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NEUVIÈME ET DIXIÈME JOURNÉES

Décidément la goutte n’a pas encore attaqué les facultés de notre père l’hôte. 11 présente à M. Tôpffer une note qui est conforme au prix fixé ; et puis, d’un air aussi mystérieux qu’amical : « Voilà; vous voyez que je vous traite en amis; ainsi, si vous avez été contents, vous ajouterez ce que vous trouverez juste. » Quel diable de raisonnement! c’est comme si on disait : « Tant pour le prix raisonnable, tant en sus pour l’amitié. » D’où il suivrait qu’à Ivrée rien ne serait si profitable qu’une légère inimitié avec l’hôte.

Aujourd’hui, nous entrons dans une nouvelle région, celle des plaines. Le pays cesse d’être pittoresque ou seulement varié, et la route est une suite continue de longs rubans : aussi est-il d’usage antique et immémorial que d’ivrée à Milan nous prenions des voitures. M. Tôpffer en loue trois qui nous mènent grand train; nous allons tâcher aussi de mener notre narration plus rapidement.

Les environs immédiats d’Ivrée sont délicieux ; ensuite l’on n’a plus sous les yeux que des mûriers qui bordent la route, et des rizières au delà des mûriers. Ces mûriers sont l’arbre le plus ingrat de la création, une sorte de végétal civilisé, sans grâce, sans grandeur, délicat de santé, rabougri de taille, timide de

AUX ALPES ET EN ITALIE

branchage, et désolant à contempler pendant des journées entières. Les rizières sont pareillement la plus vilaine sorte de culture; on n’aperçoit qu'épis en désordre, pourrissant dans des rigoles d’eau stagnante. Il y a de quoi dégoûter de la soupe au riz.

Nous faisons à Saint-Germain un déjeuner à la fourchette, dans une salle haute, à grand luxe de fresques sales et de lambris en ruine. Nous avons décrit ailleurs ces curieuses auberges, où la malpropreté le dispute à la magnificence. Dans chacune vous trouvez un hôte cuisinier qui vous apprête en dix minutes un déjeuner à la piémontaise , exquis , ma foi ! et où tout ce qui tient à la table et aux mets est propre suffisamment. Les Italiens, pour ce qui est linge, hardes personnelles, ont le goût du renouvellement et de la propreté; mais pour ce qui est constructions, monuments, immeubles et gros meubles, on dirait que les ordures, la saleté, en sont à leurs yeux comme l’accessoire indispensable.

Notre appétit est immense, mais le déjeuner très court. A la fin on se lasse de faire des portions exiguës qui ne sont rien pour un chacun, et dont la réunion ferait un heureux; aussi, d’un commun accord, on décide de mettre les plats en loterie, et, au lieu d’une moyenne un peu basse de bonheur, on a des fortunés qui s’emplissent à leur faim et des infortunés qui les regardent faire.

Arrivés de très bonne heure à Verceil, nous décidons d’y prendre d’autres voitures, et de pousser ce soir même jusqu’à Novare. David part le premier en volantine pour commander nos logements. Malheureusement son coursier se trouve être de la pire espèce, une rosse qu’on croit crevée depuis hier. Les volantines sont de petits sièges à une personne, suspendus sur un train à deux roues très larges. Le tout est traîné par un cheval de petite race, et conduit par un Piémontais grillé. Cet équipage, qui est particulier au pays, est commode pour cheminer vite, mais risible et gringalet.

Depuis ce matin déjà, M. Tôpffer emploie ses loisirs à faire le compte des dépenses générales et particulières, et il arrive à des résultats qui l’assombrissent tellement, qu’on est obligé de le réconforter, dans la crainte que sa mélancolie ne remonte. Les voitures font des trous énormes à notre avoir, les auberges sont plus chères que de l’autre côté des Alpes, et notre genre de vie nécessite ainsi plus de dépense. Ainsi, les déjeuners au café ne sont plus usités ; on ne sait ce que c’est dans le pays, et cette circonstance nous jette dans les déjeuners à la fourchette, toujours dispendieux, même quand ils sont courts. Un fait d’expérience, c’est que, pour nous, la moyenne de dépense d’un voyage

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