NEUVIÈME, DIXIÈME ET ONZIÈME JOURNÉES
C'est aujourd'hui dimanche. Milan est tout en habits de fête, et, à la place du vacarme des jours ouvrables, on a le mouvement des promeneurs et celui des fidèles qui se rendent dans les temples. Nous-mêmes, nous allons assister au service qui se fait dans le Dôme, selon le rit ambrosien. La foule est immense, et cependant les trois quarts de la nef restent déserts. Après la messe, il y a un prône. L'orateur tonne contre la médisance, et s'emporte contre l'envie. Autant que nous pouvons en juger, il a du feu, son débit est pittoresque, et sa parole captive l'assemblée ; mais, comme beaucoup d'orateurs, il ne sait pas finir, et, sur le point d'achever, il recommence. Nous écoutons jusqu'au bout, car l'endroit est frais et le spectacle intéressant.
De là visite à l'Ambrosienne, puis à Breyra, puis au jardin public, où les Milanais se portent en foule pour voir et pour être vus. Le jardin est vaste, mais on ne fréquente qu'une des allées. Là, entre deux rangs de chaises qui se touchent, coule un torrent de promeneurs qui se touchent : des barbus en masse, des tondus, des bleu-de-ciel, des vert-pomme, des noirs, des poudrés, des borgnes, des myopes, des maigres, des poussifs, des dandys, des endimanchés, des moroses, des joviaux, des criards, des étouffés, des bras-dessusbras-dessous, des solitaires, des rieurs, des viveurs, des pleurards, et tatti quanti. Nous les regardons, c'est fort drôle, et ils nous regardent, c'est drôle aussi. Pendant ce temps, la musique des régiments autrichiens joue admirablement des airs admirables.
De là au Cours, qui est splendide. Quinze cents à deux mille équipages, la plupart fort beaux, portant beaucoup de dames en toilette, la plupart jeunes et belles. Au bout d'un moment, la tête tourne : c'est de voir tourner tant de roues. Au milieu de ce mouvement, des hussards autrichiens demeurent seuls immobiles ; on dirait des hommes de cire sur des chevaux de bois.
2Qk VOYAGES EN ZIGZAG.
De là au théâtre del Re, ou une troupe française joue Mademoiselle de Belle- Isle. Les acteurs sont bons et valent presque mieux que la pièce, qui a peu de mérite et beaucoup d'intérêt. — De là dans nos lits.
Le jour suivant nous donnons dans l'architecture. Notre première course est à l'église Santo-Lorenzo, auprès de laquelle se voient encore debout seize colonnes frustes et majestueuses. Ce sont les seules antiquités romaines qu'il y ait dans toute la ville de Milan, si souvent ravagée ou détruite.
Nous nous dirigeons ensuite vers l'arc du Simplon, aujourd'hui achevé ou à peu près. C'est une belle chose. Que si l'on y cherche la pensée, on la trouve dans les bas-reliefs, oîi la figure de Napoléon a été changée en la figure d'un empereur d'Autriche, dans cet arc de la guerre changé en arc de la paix. Pensée équivoque! arc équivoque, mais d'une magnificence impériale. La plupart des sculptures n'y ont pas pourtant un grand mérite intrinsèque : travail d'ouvriers plus que d'artistes, à mille lieues des sculptures du chœur au Dôme, à deux mille lieues des moindres sculptures antiques du beau temps. Ce qui est vraiment beau, original, plein de feu et de génie, ce sont les chevaux de bronze qui, sur le sommet de l'arc, tirent le quadrige de la Paix. Aux deux côtés de l'arc, on a construit deux bâtiments de goût médiocre, qui nuisent au coup d'oeil de l'ensemble.
De là aux Arènes, et de là à nos affaires, car nous partons demain, et il s'agit de redescendre aux menus soins que réclament nos sacs. En retournant à l'hôtel, un monsieur arrête M. Tôpffer, le questionne, et s'y prend de telle sorte, que M. Tôpffer lui demande qui il est et où il en veut venir. « A vous confier mon garçon, lui dit-il. Où logez-vous? quand partez-vous? etc., etc. » On lui répond bref, et l'on passe outre. Ce monsieur rappelle le Chevalier de G..., qui a pour industrie de questionner amicalement les gens; seulement, celui-ci est moins amical et moins dromadaire aussi.
Le moment où l'on règle avec la blanchisseuse, où l'on se distribue bas et chemises, où l'on force à rentrer dans le sac le petit ménage qu'on en avait sorti en arrivant, ce n'est pas, à vrai dire, le plus joli moment d'un séjour à Milan. Aussi, après avoir accompli ces tristes soins, il s'agit de nous régaler de quelque plaisir i on parle de spectacle. Mais lequel choisir? La plupart, qui ont la mémoire encore fraîche des exercices équestres de M. Garnier, sont pour un circo olimpico dont l'affiche promet beaucoup : // terribile Sicario di Spania, et autres épiceries en grandes majuscules. Nous nous y rendons. Au prix de 75 centimes le billet, on nous ou\Te toutes grandes les loges réservées. De là nous voyons le cirque proprement dit livré à la foule ; tout autour un amphithéâtre rempli de monde, et dans le fond, sur un théâtre éclairé par la lumière des cieux, une héroïne aussi gémissante qu'échevelée, deux ou trois terribile Sicario di Spania, un fantôme et les chevaliers de la Mort, mais point de chevaux, rien d'équestre.
Un peu désappointés d'abord, nous reconnaissons ensuite que nous sommes tombés sur un genre de spectacle qui est pour nous plus neuf que ne pour-
raient l'être les voltiges du cirque. C'est ici le drame populaire de Milan; et ces spectateurs attentifs et silencieux, ce sont ces mêmes ouvriers, ces portefaix, ces petits marchands d'ordinaire si bruyants et si criards. Ils sont émus, attendris par les infortunes de la belle Inès, terrifiés par la scélératesse du terrible Sicario, et prêts à se joindre aux chevaliers de la Mort pour sauver
Inès et la rendre à son amant courageux, magnanime et désespéré. Excités par cette attention qui leur est prêtée et par la sincérité des émotions qu'ils font naître, les acteurs se livrent tout entiers à Texprêssion de leur rôle, et ils passent alors de l'emphatique au passionné, tandis que nous-mêmes, sans trop comprendre ce qu'ils disent, nous sommes captivés, et du sourire nous passons au sérieux.
Les gens dont nous sommes entourés sont, comme je l'ai dit, du petit peuple; plusieurs simples ouvriers ont, comme dans la rue, la veste jetée sur l'épaule; à coup sûr, la superstition et l'ignorance sont leur partage, mais en même temps ils sont Italiens, et ils sont captivés là par des choses qui exigent, sinon des lumières, au moins de l'imagination, une intelligence poétique, un sentiment grossier, mais vif, de l'art. A un pareil spectacle, nos Suisses de même condition saisiraient peu, ne goûteraient rien. Mais voici qui est plus caractéristique : dans un entr'acte la toile se lève, et un chevalier de la Mort vient annoncer le spectacle du lendemain. Ce spectacle sera une procession de tous les dieux de l'Olympe. Le chevalier les nomme, les caractérise, les loue ou les raille, et il termine sa harangue en promettant une représentation bellissima, si Jupiter, qui est lui-même intéressé, veut bien ne pas pleuvoir pour ce jour-là. L'assemblée paraît tout à fait au courant des choses de l'Olympe et fort contente du spectacle annoncé.
Nous quittons à regret Milan ; Harrison surtout, qui y laisse des parents chez
qui il a été délicieusement accueilli et fêté. Il aimerait que Milan partît avec nous. De plus, il ne se réjouit point de retrouver les Alpes et la Suisse, parce
que, dit-il, « c'été toujours exactement la même chose : une montagne à droite, une montagne à gauche, et la chemin entre deux, »
Nous voilà donc redevenus piétons, et marchant en droite ligne d'un piquet à un autre jusqu'à Côme. Un monsieur de Milan, en costume de citadin, nous regarde curieusement» et saisit l'occasion d'entrer en conversation. Nous lui apprenons qui nous sommes et comment nous employons nos vacances à voyager. L'idée paraît admirable à ce monsieur, toute nouvelle surtout, et il la décore du nom de système. Il y a des gens qui ne conçoivent .rien que sous la forme de système, en éducation surtout. Si on mange de la main droite, si l'on part du pied gauclie, système. Ce n'est pas la faute de ces 'gens, c'est plutôt celle des Gribouille, des Farcet, des Parpalozzi, qui ont préconisé les
M. Crepm visite r institution Farcet,
où la méthode est d'instruire en amusant. Dans ce moment c'est la leçon d'histoire
où le maître fait danser la pyrrUique à deui petits Macédoniens en carton.
méthodes et inventé les systèmes, tout comme d'autres ont inventé le remède Leroy et préconisé les omnibus-restaurants. La chaleur est grande, ce qui est cause que nous entrons chez un cordon-
nier, parce que ce cordonnier vend de la bière ; mais cette bière se trouve être de la mousse, mousse furieuse qui détone, s'élance, s'éparpille, met le désordre dans nos rangs et fait du cordonnier un triton blanchi d'écume. C'est notre seconde tentative infructueuse pour nous désaltérer avec de la bière, et nous en sommes à nous demander ce que les naturels peuvent trouver de désaltérant à cette écume sèche et amère.Nous préférerions l'eau de beaucoup; mais il n'y a dans toute la contrée que des citernes, qui ne sont pas à notre portée.
Buvette à Barlassina, avec melon au dessert. C'est ici que Gray le mécanicien s'adjuge un melon dont il mange une partie, et dont il mécanise l'autre aux fins d'y introduire une ficelle de support; il s'introduit ensuite dans la ficelle, et, joyeux de la réussite, il tire son silex et en fait jaillir des étincelles de satisfaction.
Le ciel s'est lentement couvert de nuages, le soleil ne luit plus pour nous, et au moment où nous arrivons à Côme, la pluie commence à tomber; mais nous trouvons un abri à l'hôtel, et un sous-abri chez un épicier qui propose de nous faire des glaces. Nous acceptons, et cette opération emploie toute la soirée, parce que l'épicier, aidé de toute sa famille, fait les glaces trois par trois. Nous sommes vingt-quatre.