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SIMPLON, ROUTE ACTUELLE

VOYAGE A VENISE

pratiques pieuses, il exerce son art sans rien dire, sans tendre la main : c’est du regard qu’il demande, du regard qu’il remercie, du regard qu’il prie pour vous. Certes on payerait un mendiant si bien élevé rien qu’à cause des importunités qu’il vous épargne.

C’est toujours foire à Domo. La rue, la place sont encombrées d’échoppes, et les gens des montagnes s’y fournissent, ceux-ci de peignes, ceux-là de bonnets de laine ; plus loin, des villageois marchandent des mouchoirs ou s’essayent des bouquets. Nous trouvons, nous profanes, à ces bouquets artificiels de village, si frais, si vifs, si scintillants d’or et de cannetille, quelque chose de plus attrayant qu’aux pâles bouquets des modistes, et nous en sommes encore à nous imaginer qu’une belle princesse qui daignerait par aventure en poser un sur l’ébène de ses cheveux serait payée en piquant éclat et en grâce nouvelle de l’honneur qu’elle lui aurait fait. Mais la vanité, qui gâte toutes choses, gâte aussi les modes ; c’est elle qui, même en fait d’atours, et là où le but c’est de plaire, conseille la recherche, le coûteux, avant le joli, avant ce qui plaît. Et le plus triste, c’est qu’elle a raison, puisque enfin les hommes en sont à aimer ce qui brille, ce qui prime, ce qui exhale un parfum de rang et de fortune, bien avant d’aimer ce qui n’est que vraiment aimable.

Quoi qu’il en soit, les couteaux ne coûtent pas cher à Domo. M. Tôpffer s’en achète douze pour quinze sous; c’est pour en gratifier les mendiants du pays, le tout sous forme d’essai ; après quoi il fera son rapport sur le paupérisme et un mémoire pour les philanthropes. On donne beaucoup dans notre siècle, 'mais surtout on écrit sur la façon de donner. C’est un progrès : la philanthropie qui prend la place de la charité, la théorie qui éclaire la pratique tout en la contenant. Ce n’est plus, comme chez nos pères, la pauvreté si à plaindre qui exige sympathie, prompt secours, aumône généreuse et spontanée; c’est le paupérisme, une plaie sociale, qu’il s’agit d’étudier surtout, afin de la traiter administrativement et selon les saines règles d’une science qui n’est pas encore faite. Hélas ! tout tourne à l’encre ! tout finit par des livres ! c’est le beau temps des imprimeurs, des plieurs, des brocheurs.

Ruban encore de Domo à Crevola, le seuil du Simplon. A Crevola il y a une boutique de nous bien connue, où chaque fois nous nous sommes acheté une buvette portative. Nous sortons de cette boutique portant chacun un pain ou un saucisson en bandoulière, et adieu l’Italie ! nous entrons dans les gorges. Voici un mendiant, vite un couteau.

A Brigg, à Sion, on nous recommandera demain, après-demain, de nous taire sur les dommages qu’a éprouvés la route du Simplon; mais, après tout, nous n’avons pas promis le secret, et, si l’on doit des égards aux aubergistes, on doit aux voyageurs la vérité. Cette route, de Crevola à Iselle, est, non pas endommagée seulement, mais détruite, et nos plus mauvais chemins de traverse donnent une idée assez exacte de ce qu’elle est dans son état actuel. Construite trop bas dans cette partie du passage, les inondations l’ont presque partout emportée, et, au lieu de la refaire à mesure sur un plan mieux conçu, on s’est

contenté de ménager entre les rocs éboulés, dans le lit du torrent ou sur le flanc 4es moraines, un chemin étroit, inégal, tortueux et misérablement crevassé. A présent il faudrait des millions pour la remettre en état, et l’on dit que le gouvernement sarde, content de sa route du mont Cenis, se soucie peu de payer pour la route de Milan. En attendant, le Valais commence à souffrir beaucoup de cet état de choses, et les aubergistes de ce canton en sont à supplier le touriste qui revient d’Italie de vouloir bien, quant au Simplon, garder pour lui ses impressions et souvenirs.

Au delà d’Isella la gorge s’assombrit, se resserre ; à peine y reste-t-il place entre la route et le rocher pour un riant petit bout de prairie où nous venons faire notre repas. Cet endroit nous est connu d’avance ; des noyers l’ombragent, une source jaillit auprès, et par deux, par trois fois déjà, nous sommes

AU DELA D’iSELLA

venus y consommer nos provisions de Crevola. Quel siège que l’herbe, quel charmant plafond que le feuillage, quel aimable entretien que le murmure d’un ruisseau, quels cuisiniers que la fatigue et la faim ! Vieilles choses qui êtes toujours nouvelles, plaisirs antiques et simples qui n’avez rien perdu de votre fleur, soyez les miens quelquefois encore, soyez ceux de mes enfants ; qu’aïeul un jour, j’accompagne, assis dans la carriole qui porte les vivres, ces jeunes époux, ces frères, ces sœurs, mes petits-enfants, qui s’en vont à la fête; qu’avec eux j’entre sous la feuillée, que je préside au banquet, que j’assiste à ces allégresses si pures ; que j’emporte dans la tombe, avec ces ressouvenirs d’amour et de concorde parmi les miens, l’assurance que, lents à s’en laisser détourner, ils demeurent fidèles aux traditions de la saine joie et du plaisir véritable I

Pendant que nous mangeons, passe un pauvre voyageur. Nous l’appelons pour qu’il vienne s’asseoir au festin; mais il prend pour des moqueries ces

VOYAGE A VENISE

cordiales avances de notre bande joyeuse, et poursuit son chemin sans ouïr à nos cris ni regarder à nos signaux. Après quelque sieste dans ce lieu, nous nous acheminons sur Gondo, et de galeries en galeries, de spéculations en spéculations, après avoir éprouvé de brûlantes chaleurs, nous arrivons transis à notre gîte. Le soleil pourtant est encore sur l’horizon, il dore autour de nous de majestueuses cimes, et des nuées frangées d’or flottent au-dessus de nos têtes.

Notre gîte, ce soir, c’est l’hôtel de Mme Grillet. Bon accueil, soins affectueux, souper splendide, lits excellents, tout nous y attend de ce qui rend un soir de voyage splendide aussi, sans compter que MmeT... nous prépare la surprise d’un négus. Le négus réussit, mais pas la surprise, à cause de M. Tüpffer, qui a mis secrètement tout le monde dans le secret. C’est coupable ; mais il lui a semblé qu’en fait de négus, et quand on est transi, l’attente réjouissante vaut presque mieux que la surprise du moment, et que, s’il faut laisser aux maux le privilège de vous saisir à l’improviste, il vaut presque mieux aussi ne pas dépouiller les biens de celui de vous sourire à l’avance.

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