LA DOIRE A CHATILLON
SEPTIÈME JOURNÉE
M. Tôpffer paye, et puis à la barbe du palefrenier, de la palefrenière et de leurs brigandeaux, nous allons déjeuner tout à côté de l’auberge, dans un honorable petit café. M. D... vient partager avec nous ce repas, après lequel nous prenons congé de lui et de madame Z..., qui nous quittent ici, à notre grand regret, pour rentrer en Suisse par le grand Saint-Bernard.
Nous continuons de descendre le val d’Aoste, qui devient de plus en plus pittoresque. Les peintres y trouveraient à chaque pas des sites admirables et partout des rochers, des eaux, des ruines et des études de détails; mais les peintres n’y vont guère, tout au plus quelques faiseurs de vues. Les peintres sont un peu comme les touristes, et les touristes un peu comme les moutons, qui se suivent tous les uns les autres.
Il y a aussi des coins tellement ombrageux, moussus, confortablement champêtres, qu’il est impossible de n’y pas faire une halte, les uns pour se reposer et jouir, les autres pour gymnastiquer aux branches, ou pour grimper aux nids, exemplum Bryan, qui ne se repose jamais autrement. Pendant qu’il déniche ou télégrapliise, au détriment des gens tranquilles, un bruit de grelots annonce l’approche de la voiture qui porte l’ambulance... Ah! mais quelle voi-
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ture! Il n’y a que nous pour en déterrer de cette sorte. Une caisse éreintée, couverte d’un dais affaissé, portée sur des roues qui ne lui appartiennent pas, et qui ne sont pas sœurs; deux ombres de rosses, informes, incolores, sans
queue et sans jarrets; un automédon conforme, chiquant, fumant, ignoblement jovial et se rafraîchissant à chaque bouchon. Le tout va pourtant, que bien, que mal, sans qu’on comprenne bien ni comment ni pourquoi.
Buvette à Cliâtillon, où nous sommes reconnus par les hôtes et fort bien traités. L’ambulance est mise au bouillon. Le gros de l’armée croque tout ce qui se présente, et la bourse commune se met en frais pour régaler la troupe de vin de Ghambave. Châtillon est un endroit admirable, la véritable station pour un peintre. En arrière, du côté d’Aoste, d’élégants lointains, une brillante et tendre végétation; à Châtillon même, torrents, ponts, usines, magnifiques rochers; en avant, du côté de Yerrèze, une solitude sauvage, où croissent épars les plus beaux châtaigniers du monde ; puis, la vallée qui se resserre, les rochers qui se rapprochent, une gorge affreuse où mugit la Doire. Après ce défilé, tout à coup, le doux vallon de Yerrèze et la soudaine impression de riante et paisible solitude qu’exprime si bien ce vers :
Dcvcnerc locos lætos et amœna vircta...
En de si beaux lieux, il faut bien s’asseoir sous quelque ombrage aimable, et ainsi venions-nous de faire, lorsqu’un naturel se présente, vrai commis voyageur, qui nous tire de son gousset des échantillons de poires. Nous choisissons, il court au magasin chercher la marchandise; mais quand elle a disparu, nous
venons à réfléchir qu’après tout du raisin nous aurait mieux convenu, beaucoup mieux convenu. Le naturel alors, bien qu’à demi crétin, comprend à demi mot et il s’en va faire, pas bien loin, une petite cueillette occulte à notre profit, et au sien apparemment. Pendant que nous vendangeons, il admire nos costumes,
et, désireux de se voir un jour vêtu comme nous, il s’informe du prix de chacune des pièces de notre accoutrement, comme faisaient les Taïtiens auprès du capitaine Cook : « Et tous sont ainsi habillés dans votre commune? — Tous. — Bien loin, bien loin? — Du côté de l’Afrique. — Ab! voilà. »
On se remet en route. D’une part, le chef lui-même se démoralise et proclame, en marchant toujours, qu’il n’ira pas plus loin. D’autre part, on perd de vue le
voyageur Bryan, qui est très probablement retourné à la vie sauvage, pour laquelle il a du penchant. De temps en temps on l’aperçoit établi dans un arbre, ou escaladant un rocher, ou luttant comme le lion avec les insectes de l’air. Jamais il ne rejoint qu’il ne tienne un serpent par la queue, ou qu’il n’ait des papillons à son chapeau. Ce chapeau lui-même est complètement retourné à l’état sauvage, d’où il est impossible qu’il revienne jamais. De rond il est devenu polygonal; le fond s’est affaissé, et les ailes ont des allures inverses.
Nous arrivons d’assez bonne heure à Verrèze, beau village couronné de ruines. G’est dimanche. Des naturels jouent aux boules, et, fatigués que nous sommes, nous nous asseyons en amphithéâtre sur l’escalier de l’hôtel, semblables aux vieillards qui jugeaient aux courses olympiques. Un honnête chien,
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qui ne veut plus d’autre société que la nôtre, juge avec nous, et nous dékangourise totalement par voisinage, selon la théorie. Notre hôte est un homme d’une quarantaine d’années, qui a été le guide de M. Brockodon, l’auteur des Pass of the AIps, dans toutes les contrées environnantes. L’hôtesse est une femme qui apprête admirablement bien les canards, et notre cher cocher un ivrogne qui tient cabaret dans sa voiture.
On veut lui faire honte de sa conduite. « Bon pour l’estomac, » dit-il.
ROCHES ET PORTE d'aNNIBAL
HUITIÈME JOURNÉE
Ici, comme en beaucoup d’endroits, pénurie de lait. Pour le laitage, allez dans les grandes villes, mais fuyez les vallées. Dès le mois de juin les vaches partent pour les hauteurs, tandis que les auberges restent dans la plaine. A peine a-t-on pu dans tout Verrèze trouver de quoi nous fournir à chacun une tasse de lait; notre ordinaire, c’est quatre ou cinq; sept, selon Arthur.
Au départ, les voyageurs Bryan et Zanta, tourmentés par leur conscience, abordent l’hôte et lui disent d’un ton repentant : « Monsieur, vous avez derrière la maison un petit jardin. Dans ce petit jardin il y a du muscat excellent. Ce muscat... nous en avons très certainement cueilli diverses grappes... Combien vous devons-nous? » L’hôte se met à rire, et dit : « Je vais vous y mettie l’échelle, et vous vous régalerez. » Beau trait de vertu récompensé, et petite vertu encore. 11 s’ensuit une provision de muscat qui régale beaucoup et dure peu.
Nous dépassons le fort de Bar, plus admirable encore comme site pittoresque que comme fort; puis, bientôt après, nous arrivons à Donas, où l’on passe sous une porte taillée dans le roc par les Carthaginois, dit-on. Ce qu il y a de sur,
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c’est que ce ne sont ni les gens de Donas, ni tous les Salasses réunis, qui ont pu faire un ouvrage aussi grand et aussi beau. Les gens de Donas durent se borner à faire boire du vin de Ghambave à Annibal et à ses ouvriers, tout en lui recommandant de bien frotter les Romains.
En traversant Donas, l’arrière-garde voit sur l’enseigne d’un café : Vermout. Qu’est-ce? — Gomme l’arrière-garde est très altérée, elle se persuade qu’il s’agit d’un rafraîchissement d’autant plus admirable qu’il est plus inconnu. On entre, le vermout est servi dans de petits verres... Non, il n’y a pas de camomille fermentée, de valériane quintessenciée, qui ait l’aigrelette amertume de cette infernale drogue! L’arrière-garde grimace à faire tourner du vinaigre, et tous renoncent, excepté Laurent et M. Tôpffer, à qui on a persuadé (comme au cocher) que c’est bon pour l’estomac. Ab! mais quelle médecine!
Saint-Martin est, comme Châtillon, un endroit de forges et de hauts fourneaux : ce serait, pense-t-on tout haut, chose à voir. Aussitôt une dame nous dit gracieusement : « G’est à votre service, messieurs; » et elle va prévenir le directeur. Ce directeur est un Français; il nous accueille comme si nous lui étions recommandés par un ami, et, se mettant à notre tête, il nous fait voir en détail tous les travaux, à partir de ceux qui servent à extraire le fer du minerai, jusqu’à ceux qui amènent ce fer à l’état de marchandise travaillée. Ce monsieur, aimable comme un Français, clair et précis dans ses explications comme un Français, a au plus charmant degré cette obligeance hospitalière qui gagne les cœurs et y grave un agréable souvenir.
Les hauts fourneaux sont en pleine activité : c’est une chaleur à brûler la moustache, rien qu’en y regardant de loin. Nous visitons toutes sortes de
machines curieuses. On fait couler de la fonte devant nous; enfin nous entrons dans les forges, où des cyclopes en chemise, qui ressemblent à des pénitents blancs, donnent au fer toutes les formes qu’il leur plaît. Les mines, très riches et exploitées de toute antiquité, sont situées à quelques lieues de là, dans la chaîne de montagnes qui est sur la rive droite de la Doire.
Le fer est une bien utile chose. Les marmites et les poêlons sont indispensables à la civilisation ; mais les mines comme les forges, et les forges comme les mines, sont alors des nécessités attristantes et funestes. Autour de ces hauts fourneaux, il n’y a que les hommes robustes qui puissent tenir quelques années, et, de ces hommes robustes eux-mêmes, les uns sont enlevés par la mort au milieu de leurs travaux, les autres, vieillis et exténués avant l’âge, finissent misérablement. Dans les mines, c’est pis encore : tous y perdent la santé, très peu atteignent aux confins de la vieillesse. Cette vie de fatigues et de privations porte ces malheureux à entasser excès sur excès durant leurs heures de liberté, et les maux du vice et de l’immoralité s’ajoutent à ceux de leur condition.
Bientôt après Saint-Martin, la vallée s’ouvre; nous entrons dans les plaines : les rubans et la chaleur se réunissent pour faire naître une grande démoralisation parmi nous. L’avant-garde tient bon néanmoins; mais l’arrière-garde, disséminée, halte par détachements à tout bout de champ. Enfin, enfin, voici Ivrée et ses murailles, et ses tours, et l’auberge du Cheval-Blanc, où nous re-
mêle. Du reste, par régime et pour apaiser sa goutte en la tenant au chaud, il habite le foyer de la cuisine, assis à côté de la poêle à frire.
11 est difficile de n’avoir pas pitié, difficile aussi de n’avoir pas quelque velléité de rire, en voyant ces gens chez qui la frayeur de mourir une fois empoisonne tout à fait le plaisir si grand qu’ils trouvent à vivre.
Du reste, cet hôte, comme par le passé, nous reçoit très bien et se pique de voir en nous tous ses amis, presque ses enfants. Il nous introduit dans la salle à manger, où dîne ce qu’on appelle une belle société. Ce sont des personnes endimanchées dans leurs vêtements, dans leurs manières, dans leurs discours, et s’espaçant avec un laisser-aller fastueux dans la petite auberge d’une petite rue d’une petite ville. Pendant le dîner arrive un officier de la garnison : grands
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trouvons notre hôte de 1834.
Du bleu, le nez de cet hôte a de nouveau passé au rouge, ce qui nous semble un signe de santé; mais lui se plaint : il a la goutte dans les jambes et un plus grand mal encore, la peur affreuse qu’elle n’aille remonter. A la seule idée de cette éventualité , le pauvre hôte s’attendrit ; sa femme le réconforte, et M. Tôpffer s’en
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saluts, révérences, capellades, air de cour et endimanchement à nouveau. Nous sommes à Versailles.
Après quoi nous allons parcourir la ville. Ce qui frappe, des Génevois surtout, dans toutes ces villes d’Italie, c’est la prodigieuse quantité de gens qui gagnent leur vie en se promenant sur les places, ou qui travaillent en se couchant sur le seuil de leurs comptoirs. A certaines heures, presque tout le jour, c’est un far niente général, assez gai et animé. Et si en quelque endroit on travaille réellement, c’est avec un tapage, un mouvement, comme il s’en fait chez nous autour d’un incendie qu’on éteint ou d’un noyé que l’on tire de l’eau. Du reste, la ville est fort jolie par sa position, ses environs, et les bâtiments de toute sorte et de tout âge qu’on y rencontre çà et là. Près de la grand’place, nous voyons la belle société entrer, comme M. Jabot, au premier café de l’endroit.
Ces événements sont suivis d’un excellent souper qui nous réunit à notre tour en belle société. L’hôte, qui nous traite d’ailleurs très convenablement, circule vers la fin du repas, en disant : « Demandez, demandez, on vous donnera tout ce qui fait plaisir. » Quel dommage que nous n’ayons plus faim ! Il ne faut pas omettre de mentionner ici une circonstance qui est décisive pour la suite de notre voyage. A Ivrée, M. Tôpffer s’est fait adresser des lettres de Milan, qui annoncent qu’il n’y a pas trace ni signe de choléra dans cette ville. Nous irons donc à Milan.