‹ Premiers voyages en zigzag;Chapitre 23 sur 52 · SEIZIÈME ET DIX-SEPTIÈME JOURNÉES · texte numérisé non relu

SEIZIÈME ET DIX-SEPTIÈME JOURNÉES

La journée s'oime par un orage. Hier, nous sommes convenus d'un prix argent de France. Voici que, ce matin, la raison Seeli et Compagnie prétend que, dans l'espace d'une nuit, ce prix a tourné de l'argent de France à l'argent de Suisse. M. Tôpffer se fâche tout rouge ; la raison Seeli et Compagnie se débat toute pâle, et crie bientôt merci. Tout n'est pas âge d'or dans ces montagnes, ou bien est-ce que la raison Seeli et Compagnie entend l'âge d'or dans le sens propre et purement métallique?

De Hanz nous cheminons sur Trons, village où, entre autres monuments historiques, on remarque le hêtre qui abrita en UU le serment de la Ligue Grise. Ce hêtre vénéré est entouré d'une grille; tout auprès s'élève une chapelle dont les murs sont couverts de peintures et d'inscriptions qui se rapportent aux mêmes événements. On ne parle plus ici que le romansch, ce qui rend difficiles et quelquefois impossibles nos communications. Toutefois, nous nous hasardons à entrer chez le landamman, qui est aubergiste; nous trouvons là deuxlandammans au lieu d'un, tous deux patelins, infiniment gracieu.v, et qui nous sourient d'une bouche si grande, si grande, que, comme le petit Chaperon Rouge, nous avons peur d'être dévorés. « Nous voudrions manger. — Oui. — Sera-ce cher? — Oui. — Mais pourquoi donc? — Oui. — Donnez-nous du fromage. — Oui. — Et des omelettes. — Oui. » Et à chaque oui

ce sont des hiatus de sourire à faire trembler de la chair fraîche... Les deux landammans nous apportent un fromage qui réunit toutes les puanteurs connues et inconnues, puis ils courent s'occuper d'omelettes ci tenir ensemble le manche de la poêle, qu'ils secouent en souriant, à la lueur d'un grand feu C'est infernal, mais les omelettes sont exquises Nous demandons la note. Nous sommes plumes, mais on nous laisse notre chair.

Pendant que nous mangeons nos omelettes une scène très-intéressante appelle notre atten tion. C'est sur la place du village, devani l'église. On voit d'un côté quatre anciens, et en face des anciens, cent à cent cincjuante pâdes debout, disposés en cercle. C'est une assemblée délibérante. Un homme, qui en est chargé d'office, offre la parole; celui qui l'accepte ôte son chapeau de dessus sa tête et sa pipe de sa bouche, puis il émet son opinion au milieu du silence et de l'immobilité de tous les autres. Malgré la rustique simplicité de ces formes, on reconnaît bientôt chez ces hommes l'habitude de la délibération et l'intelligence parfaite des règles et des convenances que réclame une discussion publique. Et ce qu'il y a de caractéristique, c'est que, à deux reprises, les rangs de l'assemblée sont rompus sans que la délibération soit le moins du monde interrompue ni troublée. La première fois, c'est un baptême qui se rend à l'église ; la seconde fois, c'est un troupeau de vaches qui traverse et passe outre. Cette scène est pittoresque au plus haut degré; un peintre qui la peindrait avec tout son caractère ferait un tableau d'une rare beauté. Pour tout homme, elle est un spectacle digne du plus vif et du plus sérieux intérêt. Au delà de.Trons, la pluie nous atteint et nous accompagne jusqu'à Dissentis, où nous allons loger à la maison de justice. Reçus dans une grande salle, nous y trouvons le trône du juge, une grande épée de cinq pieds qu'il tient dans ses mains lorsqu'il rend ses arrêts, des massues à pointes, et la déesse Thémis pendue au plafond et dorée sur tranche. Tout indique d'anciennes coutumes, des us primitifs, sans compter des cachots et des trappes, dont une s'ouvi-e sous le lit d'une de nos chambres à coucher. Du reste, en fait de comestibles, nous ne trouvons que du pain noir et des petits cochons , des petits cochons et du pain noir.

Bryan l'oiseleur sort de table sans être aperçu et va se blottir dans le cachot, sous la trappe. Il y attend pendant deux heures que ses cinq camarades de

chambre soient couchés et sommeillants, puis il simule une scène de brigands. Trois sommeillent et le laissent faire. Deux se réveillent, qui vous draient bien avoir la grande épée pour en pourfendre le brigand, et tout finit par des rires. Mais ce jeu-là n'en est pas moins à proscrire. La peur, outre qu'elle a ses dangers, peut conseiller une résistance sérieuse et amener une catastrophe au lieu d'une plaisanterie.

Pendant toute la nuit le ciel se fond en eau, et au matin il est loin encore d'être tout fondu. Nous apprenons que de toutes parts les ponts sont enlevés, et qu'une femme envoyée je ne sais où, pour nous chercher du pain blanc, demeure séparée de nous par un torrent furieux. Les moines sont aux fenêtres du couvent, qui regardent tomber la pluie. Il serait difficile de se représenter un trou plus noyé, plus perdu, plus morne et -désolé que ne l'est ce jour-là Dissentis. Comme il ne faut pas songer à se mettre en route, nous faisons nos dispositions pour passer la journée dans ce trou, avec du pain noir et des petits cochons.

La maison est vaste. Nous faisons chauffer une grande salle, dans laquelle se trouve une table assez longue pour nous permettre d'y adopter chacun notre place. Là, chacun dessine, met à jour son journal ou sa correspondance; puis l'on recommence, à quelque différence près, toute la série des jeux, qui ne sont interrompus que par l'arrivée du pain noir et des petits cochons, auxquels on adjoint du chamojs, mais du chamois apprêté au sucre, ce qui est plus original qu'excellent. Après le repas, Harrison propose que l'on joue à Malet-Coliard (Colin-Maillard), mais il est peu compris, et l'on joue à la bête.

La pluie n'a pas cessé un instant de tomber par torrents, et nous nous couchons au bruit des grandes cataractes.

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