‹ Premiers voyages en zigzag;Chapitre 21 sur 52 · PORTE DE C · texte numérisé non relu

PORTE DE C

DOUZIÈME ET TREIZIÈME JOURiNÉES

^'ous devons aujourd'hui naviguer mollement entre les rives merveilleusement belles du lac de Côme, pour débarquer à Domazo, et de là poursui\Te jusqu'à Chiavenne. Par malheur, au moment où nous entrons sur le bateau à vapeur, la pluie se met de la partie, et les nuées descendent à point nommé pour nous cacher les merveilleuses rives.

Le bateau est petit sans être mignon. L'équipage est bourru, et le capitaine est un ourson trapu dont le langage respire une

"^ forte odeur d'ail. Avec nous il y a un touriste

pur sang qui va où son itinéraire le pousse, et un monsieur milanais fort aimable, tout rempli à notre égard d'une bienveillante politesse, et qui nous dote d'une lettre de recommandation auprès de iM. Quadri, l'ingénieur qui dirige les travaux de la route de Splugen. Nous i avons fait prLx avec l'ourson pour notre passage et pour notre déjeuner; mais voici que le bateau ne possède que huit tasses. A la suite des conférences , dans lesquelles le monsieur milanais sert de drogman , il est arrêté que nous déjeunerons successivement par sociétés de huit ; les autres jeûneront en attendant leur tour. Si le monsieur d'hier arrivait, il croirait que c'est un svstème.

MILAN, GOME, SPLUGEN. 209

Mais voici bien une autre fête. Des gorges du Splugen nous arrive un vent effroyable qui soulève des vagues énormes sur lesquelles notre bateau

comme une coquille de noix. Les coeurs s'affadissent à vue d'œil ; l'ourson jure, l'équipage grommelle, et trois hommes qui sont au gouvernail ont l'air d'humeur à tout lâcher. Pendant trois heures environ nous dansons de cette façon sans avancer d'un demi-mille. 11 y a des moments où évidemment nous retournons à Côme. A la fin, le vent se calme et nous abordons à Domazo. La pluie paraît si bien établie, qu'il faut renoncer à aller plus loin. Pendant que nous nous abritons dans un café borgne, des plénipotentiaires vont parlementer à l'auberge. Un traité est conclu, et aussitôt, du café, nous nous transvasons dans une hôtellerie qui n'a pas vu souvent des tombées pareilles. A peine la cuisinière nous a aperçus, qu'elle s'arme d'un grand couteau, descend à la basse-cour, et six poulets perdent la vie.

Il faudrait que vingt-quatre personnes eussent entre elles toutes bien peu de ressources pour ne pas supporter gaiement la contrariété de quelques heures de pluie. Aussitôt casés, nous faisons un programme de jeux, et les jeux se succèdent jusqu'au soir, qui arrive encore trop tôt à notre gré. On commence par les jeux d'esprit, qui ont ceci de bon, que l'esprit n'y est point de rigueur, et que les bonnes bêtises y font plaisir. Viennent ensuite les jeux à gages, qui amènent des condamnations où se délecte l'espièglerie des juges. Enfin, les jeux scéniques ont leur tour : trois troupes dramatiques se forment et représentent tour à tour une charade en action. Les femmes de la maison, du fond de la salle, considèrent attentivement ces spectacles, qui leur semblent aussi étranges qu'admirables, et dans une scène où M. Tôpffer, chirurgiendentiste, armé d'une paire de pincettes et d'un manche de pelle, arrache au major une dent grosse comme sa tabatière, elles prennent la chose au sérieux, s'approchent, compatissent, s'effrayent, et se font sans doute une idée diabolique dé cette assemblée qui éclate de rire aux atroces souffrances d'un infortuné major.

La pluie a enfin cessé. Le voile des nuées se déchire et s'éparpille en lambeaux qui laissent voir dans leurs interstices les fraîches rives du lac ; puis le

soleil vient caresser la croupe

des monts et faire scintiller les villas et les

bourgades. ,

Nous suivons la rive droite du lac jusqu'à un endroit nomme il Passo, on

une barque nous transporte

de l'autre côté de l'Adda. C'est là que nous rejoi-

gnons la grande route du Splugen, qui suit la rive gauche, et dont nous nous sommes écartés à Côme.

Les bateliers nous ont indiqué une spéculation à laire au travers d'une plaine déserte où il n'y a de vivant qu'un cochon. Il paraît que ce cochon, las de la solitude comme d'autres sont las du monde et du bruit, serait charmé de renouer avec les humains. Il veut absolument être des nôtres-; nous le repoussons. Alors il se choisit pour ami intime dWrbely, demeuré en arrière, et il

l'accompagne avec une constance qui mé.iterait quelque retour d'amitié. D Arbely rejoint, et nous travaillons en commun à dissuader ce cochon de ses projets. Par malheur, il est têtu.

Cette route du Splugen est magaifiquement établie : ponts, canaux, tout est richement construit, et de distance en distance une fontaine de marbre invite le voyageur à se désaltérer à son onde. De plus, les environs de la route pullulent d'arbrisseaux chargés de mûres. On récolte, on dessine, on admire des flaques où se répètent avec une miraculeuse fidélité et la fraîche montagne qui nous enveloppe de son ombre, et le ciel argentin qui nous recouvre.

Il faut tout le charme de ces impressions, il faut ces mûres surtout, pour nous empêcher de périr d'un jeûne affreux et sans remède, car il n'y a pas une maison dans la contrée que nous

parcourons. A la fin nous arrivons à ^^^

Novale, petit bourg situé à l'extrémité supérieure du lac, et notre étoile veut que nous y trouvions tout ce qui peut combler notre creux et plaire à notre appétit. Aussi la fondation va son train, et il en est bien peu qui, après avoir fondé, ne fondent encore, et ne refondent par scrupule et crainte des lézardes. Ce qui aide, c'est que le pain est chaud et que les œufs sont cuits durs.

L'entretien s'anime. Harrison émet des idées tendant à exprimer l'opinion absolue qu'il a de sa propre figure.

Aussitôt quelques-uns cherchent à l'engager dans le relatif , et le poussent traîtreusement à se comparer avec tels ou tels. Harrison tombe "

d'une jambe dans le piège, et de l'autre n'y tombe pas. Ainsi équilibré, il soutient l'assaut sans être vaincu, sans pouvoir vaincre-, d'où suit que cette discussion est encore ouverte et florissante à l'heure qu'il est.

Mais au plus fort de la discussion, voici bien une autre fête. La chaise de Harrison fléchit les deux jarrets de devant, et l'orateur tombe par terre... Harrison, toujours discutant, se relève et veut restaurer les deux jarrets de sa chaise, lorsqu'il s'aperçoit que son propre jarret a souffert tout autant que ceux de la chaise. Alors on remarque qu'au voyage passé Harrison eut déjà mal au jarret par suite d'une contusion, voici qu'à ce voyage encore il a mal au jarret par suite d'une contusion aussi. Il s'agit donc de savoir si l'on ne doit pas conclure logiquement que Harrison jouit au jarret d'une maladie héréditaire et chronique. Harrison combat cette opinion, que d'autres soutiennent infiniment, et il s'ensuit une discussion qui est encore ouverte et florissante à l'heure qu'il est.

Il s'agit aussi de savoir si Harrison est de Londres, d'Irlande, d'Exeter ou

de Guernesey. Harri on affirme bien être né à Exeter; mais, d'une part, la chancellerie de Genève l'a inscrit au passe-port comme natif de Guernesey, et, d'autre part, à plusieurs reprises, des gens l'ont pris pour un Bernois, ce qui prouverait qu'il n'est pas d'Exeter. Autre discussion qui, reprise chaque jour, est encore florissante à l'heure qu'il est.

Il s'agit pareillement de savoir qui payera le rossoglio, de Harrison ou de M. Tôpffer. En vertu d'un contrat fait entre les parties avant le départ, il est convenu que Harrison porte, et que M. Tôpffer paye. Harrison porte bien, mais, d'autre part, M. Tôpffer ne boit pas, soit parce que Harrison a tout bu, soit parce que M. Tôpffer, qui est à l'arrière-garde, ne saurait atteindre à son rossoglio, qui marche à l'avant-garde. Discussion-procès qui est encore pendante et florissante à l'heure qu'il est.

Enfin, il s'agit de savoir si Harrison est bien fondé à s'abstenir systématiquement de toute spéculation abréviatoire ; et subsidiairement si, dans son propre système, il n'est pas inconséquent lorsqu'il fait secrètement de petites spéculations furtives qui semblent infirmer ses principes et jeter du doute sur ses convictions. C'est encore là une discussion qui, ainsi que d'autres discussions accessoires, pend et fleurit encore à l'heure qu'il est.

Piien n'altère comme une discussion, surtout si l'on marche ferme sous un soleil ardent. Aussi, voyant sur un écriteau Birrone di Chiavenna, nous entrons pour nous rafraîchir... Pas de mousse, mais une amertune auprès de laquelle le vermout est de l'eau sucrée. Grande est donc notre surprise en apprenant que cette décoction de rhubarbe est fort estimée dans le pays.

Nous arrivons à Chiavenne, long bourg situé au pied du Splugen. Ici nous manquons le chemin, et au bout d'un quart d'heure de fausse route, il nous faut retraverser tout Chiavenne, long bourg situé au pied du Splugen. Au bout d'un quart d'heure de bonne route, on nous avertit qu'il faut retourner à Chiavenne, long bourg situé au pied du Splugen, pour y faire viser notre passeport. Nous aimons mieux y envoyer chercher le visa par un exprès, que nous attendons sous la treille d'une guinguette. Des messieurs qui sont là ne manquent pas de prendre Harrison pour un Allemand de Berne.

Il y a à Chiavenne, comme aux environs de Lugano, des caves naturelles d'une fraîcheur extraordinaire, où le \in acquiert, dit-on, des qualités précieuses. Ces caves sont formées par d'immenses rocs éboulés qui laissent entre eux des cavités dont les Chiavennais maçonnent l'ouverture en y ménageant une porte. Notre treille est sur le seuil d'un de ces antres de Bacchus.

Au delà de Chiavenne, on atteint la région des châtaigniers. La contrée est délicieuse, sauvage et italienne à la fois, présentant le contraste de roches fauves et d'une végétation sombre et colorée. C'est, après la Via Mala, la plus belle partie du passage, sans compter des mendiants dont les guenilles sont admirables de forme et de couleur. Comme la route zigzague, il y a matière à de nombreuses spéculations. Harrison s'abstient, et le major aussi, aux fins de pouvoir continuer avec Harrison une discussion qui a déjà deux lieues de long. D'autre part,

M. Tôpffer se démoralise, et, chose honteuse, organise dans toute l' arrière-garde une démoralisation effrénée. A l'exemple du chef, ils haltent partout, et partout se laissent choir sur les gazons ; enfin le gazon manque heureusement, et la pluie arrive qui chasse ces traînards sur Campo Dolcino, où l'avant-garde est arrivée depuis deux heures.

Nous avons marché aujourd'hui dix heures avec le sac sur le dos; aussi le souper se faisant attendre, chacun tombe de sommeil et dort là où il est tombé, jusqu'à ce que la soupe chasse tous ces dormeurs autour de la table. Tout est mouton, l'entrée, le rôti et l'entremets.

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