IC DE TRIOMPHE DAOSTB
SIXIÈME JOURNÉE
Aujourd'hui nous quittons le désert pour descendre le vallon lleuri qui sépare
Courmayeur de la cité d'Aoste. Madame de Z et M. D prennent un char,
tout en gardant à leur charge leurs mulets et leurs guides pour passer le grand Saint-Bernard le lendemain, mais ils nous en dotent pour cette journée, en sorte que nous cheminons sur une route déjà facile, avec deux mulets de luxe et un Cohendet de luxe.
Un de ces deux mulets est un vieillard éminemment octogénaire, dont l'allure est impayable et la charpente singulière. Il a les côtes très-visibles à Treil nu, la crinière grise, l'œil philosophique et la lèvre pendante, mais surtout il porte les pieds de derrière en dehors, comme un maître de danse. C'est qu'au moyen de cette position des pieds, les jarrets appuient l'un sur l'autre, et, dans l'état de repos, soutiennent parleur architecture seule, comme ferait une clef de voûte. On dirait, à le voir marcher, le grand chameau du Malabar. L'autre mulet est excellent ; seulement il a l'habitude de s'abattre subitement, pour se vautrer
dans la poussière. Au surplus, tous les mulets aiment cette pratique ; et c'est bien pour cela qu'en montagne le mieux est de leur laisser la bride sur le cou, afin qu'ils en soient plus libres de se choisir leur chemin, tandis qu'en plaine, au contraire, et particulièrement sur les routes poudreuses, il convient de les gouverner, afin qu'ils en soient moins libres de s'étendre sur le tlanc en vous cassant la jambe.
Nous laissons sur la droite Pré-Saint-Didier, joli bourg assis au pied de la gorge du petit Saint-Bernard, et sur la gauche la Salle, où des carabiniers royaux visent notre passe-port. A mesure qu'on descend, le vallon devient riant. boisé de plus en plus jusqu'à Arvier, où nous faisons halte pour nous rafraîchir. Dès Courmayeur l'on nous a recommandé d'aller à la Croix-Blanche; mais après l'avoir cherchée vainement dans tout le hameau, nous finissons par entrer à une Croix qui est noire.
L'hôtesse est sur le seuil, bonne gro.sse \ieille, au teint basané, aux cheveux de filasse : « Et où donc est la Croix-Blanche? lui disons-nous. — Ici. mes bons
messieurs. — Ici! mais votre Croix est noire — Que voulez-vous? c'est
comme moi, j'étais blanche autrefois; nous avons noirci ensemble. ). Et elle se met à rire en nous servant un pe(il vin délicieusement acidulé, des miches fraîches et croquantes, et un fromage gras et délicat qui nous est un mels céleste. Tout irait au mieux, n'était Bryan qui lit en ce moment sur une affiche que, de par l'autorité royale, il est défendu de dénicher des œufs quelconques... Bi van discute et s'exa.spère, il remonte au droit naiiuel, et nie à tous les rois de la terre le droit qu'ils s'arrogent d'interdire le dénichemenl à leurs semblables. « En Amérique, dil-il... — En route, » dit M. Tôpffer.
Au delà d'Arvier, nous sommes atteints par le char qui porte madame Z... et M. D... Ce char, chose curiotise. ondule sans cesse de droite à gauche, de
gauche à droite: on dirait Cohendet très-nocé qui festonne.C'est que. les cochers manquant à Courmayeur, on a confié les rênes à un jeune gan^on cafetier, plus habitué à lirer le bouchon qu'à guider Bucéphale. Il s'ensuit qu'il guide pour ce qu'il en sait, et les voyageurs pour lereste. La bêle, obéissant ainsi à trois maîtres, se livre à des zigzags dociles, mais sans unité.
Pour nous, au bout de deux heures, nous faisons une halte forcée. Notre ami Manfred est pris par un accès de fièvre. La soif le dévore, ei, en proie à de.s rêveries étranges, il se prend à dire tout éveillé : <. Ma blouse u'est-elle pas
AUX ALPES ET EN ITALIE. 39
ensanglantée? » Puis montrant une cabane : « N'est-ce pas Aoste, ceci? » On le soulage de son liawe-sac, Laurent lui met sur la tête son chapeau de paille, on lui permet de se rafraîchir la bouche en se gargarisant avec de l'eau fraîche , et le mieux se fait bientôt sentir. Nous croyons Manfred guéri , mais c'est un accès qui passe pour se renouveler ensuite chaque jour à la même heure,
A Aoste, nous allons descendre à l'hôtel autrefois tenu par M. Mathey. Que les temps sont changés ! Au lieu de cet honnête homme, un ancien palefrenier qui a le nez tordu, des brigandeaux, une brigandelle mal peignée, glapissante et voleuse des quatre mains. Il lui faut quatre francs par lit, quatre francs par repas, quatre francs pour chaque nécessité de la vie ! A peine, pouvonsnous obtenir quelque insignifiant rabais, et il n'y a pas d'autre auberge ! Mauvaise, détestable journée pour la bourse commune!
Pour bien tenir une auberge, il faut certaines qualités de caractère, il faut du tact, de la modération et quelque chose d'un peu élevé dans les sentiments ; il ne suffit pas d'avoir été palefrenier, d'avoir le nez tordu et de considérer un hôtel comme une trappe à prendre les voyageurs pour les écorcher ensuite. On trouve les auberges chères en Suisse : c'est vrai, si on les compare aux auberges des autres pays; elles sont meilleures et elles sont plus chères. Mais si les hôtes y sont intéressés, ils sont probes, ils pratiquent leur état avec discernement : et la preuve, c'est que, sans faire presque jamais de prix à l'avance, et en nous livrant entièrement à eux, nous n'avons jamais eu lieu de nous en repentir. Je parle des grands et bons hôtels.
La journée est peu avancée. Nous allons visiter les antiquités d'Aoste, un pont romain, les restes de l'amphithéâtre, et cet arc de triomphe élevé par le divin Auguste, pour perpétuer le souvenir de sa conquête sur les Salasses, c'est-à-dire de l'asservissement d'un petit peuple fier, libre et courageux, à ce. grand brutal de peuple qui regardait l'univers comme sa légitime proie, et l'indépendance d'autrui comme une insulte à ses droits.
Ce qui est grand, colossal, même en violence et en injustice, fascine les yeux des hommes, et les fait errer à leur préjudice même. Depuis des siècles on chante, on admire, on préconise la gloire romaine, quand depuis des siècles on devrait admirer, préconiser les peuples grands ou petits qui crurent au nom de patrie, et qui ne courbèrent sous le joug qu'une tête mutilée dans d'héroïques combats. Par malheur, il n'en va pas ainsi, et j'ai vu peu d'enfants qui fussent pour les Carthaginois.
Il est probable que les gazetiers du temps se chargeaient de prouver aux Salasses que tout était pour le mieux, et que d'être incorporés à l'empire, ce leur était bien de l'honneur. Sous le règne du divin Napoléon, cette argumentation s'est retrouvée, et la tradition n'en est pas perdue. Pour nous, nous sommes, nous serons toujours pour les Salasses contre le divin Auguste. Bien plus, en dépit des beaux-arts qui durent en souffrir, des lettres qui y firent naufrage, de la civilisation qui, de pourrie qu'elle était, s'abîma pour renaître, nous nous sentons un
faible pour ces Barbares qui se jetèrent sur Rome, pour ces Germains, pour ces Alains, pour ces Vandales, pour tous ces vengeurs d'une cause sacréeet, héroïsme pour héroïsme, entre Scipion et Arminius, nous savons à qui donner la palme.
Sous l'arc de triomphe, nous nous trouvons avec un Anglais et une An^^laise
de ces touristes consciencieux qui jvoient pour avoir vu, transportant leur indifférence d'une curiosité à une autre, sous la conduite d'un cicérone. Le leur est vêtu d'un habit d'ordonnance couleur cramoisi. C'est le bourreau qui conduit ses victimes.
Cohendetveut nous mener voir les collèges d'Aoste, c'est son idée. Nous, collège, trèspeu cuiieux que nous sommes de hanter les classes, nous voulons qu'on nous conduise à la tour du Lépreux. Cohendet cède, et il continue ses dissertations sur les Salasses, dont il se forme la plus fabuleuse idée : on voit qu'il s'est rafraîchi en arrivant, et que l'œil n'est déjà plus si net. Il passe ensuite à l'histoire du lépreux, qu'il conte à Bryan. Bryan, qui prononce limpresse, et qui s'amuse à n'y rien comprendre, rétorque, embrouille, entortille, et, du tout, compo.se une histoire nouvelle; c'est à ne s'y plus reconnaître, en ^ne que Cohendet y voit toujours plus trouble.
Les gens qui montrent la tour du Lépreux affirment tant qu'on veut, sur l'autorité de M. de Maistre, que son lé| leux a vécu là. et ils citent en preuve les localités qui sont toujours les mémos, ainsi qu'on prouverait que Bomulusa teté une louve, parce que Rome est tpujours sur le Tibre. Par un désir bien naturel, chacun voudrait apprendre que l'histoire est vraie... Elle l'est suffisamment pour tous ceux qui croient que dans les œuvres de génie la vérité peut se rencontrer indépendamment de la réalité; pour tous ceux qui. li.sant l'opuscule, sentent en leur cœur que tels ont pu être, que tels ont dû être, dans des situations analogues, la destinée et les sentiments de plusieurs de leurs semblables. Oui croit à la réalité de Paul et de Virginie? et qui ne croit pas à leur candeur, à leurs amours, à tout cet ensemble de joie et de larmes, de douceur et de désespoir, dont se compose l'histoire de ces deux enfants? L'iVrivain et le peintre qui ne savent que copier la réalité qu'ils voient , sont vrais sans charme et sans profondeur; celui à qui son cœur et son génie révèlent ce que la reahte ne monlie pas toujours, ou ce qu'elle cache aux regards de la foule. celui-là est vrai sans être vulgaire, profond sans être recherché, ei il n'v a que les mais qui lui demandent, en preuve de la justesse d'imiiaiion. l'extrait morluaiie des ses personnages.