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QUATRIÈME JOURNÉE

Ce jour-ci, l'aurore nous trouve tout habillés, un peu transis, et fort disposés à quitter le lit. D'autre part, le jour nous fait voir des choses que la nuit ne nous avait pas montrées. Le foin est humide par places. De ces places on voit surgir des personnages entièrement herbacés ; en particulier, le voyageur Augier ressemble à une prairie : blouse et pantalon, tout est verdâlre ; il sera verdâtre jusqu'à Milan, lieu déterminé pour une lessive générale. Pour les pays où nous allons entrer, cette couleur a certainement plus d'à-propos que si c'était le rouge républicain ; aussi le voyageur Augier traversera-t-il deux monarchies absolues sans éprouver le moindre désagrément. Cohendet est debout, encore un peu noce de la veille; le plancher ne l'a point verdi, mais il se plaint des rates qui lui ont rongé les poches... Les rates, ce sont les épouses des rats.

Il demeure démontré, du reste, par cette expérience, qui est nouvelle pour plusieurs d'entre nous, que si le foin est sec et l'assemblée pas trop rieuse, on peut passer dans un fenil une excellente nuit, bien supérieure à celle qu'on passe dans la moyenne des médiocres lits de tant de médiocres auberges, presque toutes livrées au kangourisme.

28 ■voya;ges en zigzag.

Le kangourisme (qui dévore la Gaule Cisalpine), c'est... 11 y a deux espèces de hangourous : le grand, très-commun à la Nouvelle-Hollande, où il saute d'une pierre à l'autre; le petit, très-commun en Europe, où il saute d'une personne à l'autre. Le kangouiisme, c'est comme qui dirait le parpérisme, des troupes d'affamés qui se jettent sur vous et vous boivent le sarg.

Si vous avez avec vous un chien, un chien à chair délicate et poil touffu, tous les kangourous sautent sur lui et \ous ménagent. C'est conjme si, pauvre diable, vous marchiez en compagnie d'un fastueux : tous les mène iants se jettent sur le fastueux et vous lais.sent tranquille. 11 est donc bien absurde le préjugé qui porte à éloigner de sd les chiens, de crainte qu'ils ne kangourisent par voisinage.

Le kangourisme dévore beaucoup u'ai berges, par cette raison que le sang s'y renouvelle constamment par le concours changeant et perpétuel des touristes, ce qui est agréable aux appé i.s du kai gourou.

Le kangourisme est atroce dans des endrdts où l'on s'en croirait à l'abri, dans les montagnes, par exemple. C'est que si, dans une contrée, il n'y a qu'une maison habitée, tous les kar gourous du pays y affluent, et un étranger qui survient leur est un supplément de raiion très-agréable.

M. le pasteur B..., notre ex-compagnon, nous a raconté que, dans l'ascension du Buet, on couche dans un trou sous une pierre. C'est une caverne de kangourous qui ne mangent que l'été, et rarement; aus5i sont-ils audacieux, voraces au plus haut deg;é. Comme au delà on entre sur les glaces, les kangourous n'osent y suivre le voyageur, et ils rentrent dans leurs trous, affamés encore et regardant A rien ne monte.

Telle est la théorie du kangouiisme, toute fondée sur des faits que nous avons pu observer journellement, et encore mieux nuilammeal. Je reviens à la caravane, que nous retroi.vons faisant sa tcileite du main, sans autre cosmétique qu'une onde claire qi.i jaillit dans la cour; de là elle passe au vermicelle, puis se met en route, ;près avoir piis congé de la bonne femme qui nous a traités de son mieux, el pas trop cher. Soi p->r, déjeuner, couchée, pour vingt-trois personnes, net : tieiz>i francs.

Après Nantbourant, la végétation cesse; nous nous trouvons 'dans ces sauvages pentes qui mènent au col du Bonhomme, bne bonne femme et sa chèvre sont les seuls êtres vivants que nous voyons sur ce n v.^rs. La chèvre est timide, alerte, propre, la femme aussi; on cause. Comme l'homme d'hier, elle ne conçoit pas ce qui peut nous attirer dans un pays d'orages et de labeur, dit-elle. « Notre vie est bien misérable, bien p.''r.ib!o, et vous faites comme s'il vous amusait d'en goûter, vous autres que rien n'oblige et qui avez le vivre. — Le vivre, bonne femme, nous l'avons comme vous, en travaillant. — Oui-da! Alors qu'ètes-vous bien? — On est maître d'école.

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— J'entends, dit-elle; vous êtes occupé de l'espiit, et nous,, nous travaillons du corps. Chacun sa tâche, c'est bien sûr; mais la nôtre est rude. »

Il n'y a pas de peuple qui ait plus de bon sens que les Savoyards. Prenez le premier venu, le plus ignorant; son langage est toujours accommodé à ses lumières, et son idée, simple à la vérité, est toujours droite et saine. Le sens vaut mieux que l'esprit, le naturel a son charme certain; aussi c'est plaisir que d'accoster ces bonnes gens et d'échanger avec eux quelques propos tout en cheminant; sans compter que leur style naïf est tout autrement agréable que la phrase gazetée et le parler de table d'hôte des politiques de diligence.

Nous avons en face de nous un mont pyramidal, décharné, terrible d'aspect, au pied duquel le sentier serpente. M. Tôpffer, qui s'est oublié dans les charmes

de la conversation, ariive le denJer sur un plateau qu'on appjlle le Plant des Dames, à cause d'une catastrophe que Cohendet raconte en ce moment à la troupe assemblée. Il résulte de cette histoire que tous les voyageurs jettent une pierre en offrande à je ne sais qui, sur je ne sais quel tertre. « Qu'à cela ne tienne, dit M. Tôpffer; je serais bien fâché de manquer à mes devoirs ; » et il lance un caillou n'importe quel. Cohendet approuve; puis, se trouvant bien de sa position d'orateur, il entame des récits lamentables, qu'il embellit de gestes appropriés au pâteux ramage de sa parole. La route est ensuite continuée, et nous atteignons de bonne heure à la croix qui marque le sommet du col. Comme le temps est aussi sûr que magnifique, au lieu de prendre sur la droite

et de passer par le Chapiii sans nous élever davantage, nous prenons sur la gauche, par le flanc d'une montagne entièrement rocheuse, en nous dirigeant vers le col des Fours. Ce passage s'appelle la Traverse, ou la traversée.

Nourris de vermicelle depuis vingt-quatre heures, il est temps (c'est l'opinion de plusieurs) d'entrer en communication avec les vivres que nous avons emportés. La place y invite, abritée contre le vent et arrosée par une onde glacée qui court parmi les roches. On déballe donci et il se forme une administration régulière, impartiale, qui ménage habilement les gigots, tout en permettant l'eau à discrétion. Laurent y remplit avec zèle des fonctions de confiance. En récompense, il lui est accordé l'os tout charnu encore, et unanimement envié, d'un gigot défunt. Laurent est presque obligé d'emporter sa proie à l'écart, comme fait un fortuné canard au milieu de canards moins fortunés et non moins avides. Quel repas! et comment .se fait-il qu'on ne voie pas sur toutes les croupes de montagnes des gens dînant au soleil ! Loin de là, la plupart des touristes ignorent ce mode de vivre; ils vont d'une auberge à l'autre, sans seulement soupçonnertjuel trésor c'est qu'un gigot sur une cime. A l'auberge, ce n'est plus qu'un gigot, cho.se vulgaire.

Après ce repas, nous commençons à gravir le col des Fours, d'abord le long d'un sentier rocailleux, ensuite sur des pentes de neige, nous approchant ainsi du mont Blanc, dont les épaulements inférieurs touchent à la montagne même que nous gravissons. Arrivé au sommet du col, les glaces éblouissent tout à coup nos regards, et il semble que nous touchions au colosse.

Le col des Fours est fort élevé; aussi ne faul-il pas s'y engager par uo temps mauvais et même incertain; mais, par une belle journée, on y prend mieux qu'ailleurs peut-être l'idée des grandes solitudes alpestres, il s'offre sous l'aspect d'une crête noirâtre, sans terre, sans herbe, balayée par les vents et déchirée par la foudre. Auctnie chaumière, aucune forêt même n'est en vue, mais seulement des amas de chauves sommités que dominent les dômes du mont Blanc, héri.ssés d'aiguilles de granit noires et dentelées. Autour de ces dômes, le ciel est d'un azur aussi sombre que la nuit elle-même: il semble que le soleil en ait retiré ses feux, et que de ce côté soient les inabordables domaines de la mort et du silence.

Le col est resserré entre deux monts. L'on parle de gravir l'un de.s deux pour jouir de la vue du panorama tout entier, et aussitôt les amateurs se réunissent en une troupe et passent sous la conduite de Cohendet, qui se montre ici à la hauteur de ses fonctions. 11 est grave, solennel ; c'est le grand prêtre du temple qui montre les merveilles et explique les mystères. Du .sommet de ce mont on découvre un océan de cimes qui fuient comme d'immenses vagues jusqu'aux lignes douces et bleuâtres du Jura et des montagnes du Dauphiué.

De l'endroit où nous sommes, nos compagnons restés sur le col nous apparaissent comme un petit troupinui de moutons couchés au soleil. Tout à coup ils s'agitent et poussent de grands cris en indiquant par signes le côté du mont Blanc. Toute l'expédition se met à descendre à la course, et M. Tôpffer aussi, à

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qui ces cris causent une vive alarme. Arrivé, il se rassure, et crie avec les autres.

C'est qu'on vient de découvrira une grande distance, sur une arête de glace, un point noir qui se meut, qui descend La rareté de 1 an permet a ces hauteurs, de faire ces découvertes lom -taines, et la vue d'un être vivant sur ces glaces désertes cause la plus erappante surprise. A nos cris, l'etie vivant s'est arrêté comme pour con jecturer, puis il s'est remis en marche. Bientôt nous croyons distinguei que c'est un homme, puisqu'il tient une carabine , puisqu'il porte quel que chose dont nous faisons un cha mois. Le voici! c'est un chasseur en effet; mais le chamois n'est.autii qu'une lourde gibecière engroscuu

•Ce chasseur est un homme vigou reux, hâlé, dont l'expression a quelque chose d'intelligent et de sau\age a la fois Qu md il piile de si chasst, ses yeux s'animent, et il oublie les dures fatigues dont la trace est empreinte sur ses traits. Nous lui apprenons qui nous sommes et la cause de nos transports. Alors il nous raconte les détails et les vicissitudes de sa vie de chasseur, et comment chaque année il quitte sa ville pour se livrer pendant un mois à sa passion favorite. Il y a huit jours qu'il est venu dans la contrée, et il n'a tué encore qu'un seul chamois. « Vous voyez, ajoute-t-il, ce glacier là-bas! C'est de là que je viens. Nous étions trois : les deux autres y sont restés à poursuivre six chamois que je leur laisse. Je ne suis pas en humeur de me rompre le cou... Hier j'ai été là-haut jusqu'au pied de ces aiguilles. » Puis sortant quelque chose de sa gibecière : « Tenez, messieurs, je n'ai rien de mieux à vous offrir. Cest du génépi, comme nous l'appelons; on ne trouve ça que dans les trous des plus hautes aiguilles. Vous versez de l'eau bouillante dessus, et c'est souverain contre les refroidissements. » Il nous donne en effet quelques poignées d'une sorte de lichen très-parfumé, de la genipote, selon Bryan.

Ainsi se termine cette entrevue, qui, tout insignifiante qu'elle paraisse, n'eu a pas moins été pour nous un piquant épisode. On cherche, mais vainement, à découvrir les deux chasseurs et les six chamois ; et à partir de ce moment, la vue des glaciers supérieurs ne nous produit plus avec la même force qu'auparavant une impression d'inaccessible solitude.

J'ai oublié de noter une circonstance qui n'est guère plus commune à rencontrer qu'un chasseur sur les glaces. En redescendant le mont, nous avons r ouvé de la neige rouge, celle du moins, pensons-nous, à laquelle on donne hyperboliquement ce nom. Celle que nous avons pu observer est rose seulement, et exactement semblable à ce que serait de la neige blanche arrosée

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(l'un vin rouge trempé d'eau. Du reste, elle n'offre au goûl aucune saveur particulière.

Après avoir pris congé du cliasseur, nous nous lançons dans la de.scente, qui, de ce côté, est abrupte, et serait dangereuse sans la nature du terrain, où le pied enfonce assez pour s'y pratiquer un arrêt, ce qui n'empêche pas qu'un des mulets ne tombe sur le flanc, sans préjudice, heureusement pour son cavalier. Si la descente est abrupte, elle est longue aussi, il faut aller chercher jusqu'au fond de la gorge un petit pont sous lequel mugit un torrent. Au delà se trouve la misérable cabane où nous devons passer la nuit : c'est le chalet des Mottels, l'unique abri que l'on rencontre entre le col des Fours et le col de la Seigno, ou plutôt entre ÎSantbourant et Courmayeur. Cette circonstance peut faire apprécier la nature et le caractère de la contrée, à ceu\ du moins qui connaissent les Alpes.

Du reste, ce chalet des Mottets est très-peuplé, presque trop; c'est une sorte du pensionnat où l'on élève en commun des cochons et des moutards. Nous arrivons au moment du repas, qui offre un .spectacle très-curieux. Une dizaine de moutards sont assis en cercle devant le chalet ; au milieu est une petite fille

dressée à leur administrer une sorte du bouillii,' laiteuse. La pcliie fille empâte le moutard, (|ui avale partie et laisse filrer le reste: mais un chien est là qui lèche, débarbouille, et tout près, le cochon qui attrape les filons égarés. Dès que le moutard a avalé, il plejire , c'est le signal : alors la petite fille l'empale do nouveau; le moutard .se taii, le chien fonctionne, le cochon pareillement, et ainsi de suite, jusqu'à l'empalement comj)let du cochon, du chien et du moutard. Au coucher du soleil, les moutards disparaissent de dessous le jxirche, mais on ne peut plus alors s'asseoir dans la cmsine qu'on ne s'assc\e sur un moutard : corbeilles, paniers, tiroirs, marmiies, souiK-nlcs, caisse du bois, bâts d mulets, ont chacun leur moutard indus ou superposé, qui criaille en aliendaiii son somme.

11 y a deux lits aux Mollets, qui sont livrés à qui de droit : pour nous, on nous li\Te une cabane en construction, avec un las de. paille insuffisant pour vingt personnes; aussi devient-il nécessaire de recourir au foin, qui est rare et que nos mulets raréfient à qui mieux mieux. Pour qu'ils ne mangent jxitout notre lit futur, l'hôlesse les faii passer de l'écurie dans une chambre j coucher, où ces pauvres animaux font l'effet le plus étrange et le plus piîen\. réduits qu'ils sont, pour vivre, à regarder une paillasse. Néanmoins nous n'avons pas renoncé au projet de passer une excellente nuit.

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au moyen d'une organisation improvisée à cet effet. Tous se mettent à l'ouvrage, et la cabane offre bientôt l'aspect d'un vaste lit de camp parfaitement tenu, où chacun a sa place marquée, M. D... à un angle, M. Tôpffer à l'autre. Le havresac de chacun, posé contre la muraille, lui sert d'enseigne et d'oreiller, la paille de matelas, et le toit de couverture. Après quoi l'on va souper sous le porche. Le mets principal et unique, c'est une demi-livre de riz cuit dans des chaudières de lait; notre provision fournit le pain, et les moutards un public qui nous regarde faire. L'air est si frais, que notre mets, tout bouillant, se trouve parfaitement approprié à la circonstance. Toutefois, la place n'est bientôt plus tenable, et plusieurs sont contraints d'aller bien vite escalader quelques rampes au grand galop, pour entretenir la circulation du sang.

Au soleil couché, M. Tôpffer propose de gagner les lits pour échapper au froid et se caser avec plus d'ordre. Mais à peine sommes-nous casés, qu'un beau touriste à moustaches entre dans la cabane, conduit par l'iiôtesse, qui l'y pousse en disant : « C'est là votre lit. — Parbleu! il est peuplé, mon lit... C'est tout un collège ! Oîi est le père jésuite? » Et il sort tout scandalisé.

Alors, réfléchissant aux devoirs de l'hospitalité, M. Tôpffer se lève en bonnet de nuit, et courant après le touriste : « Le père jésuite, c'est moi qui en tiens lieu, monsieur, et je viens vous offrir, au nom de tout mon monde, une place dans notre dortoir. » Le touriste refuse avec politesse, dans la crainte de nous gêner, et il est placé quelque part parmi les moutards, dont il y a toujours au moins un qui crie, sans compter les choeurs.

Sur ce, M. Tôpffer rejoint, non sans faire un léger circuit, aux fins d'éviter les cornes d'un grand bouc qui a l'air en train de vouloir jouer.

CINQUIÈME JOIRNÉE

Même toilette matinale qu'hier: après quoi Ton se dirige vers iin tii-jeiiner absolument semblable au souper. Comme nous sommes nombreux, des ustensiles de toute forme sont appelés à figurer sur notre table; il y en a de fabuleux, il y en a qui inspirent de très-graves inquiétudes. Les moutards qui atiendeni la pâtée font un concert symphonique du plus bel effet.

ku moment du départ, M. Tôpffer veut régler compte. Alors stirl de ternl'hôte, grand gaillard inaperçu jusqu'ici, qui demande trois francs cinq sols par tête pour son lait et sa paille. «C'est, dit M. Tôpffer. «n brigandage.» Et il pém il s'indigne, il tonne... après quoi il paye. Autant valait commencer par là.

Nous devons passer aujourd'hui le col de la Seigne. En quittant lesMottets. en a à main gauche le beau glacier du mont Blanc, où chacun s'escrime à découvrir et découvre en effet des chasseurs de chamois, qui demeurent immobiles comme feraient des rocs. Au passage d'un ravin dont la pente est rapide et le sentier glissant et à peine tracé, un mulet s'abat ; et celui qui porte madame T***, abandonné à lui-même, est à chaque seconde sur le point de rouler dans le précipice. C'était à Favre d'être auprès; aussi reçoit-il de M. Tôpffer ce qui lui revient en reproches et en marques d'indignation. Favre laisse passer l'orage, et lémoign»-

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plus tard des regrets sincères. Toujours est-il que l'on n'aurait jamais à redouter une négligence pareille de la part d'un guide de Ghamounix.

Au bout de deux heures l'on atteint au travers des neiges le sommet du col, et de ce point on découvre l'AUée-Blanche, c'est-à-dire la vallée qui forme au midi le pendant de la vallée de Ghamounix. Ce spectacle est magnifique, les montagnes d'un caractère hardi, les glaciers nombreux ; néanmoins la vallée de Ghamounix l'emporte, ce me semble, sur celle-ci ; elle est plus riante, plus boisée, plus verte, et le mont Blanc s'y montre sous un aspect tout autrement imposant. Ici c'est un immense rocher, coupé presque à pic, et d'où s'élancent des aiguilles aussi élevées peut-être, mais moins majestueuses, moins harmonieusement balancées que celles qui couronnent la mer de glace. Les glaciers y descendent encaissés dans des gorges profondes, et s'étalent dans le bas de la vallée ; mais ils ne forment pas à la sommité, trop escarpée pour qu'ils s'y attachent, ces magnifiques épaulements qui, de l'autre côté, ondulent en 8'abaissant depuis le cône du sommet presque jusqu'aux prairies.

Du haut du col, on découvre quelques aiguilles de glace qui dépassent l'arête des rochers; mais de vastes moraines, formées par le glacier lui-même, en cachent la vue à sa base. Au pied de ces moraines est le lac Gombal, dont les

lignes douces contrastent avec le déchirement et les dentelures qui, de tous côtés, frappent la vue, mais dont l'eau est bourbeuse, sans mirage et sans transparence. Au delà, et jusqu'à Courmayeur, on a constamment sur la gauche de magnifiques glaciers éclatants de blancheur, et de toutes parts des eaux qui cascadent, qui tourbillonnent, qui retentissent. En même temps la vallée devient plus riante, on retrouve les forêts, les prairies; c'.est la plus belle partie de l'AUée-Blanche. Nous y choisissons notre salle à manger sur une pelouse, au pied du glacier du Miage, et là disparaît le reste de nos provisions, dont quelques-unes, déjà avariées, sont abandonnées à grand regret. Pour le dessert on se répand dans les forêts, dont le sol est tapissé d'ambresailles excellentes.

Après une charmante promenade nous débouchons dans le vallon de Courmayeur, où l'on retrouve tout à coup et sans transition les noyers, et, à l'entrée du bourg, un petit café irrésistible, avec bière de houblon, bière de gingembre, et tout ce qui séduit des gosiers altérés. Nous y faisons une étape qui met à sec l'établissement, puis en deux pas nous sommes à l'auberge, qui est tenue par un Suisse, M. Mathey, autrefois aubergiste à Aoste, où, dans un cas de gêne imprévue, il nous ouvrit généreusement sa bourse, .sans nous connaître et sans nous avoir jamais vus auparavant.

Il y a à Courmayeur un cabinet d'histoire naturelle que nous allons visiter; c'est une chambre remplie de mauvais cailloux en désordre, sans un seul œuf d'aigle, ou seulement de moineau. Une comtesse, bonne vieille dame, s'y rend avec nous. On lui fait place, on lui aide à monter une petite rampe. Arrivé en haut : (( Messieurs, nous dit-elle avec une grâce bienveillante, vous deviendrez vieux, puisque vous avez compassion des vieilles gens. »

Nous allons ensuite visiter la source qui donne les eaux renommées de Courmayeur. L'endroit est fort joli, et la route qui y conduit plus encore. Br\an, qui nous guide, demande aux passants où est la source de limonade gazeuse, et, ce qu'il y a de bon, c'est que tous les passants paraissent comprendre, et nous indiquent aussitôt le bon chemin. Le même Bryan boit six verres de cette gazeuse, et quand M. Tôpffer l'empêche de poursuivre sa cure, Bryan apprend à l'assemblée stupéfaite qu'il s'était proposé d'en boire dix-huit, à l'instar de je ne sais quel excentrique. Cette eau très-fraîche a un goût piquant fort agréable qui rappelle celui de l'eau de Seltz.

Nous couronnons cette belle journée par un souper civilisé, et, comme on peut se l'imaginer, ce n'est pas sans y goûter de bien légitimes délices, que nous étendons nos personnes dans des lits excellents, mollets, somptueux, et aussi larges que longs.

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