GALERIE SUPÉRIEURE DU SIM PLON
TRENTE-TROISIÈME JOURNÉE
Le brouillard est épais ce matin : c’est le cas de s’imperméer; Yernon n’y manque pas. Après avoir pris congé de Mme Grillet, nous partons bien réchauffés pour nous trouver tout à l’heure plus transis encore que mouillés. Même en été, même dans les plus beaux jours, le matin est sévère sur ces hauteurs. Voici une bergère, vite un couteau.
Mais insensiblement ces brumes s’éclaircissent par place, et au travers de vapeurs plus transparentes le soleil éclaire çà et là d’un pâle sourire les herbes mouillées, les mélèzes rabougris ; ou bien le vent vient à percer quelque part ce brouillard uniforme, et, au delà des trouées, ce sont d’autres brumes encore qui se poursuivent, qui se recouvrent, qui se dissipent, et alors, comme sous d’autres cieux, comme dans un autre monde, plane au haut des airs une cime auguste et splendide. Ce spectacle toujours est imposant; il est propice aussi : c’est l’annonce d’un beau jour. En effet, semblable à un pâtre des montagnes qui appelle, qui assemble ses brebis dispersées, le vent du matin ramasse en troupeaux de nuées ces vapeurs perdues, et, à mesure qu’il les chasse vers d’autres sommités, le ciel resplendit, l’horizon apparaît, les gorges se découvrent, les prairies éclatent, et la joie de la nature émeut, pénètre, réchauffe enfin l’âme engourdie du voyageur transi.
Telles sont les impressions qui nous attendent au sommet du passage. In
VOYAGE A VENISE
religieux nous y attend aussi : c’est le père Barras. De tout loin il nous a reconnus, et vite il a crié à ses gens de faire cuire un quartier de jambon. Oh ! la bonne idée, le solide et savoureux accueil! Mais, il faut le dire, ces excellents pères, qui exercent envers les voyageurs de tous pays une hospitalité que leurs égards et leur dévouement personnel rendent si généreuse et si chrétienne, marquent à tout ce qui vient de Genève une affection particulière, et nous sommes convaincus, pour notre part, que nous n’avons pas hors du canton des amis plus fidèles, plus sincères que les religieux du grand Saint-Bernard et du Simplon. C’est bien pourquoi ces retentissantes brutalités qu’a gratuitement prodiguées aux couvents d’Argovie le radicalisme génevois nous ont semblé non pas seulement déplacées, stupides, nauséabondes, mais pénibles et parfaitement propres à détacher de nous de bons amis.
Le jambon est délicieux, gras, fumant, plein de suc; le pain frais, le vin miraculeux. Après le repas nous visitons l’hospice, qui est aujourd’hui presque achevé. L’église, entre autres, vient d’être ornée de peintures par deux jeunes artistes de Paris, qui ont fait ce travail gratuitement ; deux radicaux peutêtre, et pas très grands peintres, mais généreux ceux-là, hommes d’esprit et bien élevés.
Descendre le Simplon, pour nous autres, c’est un jeu. Halte pourtant à Berizal, où nous nous divertissons à endormifier des poulets. Comme on sait, il ne faut pour cela que leur tenir la tête sous l’aile tout en les berçant. Immédiatement le volatile le plus effaré tombe dans les langueurs d’un doux sommeil, et ce serait l’heure de le mettre à la broche sans qu’il s’en aperçût. Mais nous n’avons pas de broche et nous ne sommes pas roustisseurs.
Dans la montagne qui fait face à Berizal, du côté du col, on voit du haut en bas une longue traînée d’arbres abattus et gisants. C’est une seule avalanche qui, ce printemps, a fait ces ravages. Des pygmées épars dans cette clairière scient et mettent en tas. A la direction dans laquelle les arbres sont tombés, et à l’aspect très divers qu’ils présentent, on distingue parfaitement ceux d’entre eux qui ont été frappés par l’avalanche elle-même, et ceux qui ont été couchés bas par le simple déplacement de la colonne d’air. Parmi ces derniers, il y a des sapins hauts de cent pieds.
Au delà de Berizal on prend par l’ancienne route, qui serpente au-dessus d’affreux ahimes dont nous avons donné ailleurs le dessin. Un seul arbre s’y rencontre : c’est un pin, sous lequel les traînards se mettent à consommer une heure et demie en rêverie et menus propos. Pourquoi se hâteraient-ils? Brigg est en vue; David est en avant; chômer ici n’empêche pas que là-bas le souper ne s’apprête. Est-il donc si commun de deviser assis sous un pin, suspendus sur un gouffre? et les loisirs d’auberge valent-ils ces derniers moments donnés aux montagnes que l’on va quitter ? La hâte gâte tout. Bien avant que le soleil soit couché, nous entrons dans Brigg, au moment où les carabiniers de la ville y rentrent eux-mêmes, curé en tête, au bruit des tambours et au son des fanfares.
L’auberge de Brigg, tenue aujourd’hui par des Vaudois, est excellente. On y soupe bien et l’on y boit d’excellent négus, quand M. André en régale la société. Par malheur, voici la diligence qui amène une cargaison de voyageurs à jeun. Ces messieurs repartent dans une heure ; il leur faut notre table, et nous allons dormir.