‹ Premiers voyages en zigzag;Chapitre 11 sur 52 · VINGT ET UNIÈME JOURNÉE · texte numérisé non relu

VINGT ET UNIÈME JOURNÉE

.Unourd'hui nous remettons nos pieds dans leurs étuis jusqu'à 1 au prochain. Il csi d'usage antique et immémorial que nous nous fassions vo.iurer tou. le lono da Valais, et c'est une récréation délicieuse quand on a suffisammenl marché quand le temps est beau, et surtout quand les ^oiturcsso^t des chan» à banc. c\si-à-dire ouverts de j^^us côtés, laissant libres deux choses sans lesquclks il ii'v a point de plaisir, l'air et la vue. Jusqu'ici donc nous avons défilé dans les montagnes, ce sont maintenant les montagnes qm déûlent devant nous. Celles du Valais sont belles et varié.'S d'aspect, tandis que la plaine où l'on roule est assez uniforme. Toutefois, près de Sierre, le lissage redevient délicieux, et il semble, à la nature des rocs, des terrains, cl surtout de la végétation, que l'on soit encore de l'autre côté des .Vlpes, i>armi les pins d'Italie qui abondent en cet endroit. Nos cochers, dont l'un ne fait qu'un somme de Brigg à Sion, nous font remarquer la pierre ci^ontre, et nous racontent la tradition qui s'y rapporte."

C'est la pierre de l'Anoc. Une jeune femme allant en v>èlerinage graMSsait le sentier, chargée de son enfant et de quelques bardes. Des brigands sortirent du

AUX ALPES ET EN ITALIE. 89

taillis, et s' étant jetés sur elle, ils la dépouillèrent, et voulurent s'emparer aussi de l'enfant. La pauvre mère frémit : « Prenez ma vie, disait-elle, mais que mon enfant soit libre et rendu aux siens. » Insensibles à ces plaintes, ces hommes farouches s'apprêtaient à saisir le petit garçon, lorsque la femme le saisit avant eux et le lança de toute sa force contre la pierre, préférant le voir périr, plutôt que de le livrer en de criminelles mains... L'on vit alors la pierre se fendre en quatre, donner passage à l'enfant, et un ange le recevoir dans ses bras et l'emporter vers les cieux. Les brigands prirent la fuite, et la mère demeura prosternée, bénissant Dieu, et pleurant son fils, heureux désormais, et néanmoins arraché d'auprès d'elle.

Telle est cette tradition. Elle est touchante, elle est caractéristique aussi de cette imagination simple et pieuse qui est propre aux Valaisans. Les Valaisans ne sont ni industrieux, ni spirituels, ni, pour l'heure \ enrôlés dans quoi que ce soit de vapeur ou de chemin de fer, ni attelés au char du siècle présent ; mais ils ont encore la vie religieuse, contemplative; le ciel, les cimes, les bois, ont pour eux un langage, des voix de colère, de joie ou de ressouvenir; et ces hommes, dans lesquels plus d'un touriste ne voit que des goitreux plus ou moins crétins, cachent presque tous, sous des traits ingrats, une âme douée encore de cette vie qui devient si rare, de cette vie du dedans qui ne crie, ni ne babille, ni ne gambade, ni n'imprime, ni ne rime, mais qui suffit à ceux que n'ont encore blasés, ni égarés, ni hébétés, le bien-être de notre civilisation, nos Cagliostros de gazetiers et de poètes, les effrénés prôneurs d'un progrès stérile qui a pour dernier terme l'homme moins l'être moral, le corps de l'homme moins son âme, son toit, son manger, son habit, sa cravate et son faux toupet, mais non son cœur, le seul point pourtant d'où procèdent pour lui heur et malheur.

Touriste, les Valaisans ont du goitre, c'est sûr; mais les Valaisans s'aiment entre eux, ils rattachent leurs devoirs, leurs vertus, leur patiente douceur, ces soins qu'ils donnent à leurs crétins, à la foi qui vit dans leurs cœurs, qui allège leur pauvreté, qui suffit à leurs fêtes, comme elle les soutient à leur lit de mort. Les Valaisans ont du goitre ; mais ils se pressent dans leurs pauvres églises, ils écoutent avec une simplicité qui est bien loin de toi, et que tu regrettes peut-être, la messe du dimanche; bien que dévots et superstitieux plus qu'il ne faut l'être, ils n'en sont pas moins des hommes qui s'abreuvent à une source élevée, qui savent et sentent leur âme vivante et immortelle, qui n'ont point perdu, dans le tourbillon du progrès et dans le tapage de la civilisation, jusqu'au souvenir de leur origine et de leur destinée céleste. Les Valaisans ont du goitre ; mais ils sont humains, hospitaliers, fidèles, et, à la guerre, ils savent servir une cause en mourant à leur poste! Ils ont du goitre; mais ils ont des mœurs, des traditions, des histoires d'anges et des histoires de diables; ils ont la dévotion pour s'y plaire et la simplicité pour les

goûter; quand ils cheminent solitaires dans leurs bois, dans leurs montagnes, ils y ont, pour mystérieux compagnons, des impressions, des souvenirs, des sentiments : cette gorge leur peint l'enfer; cette pierre fendue, une mère dont Fange sauva le nourrisson. Et voilà pourquoi, lents et engourdis d'apparence. ils vivent; tandis que tant d'autres, lestes, agiles et se remuant sans cesse. bougent plutôt qu'ils ne sont vivants.

Après un déjeuner à Tourtemagne et une halte à Sierre, nous arrivons par une soirée délicieuse à Sion, où nous sommes accueillis comme des amis dans l'auberge excellente de M'"" Muston.

SAINT-TRIPHf

VINGT-DEUXIÈME JOURNÉE

Nous reprenons ce jour-ci nos chars de la veille. Le cocher dort toujours plus, ce qui nous oblige à veiller continuellement sur l'équilibre de cet homme.

A Martigny, grande emplette de cristaux, cachets et autres pierrailles, travaillées ou non, qui s'y vendent fort cher. Mais la dernière heure sonne pour ceux qui veulent emporter quelques présents à leurs amis ou à leurs proches.

Ces choses faites, nous poussons en char jusqu'à Aigle, d'où, le sac sur le dos, nous gagnons la rive de notre beau lac à Villeneuve. Le voyage est fini, et les pensées sont à Genève.

L B ne D K lî F. N fe ï E

VINGT-TROISIKMK JOL HNÉ E

De bonne heure, les passagers, nous compris, sont sur le Winkflried. et l'on partirait, n'était le capitaine qui manque à l'appel. Enfm, on l'aperçoit au loin qui court le long de la rive, et quelques instants après on l'aperçoit encoi^ mieux qui grimpe sur le pont, où il arrive tout essoudli^.

La roue tourne alors, et, à force de tourner, elle nous approche de nos foyers, où nous rentrons après une absence de \-ingl-trois journées heureuses et bien remplies.

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