‹ Premiers voyages en zigzag;Chapitre 24 sur 52 · DIX-HUITIEME ET DIX-NEUVIEME JOURNEES · texte numérisé non relu

DIX-HUITIEME ET DIX-NEUVIEME JOURNEES

La journée s'ouvre par une immense soupe au riz. Après quoi, déterminés que nous sommes à ne pas finir nos jours à Dissentis, nous partons, bien que le temps soit encore abominable, et les sentiers boueux comme les Palus- Méotides.

Au bout de deux heures de boue, nous arrivons au pied de la montagne qu'il faut passer pour arriver à Andermatt, dans la vallée de la Reuss. Il y a dans cet endroit un misérable hameau, fort heureusement pour nous. En effet, les montagnards qui l'habitent, landamman en tête, viennent à nous, et nous avertissent que, si nous tentons de passer la montagne, il pourra se faire que nous périssions tous sous l'avalanche. Ceci nous semble une bourde. Mais un aubergiste qui parle français confirme de tous points cette assertion, seulement, il ajoute que dans deux ou trois heures, si le temps continue d'être doux, toutes les avalanches seront tombées, et nous pourrons alors passe sans danger. 11 s'offre de nous guider lui-même, et répond de notre sûreté à tous. Nous acceptons l'offre de ce brave homme, et, pour gagner du temps, nous allons faire une buvette à son auberge.

Le moment venu, nous nous remettons en route. Le temps est doux, mais des plus vilains. On rencontre des troupeaux qui redescendent, chassés qu'ils sont des hauteurs par une neige épaisse dans laquelle nous enfonçons jusqu'aux genoux, et qui recouvre des boues noires comme l'encre, où nous enfonçons aussi. A notre gauche est le mont Badus, où sont les sources du Rhin, mais un brouillard pluvieux cache toutes les cimes. Au sommet, le vent nous accueille et souffle glacé sur nos blouses trempées. En même temps, nous découvrons le

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dangereux, et noîre guide se perte en avant pour le reconnaître. Bientôt

il fait des signaux, et, assis sur les débris de l'avalanche, il nous appelle à lui. Le dire du landamman n'était rien moins qu'un conte. Le sentier passe ici le

long d'un lac noir et profond et au pied d'immenses pentes qui y lancent toute

leurs neiges. Si donc vous êtes pris par une avalanche, petite ou grande, elle vous jette inévitablement dans ce lac, et tout secours devient impossible. Trois Anglais et une Anglaise périrent ainsi il y a six ans. Nous passons sur les débris de l'avalanche qui est tombée il y a peu d'instants, et dont les restes flottent sur la surface du lac. Comme pour nous rassurer, un rayon de soleil vient en cet instant luire sur nous.

Bientôt nous sortons des neiges, et de ces hauteurs nous découvrons toute la verte vallée d'Urseren, terminée par les pentes majestueuses de la Furca. Trèspeu curieux de se retrouver avec son monde au milieu des neiges, M. Tôpffer renonce à escalader ces pentes majestueuses, et il décide, séance tenante, que le retour aura lieu par Altorf et Lucerne, c'est-à-dire par le fond des vallées. Sur ce, nous arrivons à Andermatt, où la pluie nous presse de nous arrêter. Des pourparlers ont lieu, mais l'hôte ne voulant pas du prix que nous proposons : « En route ! s'écrie M. Tôpffer. — Entrez, » dit l'hôte.

Il y a ici des cabinets d'histoire naturelle où Bryan l'oiseleur fait de grandes affaires. Il y a aussi la Reuss, où Sterling et le major s'en vont, à l'instar de Nausicaa, laver eux-mêmes leurs vêtements. Cette journée nous a boues de la tête aux pieds ; nos bas sont noyés, nos souliers sont en bouillie. En pareil cas, se mettre au sec, pour ensuite se mettre à table, c'est jouissance vive.

Il y a neuf lieues d'Andermatt à Fluelen, d'où le bateau à vapeur part à deux heures pour Lucerne. Nous formons le projet courageux d'arriver à Fluelen à temps pour pouvoir aller coucher ce soir à Lucerne. Aussi, levés et équipés dès trois heures du matin, nous nous acheminons par une nuit noire sur le trou d'Uri et le pont du Diable, et au jour nous déjeunons à Wasen.

La matinée est délicieuse, et la facilité avec laquelle nous exécutons notre

projet accroît l'entrain que nous mettons à l'accomplir. Le soleil nous fait quelques visites et nous sommes émerveillés des splendeurs de cette fraîche

vallée de la Reuss. A onze heures, l'avant-garde arrive à Altorf, et trois quarts d'heure après, l'arrière-garde y fait sorTentre'e. C'est ce qui s'appelle marcher : huit lieues et demie en sept heures.

Il paraît que nous avons bonne mine. Près d' Altorf, nous croisons trois ou quatre voitures de poste chargées d'une quinzaine de belles Anglaises avec leur père, bon milord à cheveux blancs. Toute cette société se tient debout dans les calèches ouvertes, et la face tournée vers le lac des Waldstetten auquel ils paraissent faire lenrs derniers adieux. De cette façon ils ne nous voient point venir, mais ils nous dépassent. Un, deux; bien! trois, cinq, huit; bien encore; mais douze, quinze!... Alors le bon milord se sent pris de sympathie pour cette jeune caravane alerte et rieuse ; il salue, élève son chapeau

en l'air et nous accompagne de ses meilleurs vœux. Tout aussitôt nos chapeaux répondent au sien, et les belles Anglaises en s'inclinant répondent à nos signes de civililé.

Jolie rencontre; courte, mais charmante apparition! Il est à croire que milord, dans sa jeunesse, courut comme nous les montagnes. Peut-être aussi a-t-il dans quelque collège du continent des fils que notre vue lui rappelle. Peut-être encore est-ce un de ces excellents vieillards qui jusqu'à la fin sympathisent avec ce jeune âge qu'ils n'ont plus et qu'ils regrettent, mais ^ns cesser de l'aimer et de le bénir dans autrui.

Descendus à Fluelen, nous y attendons le départ du bateau autour d'un quartier de fromage. -Pendant ce temps le ciel se coinre, la pluie commence à tomber, et nous naviguons entre deux eaux jusqu'à Lucerne. 11 v a beaucoup de monde sur le bateau, et des Anglais aussi; un vieillard entre autres, qui, comme le milord du matin, est tout réjoui de nous voir et nous gratifie du plus amical accueil. Le capitaine (voyez le voyage de l'an passé) est toujoui-s

plus tribord et bâbord; une pipe de longueur orientale, une moustache d'algue marine, un œil qui interroge en maître le pôle nord au travers des montagnes ; avec cela, galant, artiste, rond en affaires, et le meilleur homme du monde,

Lucerne, charmante ville! Nous y sommes toujours trop peu restés, c'est pour cela que nous y revenons toujours avec un vif plaisir, depuis l'an passé surtout, que nous avons logé au Cheval-Blanc, où nous sommes certains de rencontrer un accueil amical. La cour de l'auberge a son mérite aussi ; on y voit deux magnifiques grands-ducs, fort drôles et voraces encore plus ; on y voit un vaste réservoir oii de belles anguilles déploient en nageant toute la grâce flexible de leurs mouvements. Ce qu'on y voit encore, c'est une femme inflexible qui coupe la tête à huit canards. Plusieurs à cet aspect ont l'idée que nous mangerons du canard. La même femme tue douze pigeons. Selon plusieurs, c'est un demi-pigeon par tête. La même bonne femme égorge six poulets. Selon les mêmes, c'est un quart de poulet par convive. La femme alors s'arrête, et les convives s'en vont se promener remplis d'espérance et conjecturant en sus un plat d'anguilles.

Au retour on s'attable. Le souper est exquis; mais plusieurs attendent encore, à l'heure qu'il est, le plat d'anguilles, les six poulets, les douze pigeons, et les huit canards, dont les grands-ducs ont avalé les têtes sans nous dire où sont les corps.

Le chapeau de Grey, toujours excellent d'ailleurs, ayant pris des formes d'un fabuleux suprême et irrémédiable, il lui est acheté ici un couvre-chef brésilien, au moyen duquel Grey se trouve replacé parmi les touristes à figure humaine. La ville de Lucerne hérite du chapeau chimère, qui deviendra probablement une des pièces les plus curieuses de son musée.

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