‹ Premiers voyages en zigzag;Chapitre 10 sur 52 · LES ROCHERS · texte numérisé non relu

LES ROCHERS

Après Isella, où nos passe-ports sont vus et parafés pour la dernière fois, nous entrons dans la région des galeries, des rocs déchirés, des eaux furieuses

et des horribles solitudes. C'est au sein de l'une d'elles que, trouvant un coin tranquille et verdoyant, arrosé par une source jaillissante, nous y posons nos tentes. Le saucisson boa est mis sous le tranchoir d'Adolphe! Ah! quel repas, quel charme de situation, de spectacle, de bien-être! Quelle colossale satisfaction d'appétits colossaux, au moyen de ce colossal saucisson, si bien approprié à cette colossale nature!!! Nous passons là trois quarts d'heure, de ces quarts d'heure qui ne s'oublient jamais, et que plusieurs d'entre nous aimeront à raconter à leurs arrière-petits-enfants, si Dieu leur accorde quatrevingts ans de vie et des arrière-petits-enfants.

Pour dessert l'on se remet en route. Le temps est de toute beauté, la vue récréative, changeante, les paysages merveilleux de grandeur, d'éclat ou de grâce, et il se trouve que nous arrivons au village du Simplon plus frais, plus reposés, que nous ne l'étions au sortir de Domo. M""' (Jriliiet nous accueille à merveille , le chien aussi , qui est natif du Saint-Bernard . et , après nous être régalés de chamois, nous gagnons nos cellules, où le sommeil nous met au lit.

SIMPLON (abîmes)

VINGTIÈME JOURNÉli

Miech arrive dans la salle à manger en déclarant que, pris par la gorge, il ne peut rien avaler. Cette idée est horrible ! On se rassure pourtant quand on voit qu'à déjeuner Miech se tire d'affaire pas trop mal. Pendant que nous sommes à l'oeuvre, les voyageurs de la diligence, glacés, perclus,' attendent à une table voisine leur tasse de café qui ne vient pas. Mais vient le postillon qui crie : « En route, en route, messieurs! »

Rien n'est pitoyable comme des gens qui, ayant roulé toute la nuit, sont déposés au petit jour dans une hôtellerie encore endormie. Rien n'est gênant comme d'être attelé à quatre rosses, attaché à une valise, dépendant d'un postillon. Au contraire, rien n'est charmant comme de déjeuner à son heure, en liberté, de n'être attelé qu'à soi et à son sac, de n'être attaché qu'à des compagnons qu'on aime, de cheminer à son allure, vite, lentement, à droite, à gauche, par la route ou par le sentier, jusqu'ici ou jusque-là, sans que qui que ce soit ait à vous empêcher ou à vous prescrire. De cette façon, la

\ OVACES EN ZIGZAG.

création devient votre domaine, la nature votre jardin, où vous vous promenez avec l'aisance et la sécurité d'un propriétaire visitant ses tulipes, en robe de chambre et en bonnet de coton.

Nous chargeons nos havre-sacs, et, après avoir pris congé de M"'^ Griilief, nous partons pour franchir le col. Le brouillard est épais, l'air vif, le mouvement indispensable pour ne pas geler sur place; aussi, pressant la marche, nous avons bientôt atteint et dépassé la diligence qui est partie avant nous. Les voyageurs croquent le marmot et déjeunent de brouillard. Vers l'hospice, nous rencontrons un pauvre diable de soldat, déserteur des régiments suisses; il est demi-nu et sans argent ni bardes. On le fournit de l'un et de l'autre, chacun mettant à contribution son sac ou sa bourse. Ce plaisir-là, on ne l'a pas, ou bien rarement, quand on vole emporté sur quatre roues.

Le soleil perce enfm le brouillard, et au haut du col il nous éclaire à la fois, nous et les pâturages du Valais, qu'on découvre tranquilles et riants Ai\ ^^ . au fond de l'abîme. Nous

1^^^,' -^^ v: ~ franchissons les galeries,

puis les premiers refuges, demandant à chacun si |X)mnies de terre il va, et si soupe est possible; car le déjeuner n'est déjà plus qu'un souvenir, et ceux de la diligence qui n'ont rien pris n'ont cènes pas aussi faim que nous.

Enfin . au refuge n" h , une bonne femme nous montre trois raves et huit pommes de terre: .. Et avez-vous du riz' - Ine écuelle. -Et du lai.?- Un peu, bien peu. - Et du pain? - Celuinri. - Faites-nous du tout une bonne soupe. Mettez tout, et du sel. el de l'eau ei du fromage ! ! ! »

La bonne femme se met à l'œuvre. Chacun cherche, se procure ou se fait des ustensiles ; bientôt la chaudière arrive., bouillante, bien autre chose

leurs, l'histoire, qui enregistre tant de fadaises, ne doit-elle pas enregistrer '"'S' grand, un rassasiement si joyeux? .Ne

exquise, onctueuse, liée, salée, encore que la .soupe aux tripes! .\h: dites, lec-

des plaisirs pareils, un contontomei

vous ennuyez donc pas trop de voir revenir avec chacune de nos journées ces événements de soupe, de tripes ou de canards; e, bien plutôt, .si vous êtes encore dans 1 âge de la vigueur et de la santé, allez apprendre sur nos traces e anore exemple, en parcourant à pied les montagnes, ce que valent ces banquets conquis par la marche, assaisonnés par la lassitude, et tout fleuris d expansive gaieté.

David est parti pour aller retenir nos logements à Brigg. en sorte que, tran-

AUX ALPES ET EN ITALIE

quilles sur notre avenir, il ne nous reste plus qu'à savourer le plaisir de la promenade. Après le plateau de Bérisal, dont les beaux herbages flattent le regard comme ferait un moelleux velours, on peut quitter la grande route, celle de Napoléon, pour l'ancienne, un reste de chaussée qui court en corniche au-dessus d'effrayants abîmes. L'est ce chemin que nous préférons, et le soir nous y surprend que nous sommes encore à deviser, comme des sages, à l'ombre d'un pin solitaire.

iLiBE e:< valais

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