bassin du Léman, quand en cinq heures de temps l’on peut en avoir franchi toute la longueur ? Ainsi raisonnent les gens d’affaires, les commis-voyageurs : et ils ont raison ; car, pour eux, il leur importe d’arriver tôt et de revenir vite ; mais ainsi ne devraient pas raisonner les touristes, ni surtout les petits bourgeois, que l’on voit insensiblement échanger contre l’inutile avantage d’une vitesse stérile l’antique coutume de conduire leurs familles sous les ombrages d’Evian, aux rochers de Meillerie et le long des promontoires de Saint-Gingolph.

Pour nous, dès l’âge de huit ans, nous avons parcouru cette belle côte de Savoie, moins délaissée alors qu’aujourd’hui, mais non moins abrupte et plus sauvage encore. La route est nouvellement percée, on y entendait depuis peu les grelots des chevaux, le cor des postillons ; mais tout à côté de l’impériale chaussée une libre végétation, un désordre de rocs et d’herbages, des mousses

éblouissantes et des clôtures délabrées , témoignaient de l’indolente simplicité des habitants et du tranquille abandon de la contrée. Ci et là la route nouvelle coupait l’ancien sentier, dont les débris tortueux tantôt s’élevaient dans la montagne, tantôt redescendaient vers la grève ou bien couraient en corniche le long des rochers nus. En s’engageant dans ce sentier, on arrivait à des hameaux écartés, à des cabanes enfouies sous les châtaigniers, à de riants plateaux où reposaient au soleil des vaches repues, et pour ceux qui aiment ces choses, c’était le pays des vues ravissantes et des agrestes enchantements. Plusieurs aussi allaient en pèlerinage sur ces hauteurs de Meillerie ; et là, seuls avec le poète, ils s’émouvaient à contempler l’eau profonde , les neiges toutes voisines, et ces rives lointaines où brillent , éparses dans des champs fleuris, mille bourgades prospères. On fit ce pèlerinage. Nous étions deux ou trois familles réunies pour faire la course en commun : des mères, des filles, un ou deux artistes, et de jeunes enfants dont j’étais un. On s’assit sur l’herbe, des paysans apportèrent du lait; au rire et au babil confus succédèrent des propos d’admiration, de ressouvenir, de jouissance, et comme une sorte de recueillement en face de tant de beautés étalées sous nos yeux. Sans trop comprendre, je m’associais pourtant à ces sentiments si vifs, et j’apprenais ainsi à aimer la Savoie et à goûter la nature, deux choses qui auront répandu tant de charme sur le cours entier de ma vie. Parents , familles , louez donc des carrioles , unissez-vous pour faire ensemble de ces aimables excursions, conduisez-y vos enfants, et tandis que le bateau à vapeur emporte rapidement au travers des flots sa cargaison de négociants hâtifs et de touristes blasés, allez-vous-en parcourir nos environs, pratiquer nos montagnes, vous reposer sous nos hêtres, vivre en commun de cette vie libre, animée, savoureuse; allez ainsi cultiver chez vous et développer peutêtre chez ceux qui vous entourent le goût des plaisirs simples et vrais, la passion pure et salutaire entre toutes des beautés de la nature. Est-ce donc pour que vous vous enfermiez sur le pont d’un navire que la providence a semé votre pays de frais sentiers, de lacs, de forêts, de montagnes, de toutes les merveilles des saisons et du paysage? Est-ce pour que vous livriez vos corps et vos âmes à toutes les fantasmagories du progrès, de la vapeur et de la vitesse du service, qu’elle a mis là, à vos portes, cette verte Savoie, paisible, délabrée, et toute semblable à un antique manoir où nous, seigneurs des villes, nous puissions aller promener nos membres et rafraîchir nos âmes ? Chers compatriotes, louez des carrioles et partez en famille!

Ce n’est point notre habitude de prendre la clef des champs avant que les champs aient repris leur parure d’herbe et de feuillage. Mais je ne sais quel vent printanier nous a cette année poussés prématurément hors de classe. Quand les oisillons, de leur nid, voient les primevères émaillerle sol et les baies de l’enclos reverdir, ils agitent leurs ailes, et sans grand effort ils quittent le nid ; de même quand les écoliers voient de la classe le soleil qui reluit et les

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arbres qui bourgeonnent, volontiers ils quittent les livres et préfèrent quoi que ce soit à leur pupitre. D’ailleurs plusieurs d’entre nous viennent de passer leurs examens, et au sortir de cette grande crise rien ne parait sépulcral comme de se remettre incontinent à l’étude. Tant il y a que c’est M. Tôpffer qui proposa samedi passé un petit tour du lac. La chose fut votée par acclamation ; M. le professeur M... se mit de la partie, et lundi matin nous étions en route. L’expédition a duré quatre jours ; c’est à peine de quoi fournir à une relation, mais c’est assez pour que ce fut violer nos traditions que de n’en point faire. D’ailleurs, celui qui écrit ces lignes, menacé qu’il est de ne pouvoir bientôt plus dessiner les sites et illustrer nos voyages, voudrait du moins ne renoncer à ce plaisir que lorsqu’il lui sera devenu impossible de le prendre; et aujourd’hui déjà, ce n’est pas sans un sentiment mêlé de gratitude et de mélancolie qu’il se voit encore en état d’orner ces pages de quelques croquis bien humbles, sans doute, mais toujours charmants à tracer.

Il y a, comme on sait, deux routes pour se rendre à Tlionon , toutes deux sont royales, mais l’une, qui passe par Dovaine, est plate et sans ombrage; l’autre, qui serpente le long des Voirons, est sinueuse, bordée de beaux arbres, solitaire comme la contrée, riche en aspects et en sites variés délicieux. De plus, elle conduit aux Allinges en passant devant les ruines de la Rochette, et cela seul nous la fait préférer à l’autre ; car c’est le privilège du voyageur à pied que de se choisir ainsi sa route, et nous n’avons garde de ne pas faire usage de nos franchises.

Le temps est douteux, mais plus printanier encore que douteux. Ce sont de ces nues tranquilles qui forment un dôme ici transparent, là plus sombre, en telle sorte qu’on est disposé à jouir de ce que la pluie ne tombe pas, plus encore qu’on ne ferait en d’autres moments de ce que le soleil brille. Il faut dire aussi qu’entre vingt-quatre voyageurs nous n’avons qu’un seul parapluie, qui est le parasol de madame T.

A Carra, nous prenons sur la droite un sentier qui conduit à la grande route de Saint-Cergues. Nous voici hors du canton, dont on côtoie un moment la frontière. A gauche, c’est le bois de Jussy, qui, pour l’heure, est encore sans mystère ; à droite, ce sont ces ravins dont les pentes remontent jusqu’au plateau de Neydan. Partout déjà, excepté sur la route qui est bien tenue, se montre ce pittoresque délabrement, cette indolence négligée qui fait de la Savoie un pays si calme, si peu changeant, si cher aux artistes ; parce que la nature, qui n’y a point encore reçu cette belle éducation que l’industrie et le progrès savent lui donner ailleurs, y est encore parée de ses rustiques atours. Les murs, au lieu d’être nets, y sont moussus et crevassés ; les haies y sont épineuses, luxuriantes, ici couvertes ou affaissées, là fourrées et impénétrables ; les arbres y sont ce qu’ils veulent, tantôt tiers et vigoureux, allongeant d’énormes rameaux sur le flanc du coteau qu’ils recouvrent, tantôt noueux et tourmentés, tantôt sveltes et portant jusque dans la nue un élégant bran-

chage : les mares y dorment devant le seuil des maisons, et les maisons ellesmêmes s’y laissent envahir par les herbages, par les mousses, par de jolies plantes qui, sans être jamais inquiétées, naissent, fleurissent et meurent dans les interstices de la muraille ou parmi la pourriture du chaume. Si notre nature, à nous, ressemble à une .demoiselle qui sort de pension, riche de savoir et de bonnes habitudes, maisroide d’apprêt et étudiée de maintien, la nature de Savoie ressemble à une jeune fille qui sort du couvent, ignorante, étourdie, sans bonnes manières, mais charmante de naturel, d’abandon, et du piquant attrait de ses grâces natives.

Dès Saint-Cergues ce changement se fait remarquer. Dès Saint-Cergues aussi un appétit furieux nous fait soupirer après Bons, lieu fixé pour le déjeuner. A Mâcliilly nous avons affaire aux douaniers. On leur offre les sacs à palper, le passeport à viser; ils ne veulent ni de l’un ni de l’autre, mais ils s’enquièrent de savoir si nous portons avec nous des romans. Ainsi donc nous pourrions entrer du sucre, entrer du tabac; mais des romans, point; les romans sont interdits aux Gliablaisiens. Qui l’aurait imaginé ? Et n’est-ce point un peu comme si aux Otahitiens on interdisait les camisoles de flanelle, ou aux Esquimaux les éventails ?

La tour de Langin domine le hameau de Mâcliilly, et donne un caractère particulier au profil des Voirons. Assise sur l’un des contreforts de la montagne, elle est minée à sa hase, et semble pencher du côté de la plaine. Au-dessous croissent par bouquets d’élégants châtaigniers : on dirait un paysage italien, En cet endroit, point de clôture ni d’habitations; on peut y errer en liberté, ou s’y choisir, entre cent asiles d’ombre et de fraîcheur, une place pour un champêtre banquet. C’est mieux peut-être que d’aller chercher cette place au couvent qui n’offre plus, au milieu de sapins rabougris, que des décombres sans toiture. Combien d’ailleurs le paysage est plus doux à contempler de ses plateaux à mi-hauteur, d’où le regard saisit le profil des coteaux, rase la crête des forêts et court se perdre dans les lignes ondulées d’un fuyant horizon, que de ces sommités élevées d’où il s’abaisse au travers du vide sur une plate immensité, sur un vaste tapis tacheté de champs carrés, de côtes découpées, de bois sans feuilles et sans branchages ! C’est lorsqu’on est au cœur des Alpes qu’il convient de s’élever; car ce n’est que des sommités que l’on voit les sommités; c’est des cimes aussi que le regard contemple avec avantage la splendeur des vallées et l’horreur attrayante des abîmes. En Lombardie, où tout est plaine, c’est déjà s’élever trop que de monter sur le dôme. On y jouit davantage des agréments d’un site presque toujours élégant, mais nécessairement rapproché, du haut de la galerie d’une ferme, ou de dessus un chariot de récoltes.

Bons est un village qui, dans le pays, passe pour beau, grand et riche, xaXfjv xat otxou^évrjv, belle et bien peuplée, comme dit Xénophonde toutes les bourgades de l’Asie Mineure qu’il traverse avec ses dix mille. Ce village se compose d’une grande place irrégulièrement entourée d’humbles maisons. Mais au milieu de

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TOUR DE L ANGIN

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cette place, il y a une église, deux saules pleureurs, et une halle aux grains qui jouit de cinq arcades en pierres de taille. C’est ce fastueux monument qui aura valu à l’endroit sa renommée. Du reste, çà et là des pièces de bois, des flaques, des orties et d’heureux canards qui tantôt se promènent en troupes,

tantôt habillent en chœur, ou bien sèchent au soleil leur blanc plumage. Le notaire, nous ne l’avons pas vu, mais bien sûr il y en a un à Bons, et des hommes de loi, et des procès, et des cabarets, quatre choses qui sont amies et se donnent la main.

G’est dans l’un de ces cabarets que s’apprête notre déjeuner. On entre les pâtés en Savoie ; nous en avons trois avec nous, qui n’en ressortiront pas. A ces pâtés viennent se joindre du petit lard indigène, des omelettes de l’endroit et des pommes de terre sautées, telles que l’on n’en peut manger d’aussi rustiquement exquises que dans un hameau de Savoie, beau, grand et riche, xocXtjv •/.ai o?xou[x$v7)v, où viennent se régaler, aux jours de foire, les plus fins gourmets des montagnes. A de telles pommes de terre, M. Tôpffer regarde esthétiquement M. M..., qui le regarde lui-même de la façon la plus esthétique; et voilà deux hommes qui, unis dans un commun sentiment du beau, cultivent à qui mieux mieux les jouissances du goût, toujours si pures, toujours si élevées, disent les doctes.

Il y aurait un bien beau livre à faire sur les diverses façons d’apprêter la pomme de terre. Aussi, tandis que dans l’âge de la vigueur nous pratiquons les cabarets et les hôtelleries des contrées lointaines, nous réserverions pour notre vieillesse le paisible soin de composer cet utile ouvrage, si nous pouvions présumer que notre vieillesse s’accommodera du triste labeur de remonter par la pensée le cours des années, d’aller se rasseoir en souvenir aux banquets passés, de s’en rappeler le vif appétit, la bruyante joie, le folâtre bonheur. Hélas !

VOYAGES EX ZIGZAG

quand on vit de régime, quand les forces s’en vont, quand c’est pour le dernier voyage qu’il vous faudra partir tout à l’heure, ces ressouvenirs sont importuns, ces plaisirs sont devenus des tristesses, et si l’on écrit alors, ce doit être sur d’autres matières. D’ailleurs, en ces choses, la théorie instruit peu; elle donne la recette et non pas le ragoût, et, donnât-elle le ragoût, qu’est-ce encore si elle ne donne aussi aux convives la jeunesse, la gaieté, l’entrain, et cette faim joyeuse et accommodante qui se fait d’une fricassée de cabaret un régal céleste et sans pareil?

Et puis, pour faire sauter avec avantage des pommes de terre et des oignons dans la poêle à frire, il faut avoir le coup, afin que ni la cendre ni la fumée ne s’en mêlent; il faut avoir, comme notre hôtesse, cent fois, mille fois régalé des vendeurs de bestiaux et des marchands forains, tous gens plus gourmets que nous ne le pensons, et qui, lorsqu’ils font tant que de se faire servir, veulent en avoir pour leur argent et par delà; il faut une claire flamme au foyer, telle qu’en donnent des souches caverneuses ou des sarments noueux; il faut cette fraîcheur de l’oignon qu’on vient d’arracher du potager; il faut le pot à beurre, la boîte à sel, ces ingrédients primitifs de toute simplicité friande, et il ne faut rien d’autre. Que de choses ! Non, la vraie théorie, c’est de dire aux gens : Marchez trois heures, cinq heures, allez à Bons, à Nangy, allez où vous voudrez; c’est en allant qu’on apprête; c’est fatigué, affamé, qu’on savoure dignement, que l’on mange avec une saine gourmandise.

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J’ai dit notre ordinaire de Bons. Il s’agit de payer. Alors l’hôtesse, grande vieille au teint noir et aux cheveux de jais, s’adjoint un tout petit homme blond, au nez enluminé, qui est l’hôte, et tous deux s’occupent à grand effort de la rédaction d’une carte à payer. Cette carte s’ouvre par : vins , 400 francs. C’est qu’à Bons, pour bien faire voir aux marchands forains que c’est quatre francs, et pas davantage, on place à la suite du quatre des zéros qui y figurent comme emblème de ce scrupule ; c’est comme qui dirait : « Quatre francs, mes bons messieurs, et puis rien avec, et puis absolument rien avec. » Alors les marchands forains, voyant que c’est quatre francs sans plus, lâchent avec plus de sécurité leur écu, sur lequel on leur rend un franc, sans moins. Comme on voit, l’arithmétique aussi a ses naïvetés qui en valent d’autres. Les zéros scrupuleusement négligés, notre addition monte à la somme de 12 francs : c’est dix sous par tête pour le déjeuner de Bons.

On se met en marche. M. M..., qui a fait cette route à rebours l’automne dernier, annonce une belle église que nous devons rencontrer, une grande auberge que nous devons dépasser, une grande pluie qui doit nous rincer, si aujourd’hui, comme l’automne dernier, le ciel tient ses menaces. L’église se montre : c’est une chapelle ; l’auberge aussi : c’est une guinguette ; tout vient à point, excepté la pluie, qui ne se montre pas. Tout au contraire, le ciel s’embellit de sérénité, et tandis que nous cheminons à l’ombre d’une nue propice, tout autour de nous quelques rayons égarés viennent caresser les monts et enchanter le paysage. C’est à ce moment qu’apparaissent devant nous les ruines de la Rochette.

Les ruines de la Rochette couronnent un amas de rocs qui est isolé dans cette partie de la plaine. En été, quand les arbres cachent ces rocs sous leur

épais feuillage, il semble que les tours du manoir, dont on ne voit pas la base, soient assises sur le sol plein d’où on les contemple : elles en ont plus de grandeur. Mais dans cette saison, au travers des branchages dépouillés, on voit le petit mont qui les porte, et si l’ensemble a moins de majesté, les détails ont plus de richesse avec plus de grâce aussi. On distingue les arbustes, les sinuosités du roc, les assises des murailles, les murailles, les meurtrières des tourelles : partout le lierre, les herbes, les débris, et tout ce désordre harmonieux, ces rajeunissements agrestes dont la nature, laissée à elle-même, pare ou recouvre, avec une éternelle et patiente fécondité, les ravages éternels du temps. Nous trouvons là des commis-voyageurs que nous n’y cherchions pas. Ces messieurs questionnent M. M... sur son école, pendant que M. Tôpffer croque ces grandes ruines sur un tout petit livret.

De ce lieu, nous nous acheminons vers le coteau des Allinges, que nous voulons prendre à revers. Pour cela il est besoin de s’enquérir du chemin, mais

nous ne recueillons que des informations bien imparfaites. 11 est très difficile, en effet, de faire comprendre à un Savoyard que l’on se propose d’échanger la route royale contre un sentier sans nom ; et c’est bien pourquoi, à toutes nos questions, ils répondent d’emblée : Suivez seulement la route, elle ne veut pas vous manquer. Et si on leur dit : Justement, nous voulons qu’elle nous manque, ils n’y sont plus; l’affaire s’embrouille, et l’on se sépare incompris; ce qui est, comme on sait, un mal intime et très douloureux. Nous prenons donc le parti de tenter l’aventure d’un petit chemin qui se perd sous des châtaigniers, et de bois en bois, de monts en monts, nous voici au pied du coteau désiré. Plus qu’un effort, et parvenus sur le plateau, nous découvrons tout à coup la plaine du Chablais,

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la pointe d’ivoire, le lac, et au delà les croupes de la Côte, l’ampliithéâtre du Jura, et le couchant qui resplendit de feux tranquilles et pourprés; spectacle magnifique, vue paisible, riante et majestueuse à la fois, l’une des plus belles que puisse offrir notre pays, mais que l’on goûte mieux après l’avoir comme nous conquise, et lorsque, couché sur l’herbe, au pied des ruines, le corps se repose avec délices, laissant l’âme s’exercer et jouir à son tour.

Les ruines des Allinges sont plus considérables que celles de la Rochette, mais elles ont moins de grandeur, et sur ce sommet on ne trouve d’autre ombrage que celui que projettent sur le sol les pans de murailles et quelques arceaux encore en place. Mais l’air, comme sur les hauteurs, y est vif et léger. Cet endroit est charmant aussi pour y apporter son repas; une seule chose y manque, c’est l’eau, qu’il faut envoyer chercher à la source la plus voisine. Depuis quelques années on a restauré la chapelle, qui, demeurée debout, était décorée encore de restes d’images, puis on l’a surmontée d’un mauvais petit clocher blanc qui fait l’effet d’un bonnet de coton placé sur la tête d’une statue antique. Les bonnes gens d’alentour ne regardent pas les ruines, mais ils admirent fort ce bonnet de coton, et ils disent que l’endroit a bien repris.

Qu’est-ce donc que le pittoresque, que l’agreste, que la poésie des ruines ? et tout cela n’est-il donc qu’impression relative, affaire de nouveauté ou de contraste, ou bien encore éducation de l’âme? On serait tenté de le croire quand

on voit partout tant d’hommes de l’endroit qui ne devinent pas même ce que les hommes d’un autre endroit viennent chercher ou voir, ou admirer chez eux. Que font les pyramides aux Bédouins? quel pâtre du désert s’arrête à regarder les temples et les portiques de Balbec ou de Palmyre ? quel montagnard

contemple les cimes ou les glaciers de sa vallée? Et cependant, ôtez ces hommes à leur contrée, tout aussitôt les voilà qui se la peignent remplie de charmes; pyramides, temples, monts sourcilleux, sont devenus l’enchantement de leur souvenir; ils tournent vers ces objets leurs yeux humides de tendresse et de désir, ils meurent s’ils ne leur sont rendus. Ils en jouissaient donc quand ils vivaient auprès, car on ne regrette guère que ce que l’on a aimé. Eh bien alors, pâtre des Allinges, dès à présent jouis de tes belles ruines aussi, et non pas seulement de ton petit gringalet de clocher tout neuf.

Des ruines pour se rendre à Thonon, on redescend sur le village des Allinges, qui est situé au pied du mont, sur le revers qui fait face au Jura. C’est, parmi les plus humbles hameaux de l’humble Savoie, l’un des plus agrestes ; l’église surtout, et son cimetière en terrasse, et ses ormeaux, par-dessous lesquels on voit au loin scintiller le lac et cingler une barque, seraient dignes

d’inspirer un Théocrite, s’il y avait des Théocrites au Chablais, ou même ailleurs. Mais ces choses sont devenues des fadeurs pour nos palais blasés, et tant de descriptions fausses ou fardées ont détruit jusqu’au goût des descriptions simples et vraies.

Nous croisons des paysans qui reviennent de Thonon. Les paysans savoyards ont leur air à eux: veste courte, chemise rare, pantalons brefs, une physionomie ouverte et intelligente, le parler juste et sensé, et, dans leur poche de côté, une liasse de papiers ; c’est que tout Savoyard a un ou deux procillons, et les jours de marché, ses denrées vendues, il s’en va voir l’avocat ou le notaire. Après quoi il boit un coup, et s’en revient au hameau avec Pierre ou Daniel, causant contrats, hypothèques, bail, haie vive, limites et frais de justice.

S’il est seul, il cause tout de même ; et c’est pourquoi l’on en rencontre parfois qui gesticulent tout seuls sur une côte montante ou dans un chemin creux.

Nous faisons notre entrée à Thonon. C’est jour de marché. La ville est animée, riante ; des attelages de toute sorte attendent le long des rues que Pierre

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ou Daniel ait fini de boire. Les marchands sont sur le seuil de leurs boutiques, et les officiers de la garnison sur le seuil des cafés. Tout cause, tout bouge, et notre longue troupe qui défile ne laisse pas d’ajouter au mouvement et à l’intérêt de la scène. Nous nous hâtons d’aller prendre nos quartiers à l’hôtel de l’Europe, pour en revenir en simples particuliers hanter la rue, visiter les promenades et accomplir tous nos devoirs de touristes. Très certainement, à l’un de nos compatriotes qui nous verrait faire, nous semblerions ce que le dicton appelle des Anglais cle Thonon.

M. Tôpffer entre avec sa société dans le café du Gonamerce, et demande de la bière. Mais ce café se trouve être un établissement mixte; on y fabrique aussi des tourtes aux amandes ; il y en a quatre, cinq, dorées, toutes grandes. A cette vue, la société a bien vite plus faim que soif, et elle ne doute pas... lorsqu’on apprend que ces tourtes sont à l’adresse d’une noce qui s’en régalera demain. En conséquence, nous contemplons les tourtes, mais nous buvons la bière; elle est exquise, digne du pays et de nous. « Quel dommage, disons-nous à la fille, qu’on n’en trouve pas aux Allinges! — Oh! c’est bien mieux, nous répond-elle. Ils ont là-bas un curé tout charmant, un brave homme, qui n’a jamais voulu de cabaret dans l’endroit. Plutôt je vous donnerai à boire un coup à la cure, qu’il leur dit. Et com’ça, voyez-vous, ils gardent leurs sous et n’ont point d’ivrognes. » Ce qui confirme le propos de cette fille, c’est que, l’automne dernier, M. M... chercha vainement dans le village des Allinges un cabaret, de la bière, du vin; et que, d’autre part, mon père, qui, en qualité d’artiste, a souvent séjourné aux Allinges, y a toujours séjourné chez le curé. Ce bon curé, instruit, aimable, et aussi éclairé que pieux, lui offrit une cordiale hospitalité ; et lui-même, lorsqu’il descendait à Genève, venait nous voir et s’asseoir à notre table. C’était un homme de grande taille et d’une physionomie douce et vénérable, où se confondaient en une belle expression le sérieux de la pensée et le sourire de la charité. Un ecclésiastique que je rencontre parfois dans nos rues me le rappelle bien vivement : c’est cet abbé qui, entré ces dernières années dans la lice de nos discussions religieuses, s’y est fait distinguer entre tous par la modération polie de ses écrits et la douce onction de sa polémique sans orgueil.

Un bon souper nous attend à l’hôtel, nous allons y faire honneur. Sur la fin du repas, entre un négus admirablement opportun. C’est M. M... qui nous fait cette fête, à laquelle il ne reste plus à ajouter que la grande fête du sommeil. Chacun donc s’enquiert de trouver son lit ; la chose n’est pas facile ; tout vient à point cependant. Nous couchons tous dans des draps humides, et Walter, en outre, couche dans un sofa trop court pour s’y étendre, mais, en revanche, trop étroit pour s’y ramasser.

On frappe à la porte de M. Tôpffer, au moment où, déjà dans son lit, il va éteindre : « Qu’est-ce? — C’est pour le passeport à Monsieur. » M. Tôpffer se lève, ouvre son portefeuille, se trompe de poche, et livre... six billets de cent francs. Heureusement il s’aperçoit de quelque chose : « Hé ! hé ! Holà ! lié ! la

fille! — Qu’y a-t-il? — Rendez vite ce que je vous ai donné, vite, vite! — C’est que je l’ons baillé à Pierre. Hé! holà! Pierre! — Qu’y a-t-il? — Rends vite voir ce que je t’a baillé, vite, vite! — C’est que je l’ons remis à Marc. Hé! holà! Marc! Marc! — Qu’y a-t-il! — Rends-tu voir ce que je t’ons baillé, et puis vite, vite! » Et ainsi de suite. Les six cents francs finissent par rebrousser de main en main jusqu’à la main du propriétaire; tout rentre dans le silence, et le sommeil nous prodigue plus ou moins ses pavots.

Le matin, en voulant mettre sa botte, M. Tôpffer s’aperçoit que quelque chose... c’est le passeport. Façon ingénieuse de vous faire parvenir un pli. Le ciel est toujours voilé, mais serein, comme hier; vers huit heures nous partons pour Évian, lieu fixé pour le déjeuner. Non loin de Thonon, nous croisons cette noce qui s’en va manger nos tourtes aux amandes. Époux, filles, amis, parents, nt chargés sur un même char-à-bancs qu’emporte vers la ville une rosse à tous crins. Rosse et gens, tous sont joyeux, ragaillardis, et aussi l’épouse, qui est une jeune personne d’âge très mûr.

Jusqu’au pont de la Drance, la route n’est guère pittoresque, si ce n’est pourtant que du côté de Ripaille on voit de beaux bois s’étendre le long de la rive du lac. D’ailleurs, ce nom de Ripaille est aimé du souvenir; il n’en faut quelquefois pas davantage pour faire trouver beaux des sites merveilleux. Mais après qu’on a passé sur un interminable pont ce torrent capricieux de la Drance, qui tantôt sommeille dans un lit étroit et bourbeux, tantôt s’enfle, s’irrite, se'Héchaîne, et couvre de flots tumultueux ses domaines de graviers, on entre dans une nouvelle région, et le paysage change de caractère. A gauche, c’est le lac et sa grève, où sèchent, suspendus à des pieux, des filets de pêcheurs ; des noyers bordent la route. A droite, ce sont des coteaux qui s’élèvent en verdoyants gradins jusqu’au pied des hautes montagnes, et où croissent, non pas en forêts, mais épars et jetant en tout sens leurs libres rameaux, ces châtaigniers superbes qu’on n’oublie point quand on les a vus, quand on a envié le bonheur de vivre auprès dans quelque retraite ignorée. Tout ce que les poètes ont chanté, ont rêvé de plus délicieusement agreste se trouve là réuni comme à plaisir; et ni l’industrie, ni le luxe, ni le confort recherché des citadins, ni des Vandales de la bande noire, n’ont encore troublé, changé ni sali ces beaux lieux. Plus près d’Évian, une pelouse qui borde le lac s’appelle Amphion. Il y a là une grande maison qui n’est habitée que dans les jours de fête et les anniversaires, alors que la danse, la joie et les rustiques banquets rassemblent temporairement dans ce lieu les gens de la ville et des environs. Tout à côté, mais au profit des tristes et des malingres, jaillit une source d’eaux minérales.

Et puis voici qu’à la porte d’Évian nous croisons une noce encore. Celle-ci est gracieusement assise sur le foin embaumé d’un chariot; de plus, l’épouse est jolie, puisqu’elle est jeune, émue et couronnée de fleurs. Pour l’époux, il a une mine à procès, et bien sûr une liasse de papiers dans sa poche. Les autres personnes sont des conjoints, qui considèrent pour l’heure l’hyménée au point

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