I. Voir Vutjaije à Venise, :i> journée
A partir de Lax, nous avoHS un temps magnifique : tout est riant et plus frais comme il arrive après la pluie ; et puis l'appétit est dévorant, et Harrison va demandant dans toutes les cabanes à acheter du pain; il n'en trouve nulle part: « Je croyè, dit Harrison, qu'il vive, cette gens-là, sur l'air, comme les chamélions. » M. Tôpffer, plus heureux, parvient à acheter du sucre chez un barbier, et dans une halte, il ensucre toute la population des marmots du village. Ce sucre leur est plus précieux et plus rare à posséder qu'à nous l'ambre.
Une vieille dame du bas Valais se trouve- par là: .. gue c'est joli, madame, par ici! 1) lui dit M. Tôpffer. Les naturels croient qu'on plaisante, et ils souriem. (( Vous dites vrai, répond la dame; de bonnes gt-ns. propa-s, et jwini de crétins. Oh! un bon pays, monsieur, c'est sur: tous pauvres et aucun misérable!... •> Il s'agit à Munster de faire une buvette économique, nous entrons dans l'auberge qui est tout ouverte et assez jolie. Holà! hé! Personne ne répond: on appelle dans le village : personne non plus. Tout le monde est aux foins: alors nous nous asseyons pour prendre palirnce. Arrive enûn des montagnes un petit hôte propre et disert, qui fait en ternies précieux des raisonnements tendant à nous retenir chez lui ; mais nous sommes décidés à pousser jusqu'à Obergesteln ; de sorte que l'on part au moment où arrivent les visiteurs de chapeJles, qui tombent sur nos restes.
En approchant d'ObergesteIn, nous sommes vus de h)in prnoire hôte futur, qui plante là foin et râteaux pour nous courir aprî-s. L'auberge est une petite boîte, assez jolie d'ailleui-s, mais que nous remplissons jusqu'au couwrcle. Un rémouleur est devant la porte, qui aiguise les couteaux de la vallée ; aussitôt tous les nôtres passent successivement sur sa meule. Lu homme forge sous un
hangar; quelle trouvaille! Aussitôt toutes les piques ou cannes qui clochent lui sont apportées, et il prend des commandes de quoi forger toute la nuit.
L'endroit lui semblant convenable et l'homme digne, M. Tôpffer confie aussi son bâton. Ce bâton a fait environ quinze voyages et rendu mille services; néanmoins, bien que ferré, il a perdu par l'usure deux pouces et demi de sa longueur. Ce sont ces deux pouces et demi que lecyclope d'Obergesteln est chargé de rendre au vieux serviteur. Alors se dissipe la triste idée d'une séparation prochaine, et s'ouvre tout un avenir de soins mutuels entre M. Topffer et son bâton. Le corbin de cette canne est orné d'un riche pommeau d'argent, ramassé en 1830 sur la route du Saint-Bernard. La forme en est insolite, et c'est pourquoi, dans les cantons, M. Tôpffer est toujours reconnu au pommeau de son corbin avant de l'être à sa figure ou à son parler.
Verret procède ici à une reconstruction entière de son sac à planches, qui a des indocilités obstinées. Quand tout est fini, clos, ficelé, il serait à désirer que le sac fût ouvert, afin que Verret changeât de chemise, car les gouttes lui tombent. 0 Verret! Verret! dit l'Allemand, qui du reste, depuis qu'il est dans la montagne, a vu disparaître ses cors, et marche des mieux, sans tambour ni pantoufles.
Le repas est funéraire; deux tout petits cierges éclairent la scène, et des spectateurs fantômes errent à l'entour. Tout vient à point pourtant, et l'on va dormir dans les petites boîtes.
Grande anarchie dans le lit de Blanc et Noir (Blanchard et Percy, qui n'est pas blanc).
ClNQLltME JOLRNEt
Le temps est radieux, et par iin grand bonheur, car il s'agit de passer la Furca. sous peine de demeurer cois dans notre boîte. En deux heures nous atteignons Oberwald, le dernier village du Valais, puis les bases stériles du Mayenwand. et enfin le glacier du Rhône, qui comble la vallée dans tout»' sa largeur. Avant tout, nous déjeunons dans la petite boite de mélèze qui est au pied du glacier. M. TôplTer y demande du thé : on lui sert sans hésiter une infusion de jolies fleurs bleues; c'est du thé de Suisse : l'autre n'est pas connu dans cet endroit.
Nous allons ensuite visiter la source du (leuve et la voûte du glacier, qui est en ce moment admirable. On dirait les arceaux gothiques d'une belle cathédrale; arêtes et parois chatoient de mille reflets, les uns verdàtres. les autres bleus; les uns sourds, les autrcs vifs et scintillants. On n'ose pénétrer sous cette voûte, qui sans cesse se détruit pour se reformer sans cesse; mais, du haut de la moraine du glacier, les voyageurs, unissant leurs efforts, font rouler en bas d'énormes quartiers de rocs mal équilibrés.
Nous avons décrit ailleurs la montée de Furca; il suffit de rappeler qu'elle est fort rapide; en conséquence on multiplie les haltes, et à tout moment un amateur venant à s'étendre par terre, tous les autres en font autant pour qu'il ne soit pas seul. M. Tôpff'er dessine ici le cheval de notre guide. Celui-ci vient voir, approuve, critique, et donne avec sollicitude les renseignements sur la béte. C'est que M. Henri lui a mis la puce à l'oreille. « Ce monsieur que vous voyei. lui a-t-il dit, il dessine tout, parce qu'il t^rit des livres ensuite. — Et les cheval-"
— Les chevals aussi. ■> C'est alors que le bonhomme est bien vite venu donner des renseignements.
De halte en halte, on arrive au sommet, d'où l'on découvre un immense horizon de montagnes, sans aucune trace de végétation nulle part. A quelque distance, une caravane de messieurs et de dames montent à mulet le revers neigeux que nous allons descendre. Ce ne sont pas des nono, car ils font des signaux avant même de savoir qui nous sommes. On répond à ces avances ; la caravane approche, arrive, et se mêle à la nôtre. Ce sont des Français trèsaimables, très-communicatifs, et un petit chevreau qui les suit depuis deux heures. Une des dames reconnaît Percy, qui ne se hâtait pas de la reconnaître. C'est la première; il y en aura d'autres, et nous serons obligés de confesser que le Percy est très-connu dans le monde. Cette caravane s'éloigne en nous laissant le chevreau, qui s'est décidé à passer dans notre troupeau, oîi on le comble d'amitiés, de croustilles et de tabac, dont il est particulièrement friand.
Après quelque séjour sur ce col, nous entreprenons de descendre. Il faut ici passer sur d'immenses pentes de neiges, que l'on peut traverser obliquement pour gagner un sentier qui en longe le côté, et que l'on peut aussi descendre directement en glissant à la façon des guides. Plusieurs, ce sont les prudents, se décident pour l'oblique ; d'autres, aventureux ou seulement novices et curieux de s'essayer, se lancent dans la pente. A peine sont-ils en route, qu'ils chutent.
s'étalent convulsivement, et descendent, les uns sur le ventre, les autres sur le dos... Cependant, au milieu d'eux, l'oiseleur Bryan descend debout, sans broncher, et arrive vainqueur au bout de la resplendissante lice.
Voyant cela, le voyageur Harrison veut essayer de cette façon d'aller; il quitte le sentier, il met le pied sur la neige, puis le derrière, puis la pente l'emporte, et malgré ses re'clamations, malgré ses assurances qu'il se repent. et qu'il reprendra le sentier pour n'en plus sortir, Harrison va son train, glisse, roule, tour- ' billonne, désapprouve, s'indigne, expectore des vociférations d'honnête homme compromis... Heureusement la neige se tasse sous lui, et le voilà qui jouit de quelque repos. Mais il est encore au milieu du dé.sert, et bien averti que, s'il bouge, la pente va le reprendre et l'emporter de nouveau, sans lui demander permission.
« Harrison! Harrison! lui crie-t-on, ne bougez pas! — Je ne bouge pas!... Au même instant Harrison repart pour ne s'arrêter plus qu'à deux pieds d'un trou noir. On lui lance une pique, la pique entre dans le trou ; Harrison y arrive aussi, sa jambe s'y engage, et la pique s'engage dans son pantalon. On le croit alors au plus fort de la crise, lorsque, patatras! la neige s'écroule sous lui, ei le voilà assis au fond d'un ruisseau, les pieds en l'air... Si la caravane n*a pas litléraiement crevé de rire ce jour-là, ce n'est la faute ni do Harrison ni de la caravane. Plusieurs en sont à se rouler par terre, livrés à des éclats inextinguibles, qui se renouvelleront chaque fois qu'il sera question de raveniure, ou seulement de neige, ou seulement do pente ou de trou.
Le reste de la descente se fait sans encombre. Bryan l'oiseleur, au soriir.lt ^ neiges, voit un oiseau, prend une pierre et abat sa proie; c'est sa manière. D'autre part, le petit chevreau nous est fidèle, si fidèle, que nous ne pouvons parvenir à le perdre ni à l'eiïrayer assez pour qu'il se sépare de nous. Il nous faut le livrer à des femmes du pays que nous croisons, ei qui l'emmèneni de force. Le sentier, en approchant de Réalp. devient |K-rfide et dangereux.
Réalp est au pied de la Furca, à l'entré., de la verte valk* d'Ln;eren. Toui.^ les fois que nous y avons passé, nous y avons innixé lous les naturels ambr- saillés, c'est-à-dire barbouillés jusqu'aux y.-ux d'une lie violàtre, à la façon d. ^ satyres en goguette. La faim est canine; craignant Témeuie, le chef sodéci-i a faire une distribution de vivres, assez pcmi emptVher une rt^olution, p.,^ assez pour ôter l'appétit que réclame le souper. Fji effet, nous n'avons pi.. que deux heures de marehe jusqu'à l'Hùpital, où nous atteignons la grand, route du Saint-Gothard.
Adieu les auberges tranquilles et les h.Mes empressés. Nous voici sur un chemin ou Ton ne considère comme vo> ageurs dignes de quelque aiientit^n que ceux qu. arrivent en chaise de poste; aussi sommes-nous reçus d'unfaçon disgracieuse, et tolérés plutôt qu'accueillis, jusqu'à ce que pourtant on ait eu le temps de reconnaître que nous sommes d'assez bonne compagnie. Malheureusement cette découverte n'a lieu qu'après le s..uper. qui est en conséquence maigre et mal servi. Sans le fromage de Réalp, nous aurions le. dents longues Pendant le repas, l'oiseleur Bryan par. ,K,ur Andermai,. où sont des ornithologues; il y fait, comme don Quichotie dans la caverne de Montes.nos, un mystérieux séjour, ei il en revient ruiné
On nous reprend une de nos chambres, avec notre consentement pourtant, et en revanche deux paires coucheront sur des lits futurs, dans la salle où nous soupons. Cette chambre contient toutes les chaises de la maison, en sorte que jusque par delà minuit tout l'hôtel s'y viendra fournir de chaises au détriment des deux paires, qui feront des songes étranges et des remarques intimes.
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SIXIÈME JOlRNÉt
Nous avons à faire aujourd'hui un passage intéressant, celui du Saini- Gothard; nous parlons à pied, à jeun, de grand malin et nos sacs sur le dus. Un froid brouillard enveloppe la montagne, en sone qu'à deux pas nous avons déjà perdu de vue l'Hôpital.
M. Tôpffer, avant de quitter cet endroit, a voulu > mettre une lettre à la po-' C'est une feuimequi est l'unique emploNée. « Faut-il affranchir?— Pourquoi piu —Pour Genève. — C'est trente sols. — Je crojais qu'on n'affranchissait pas jx la Suisse. — Est-ce en Suisse, Genève? —Oui. — Mors il n'v a rien h paver. Nous sommes un canton bien neuf; mais celui-là est aussi par trop primitif.
Un marchand de bœufs de l'Underwald monte avec nous. Il sait le fran<;ais: on parle politique. Cet homme n'entend rien à la question d'Orienl ni à celle d'Alger, mais c'est merveilleux comme il connah, traite et expose bien toutes les questions relatives à son petit canton, dans ses rapports avec les cantons voisins.
Nous sommes, M. Henri et M. Tr)pffer, bien loin de connaître et de comprendre aussi bien ce qui intéresse notre petit pavs; eu revanche, nous a\ons des données sur l'Inde et des opinions sur Alger.
Le brouillard s'élève et le temps se met au beau. A la hauteur où nous sommes, il n'y a plus de forêts, plus d'arbres en vue: il n'v a pas raènH- Hr pâturages : ce sont de toutes parts des rochers recouverts d'un lichen verdàtr ainsi qu'on en remarque au Saint-Bernard, au Orimsel.
Ces rochers ont des formes nobles et majestueuses, plutôt qu'abruptes et irrégulières, et la beauté du paysage est entièrement dans les lignes et la couleur de ces gigantesques masses. Comme dans tous les paysages analogues, la grande route, perlée de bouteroues, et contournant les contre-forts des montagnes, ressemble assez à un fin collier reposant sur une colossale poitrine.
Plusieurs s'engagent dans une spéculation par la vieille route. Cette route remonte le fond de la vallée en compagnie du torrent, qui tantôt la longe, tantôt la traverse; et de là tout le mal! En effet, la division Henri s'embrouille, passe le fleuve aux mauvais endroits, manque la route aux bons, se rallie sur des îles sauvages, et manque le pied sec à tout moment. Découragé par ces événements, M. Henri côtoie la rive droite sans rencontrer de gué; on lui fait des signaux, mais il semble décidé à remonter le fleuve jusqu'à sa source, pour mieux tourner la difTiculté. D'autre part, Harrison passe et repasse l'eau, écrase les poissons, éclabousse les rochers, et toujours il arrive à des îles d'où il faut encore, pour sortir, écraser, éclabousser. Harrison n'j comprend rien, et proteste. A la fin, il se lance d'île en île et arrive à la terre ferme, naufragé de la tête aux pieds, tandis que la division Henri y arrive enfin par la voie sèche.
Mais, pour qui a un havre -sac sur le dos et rien dans l'estomac, la terre ferme est de mince secours et de bien peu d'agrément. Au bout de deux
heures, une effroyable démoralisation s'empare de tous les voyageurs; vainement M. Tôpffer essaye de distraire ces malheureux par des considérations
tirées soit de la beauté des aspects, soit des douceurs prochaines du déjeuner. Ventre affamé n'a point d'oreilles. Le vulgaire halte à chaque pas, plusieurs déclarent qu'il leur est impossible d'aller plus loin ; les plus courageux ont
des mines creuses, affligées, et marchent d'un air \ieille garde levenant de Russie. Heureusement, au bout de la troisième heure, on atteint un plateau"; c'est le haut du col.
Voici l'Hospice, voici le déjeuner tout prêt, surabondant, et les joies du paradis qui succèdent aux tourments de l'enfer. On est très-bien. accueiUi, très-bien servi dans cet bos- I)ice, et ce n'esi pas la faute de quelques fainéants de capucins, qui, gras et repus, végètent çà et là au soleil.
Par un beau temps, ce plateau , sur lequel s'élèvent diverses conslruciions, où l'on voit des chemins qui se croisent, deux lacs et un air d'animation, ne présente rien de l'aspect sévère du Saint- FUrnard. L'Hospice est un joli iKiiiraent, mais qui n'a ni • 'luslé, ni poésie, ni d'autre racière religieux que celui pie lui impriment ces quel- «|ues oisifs en apuchonnés.
L'air élani très-vif, nous allons chercher le soleil dans "ne enceinte de rochers qui 'US abriient contre le vent.
\\oo cette disposition au fris- -11, qui est assez ordinaire Mir les cols élevés, rien n'est plus agréable que de se griller a fond dans quelqu'une do ces anfraciuosi(és des rochers; mais si le vent et le soleil arrivent du même côté, ce plaisir-là n'est plus possible, il n'v a d autre chose à faire que de repartir bien vite et de marcher ferme. \ qu'cl-
ques pas de l'Hospice, on laisse sur la droite une petite chapelle, construction robuste et grossière plus qu'élégante, faite pour résister à la rudesse des hivers; nous en donnons le dessin. Bientôt l'on arrive à l'extrémité du plateau qui forme le sommet du col, et l'œil plane tout à coup sur un spectacle des plus curieux : c'est la route, dont les infinis contours se développent en serpentant jusqu'au fond d'une gorge ardue et profonde : on dirait un immense reptile qui se ramasse en onduleux replis, et dont la tête fouille dans les entrailles de la terre. La caravane pousse des cris de surprise et de joie, puis elle se met en devoir de descendre. Comme l'on peut croire, ce chemin en zigzag est éminemment favorable au génie de la spéculation ; bientôt tout s'éparpille, tout rivalise; de toutes parts les hardis Lilliputiens franchissent le dos du reptile, et quelques-uns arrivent au fond du gouffre, que d'autres marchent encore sagement dans les régions moyennes ou supérieures. Vue d'en bas, cette route présente un aspect moins bizarre mais tout aussi intéressant. Les zigzags sont brisés et épars, ils s'échafaudent les uns sur les autres, et jusqu'à la dernière sommité on découvre des fragments du collier de bouteroues. Nous demeurons là en admiration devant l'industrieuse audace des hommes en général, mais surtout des hommes libres, des hommes d'Uri, de ce petit canton qui a su faire avec ses minces ressources un ouvrage aussi beau que celui du Sirnplon , ce chef-d'œuvre si vanté, si admiré, si célébré et si lithographie. La renommée n'est souvent qu'une vieille folle sans équité.
Après avoir franchi la gorge, on finit le zigzag, et on arrive sur le revers d'un autre plateau. Nouvelle surprise, nouveaux cris... C'est toute la vallée d'Airolo, boisée, verdoyante; c'est, au sortir de l'enfer, le doux aspect des champs Élysées; et ici encore l'on ne peut s'empêcher de murmurer ;
Devenere locos lœtos et amœna vircta...
L'on voit jusqu'à des justes qui font leurs foins çà et là dans les prairies, jusqu'à des vaches bienheureuses qui paissent au soleil, jusqu'à l'avant-garde qui, assise sur un gazon fortuné, fait de lointains signaux auxquels nous répondons par de retentissants hourras. Cependant Blanchard, tout en spéculant, gagne dix batz, qu'il trouve sur la route.
La troupe fait son entrée dans le joli village d'Airolo, toujours rempli de chariots et de mulets. Elle y consomme une buvette qui compte parmi les plus gaies, puis elle reprend sa rcKite pour pousser ce soir même jusqu'à Faido, six lieues plus loin. « Mais, halte-là! payez le péage, messieurs. » M. Tôpffer tire sa bourse, et paye pour vingt et un. — Et les quatre qui ont déjà passé? dit le receveur. — Quels quatre? — Quatre qui ont dit de s'adresser au maître. — J'en ignore. » Voilà toute l'administration en peine, voilà les administrateurs qui se mettent au galop..., et voilà qu'on rattrape les quatre amateurs, qui payent sans insister le moins du monde sur leur qualité d'élèves.
A quelque distance d'Airolo, la vallée se referme presque; il n'y a plus
entre les rochers qu'une coupure étroite où passent la route et la rivière. Au delà on trouve un nouveau vallon également riant. Nous venons d'y entrer, lorsque nous sommes apostrophés par un brave homme qui rit toujours, parce que, dit-il, il est gai. Il est gai toujours, parce que, dit-il, toujours il vient de boire. Ses rires excitaient les nôtres, les nôtres surexcitaient les siens, il s'ensuit une hilarité inextinguible. En partant, nous laissons le particulier planté au milieu de la route, où il rit toujours, où il rit encore.
Le pays devient de plus en plus beau. Nous entrons dans la région des châtaigniers ; ceci seul indique le caractère de la contrée rocheuse, mousseuse, agreste. On retrouve cette région sur tout le revers des Alpes du côté de l'Italie. Au sortir des hautes vallées, partout où sont des terrains raontueux et des rocs éboulés, elle est tout particulièrement agréable au piéton, qui trouve là ombrage, solitude et moelleux gazons. Néanmoins, en approchant de Faido, la fatigue se fait sentir, et plusieurs se démoralisent, en particulier l'Allemand ei Verret, à qui il ne reste d'autre consolation que de rire à fond du spectacle qu'ils se donnent l'un à l'autre. Murray trouve que le monde est prodigieusement grand; et puis vient Faido, vient l'hôtel, la soupe, le lit, et une reraoralisation générale.
SEPTIEME JOURNEE
Cette journée s'ouvre mal : le temps est menaçant, le réveil brumeux et les souliers sont introuvables; de plus, Harrison prétend avoir été claqué au petit jour par des inconnus qu'il prétend connaître. M. TopiTer trouve à louer une voiture de secours, et l'on part. La pluie, qui n'attendait que de nous voir en chemin, commence alors, et chacun la conjure de son mieux : M. Henri ouvre son parapluie; certains s'imperméent; plusieurs pressent le pas; le reste demande abri au châtaignier de la montagne, et cela va bien pour un moment; mais bientôt l'arbre tutélaire distille, asperge, trempe, et l'hospitalité n'est plus qu'une ombre vaine. Il faut déguerpir, et l'on pousse jusqu'à une petite hôtellerie, où déjà l'avant-garde bivouaque et se sèche autour d'un grand feu.
Dans ces occasions, on régulaiise la sécherie d'après le principe de chacun son tour. A mesure qu'un particulier a passé au fen, il s'en va coloniser avec ses pareils, déjà occupés d'annoter, de dessiner, de numismatiquer, ou de tenir conseil en regardant tantôt la carte, tantôt le temps. Les cataractes du ciel se sont ouvertes. « On est bien ici, dit M. Tôpffer, et rien ne presse; mangeons! — Mangeons! mangeons!... » On s'informe, et l'on apprend qu'il y a trois choses dans cette auberge : des œufs, du sucre et du fromage : vite des omelettes au sucre et un dessert de fromage! Exquis; seulement le règlement de compte est très-laborieux. Nous avons affaire à des braves gens qui calculent en monnaies diverses à nous inconnues, à eux indistinctes et irréductibles. Tous prennent la craie et additionnent, multiplient sur les bancs, sur les tables, sur les murailles; il sort de là trente-six résultats qui ne s'accordent pas et nos pauvres hôtes, placés entre la crainte de nous demander de
VOVAGES EN ZIGZAG.
trop et celle de se tromper à leur détriment, ont des crampes de conscience. M. Tôpffer, usant alors de la mélhode d'intuition, finit par montrer un écu, et puis un second e'cu, et puis un troisième... « Trop! trop! » Il retire son troisième e'cu... « Pas assez! pas assez! » D'approximation en approximation; on arrive à un total de 11 francs 50 centimes pour feu, logement, repas et bonne grâce. Ce n'est pas cher.
La pluie a cessé, mais pour recommencer bientôt. Nous atteignons sur la grande route un brave homme, ivre , content , glorieux, jovial au possible. Comme si le soleil dardait ses ra\ons, il porte le chapeau sur l'œil et sa veste sur le bras. Son propos est allègre, son regard triomphant ; à notre vue il s'anime, il harangue il apostrophe, il éclate de rire, et nous sommes émerveillés de tant d'allégresse, lorsqu'au village prochain, de par l'autorité, on arrête l'orateur et on le conduit à la prison, où il se rend en chantant. Nous ; apprenons alors que ce brave homme est un drôle qui a bu son bien, bu celui de sa femme, bu l'argent de ses créanciers, bu jusqu'à l'habit qu'il porte. Depuis huit jours il est en tournée dans les cabarets du canton, et, n'ayant plus ni sou ni crédit, il vient lui-même se mettre à la disposition de l'autorité. Nous donnons son portrait.
Une lieue avant JBellinzone, nous quittons la vallée du Saint-Gothard, ■ tournant à gauche, nous entrons dans celle du Saint-Bernardin, avec riniention de coucher à Lumino. Mais voici qu'à Lumino il n'y a point d'auberge,
H que notre voiture de secours, après y avoir déposé monde et paquc... . . repartie, comptant rencontrer sur la grande route le paveur M. TôpfTer. qi.i arnve par un sentier. Cependant il est tard, et les figurJs dont nous sommo<
entourés sont de telle sorte qu'il est visible qu'on ne saurait déposer entre leurs mains les trente francs dus au cocher. Ce sont des espèces de brigands en guenilles, belles têtes, barbes magnifiques, yeux terribles et mains crochues. On laisse donc David pour attendre le cocher. Celui-ci, n'ayant pas vu trace de payeur sur son long ruban, dételle, enfourche un de ses coursiers, et arrive au grand galop à Lumino, trois quarts d'heure après que nous en sommes partis.
Pendant ce temps, nous cheminons de nuit et par la pluie sur Roveredo, où nos notes signalent l'excellente auberge des sœurs Barbieri. Plusieurs sont démoralisés, d'autant plus que Roveredo est un de ces bourgs qui s'espacent sur une lieue de pays, en sorte que l'on passe sans cesse de la certitude que l'on est arrivé à la certitude que l'on n'arrivera jamais. Enfin, enfin, une belle maison se présente; c'est tout justement celle des sœurs Barbieri...
Point de sœurs, mais un gros homme qui nous donne l'agréable assurance qu'il n'y a point de place...
<( Pas possible! dit M. Tôpffer, votre maison est bien grande... mettez-nous au grenier, à la grange, où vous voudrez... — Elle est grande, mais elle n'est pas finie, et nous n'avons point de meubles... Bien fâché. Bonsoir. » Pendant ce dialogue, une bonne dame qui loge dans l'hôtel intercède pour nous, la fille de la maison fait chorus, et le gros Barbieri se prend à dire : « Si vous voulez, moi je le veux bien! on fera comme on pourra! » Nous voilà parfaitement contents, et nous envahissons en triomphe une jolie salle neuve, mais sans meubles ni chaises. Chacun se fait de son havre-sac un siège ou un coussin, et dort ou babille durant les difficiles apprêts du souper hypothétique, qui se prépare dans une cuisine sans ustensiles, sans cuisinier et sans vivres. (- On fera, dit de temps en temps le gros Barbieri, on fera comme on pourra. » Bien dit, et sensément; car l'inverse de la proposition serait : on fera comme on ne pourra pas, ce qui serait absurde.
Arrive enfin le souper. C'est une soupe, une truite coupée en petits morceaux, et, pour chaque convive, un petit fromage. Les rations sont d'une
légèreté inexprimable. Heureusement plusieurs, Murray en tête, nagent au sein d'un sommeil décevant qui les met hors d'état de rien apprécier, de rien dire;
ils rêvent qu'ils mangent, et cela leur suffit. Les autres mangent sans rêver, ei cela ne leur suffit guère. Quand il n'y a plus trace de vivres, chacun se fait un établissement quelconque, durant les fabuleux préparatifs qui s'exécutent pour nous pourvoir de lits. Enfin le signal est donné ; nous montons dans de? greniers à peu près bâtis, où nous trouvons d'informes juxtapositions de planches, de bancs, de tables, de mécaniques, avec superpositions de sacs, de paillasses, de hardes quelconques : ce sont nos lits. Dès qu'on y touche, ils crient; dès qu'on s'y repose, ils se disjoignent; dès qu'on y dort, c'est l'échafaudage du voisin qui craque, s'ébranle, et vous impose le devoir de veiller. les yeux ouverts, sur votre équilibre dormitatoire. Divers- ustensiles de toute forme complètent l'ameublement, tout en compliquant les périls en cas d< désastre. C'est égal, on dormira comme on pourra. Au dehors, le déluge.
HUITIÈME JOURNÉE
Déluge toute la nuit, déluge le matin, déluge tout le jour... On fera comme on pourra. En attendant, on décide de coloniser jusqu'à des temps meilleurs. La première chose que fait une colonie en se levant, c'est de déjeuner si elle peut. La chose est difficile en cet endroit, mais praticable pourtant : il n'y a pas de lait, mais il y a du café ; il n'y a point de coquetiers, mais il y a des œufs ; point de beurre, mais des petits fromages ; il y a aussi, ce qui supplée à tout, des hôtes empressés, complaisants, qui, par des prodiges de zèle, arrivent à nous faire déjeuner amplement. Ils parviennent aussi à nous fournir de sièges presque suffisamment, et nous nous arrangeons pour passer là notre journée, si le déluge continue. La table est divisée en trois régions. Dans l'une on écrit des lettres : tout y respire un recueillement épistolaire; dans la seconde, on dessine, tout y respire les arts et la paix; dans la troisième, on tient des cartes : tout y respire le jeu. On vient de découvrir une boutique où se trouvent des figues... c'est merveille! Chacun accourt pour se pourvoir, et les figues roulent sur le tapis à la place de guinées. 11 y a figue'et figue; onremarque que les joueurs, d'une main, mangent les bonnes ; de l'autre, exposent pour enjeu les minimes, les coriaces, les scandaleuses; en sorte que plus on gagne, moins on se régale. Zanta, assis par terre, joue avec un roquet, pendant que sa blouse se fresque entièrement contre la fresque rouge de la muraille. De là cet exquis calembour qui sera
fait au départ : « Mais, monsieur, je n'ose la mettre... — Je crois bien, et qui ne rougirait pas en la mettant! »
Dans l'après-midi, la pluie s'arrête un moment ; le soleil fait raine d'avoir l'ai i de vouloir se montrer si le cas advenait qu'il se montrât. Les éclaireurs crient au beau temps; M. Tôpffer règle alors avec le gros Barbieri, et donne le signal du de'part... A peine sommes-nous en route que voici le déluge qui recommence. En cinq minutes, nous sommes percés jusqu'aux os. C'est dommage, carie pavs est charmant : c'est une vallée étroite, boisée, où se montrent çà et là de belles ruines. A tous les cent pas on voit un pêcheur qui jette dans la rivière une sorte de filet ressemblant, à la grosseur près, aux coiffes à papillons. C'est que l'eau étant trouble, à cause des pluies, les belles truites du lac .Majeur s'amusent i» voyager incognito, et il y a chance que la coiffe attaque une de ces dames. Effectivement nous rencontrons plus loin un homme qui revient chargé de deux truites magnifiques, de douze livres chacune. Nous nous expliquons alors pourquoi tant de manants lancent tant de fois leur coiffe sans se rebuter de ce que vingt fois, cent fois, elle n'amène rien. C'est ainsi dans toutes les loteries. Rincés que nous sommes, nous entrons à Lostallo dans la petite auberge du lieu. C'est encore ici une sœur Barbieri. mais quelle sœur! qui pèse huit sœurs ordinaires. Bien que prévenus d'avance .
la vue du phénomène dépasse toutes nos prévisions : c'est une mas.se informe.
une tour, un éléphant, qui remplit hi ?J> chambre et fatigue la poutrai.son La
Le déh
pau\re femme a honte d'elle-même, ei son croissant embonpoint lui est un perpétuel supplice. L'on n'ose ni la regarder ni affecter de ne la rvgarder pas: néanmoins, quand elle traverse la chambre où nous sommes, le sentiment de quelque chose de monstrueux arrêt. ' propos et provoque le silence, il est arrêlé que l'on couchera à Loslallo, si faire >< peut. L'hôtesse, aussi bonne qu'elle est grosse, et bien que celle tombée ne lui aille guère, comprend noire situation, et nous accueille pour nous faire plaisir pour nous réconforter, bien plus que pour tout autre motif in léressé. Elle mei a notre disposition sa maison, fort simple à la vérité, mais cependant propre.ie cl confortable; puis elle s'en va porter le carnage et la mon dans son poulailler. Deux coqs vieillards ne sonneront plus la fanfare de l'aube
Pendant ces apprêts, nous colonisons, toui comme à Roveredo. avec cet a^v ment de plus, qu'il y a dans la salle, bien meublée d'ailleurs, un piano vieillarxl une epinette crincrin, dont l'imprévu bénéfice nous cause un vif plaisir. Blockiiiann nous joue tout son répertoire, et , comme au temps d'OrplKr . cette mélo<li.
attirant les sauvages habitants des forêts, la salle se remplit de Lostalliens grands et petits; l'hôtesse elle-même se complaît à entendre ces airs qui bercent doucement sa mélancolie et la distraient du supplice de sa rotondité. Entre aussi l'inspecteur des routes, gros bonhomme cordial et grand parleur, qui se fait d'entrée notre auditeur, notre cicérone, notre convive, notre truchement, et finalement notre ami.
Vers le soir, la pluie cesse, le soleil reparaît, et toute la troupe s'en va gambader sur les bords de la Mœsa, où elle se livre à tous les jeux et prouesses qui peuvent aider à combattre un froid glacial. Une rivière, pour les pêcheurs, c'est oîi prendre du poisson; pour les écoliers, c'est où faire des ricochets; pour l'inspecteur, c'est une malicieuse et puissante fée, qui tantôt mine sourdement un bout de route, tantôt abat des ponts, jette bas des chaussées. Depuis quinze ans ce bonhomme étudie sa fée, répare ses sottises, et en fait, à qui veut l'entendre, l'histoire détaillée, circonstanciée, sans jamais se perdre ni dans ce dédale de dates, ni dans ce dédale de localités. Il a si bien personnifié sa rivière, qu'il dit: <( La gueuse, la mauvaise, la rusée ! C'est en 3/j qu'elle fit ses farces; c'est en 32 qu'elle se tint tranquille; ces pluies lui vont donner du montant, etc., etc. »
On rentre pour souper : tout est excellent, hors qu'il n'y a pas dans la troupe de mâchoire qui soit en état d'attaquer les deux coqs vieillards. Pendant ce souper, la société, se livrant à d'admirables jeux de langage, exhume toutes les curiosités linguistiques, et Harrison se perd, s'embrouille, s'entortille à crever de rire, dans cette légende expérimentale : Coqaos, vernaos, rattajjaUe et os, poule en a, pie aussi. Sur quoi l'on va se coucher. Les lits sont exquis, peu nombreux, fort larges; on procède donc au dédoublement, et l'on loge six petits touristes dans deux couches colossales.
Bonne auberge, bonnes gens, bonne nuit et bon marché.
NEUVIÈME JOURNÉE
Le temps, aujourd'hui, est froid et incertain; beau, ni^'anmoins, en comparaison des temps que nous avons eus depuis Faido. Après avoir pris congé de notre bonne grosse hôtesse et des braves gens qui l'ont aidée à nous traiter si bien et si affectueusement, nous nous enfonçons dans la vallée, en remontant la Mœsa, qui coule à notre droite. Le pays est admirablement boisé, mais désert; les montagnes immenses, très-rapprochées, verdoyantes de leur base à leur cime, autour de laquelle flottent avec vitesse de diaphanes nuées.
A une lieue de Lostallo, nous trouvons l'inspecteur, qui nous attend debout au milieu d'un chaos de rocs et de graviers parmi lesquels serpente un long bout de route neuve. Dans un endroit, cette route neuve passe entre deux rocs énormes qui furent amenés là par l'inondation en 183!|, ainsi que le marque une inscription gravée sur l'un des deux : « Vous voyez, dit l'inspecteur, c'est son ciicfd'œuvre de 1834; la scélérate couvrit tout; il y avait un pont là; la rusée est venue couler ici!... et puis, prête à recommencer! Mais nous allons faire le chemin là-haut dans le roc, et puis bonjour! Elle ne viendra pas l'y chercher! n Et le bon inspecteur triomphe à l'avance. Puisse-t-il vi\re assez longtemp- pour voir la fée sous ses pieds et de l'eau sous tous ses ponts!
Quelle singulière chose pourtant que cet homme qui, seul, dans cette vallée déserte, trouve moyen d'y avoir un intérêt, un sentiment, une passion; qui, sans cesse en présence d'un adversaire redoutable, sans cesse le combat ouvertement. en le déjoue par ses ruses, ou médite sur la façon de lui échap|H>r tout à fait!
SAINT-GOTHÂRD, VALLÉE DE MISOCGO, ETC. 1/,!
Quel cauchemar aussi que l'idée de deux ennemis qui peuvent lutter éternellement sans pouvoir jamais ni se vaincre ni s'ôter la vie!
Une lieue plus loin, nous passons devant les pittoresques ruines du château de Misocco. Ce site est célèbre, nous en donnons le dessin. A un quart d'heure du château est le village du même nom, où nous entrons haletants, affamés, et d'un saut nous sommes à l'auberge. Ici encore il y a une sœur Barbieri, monumentale dans sa rotondité, et bonne femme, nous aimons à le croire; mais elle est mariée au plus fieffé beau diseur, au plus impudent écorcheur que nous ayons encore rencontré. C'est à lui que nous avons affaire.
Ce charmant homme nous accueille délicieusement. Il est tout à tous. Il sympathise avec toutes nos envies, avec tous nos goûts. Il chérit chacune de nos patries; il approuve chacun de nos projets : « Votre voyage est bien combiné. — La Via Mala ! c'est romantique ; toujours je m'y arrête à cause du sublime 1 Annibal y a passé, et Rhœtus aussi, notre fondateur ! Ces petits jeunes hommes ont de l'appétit? C'est bien, j'aime bien voir qu'on mange bien. Mangez, mangez, mon ami!... » On ne demanderait pas mieux; mais en même temps qu'il nous entretient si gracieusement, ce drôle nous affame en règle. Un peu de café, mais pas de lait; des oeufs, mais fétides... Il poursuit : « Genève! une belle ville, vraiment! j'y ai été. Vous avez là le lac, et puis du commerce beaucoup. Ville riche, ville plaisante à voir! » (Au garçon :) « Ne vois-tu pas qu'il n'y a plus d'eau là-bas? De l'eau, imbécile!... » Excusez, messieurs, ça est si bête, que ça vous laisserait manquer de tout... Voilà, voici de l'eau, buvez, mon petit ami. Fait soif dans les voyages, pas \Tai?... Belle jeunesse que vous avez là... »
Cependant toute cette jeunesse a les dents longues. On prend patience pourtant, M. Tôpffer surtout, qui pense que ces gens font comme ils peuvent, à la façon de Barbieri mon ami, et qu'après tout, si la pitance est maigre, la dépense sera minime. Pour s'en assurer, il demande la note. En ce moment, l'hôte disparaît, et nous n'avons plus affaire qu'à ce Samoyède de garçon, qui nous apporte un chiffre scandaleux de trois francs par tête! « Où est l'hôte? » Pour toute réponse, le garçon disparaît à son tour, et nous ne voyons plus personne. M. Tôpffer crie, appelle; le Samoyède revient terrifié... « Où est l'hôte? je ne payerai qu'à lui; conduisez-moi vers lui. » Alors le Samoyède fait circulei M. Tôpffer dans les chambres, dans les cuisines, jusqu'à ce que, rencontrant un manant qui dort à côté d'une bouteille vide, il le réveille en disant : « Le voilà! » et il s'enfuit. Le manant se lève, M. Tôpffer l'envoie promener, et le pauvre diable se rassied sans comprendre comment, ni qui, ni quel, ni pouiquoi.
Cependant l'hôte, après avoir dit à son Samoyède : « Tu demanderas tant, et que je n'aie aucun désagrément, ou bien je te rosse! » s'est réfugié sur la grande place, devant l'auberge, où il converse agréablement avec les étrangers réunis sur le balcon d'une maison voisine. Il leur explique les beautés du pays et les charmes de la chose, lorsque arrive M. Tôpffer, qui dit d'une voix
retentissante : a Monsieur l'hôte, quand on écorche le monde, il faut savoir écouter les cris de ses victimes. » Décontenancé par cette apostrophe inûniment déplacée, l'hôte se hâte de rentrer dans son antre, invitant M. Tôpffer à l'v suivre, pour s'expliquer loin du monde et du bruit. « Non, non, monsieur lui crie M. Tôpffer, c'est ici, c'est sur la place publique, par-devant ces messieurs et ces dames qu'il convient de dire que vous nous avez affamés pour nous
voler ensuite C'est par-devant ces messieurs et ces dames qu'il convicin
que vous receviez les trois francs par tête que vous réclamez pour vos œufv gâtés... Je les pose, par-devant ces messieurs et ces dames, sur cette pierr.-. où vous viendrez les chercher par-devant ces dames et ces messieurs. » Et M. Tôpffer continue de parler haut et franc, à la façon de Simon de .Nantua. tandis que l'hôte, l'hôtesse, les Samoyèdes el toute la bande, du fond de leur trou, tâchent de l'apaiser du signe, de la voix, du sourire, el le supplient de flnir cette scène si pénible, qui divertit infiniment trop les étrangers sur leur balcon.
Au delà de Misocco, la route monte beaucoup, et le pavs devient de plus eu plus sauvage. On fait par-ci par-là des sptVulations plus ou moins fortunées : une nnre autres, où il faut se faire un pont (pont aux ânes) d'une vieille rigole de mouhn. Plusieurs, qui n'ont pas la tête forte, funambulisent à regret, el. parmi eux, le voyageur Harrison, toujours malheureux en spiVulalions et toujours entraîné à en faire. Après quelques heures de marche, on atteint au plateau qui forme la base du Saint-Bernardin. .Nous y faisons «ne buvette . et nous appr^ nons a l'hôte, qui est tout émerveillé de tant d'app^Mit, que si nous sommes voraces c'est pour avoir déjeuné chez son confrère de Misocco. Le bonhomme sourit. On voit qu'il est habitué à ne voir venir de ce coté que faims canines et bourses délabrées. Il nous conte que l'on dévalise de temps en temps, et que l'on tue quelquefois, sur le col que nous allons passer, e, il nous donne son fils pour
nous accompagner jusqu'au sommet. Le temps s'est éclairci, mais le froid est glaciaL
Nous grimpons en compagnie de deux botanistes silencieux, uniquement attentifs aux herbes. On atteint la région des ambresailles, où plusieurs achèvent de déjeuner, se mêlant à d'innombrables moutons qui déjeunent aussi par là, sous la conduite d'un pâtre sauvage dont la figure et l'accoutrement sont admirables de caractère alpestre. Le ciel s'est découvert; de toutes parts se montrent d'innombrables cimes, les unes d'un bleu pur et sévère, les autres empourprées des rayons du soleil couchant. A notre droite, la pyramide majestueuse du Saint-Bernardin semble nous écraser de sa menaçante grandeur;
vers le sommet toute végétation disparait, on ne voit plus que d'admirables rocs tapissés d'un lichen vert, qui encaissent un lac parsemé d'îles. Ce col est plus sauvage, plus beau que celui du Saint-Gothard. Il n'y a pas d'hospice, mais une petite maison qui est habitée pendant toute l'année.
La descente du côté de la Suisse est charmante, au moins si l'on prend par un sentier qui descend droit sur la sauvage gorge d'interheim. C'est aussi une région d'ambresailles. Toute la pension broute, toutes les lèvres, toutes les mains sont violacées. A gauche, on voit un grand glacier d'où sort un des bras du Rhin; en face, des pentes vertes, quelques sapins; à droite, au fond de la vallée, deux ou trois cabanes, et auprès la blanche église de ces pauvres montagnards. Tandis que le ciel est radieux encore d'azur et de lumière, nous sommes déjà enveloppés dans une ombre crépusculaire. On compte dix lieues de Lostallo à l'endroit où nous sommes; aussi, volontiers nous arrêterions-nous ici.
Mais à Interheim il n'y a pas de ressources suffisantes; à Nusenen, une lieue plus loin, on ne nous veut pas : nous poussons donc jusqu'à Splugen, ou ce n est pas sans peine que nous trouvons place. Toutes les auberges, en effet, sont encombrées d'ambassadeurs, de comtes et de barons qui se rendent à Milan pour assister au couronnement du vice.-roi. Pendant deux jours encore, nous aurons à lutter contre ce couronnement et contre ces comtes et barons qui tournent la tête de tous les aubergistes et leur font prendre en dédain tout ce qui ne couronne ni ne baronne. Néanmoins, nous trouvons moyen de faire ici un lepas gigantesque, et jamais soupe bouillante ne délecta plus vivement des voyageurs transis. Pendant le banquet, une pendule de la Forêt-Noire joue des airs, c'est charmant; mais voici qu'on ne peut plus l'arrêter ni changer d'air. et nous sommes submergés, noyés dans l'inextinguible charme d'une ritournelle éternellement renaissante.