‹ Premiers voyages en zigzagChapitre 9 sur 98 · UN1VERS1TY OF ILLINOIS · texte numérisé non relu

UN1VERS1TY OF ILLINOIS

en Italie, comparée à celle d’un voyage en Suisse, est plus élevée d’un franc cinquante centimes par tête et par jour. C’est énorme.

Nous arrivons de jour à Novare, ville très jolie, très animée, où il nous paraît que nous sommes admirés généralement par toute la population, qui est occupée dans ce moment à ne rien faire. Abbés, officiers, manœuvres, flânent, se promènent, se rafraîchissent, et sur les balcons les belles dames causent, brodent, rient ou saluent. Pendant notre promenade nous avisons un pauvre diable qui se traîne le long d’un portique. On a soin de lancer de loin des gros sous sur son passage. Le pauvre diable ne comprend rien à cette pluie du ciel; mais il y prend goût évidemment, car il ramasse et empoche, jusqu’à ce qu’ayant découvert le mystère il trouve la plaisanterie excellente.

Ici changement de voiture. Deux iront en poste, la troisième non. Il s’ensuit que, pour que cette troisième arrive à Milan à peu près en même temps que les deux autres, il lui faut partir plus tôt; aussi ceux à qui elle est échue en partage, à peine couchés, reçoivent sommation de se lever incontinent pour partir sur l’heure, non sans que le bruit de leurs préparatifs, celui des cochers, des palefreniers, des grelots, n’apportent bien des modifications au sommeil de ceux qui demeurent. Quelle vie que celle des gens d’auberge! Ils ont moins de repos encore que le voyageur qui bouge toujours. Ixion et sa pierre, c’est l’emblème d’un sommelier qui ne finit que pour recommencer, qui ne se met au lit que pour en sortir, à table que pour en être arraché, au quatrième étage que pour être appelé au rez-de-chaussée.

Les deux autres voitures partent au jour, et vont grand train jusqu’à Bufaloro, premier relais, frontière lombarde, mauvais repaire de gueux mendiants et de douaniers qui mendient ; un de ces coins qui ne laissent dans l’esprit

du voyageur que l’horrible souvenir d’un cauchemar de passe-port, de visa, d’employés de loisir forcé dans l’antichambre d’un commissaire, ou sur le pavé brûlant d’une rue encombrée de routiers criards; un de ces séjours où un honnête homme envoyé en exil périrait de mélancolie au bout de deux mois, à moins que, s’assimilant à la peuplade, il ne se fit joueur, fumeur, crasseux, fainéant, mendiant et douanier. Il pourrait aussi se faire abbé, car nous en voyons un qui semble puiser une grande jouissance dans l’idée avantageuse qu’il se fait de sa personne. C’est un abbé fat, un abbé jabot, recevant la cour de deux ou trois dames sur le seuil de la maison. Il est en petit négligé du matin, et tient un jeu de bouclettes qui lui sert à montrer la volubilité de ses mains blanchettes. M. Tôpffer ne peut y tenir, et fait

AUX ALPES ET EN ITALIE

passer le joli abbé dans son carnet, d’où il est sorti pour venir ci-contre.

Du premier coup d’œil les douaniers voient que nous ne sommes pas des gens à contrebande : aussi se dispensent-ils de nous fouiller, mais non pas de mendier sous la forme que voici. Ils viennent les uns après les autres, jusqu’à quatre, accoster mystérieusement M. Topffer, se vantant mystérieusement d’avoir été chacun la cause de ce qu’on n’a pas ouvert nos sacs. M. Topffer prend le parti de n’entendre rien aux choses mystérieuses, et il remercie tout haut, poliment, affectueusement même, mais sans rien donner. Après quoi il cherche un refuge contre le reste de la brigade dans un infiniment petit café, où, lorsque nous y sommes tous, il serait impossible de faire entrer une personne de plus. Dans ce café on nous sert à chacun une demitasse qui est notre unique nourriture jusqu’à dîner; c’est que les temps sont durs, les gens voleurs, la bourse commune avare, et le chef en veine de réforme. Il estime que, lorsqu’on ne marche pas, on ne doit pas manger, et que nourrir les chevaux c’est suffisant.

A propos de chevaux, tous nos postillons prétendent que chacun d’eux a droit à la bonne main convenue pour tous en bloc. La bourse s’irrite, montre les dents, en appelle au contrat fait à Novare, et demeure entièrement nouée. Voyant cela, les postillons exigent un écrit qui constate qu’entre eux tous ils n’ont reçu que tant, afin que cet écrit leur serve de recours contre le voiturier qui a fait le contrat. « Qu’à cela ne tienne, dit M. Topffer, des écrits, tant que vous en voudrez. » Et il écrit, et il signe, et offre de signer encore. Les postillons se retirent contents, et nous partons.

A Gedriano nous voyons sur un balcon une troupe joyeuse : ce sont les nôtres de l’avant-garde qui prennent aux frais de la bourse un ample

déjeuner à la fourchette; c’est tout au plus si la bourse est joyeuse. Au jour, ils ont découvert que leur cocher est une sorte de fashionable qui a une jambe plus courte que l’autre, un teint rubicond, un petit chapeau et une

énorme royale ; d’ailleurs il se pique de beau langage et de manières conformes. Rien n’est varié comme la gent des cochers, dans ces pays surtout ; cela vient de ce que tous se mêlent de l’état, les uns par goût de pipe, de bouteille, de locomotion poudreuse et criarde; les autres, parce que les affaires ne vont pas, et que les voitures vont toujours. Les Piémontais aiment le bruit et le mouvement; un Piémontais qui roule en volantine au travers d’un tourbillon de poussière, en apostrophant ses connaissances le long de la route, semble dans son élément comme un poisson dans l’eau.

Cependant nous approchons de Milan, non sans éprouver cet intérêt d’attente qui, ici, n’engendre point de mécompte. Dès les faubourgs, Milan se présente comme une ville belle, gaie, propre, où c’est plaisir que d’arriver. Nous allons descendre à l’hôtel del Puzzo, où nous sommes dédaigneusement reçus et à des conditions élevées. Ce n’est pas la peine alors d’être infidèles à notre ancien hôtel du Faucon, où nous nous empressons de nous rendre. C’est toujours le même hôte, petit vieux rubicond, en perruque, gracieux à tous venants, sans jamais se tromper d’un centime. D’un petit cabinet vitré, au milieu du tapage des cuisines, des écuries, des allants et

venants, ce petit homme mène trois ou quatre auberges dans diverses villes d’Italie, sans compter le Faucon, sa résidence. Il reçoit, il écoute, il répond, il commande, sans cesser de faire ses additions et d’empiler ses écus. Il vit sur son grand-livre, il mourra sur son coffre, mais il ne l’emportera pas avec lui. Folie donc que de s’y cramponner ainsi. Mais que peuvent faire des hommes qui, sans instruction, sans goûts relevés, et secondés d’ailleurs par les circonstances, n’ont acquis d’autre habitude que celle de gagner, d’accumuler, et d’accumuler encore ?

Aussitôt établis, nous procédons aux soins de toilette. Il était temps, grand temps; mais quel éclat incomparable! Les gens de l’hôtel sont sur le point de se prosterner devant cette société brillante, et l’hôte, qui y voit un encou-

ragement à enfler un peu sa note dans les temps futurs, en est tout réjoui. Notre splendeur reluit sur son visage tout reluisant d’écus.

On a demandé un médecin pour Manfred. Il avait été question d’abord de prendre auparavant des informations détaillées sur la faculté de Milan ; mais, sur cette réflexion que la médecine est un art où la chance est pour quelque chose, on décide de s’en remettre à ce que la chance amènera, et l’on dit à l’hôte de nous procurer un bon docteur. La chance nous sert à merveille en nous amenant le docteur Acerbi, un excellent homme, bienveillant, exact et sans prétention ni pédanterie aucune ; ce qui, chez un médecin, est le meilleur critère, en ce qu’il indique que le bon sens n’est pas allié à ce faux savoir, dangereux dans l’espèce, et qui tue quelquefois, dit-on. Le docteur examine notre petit homme avec une bonté qui fait déjà du bien, et il lui dit : « Mon bon ami, vons avez bien fait de choisir cette maladie-là plutôt qu’une autre; nous vous la guérirons demain sans faute. C’est une fièvre d’accès. » Ainsi fut dit, ainsi fut fait, et, pour n’y pas revenir, cette subite guérison de l’un de nos plus gais camarades, gai même au sein de la fièvre, se trouve être une fête, la plus charmante de celles qui nous attendent dans cet Eldorado.

Pour n’y pas revenir non plus (il faudrait y revenir à tout bout de ligne), nous avertissons ici que tous nos plaisirs, toutes nos courses, seront entremêlés, entre-espacés de petites haltes sous la tente des cafés, d’expériences sans nombre sur les pezzi , les braniti , les sorbetti , les aequa marena et autres rafraîchissements connus et inconnus, en telle sorte que tous les chefs d’établissement se disputeront notre excellente pratique. La chose se passe ainsi. Toute la caravane envahit un local; les garçons se jettent sur les groupes, chargeant leur mémoire d’une foule de commandes diverses, qu’ils crient tumultueusement aux officiers intérieurs ; puis les plateaux arrivent, et c’est le moment du silence. Après quoi les groupes et les individus règlent leur compte particulier; c’est le moment du plus grand tumulte, du cliquetis des explications, réductions, changes, agios et laborieuses monétisations; au milieu, le maître qui reçoit de toutes mains; autour, des messieurs milanais qui, nonchalamment assis, se récréent à nous voir faire. Beaucoup de Milanais s’occupent tout le jour à être assis dans un café. Pendant que nous sommes ainsi établis dans un café sur la place du Dôme, un orage s’apprête, les nuées courent, le vent fait flotter les vêtements, voler les chapeaux, et la foule accourt. C’est en effet un spectacle magnifique. Sur les teintes sombres d’un ciel agité comme une mer, les aiguilles du Dôme s’élancent éclatantes de blancheur, et la façade, qui reflète à sa partie supérieure la lumière de l’horizon, a une majesté calme et céleste qui contraste d’une manière solennelle avec l’obscurité de la rue et l’agitation de la foule.

Nous allons dîner. L’hôte rubicond nous fait choisir le potage; il se confond en prévenances, mais il ne nous donne que deux plats, et, comme le prix est censé fait, nous n’osons trop nous plaindre. Le lendemain il nous en

donnera trois, et le dernier jour quatre, grossissant ainsi afin que les dernières impressions soient favorables, et que sa note, qu’il grossira aussi, produise un effet d’autant moins fâcheux. Oh! l’habile homme que ce petit homme dans son cabinet vitré! Vraie curiosité en bocal.

L’estomac très peu chargé, nous nous rendons à la Scala, où l’on joue deux actes de l’Opéra de Marino Faliero et le ballet de Virginia. L’opéra est un peu mortel, tant les acteurs sont médiocres chanteurs, et tant les chanteurs sont détestables acteurs; mais le ballet est de toute magnificence, et nous voyons là des Romains et des Romaines, de quoi en être saturé pour longtemps. Virginius a des convulsions, et Appius des piquées d’entrailles; l’un et l’autre se démènent comme des possédés, et les Romains et les Romaines aussi, ce qui se trouve vouloir dire le trait d’histoire qu’on sait. Au beau milieu du drame, Appius veut dîner; il est servi au milieu d’un temple, à cent lieues des cuisines; et pendant son repas, deux Romaines et un Romain, qui ne sentent pas trop l’ancienne république lui font des entrechats et des pirouettes par douzaines. Puis les convulsions recommencent, et la cavalerie, et les licteurs, et le peuple, et les légions en cotillon court, bas roses et armures de fer-blanc; c’est à la fois magnifique et risible, grave et puéril. Pour moi, j’admire toujours les Italiens, qui y trouvent un intérêt sérieux, et qui se donnent la peine de suivre la marche du drame.

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