‹ Premiers voyages en zigzag;Chapitre 32 sur 52 · DIX-HUITIÈME ET DIX-NEUVIÈME JOURNÉES · texte numérisé non relu

DIX-HUITIÈME ET DIX-NEUVIÈME JOURNÉES

Ce matin nous sommes réveillés dès l'aube par les plus lugubres lamentations : c'est que le marché aux veaux se tient sous nos fenêtres. Déjà les quais sont remplis de monde, des barques encombrent la rive, les bateaux à vapeur appellent les passagers, l'on charge et l'on décharge des marchandises ; tout bouge, tout travaille ; nos quais sont morts, même à l'heure de l'arrivée des bateaux, en comparaison de ceux de Zurich.

Nous proposons d'aller coucher à Arau, et, pour faciliter la marche dans un pays de plaines, M. Tôpffer loue une voiture qui prend nos sacs et nous relève par tiers. Mais notre cocher, gros petit homme rond, à la tête carrée, ne comprend rien au système ; sa manière, à lui, c'est de trotter toujours de guinguette en" bouchon pour se rafraîchir à chacun d'un petit verre. Nous sommes

réduits à trotter à la suite sous peine de perdre nos tours, mais en nous promettant de congédier le soir même et le cocher et le système.

Étape à Baden. Il y a tout auprès un camp. L'auberge est dans tou le désordre où l'a laissée un repas de deux cents officiers fait la veille. Des femmes endormies, des hommes hébétés de fatigue, emportent les tables, recueillent les serviettes, balayent les salles, pendant que nous et d'autres sociétés nous mangeons tranquillement au milieu de ce brouhaha. Rien de tristement tumultueux comme une auberge un lendemain de fête.

Où sont nos montagnes? Bien loin déjà. Le pays plat, monotone, à peine agreste, nous semble aussi comme un lendemain de fête. Toutefois, s'il est peu pittoresque, il est riche, bien cultivé, et partout on voit les signes de l'ordre, de l'aisance et de l'activité. Près de Lenzbourg le paysage a plus de grandeur, et quelques constructions heureusement placées sur le sommet des collines en rompent la trop douce uniformité ; mais notre cocher trotte toujours, et nous n'avons guère le loisir d'étudier la contrée.

Les environs d'Arau sont d'un pittoresque frais et riant, remarquables par un air de rajeunissement et de prospérité. On rencontre très-peu de messieurs, moins qu'à Bonneville; mais de toutes parts de riches paysans, de gros industriels qui mènent de front les affaires, la pipe et un verre de vin ; point de tilburys, point de somptueuses calèches, mais des gens de village, des petis propriétaires, bien assis dans leur bon char à bancs, et conduisant euxmêmes leur joli cheval solidement et proprement enharnaché. L'Argovie est, comme Zurich, un canton agité et prospère. Au retour, et à en croire aussi nos yeux, Genève nous paraîtra un canton non moins riche, non moins prospère, mais plus tranquille.

INous arrivons à Arau de nuit, et impatients de ne plus trotter. Madame D,;. est démoralisée, M. Tôpffer aussi, qui lui offre son bras, et tous les deux, tenant le milieu du pavé, se promettent bien de ne dévier à aucun prix de la ligne droite, qui est le plus court chemin d'une porte de ville à une auberge. Cependant on aperçoit sur la gauche comme un bel étang bordé de fleurs, et au delà des bâtiments d'une architecture aussi riche qu'élégante... G'est bien le cas de faire le sacrifice de quelques pas pour satisfaire une légitime curiosité... Par malheur, ces belles apparences se trouvent être une vieille muraille. Us reprennent donc le milieu du pavé ; mais, faute de dévier à propos, ils manquent l'auberge et courent la ville. Ils rebroussent donc vers l'auberge; mais ils manquent la porte et vont droit dans l'écurie. On se souvient toute sa vie d'une ville où l'on a eu tant de peine à trouver l'auberge, et l'on se souvient aussi de l'auberge, qui est celle du Bœuf, tenue par un grand-père.

Hier c'étaient les veaux, aujourd'hui ce sont des bataillons de conscrits qui répètent en choeur : Ein zwey ! Ein zwey ! G'est plus étrange, mais moins lugubre.

Après déjeuner et pendant que le temps s'essuie, les amateurs de belle coutellerie s'en vont faire leurs petites emplettes chez les frères Henz junior

et senior. Il faut que les produits de ces fabricants soient bons, car ils sont chers un peu. De son côté, M. TôpfTer s'en va faire visite' à M, Henri Zschokke.

M. Zschokke habite, aux portes d'Ârau, une maison de campagne admirablement posée sur le penchant d'un coteau : c'est dans cette retraite que l'illustre écrivain vit en patriarche au milieu de sa nombreuse famille. Il a eu douze enfants. « Quatre, dit-il les larmes aux yeux, sont au ciel, huit sur la terre. » Lui-même a élevé et instruit tous ces enfants au moyen d'une méthode dont le fond est un grand bon sens uni à une tendresse persévérante et à un esprit supérieur. Méthode originale certainement. De ces enfants, les uns, déjà hommes, honorent la carrière qu'ils se sont choisie; les autres, adolescents encore, portent sur leurs traits et dans tout leur air l'aimable expression de la candeur et de l'intelligence.

Tous les hommes distingués ne sont pas également abordables. Il y en a qui ne quittent jamais les échasses sur lesquelles les a perchés l'admiration publique. Il y en a chez qui le savant ou le poëte a totalement effacé l'homme. Il y en a qui, tout en ne dédaignant aucune aumône d'éloge, pas même la plus minime, croient pourtant devoir n'être familiers qu'avec leurs pairs. Il y en a qui sont redoutables par la singularité de leur toupet, ou par la fashionable originalité de leur barbe. 11 y en a qui, dès leur vivant, ne sont aimables que pour la postérité la plus i-eculée. Il y en a qui sont empesés comme un inoctavo tout neuf. Ces hommes distingués-là, un homme ordinaire n'ose guère en tenter l'approche, quelque intéressant qu'il lui paraisse de les voir à l'œil nu, quelque naturel et doux qu'il lui semble de laisser percer devant eux une reconnaissante et modeste admiration pour leurs talents. Par bonheur pour M. TôplTor, qui n'a jamais vu M. Zschokke, M. Zschokke se trouve être de sa personne un bon père de famille, dont l'accueil tout cordial, les manières pleines de bonhomie et l'entretien franc et dégagé de toute affectation, sont merveilleux pour changer la contrainte eu abandon, et pour faire des courts moments d'une visite un temps précieusement et agréablement rempli, .\ussi M. Tôpffer s'y oublie-t-il, et, de retour à l'auberge, il trouve sa caravane dès longtemps occupée à regarder du coté où il a disparu. « Anne, ma sœur Auue, ne vois-tu rien venir? »

Un char porte tous nos sacs, et un ou deux louristicules pour faire l'appoint ; le reste s'achemine à pied sur Olieu, qui est le lieu de la buvette. Jelyot attaque les corbeaux à coups de pierres et il a le bonheur d'en tuer un... à peu près du moins; en effet, le corbeau tué ne larde pas à s'envoler, mais il est pâle évidemment, et, au lieu de fuir dans le bois, il vient se poser sur le chaume d'une maison, signe de mort prochaine. Plus loin, halte dans un verger, où M, Tôpffer hèle une femme qui porte sur la tête une corbeille de pommes. La femme arrive droit sur qui la hèle, et avant que M, Tôpffer ait pu contenir son trop vif empressement, elle lui décharge son fardeau sur la jambe. M. Tôpffer a le malheur d'en être estropié... à peu près aussi. Pius loin, enûu, c'est un labou-

reur qui, ragaillardi à la vue de Harrison qui marche en chantant, lui coupe la note et nous salue de ce refrain, entonné d'une voix mâle et accentuée :

Soyez heureux, mais ne m'oubliez pas?

puis il se remet à creuser son sillon. « Qui êtes-vous? — Autrefois soldat, laboureur aujourd'hui... c'est toujours le champ d'honneur. »

Au crépuscule, nous arrivons à Oensingen, joli village où il ne doit plu rester un seul pigeon depuis que nous y avons soupe.

VINT.TIKME JOLRNtM

Elles sont luorlelli'S, les trois licui-s qui séparent Oeusiiigeii de Soleiire; qiir bien, que <v.ix\, ou y arrive pourtant. C'est dimanche : tout Soleure sort de la messe, et c'est un beau coup d'œil que de voir ces flots de gens inonder l'immense escalier de la cathédrale. Plusieurs d'entre nous vont visiter remplacement du tir; puis, réunis, nous parvenons à nous faire ouvrir l'arsenal, qui est encore, à l'heure qu'il est, le plus riche de toute la Suisse en antiques armures. Pourtant on en a déjà vendu plusieurs, et celles qui restent sont pour ceux qui voudront les pa\cr. Triste et honteux trafic!

De Soleure à Biennc on a établi uue nouvelle route : c'est un ruban première qualité. Nous autres piétons, nous prenons l'ancienne, qui est tortueuse et ombragée. A mesure qu'on approche de Bienne, la vallée, qui se resserre. devient montucuse et agreste. Cependant, où sont nos montagnes? où sont les belles forêts, les eaux jaillissantes, les frais sentiers? Loin, bien loin.

Le lac de Bienne, avec ses îles, ses roseaux et ses rives, d'un côté basses et riantes, do l'autre rocheuses et couronnées de bois, est un lac délicieux. Au moment où nous arrivons sur la rive, l'onde est parfaitement calme, mais il n'y a point de bateaux; fort heureusement arrive une grande barque de la Neuve-ville, montée par trois hommes qui s'empressent de nous charger à la place des marchandises qu'ils sont venus chercher : c'est que ces trois gail-

iards savent apparemment déjà qu'ils vont gagner dix-huit francs sans avoir à donner un coup de rame. Effectivement, à peine ils ont apprêté les voiles, que la brise se met à souffler; et nous voilà au large, fendant les vagues écumeuses. M. et madame Tôpffer, qui ont compté sur le calme, se regai-dent d'un air très-peu joyeux, tandis que madame D..., qui goûte fort cette façon d'aller, dissimule bien mal un contentement qui est partagé par tout le reste de l'assemblée, les nautoniers compris. En moins d'une heure de temps, nous voici embarqués, emportés, et posés sains et saufs sur le rivage de l'île Saint- Pierre : c'est vrai que cette façon d'aller a bien son genre de mérite.

Il y a des endroits qu'il ne faut jamais se mêler de décrire. L'île Saint-Pierre est de ce nombre. Ce qu'on peut en dire, c'est que ce bel asile répond à l'impression que laissent dans le cœur les lettres de Rousseau. Sous cette impression pourtant, ce qui est de sa nature riant paraît mélancolique; et dans les bois charmants qui couronnent le sommet de l'île règne comme un souffle de tristesse. Toutefois ce souffle de tristesse n'atteint pas tout le monde, et notamment nos camarades plus jeunes, qui profitent du pèlerinage pour faire une belle partie de buffle.

Comme au temps de Rousseau, l'île Saint-Pierre appartient toujours à l'hôpital de Berne ; le receveur y habite seul avec sa famille, et y débite' aux visitants et aux riverains qui viennent faire des parties de plaisir, des denrées de

nie. Aucun séjour, sans doute, parmi tous ceux où notre concitoyen a promené sa vie inquiète, ne conserve de lui des souvenirs si présents; rien depuis lui n'y a changé : ce sont les mêmes arbres, la même culture, la même administration; et sa chambre, dès longtemps livrée aux curieux, conser\"e encore les chaises sur lesquelles lui-même se reposa. On y entretient un livre où chacun inscrit son nom : mais plusieurs croient devoir accompagner leur nom de quelque pensée exprimée en prose ou en vers. De ces pensées, aucune n'est remarquable; la plupart sont un hommage enthousiaste, quelques-unes sont un cri de haine. Ce qu'elles ont toutes de commun, c'est un petit grain de vanité.

Cependant la brise, devenue furieuse, roule de longues vagues dont les crêtes blanchies d'écume brillent sur le sombre azur du lac. Nos bateliers trouvent que c'est là un temps admirable. A la bonne heure. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'on ne peut sortir d'une île qu'en bateau : et c'est cet argumentlà, non pas l'autre, qui engage M. Tôpffer à se remettre en mer. A peine les voiles sont hissées, que voilà notre lourde barque qui vole avec la rapidité d'un oiseau, tout au moins avec la rapidité de notre bateau à vapeur le plus agile. En un clin d'œil nous avons tourné l'île, et au delà, chose curieuse, nous gardons le vent moins les vagues : ceci tient à ce que cette partie du lac est tout entière couverte de roseaux, dont le frêle effort suffit pour vaincre, en la fatiguant, la fureur des flots. Mais notre barque ne se fatigue pas pour si peu de chose; elle couche par milliers les flexibles roseaux, qui se relèvent par milliers aussi. En vingt-cinq minutes nous faisons un trajet de deux heures.

Que de foison manque le plaisir là où on est venu le chercher, pour le trouver là où on ne l'attendait pas! Celte journée, qui promettait peu, se trouve être une des jolies du voyage. Ce pays de marécages qui sépare Bienne de Morat, où la route est un long ruban brûlé, bordé de deux fossés bourbeux, nous y faisons une charmante promenade du soir, et la joie est avec nous sans quinous sachions bien pourquoi. Un de nos camarades a mal au pied, pour un autre on craint la fatigue : tout aussitôt deux camarades prennent leurs sacs, les chargent sur une litière faite avec des branchages, et c'est à qui soulagera à son tour les complaisants porteurs. Quand cet esprit règne, toujours, toujours le contentement vient à la suite; or le contentement, plus encore que le plaisir, ressemble à la joie.

De Cerlier, où nous avons débarqué, l'on monte sur un coteau élevé d'où l'on découvre à la fois les trois lacs de Bienne, de Neufchàtel et de Morat. De là on redescend, en passant le hameau d'Aneth, dans cette plaine marécageuse dont j'ai parlé. Cette plaine est immense, sans un seul arbre, sans une habitation, un vrai bout de désert, et c'est ce qui fait qu'elle n'est pas ennuyeuse. C'est grand, plein de caractère : il y a la solitude, où l'âme trouve son compte; il y a l'immensité, qui vaut bien l'agreste; il y a le sauvage, qui remplace avec avantage les factices beautés d'une culture même pittoresque; enfin, il y a le soleil couchant, qui, projetant ses feux sur cette plaine rase, y répand sans obstacle un

universel et paisible éclat. Déjà nous avons éprouvé, en traversant les plaines désertes de Marengo, ces mêmes impressions, assez fortes pour ne plus s'effacer, et qui nous font comprendre ce charme qu'ont, pour les artistes et pour les poètes, les Maremmes, que nous n'avons pas vues. Toutefois ces impressions, comme celles de l'île, n'atteignent pas tout le monde , notamment nos camarades plus jeunes, dont les uns poursuivent une belette, tandis que les autres font des feux; mais quels feux?... des feux aquatiques! On ramasse beaucoup d'herbes sèches, on les jette sur la surface de l'eau, on approche l'allumette, et l'on a un phénomène de toute force : flamme dans l'air et flamme dans l'eau. Que doivent penser les grenouilles?

Nous arrivons de jour à Morat. Soirée délicieuse, terminée par un négus offert à la caravane par un amiral de terre ferme.

lE FRIBOORO

X\l% Wlp ET X\1I1« JOURNÉES

Fribourg! Fribourg! CVst le vcbj de tous de revenir par Fribourg, et voici la troisième année de suite que M. Tôpffer se conforme à ce vœu, qui est le sien

aussi. 11 en résulte que nous pouvons abréger le récit de celle journée, exactement semblable à celles que nous y avons passées précédemment. A Fribourg. il y a le pont, il y a les orgues Va qui ne ferait un grand chemin, lui i;rand déiour, pour entendre cette ra- \issante musique? Ici les impressions aiteignent tout le monde, et il n'y a pas un de nostouristicules qui n'écoute, recueilli, enchanté, et sans plus songer le moins du monde ni aux belettes, ni aux feux, ni à rien de ce qui n'est pas cette riche et mélodieuse voix qu'on n'entend qu'à Fribourg.

CHAMOUNMX, L'OBERLÂND, LE llIGHI.

Voiture comme l'an passé. Â Bulle, le père Magnin et son fugitif sommelier comme l'an passé; comme l'an passé, Chàtel-Saint-Denis et ce casse-cou par où l'on descend sur Vevev, où nous allons loger auxTrois-Couronnes.

M. D..., M. D...! ! ! Cette fois c'est bien M. D... qui est venu à la rencontre des siens, et qui fête notre bonne arrivée au moyen d'un négus exquis. Les verres circulent, les cœurs sont joyeux, le plaisir et l'amitié président à ce dernier souper.

Heureux ceux qui plantent des choux ! ils ont un pied en terre et l'autre n'en est pas loin. Heureux aussi ceux qui sont déjà sur le bateau à vapeur! ils n'onj pas besoin de s'y rendre entassés dans des bateaux qui n'y arriveront peutêtre pas, tant le navire se tient à distance, tant la vague est forte, tant deux manants sont insuffisants pour gouverner avec leurs deux pelles une embarcation entièrement remplie de passagers debout. L'un de ces bateaux court grand risque de verser dans l'eau tout son monde; l'effroi est chez ceux qu'il porte, l'angoisse chez ceux qui le regardent. Mais tout cela est nécessaire pour la vitesse du service, cette grande stupide divinité à laquelle les administrations sacrifient et sacrifierai^ent sans hésiter des victimes humaines, dans un siècle où l'on ne voit rien de si beau que la vitesse du service.

Une fois sur le bateau, nous profitons sans autre encombre de la vitesse du service pour arriver à Genève à deuî: heures après midi. Nous l'avons dit en

commençant, c'est charmant que d'arriver; c'est moins charmant d'être de retour. A l'an prochain, s'il plaît à Dieu et si la bourse commune le permet; pour l'heure, elle est bien guérie de son obésité!

LE TOUR DU LAC EN QUATRE JOURNEES 18ûi

11 s'agit ici d'un tout petit tour, d'un tour du lac, du lac de Genève, charmante et facile excursion que l'on faisait souvent autrefois, que l'on fait plus rarement aujourd'hui, à cause du bateau à vapeur. A quoi bon, en effet, suivre lentement le pourtour.de ce frais bassin du Léman, quand en cinq heures de temps l'on peut en avoir franchi toute la longueur? Ainsi raisonnent les gens d'affaires, les commis voyageurs : et ils ont raison; car, pour eux, il.leur importe d'arriver tôt et de revenir vite; mais ainsi ne devraient pas raisonner les touristes, ni surtout les petits bourgeois, que l'on voit insensiblement échanger contre l'inutile avantage d'une vitesse stérile l'antique coutume de conduire leurs familles sous les ombrages d'Évian, aux rochers de Meillerie et le long des promontoires de Saint-Gingolph.

Pour nous, dès l'âge de huit ans, nous avons parcouru cette belle côte de Savoie, moins délaissée alors qu'aujourd'hui, mais non moins abrupte et plus sauvage encore. La route était nouvellement percée, l'on y entendait depuis peu les grelots des chevaux, le cor des postillons; mais tout à côté de l'impériale chaussée une libre végétation, un désordre de rocs et d'herbages, des

mousses éblouissantes et des clôtures délabrées, témoignaient de l'indolente simplicité des habitants et du tranquille abandon de la contrée. Ci et là la route nouvelle coupait l'ancien sentier, dont les débris tortueux tantôt s'élevaient dans la montagne, tantôt redescendaient vers la grève ou bien couraient en corniche le long des rochers nus. En s'engageant dans ce sentier, l'on arrivait à des hameaux écartés, à des cabanes enfouies sous les châtaigniers, à de riants plateaux où reposaient au soleil des vaches repues, et pour ceux qui aiment ces choses, c'était le pays des vues ravissantes et des agrestes enchantements. Plusieurs aussi allaient en pèlerinage sur ces hauteurs de Meillerie ; et là, seuls avec le poëte, ils s'émouvaient à contempler l'eau profonde, les neiges toutes voisines, et ces rives lointaines où brillent, éparses dans des champs fleuris, mille bourgades prospères. L'on fit ce pèlerinage. Nous étions deux ou trois familles réunies pour faire la course en commun : des mères, des filles, un ou deux artistes, et de jeunes enfants dont j'étais un. L'on s'assit sur l'herbe, des paysans apportèrent du lait; aux rires et au babil confus succédèrent des propos d'admiration, de ressouvenir, de jouissance, et comme une sorte de recueillement en face de tant de beautés étalées sous nos yeux. Sans trop comprendre, je m'associais pourtant à ces sentiments si vifs, et j'apprenais ainsi à aimer la Savoie et à goûter la nature, deux choses qui auront répandu tant de charme sur le cours entier de ma vie. Parents, familles, louez donc des carrioles, unissez-vous pour faire ensemble de ces aimables excursions, conduisez-y vos enfants, et tandis que le bateau à vapeur emporte rapidement au travers des flots sa cargaison dtnégociants hâtifs et de touristes blasés, allez-vous-en parcourir nos environs, pratiquer nos montagnes, vous reposer sous nos hêtres, vivTe en commun de cette vie libre, animée, savoureuse; allez ainsi cultiver chez vous et développer peut-être chez ceux qui vous entourent le goût des plaisirs simples et vrais, la passion pure et salutaire entre toutes des beautés de la nature. Est-ce donc pour que vous vous enfermiez sur le pont d'un navire que la Providence a semé votre pays de frais sentiers, de lacs, de forêts, de montagnes, de toutes les merveilles des saisons et du paysage? Est-ce pour que vous livriez vos corps et vos âmes à toutes les fantasmagories du progrès, de la vapeur et de la vitesse du service, qu'elle a mis là, à vos portos, cette verte Savoie, paisible, délabrée, et toute semblable à un antique manoir où nous, seigneurs des villes, nous puissions aller promener nos membres et rafraîchir nos âmes? Chers compatriotes, louez des carrioles et partez en famille!

Ce n'est point notre habitude de prendre la clef des champs avant que les champs aient repris leur parure d'herbe et de feuillage. Mais je ne sais quel vent printanier nous a cette année poussés prématurément hors de classe. Quand les oisillons, de leur nid, voient les primevères émailler le sol et les haies de l'enclos reverdir, ils agitent leurs ailes, et sans grand effort ils quittent le nid; de même quand les écoliers voient de la classe le soleil qui reluit

et les arbres qui bourgeonnent, volontiers ils quittent les livres, et préfèrent quoi que ce soit à leur pupitre. D'ailleurs plusieurs d'entre nous viennent de passer leurs examens, et au sortir de cette grande crise rien ne paraît sépulcral comme de se remettre incontinent à l'étude. Tant il y a que c'est M. Tôpffer qui proposa samedi passé un petit tour du lac. La chose fut votée par acclamation; M. le professeur M... se mit de la partie, et lundi matin nous étions en route. L'expédition a duré quatre jours; c'est à peine de quoi fournir à une relation, mais c'est assez pour que ce fût violer nos traditions que de n'en point faire. D'ailleurs, celui qui écrit ces lignes, menacé qu'il est de ne pouvoir bientôt plus dessiner les sites et illustrer nos voyages, voudrait du moins ne renoncer à ce plaisir que lorsqu'il lui sera devenu impossible de le prendre; et aujourd'hui déjà ce n'est pas sans un sentiment mêlé de gratitude et de mélancolie qu'il se voit encore en état d'orner ces pages de quelques croquis bien humbles sans doute, mais toujours charmants à tracer.

Il y a, comme on sait, deux l'outes pour se rendre à Thonon , toutes deux sont royales, mais l'une, qui passe par Dovaine, est plate et sans ombrage ; l'autre, qui serpente le long des Voirons, est sinueuse, bordée de beaux arbres, solitaire comme la contrée, riche en aspects variés et en sites délicieux. De plus, elle conduit aux Allinges en passant devant les ruines de la Rochette, et cela seul nous la ferait préférer à l'autre; car c'est le privilège du voyageur à pied que de se choisir ainsi sa route, et nous n'avons garde de ne pas faire usage de nos franchises.

Le temps est douteux, mais plus printanier encore que douteux. Ce sont de ces nues tranquilles qui forment un dôme ici transparent, là plus sombre, en telle sorte qu'on est disposé à jouir de ce que la pluie ne tombe pas, plus encore qu'on ne ferait en d'autres moments de ce que le soleil brille. Il faut dire aussi qu'entre vingt-quatre voyageurs nous n'avons qu'un seul parapluie, qui est le parasol de madame T...

A Carra, nous prenons sur la droite un sentier qui conduit à la grande route de Saint-Cergues. Nous voici hors du canton, dont on côtoie un moment la frontière. A gauche, c'est le bois de Jussy, qui, pour l'heure, est encore sans mystère; à droite, ce sont ces ravins dont les pentes remontent jusqu'au plateau de Neydan. Partout déjà, excepté sur la route, qui est bien tenue, se montre ce pittoresque délabrement, cette indolence négligée qui fait de la Savoie un pays si calme, si peu changeant, si cher aux artistes; parce que la nature, qui n'y a point encore reçu cette belle éducation que l'industrie et le progrès savent lui donner ailleurs, y est encore parée de ses rustiques atours. Les murs, au lieu d'être nets, y sont moussus et crevassés ; les haies y sont épineuses, luxuriantes, ici couvertes ou affaissées, là fourrées et impénétrables; les arbres y sont ce qu'ils veulent, tantôt fiers et vigoureux, allongeant d'énormes rameaux sur le flanc du coteau qu'ils recouvrent, tantôt noueux et tourmentés, tantôt sveltes et portant jusque dans la nue un élégant bran-

chage : les mares y dorment devant le seuil des maisons, et les maisons ellesmêmes s'y laissent envahir par les herbages, par les mousses, par de jolies plantes qui, sans être jamais inquiétées, naissent, fleurissent et meurent dans les interstices de la muraille ou parmi la pourriture du chaume. Si notre nature, à nous, ressemble à une demoiselle qui sort de pension, riche de savoir et de bonnes habitudes, mais roidc d'apprêt et étudiée de maintien, la nature de Savoie ressemble à une jeune fille qui sort du couvent, ignorante, étourdie, sans bonnes manières, mais charmante de naturel, d'abandon, et du piquant attrait de ses grâces natives.

■ Dès Saint-Cergues ce changement se fait remarquer. Dès Saint-Cergues aussi un appétit furieux nous fait soupirer après Bons, lieu fixé pour le déjeuner. A Mâchilly nous avons alTaire aux douaniers. On leur offre les sacs à palper, le passe-port à viser; ils ne veulent ni de l'un ni de l'autre, mais ils s'enquièrent de savoir si nous portons avec nous des romans. Ainsi donc nous pourrions entrer du sucre, entrer du tabac; mais des romans, point; les romans sont interdits aux Chablaisiens. Qui l'aurait imaginé? Et n'est-ce point un peu comme si aux Otahilienson interdisait les camisoles de flanelle, on aux Esquimaux les éventails?

La tour de Langin domine le hameau de Mâchilly, et donne un caractère particulier au profil des Voirons. Assise sur l'un des contre-forts de la montagne, elle est minée à sa base, et semble pencher du côté de la plaine. Au dossous croissent par bouquets d'élégants châtaigniers : on dirait un paysage italien. En cet endroit, point de clôture ni d'habitations; on peut y errer en liberté, ou s'y choisir, entre cent asiles d'ombre et de fraîcheur, une place pour un champêtre banquet. C'est mieux peut-être que d'aller chercher cette place au couvent qui n'offre plus, au milieu de sapins rabougris, que des décombres sans toiture. Combien d'ailleurs le paysage est plus doux à contempler de ces plateaux à mi-hauteur, d'où le regard saisit le profil des coteaux, rase la crête des forêts et court se perdre dans les lignes ondulées d'un fuyant horizon, que de ces sommités élevées d'où il s'abaisse au travers du vide sur une plate immensité, sur un vaste tapis tacheté de champs carrés, de côtes découpées, do bois sans feuilles et sans branchages! C'est lorsqu'un est au cœur des Alpes qu'il convient de s'élever; car ce n'est que des sommités que Ton voit les sommités; c'est des cimes aussi que le regard contemple avec avantage la splendeur des vallées et l'horreur attrayante des abîmes. En Lombardie, où tout est plaine, c'est déjà s'élever trop que de monter sur le dôme. L'on y jouit davantage des agréments d'un site presque toujours élégant, mais nécessairement rapproché, du haut de la galerie d'une ferme, ou de dessus un chariot de récoltes.

Bons est un village qui, dans le pays, passe pour beau, grand ei riche, xa>.7;v xaloî)toi»|AévY)v, belle clbieii peuplée, comme dit Xénophon de toutes les bourgades do l'Asie Mineure qu'il traverse avec ses dix mille. Ce village se compose d'une grande place irrégulièrement entourée d'hMmI>k's maisons. Mais au milieu de

cette place, il y a une église, deux saules pleureurs, et une halle aux grains qui jouit de cinq arcades en pierre de taille. C'est ce fastueux monument qui aura valu à l'endroit sa renommée. Du reste, çà et là des pièces de bois, des flaques, des orties, et d'heureux canards qui tantôt se promènent en troupes.

tantôt babillent en chœur, ou bien sèchent au soleil leur blanc plumage. Le notaire, nous ne l'avons pas vu, mais bien sûr il y en a un à Bons, et des hommes de loi, et des procès, et des cabarets, quatre choses qui sont amies et se donnent la main.

C'est dans l'un de ces cabarets que s'apprête notre déjeuner. On entre les pâtés en Savoie; nous en avons trois avec nous, qui n'en ressortiront pas. A ces pâtés viennent se joindre du petit lard indigène, des omelettes de l'endroit et des pommes de terre sautées, telles que l'on n'en peut manger d'aussi rustiquement exquises que dans un hameau de Savoie, beau, grand et riche, y,%k'i\-i y.ai ot/-ou[;.£vviv, où viennent se régaler, aux jours de foire, les plus fins gourmets des montagnes. A de telles pommes de terre, M. TôpITer regarde esthétiquement M. M..., qui le regarde lui-même de la façon la plus esthétique ; et voilà deux hommes qui, unis dans un commun sentiment du beau, cultivent à qui mieux mieux les jouissances du goût, toujours ^si pures, toujours si élevées, disent les doctes.

11 y aurait un bien beau livre à faire sur les diverses façons d'apprêter la pomme de terre. Aussi, tandis que dans l'âge de la vigueur nous pratiquons les cabarets et les hôtelleries des contrées lointaines, nous réserverions pour notre vieillesse le paisible soin de composer cet utile ouvrage, si nous pouvions présumer que notre vieillesse s'accommodera du triste labeur de remonter par la pensée le cours des années, d'aller se rasseoir en souvenir aux banquets passés, de s'en rappeler le vif appétit, la bruyante joie, le folâtre

bonheur. Hélas! quand on vit de régime, quand les forces s'en vont, quand c'est pour le dernier voyage qu'il vous faudra partir tout à l'heure, ces ressouvenirs sont importuns, ces plaisirs sont devenus des tristesses, et si l'on écrit alors, ce doit être sur d'autres matières. D'ailleurs, en ces choses, la théorie instruit peu; elle donne la recette et non pas 'le ragoût, et, donnât-elle le ragoût, qu'est-ce encore si elle ne donne aussi aux convives la jeunesse, la gaieté, l'entrain, et cette faim joyeuse et accommodante qui se fait d'une fricassée de cabaret un régal céleste"et sans pareil?

Et puis, pour faire sauter avec avantage des pommes de terre et des oignons dans la poêle à frire, il faut avoir le coup, afin que ni la cendre ni la fumée ne s'en mêlent ; il faut avoir, comme notre hôtesse, cent fois, mille fois régalé des vendeurs de bestiaux et des marchands forains, tous gens plus gourmets que nous ne le pensons, et qui, lorsqu'ils font tant que de se faire servir, veulent en avoir pour leur argent et par delà; il faut une claire flamme au foyer, telle qu'en donnent des souches caverneuses ou des sarments noueux ; il faut cette fraîcheur de l'oignon qu'on vient d'arracher du potager; il faut le pot à beurre, la boîte à sel, ces ingrédients primitifs de toute simplicité friande, et il ne faut rien d'autre. Que de choses! Non, la vraie théorie c'est de dire aux gens : Marchez trois heures, cinq heures, allez à Bons, à .Nangj , allez où vous voudrez; c'est en allant qu'on apprête; c'est fatigué, affamé, qu'on savoure dignement, que l'on mangf avec une saine gourmandise.

J'ai dit notre ordinaire de Bons. Il s'agit de payer. Alors l'hôtesse, grande vieille au teint noir et aux cheveux de jais, s'adjoint un tout petit homme blond, au nez enluminé, qui est l'hôte, et tous les deux s'occupent à grand effort de la rédaction d'une carte à payer. Cette carte s'ouvre par : vins, Z|00 francs. C'est qu'à Bons, pour bien faire voir aux marchands forains que c'est quatre francs, et pas davantage, on place à la suite du quatre des zéros qui y figurent comme emblème de ce scrupule-, c'est comme qui dirait : « Quatre francs, mes bons messieurs, et puis rien avec, et puis absolument rien avec. » Alors les marchands forains, voyant que c'est quatre francs sans plus, lâchent avec plus de sécurité leur écu, sur lequel on leur rend un franc, sans moins. Comme on voit, l'arithmétique aussi a ses naïvetés qui en valent d'autres. Les zéros scrupuleusement négligés, notre addition monte à la somme -de 12 francs : c'est dix sous par tête pour le déjeuner de Bons.

L'on se met en marche. M. M..., qui a fait cette route à rebours l'automne dernier, annonce une belle église que nous devons rencontrer, une grande auberge que nous devons dépasser, une grande pluie qui doit nous rincer, si aujourd'hui, comme l'automne dernier, le ciel tient ses menaces. L'église se montre : c'est une chapelle; l'auberge aussi : c'est une guinguette; tout vient à] point, excepté la pluie, qui ne se montre pas. Tout au contraire, le ciel s'embellit de sérénité, et tandis que nous cheminons à l'ombre d'une nue propice, tout autour de nous quelques rayons égarés viennent caresser les monts et enchanter le paysage. C'est à ce moment qu'apparaissent devant nous les ruines de la Rochette.

Les ruines de la Rochette couronnent un amas de rocs qui est isolé dans cette partie de la plaine. En été, quand les arbres cachent ces rocs sous leur

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épais feuillage, il semble que les tours du manoir, dont on ne voit pas la base, soient assises sur le sol plein d'où on les contemple : elles en ont plus de grandeur. Mais dans cette saison, au travers des branchages dépouillés, l'on voit le petit mont qui les porte, et si l'ensemble a moins de majesté, les détails ont plus de richesse avec plus de grâce aussi. L'on distingue les arbustes, les sinuosités du roc, les assises des murailles, les murailles, les meurtrières des tourelles : partout le lierre, les herbes, les débris, et tout ce désordre harmonieux, ces rajeunissements agrestes dont la nature, laissée à elle-même, pare ou recouvre, avec une éternelle et patiente fécondité, les ravages éternels du temps. Nous trouvons là des commis voyageurs que nous n'y cherchions pas. Ces messieurs questionnent M. M... sur son école, pendant que M. TôpITer croque ces grandes ruines sur un tout petit livret.

De ce lieu, nous nous acheminons vers le coteau des Allinges, que nous voulons prendre à revers. Pour cela il est besoin de s'enquérir du chemin, mci>

nous ne recueillons que des informations bien imparfaites. Il est trî'.s-difficile. « effet , de faire conipi endre à un Sa\ o\ ard que l'on se propose d'échanger la ron roi aie contre un sentier sans nom ; et c'est bien pourquoi, à toutes nosquestior ~ ils répondent d'emblée : Suivrz seulement la roule, elle ne veut pas vous m;i; quer. Et si on leur dit : Justement, nous voulons qu'elle nous manque, ils i sont plus; l'affaire s'embrouille, et l'on se sépare incompris: ce qui es», comn. on sait, un mal intime et très-douloureux. Nous prenons donc le parti de tenter l'aventure d'un petit chemin qui se perd sous des châtaigniers, et de bois on bois, de monts en monts, nous voici au pied du coteau désiré. Plus qu'un efTc! et parvenus sur le plateau. ">"^ .l.'. .hui.mw -om ;< coup la plaine i\u ( hahh.S

la pointe d'Ivoire, le lac, et au delà les croupes de la Côte, l'amphithéâtre du Jura, et le couchant qui resplendit de feux tranquilles et pourprés ; spectacle magnifique, vue paisible, riante et majestueuse à la fois, l'une des plus belles que puisse offrir notre pays, mais que l'on goûte mieux après l'avoir comme nous conquise, et lorsque couché sur l'herbe, au pied des ruines, le corps se repose' avec délices, laissant l'âme s'exercer et jouir à son tour.

Les ruines des Allinges sont plus considérables que celles de la Rochette, mais elles ont moins de grandeur, et sur ce sommet on ne trouve d'autre ombrage que celui que projettent sur le sol les pans de muraille et quelques arceaux encore en place. Mais l'air, comme sur les hauteurs, y est vif et léger. Cet endroit est charmant aussi pour y apporter son repas ; une seule chose y manque, c'est l'eau, qu'il faut envoyer chercher à la source la plus voisine. Depuis quelques années on a restauré la chapelle, qui, demeurée debout, était décorée encore de restes d'images, puis on l'a surmontée d'un mauvais petit clocher blanc qui fait l'effet d'un bonnet de coton placé sur la tête d'une statue antique. Les bonnes gens d'alentour ne regardent pas les ruines, mais ils admirent fort ce bonnet de coton, et ils disent que l'endroit a bien repris.

Qu'est-ce donc que le pittoresque, que l'agreste, que la poésie des ruines? et tout cela n'est-il donc qu'impression relative, affaire de nouveauté ou de contraste, ou bien encore éducation de l'âme ? On serait tenté de le croire quand

on voit partout tant d'hommes de l'endroit qui ne devinent pas même ce queles hommes d'un autre endroit viennent chercher ou voir, ou admirer chez eux. Que font les pyramides aux Bédouins? quel pâtre du désert s'arrête à regarder les temples et les portiques de Balbec ou de Palmyre? quel monta-

gnard contemple les cimes ou les glaciers de sa vallée? Et cependant, ôtez ces hommes à leur contrée, tout aussitôt les voilà qui se la peignent remplie de charmes; pyramides, temples, monts sourcilleux, sont devenus l'enchantement de leur souvenir; ils tournent vers ces objets leurs yeux humides de tendresse et de désir, ils meurent s'ils ne leur sont rendus. Ils en jouissaient donc quand ils vivaient auprès, car l'on ne regrette guère que ce que l'on a aimé. Eh bien alors, pâtre des Âllinges, dès à présent jouis de tes belles ruines aussi, et non pas seulement de ton petit gringalet de clocher tout neuf.

Des ruines pour se rendre à Thonon, on redescend sur le village des Allinges, qui est situé au pied du mont, sur le revers qui fait face au Jura, C'est, parmi les plus humbles hameaux de l'humble Savoie, l'un des plus agrestes; l'église surtout, et son cimetière en terrasse, et ses ormeaux, par-dessous lesquels on voit au loin scintiller le lac et cingler une barque, seraient dignes

d'inspirer un Théocrite, s'il y avait des Théocrites au Chablais, ou même ailleurs. Mais ces choses sont devenues des fadeurs pour nos palais blasés, et tant de descriptions fausses et fardées ont détruit jusqu'au goût des descriptions simples et \Taies.

Nous croisons des paysans qui reviennent de Thonon. Les paysans savoyards ont leur air à eux : veste courte, chemise rare, pantalons brefs, une physionomie ouverte et intelligente, le parler juste et sensé, et dans leur poche de côté, une liasse de papiers; c'est que tout Savo\ard a un ou deux procillons, et les jours de marché, ses denrées vendues, il s'en va voir l'avocat ou le notaire. Après quoi, il boit un coup, et s'en revient au hameau avec Pierre ou Daniel, causant contrats, hypothèques, bail, haie vive, limites et frais de justice.

S'il est seul , il cause tout de même; et c'est pourquoi l'on en rencontre parfois qui gesticulent tout seuls sur une côte montante ou dans un chemin creux.

Nous faisons notre entrée à Thonon. C'est jour de marché. La ville est animée, riante; des attelages de toute sorte attendent le long des rues que

LE TOUil DU LAC. 307

Pierre ou Daniel ait fini de boire. Les marchands sont sur le seuil de leurs boutiques, et les officiers de la garnison sur le seuil des cafés. Tout cause, tout bouge, et notre longue troupe qui défile ne laisse pas d'ajouter au mouvement et à l'intérêt de la scène. Nous nous hâtons d'aller prendre nos quartiers à l'hôtel de l'Europe, pour revenir en simples particuliers hanter la rue, visiter les promenades et accomplir tous nos devoirs de touristes. Très-certainement, à l'un de nos compatriotes qui nous verrait faire, nous semblerions ce que le dicton appelle des Anglais de Thonon.

M. Tôpffer entre avec sa société dans le café du Commerce, et demande de la bière. Mais ce café se trouve être un établissement mixte ; on y fabrique aussi des tourtes aux amandes; il y en a là quatre, cinq, dorées, toutes grandes. A cette vue, la société a bien vite plus faim que soif, et elle ne doute pas... lorsqu'on apprend que ces tourtes sont à l'adresse d'une noce qui s'en régalera demain. En conséquence, nous contemplons les tourtes, mais nous buvons la bière; elle est exquise, digne du pays et de nous. « Quel dommage, disons-nous à la fille, qu'on n'en trouve pas aux AUinges! — Oh! c'est bien mieux, nous répond-elle. Ils ont là-bas un curé tout charmant, un brave homme, qui n'a jamais voulu de cabaret dans l'endroit. Plutôt je vous donnerai à boire un coup à la cure, qu'il leur dit. Et com' ça, voyez-vous, ils gardent leurs sous et n'ont point d'ivrognes. » Ce qui confirme le propos de cette fille, c'est que, l'automne dernier, M. M... chercha vainement dans le village des Allinges un cabaret, de la bière, du vin ; et que d'autre part, mon père, qui, en qualité d'artiste, a souvent séjourné aux Allinges, y a toujours séjourné chez le curé. Ce bon curé, instruit, aimable, et aussi éclairé que pieux, lui offrit une cordiale hospitalité ; et lui-même, lorsqu'il descendait à Genève, venait nous voir et s'asseoir à notre table. C'était un homme de grande taille et d'une physionomie douce et vénérable, où se confondaient en une belle expression le sérieux de la pensée et le sourire de la charité. Un ecclésiastique que je rencontre parfois dans nos rues me le rappelle bien vivement : c'est cet abbé qui, entré ces dernières années dans la lice de nos discussions religieuses, s'y est fait distinguer entre tous par la modération polie de ses écrits et la douce onction de sa polémique sans orgueil.

Un bon souper nous attend à l'hôtel, nous allons y faire honneur. Sur la fin du repas, entre un négus admirablement opportun. C'est M. M... qui nous fait cette fête, à laquelle il ne reste plus à ajouter que la grande fête du sommeil. Chacun donc s'enquiert de trouver son lit; la chose n'est pas facile; tout vient à point cependant. Nous couchons tous dans des draps humides, et Walter. en outre, couche dans un sofa trop court pour s'y étendre, mais, en revanche, trop étroit pour s'y ramasser.

On frappe à la porte de M. Tôpffer au moment où, déjà dans son lit, il va éteindre : « Qu'est-ce? — C'est pour le passe-port à monsieur. » M, Tôpffer se lève, ouvre son portefeuille, se trompe de poche, et livre... six billets de cent francs. Heureusement il s'aperçoit de quelque chose : a Hé! hé! Holà! hé! la

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fille! — Qu'y a-t-il? — Rendez vite ce que je vous ai donné, vite, vite! — C'est que je Tons baillé à Pierre. Hé! holà! Pierre! — Qu'y a-t-il? — Rends vite voir ce que je t'a baillé, vite, vite! — C'est que je l'ons remis à Marc. Hé! holà! Marc! Marc! — Qu'y a-t-il?— Rends-tu voir ce que je t'ons baillé, et puis vite, vite ! » Et ainsi de suite. Les six cents francs finissent par rebrousser de main en main jusqu'à la main du propriétaire; tout rentre dans le silence, et le sommeil nous prodigue plus ou moins ses pavots.

Le matin, en voulant mettre sa botte, M. Tôpffer s'aperçoit que quelque chose... c'est le passe-port. Façon ingénieuse de vous faire parvenir un pli. Le ciel est toujours voilé, mais serein, comme hier; vers huit heures nous partons pour Évian, lieu fixé pour le déjeuner. Noo loin de Ihonon, nous croisons cette noce qui s'en va manger nos tourtes aux amandes. Époux, filles, amis, parents, sont chargés sur un même char à bancs qu'emporte vers la ville une rosse à tous crins. Rosse et gens, tous sont joyeux, ragaillardis, et aussi l'épouse, qui est une jeune personne d'âge très-mûr.

Jusqu'au pont de la Drance, la route n'est guère pittoresque, si ce n'est pourtant que du côté de Ripaille on voit de beaux bois s'étendre le long de la rive du lac. D'ailleurs, ce nom de Ripaille est aimé du souvenir; il n'en faut quelquefois pas davantage pou.»- faire trouver beaux des sites merveilleux. Mais après qu'on a passé sur un interminable pont ce torrent capricieux de la Drance, qui tantôt sommeille dans un lit étroit et bourbeux, tantôt s'enfle, s'irrite, se déchauie et couvre de flots tumultueux ses domaines de graviers, l'on entre dans une nouvelle région, et le pa\sage change de caractère. A gauche, c'est le lac et sa grève, ou sèchent, suspendus à des pieux, des filets de pêcheurs; des noyers bordent la route. A droite, ce sont des coteaux qui s'élèvent en verdoyants gradins jusqu'au pied des hautes montagnes, et où croissent, non pas en forêts, mais épars et jetant en tous sens leurs libres rameaux, ces châtaigniers superbes qu'on n'oublie point quand on les a vus, quand on a envié le bonheur de vivre auprès dans quelque retraite ignorée. Tout ce que les poètes ont chanté, ont rêvé de plus délicieusement agreste se trouve là réuni comme à plaisir; et ni l'industrie, ni le luxe, ni le confort recherché des citadins, ni des Vandales de la bande noire, n'ont encore troublé, changé ni sali ces beaux lieux. Plus près d'Évian, une pelouse qui borde le lac s'appelle Amphion. M y a là une grande maison qui n'est habitée que dans les jours de fête et les anniversaires, alors que la danse, la joie et les rustiques banquets rassemblent temporairement dans ce lieu les gens de la ville et des environs. Tout à côté, mais au profit des tristes et des malingres, jaillit une source d'eaux minérales.

Et puis voici qu'à la porte d'Kvian nous croisons une noce encore. Celle-ci est gracieusement assise sur le foin embaumé d'un chariot ; de plus, l'épouse est jolie, puisqu'elle est jeune, émue et couronnée de fleurs. Pour l'époux, il a une mine à procès, et bien sûr une liasse de papiers dans sa poche. Les autres personnes sont les amis des conjoints, qui considèrent pour l'heure l'In menée au

RIVE D K M K I L Llî It ! i:

point de vue du petit lard et de la tourte aux amandes : de là leur quiétude et cette fle^ir de plaisir qui brille sur leurs gais visages. Du reste, s'il y a tant de noces aujourd'hui, c'est qu'en Chablais on ne se marie que le mardi, les autres jours de la semaine portent malheur. Si donc le mardi venait à manquer, on ne s'y marierait plus du tout.

Affamés et haletants, nous envahissons l'hôtel du Nord, où notre tombée fera époque. Ni l'hôtel ni la ville ne nous attendaient; on recherche de toutes parts ce qu'il peut y avoir d'œufs, de lait, de saucisses dans la ville d'Évian ; à la fin les denrées arrivent : il y a juste de quoi, et rien de trop. 11 faut payer. M. Tôpffer donne un de ses billets de cent francs. Nouvelle dispersion des gens de l'hôtel, qui recherchent de toutes parts ce qu'il peut y avoir de numéraire dans la ville d'Évian. A la fin les écus arrivent, on rend à M. Tôpffer soixantedix francs sur ses cent francs ; mais voilà la place réduite au papier pour longtemps. Heureusement, à Évian l'industrie est calme comme un bourgeois qui fait sa sieste sous un arbre du verger.

Au delà d'Évian la contrée est de plus en plus solitaire. A peine de la route aperçoit-on au-dessus du plateau le chaume de quelques habitations, et l'on peut marcher longtemps sans rencontrer personne. Bien plutôt, du côté du lac, on voit une barque que trois hommes descendus sur la grève tirent à grand effort. La belle paresseuse avance indolemment, en se mirant dans les flots : on dirait une reine qui remonte le Cydnus traînée par ses esclaves. Làbas, devant nous, une sorte de vieux château masque le contour de la route : c'est la Tour-Ronde, charmante masure, dont les seigneurs actuels sont les pauvres colons qui cultivent le terroir d'alentour. Mais voici tout à l'heure

Meillerie. Ici la scène change encore : les deux coteaux disparaissent et font place à ces rochers célèbres qui viennent asseoir dans le lac même leurs hardies

parois festonnées de verdure et couronnées de forêts. Après avoir dépassé le

village, nous venons nous reposer au pied de ces rochers. Libre à qui le veiu de contempler de là Montreux, Claieas et ses bosquets; libe à qui le veut de

laisser l'émotion, la mélancolie, un charme rêveur pénétrer dans son âme ; pour nous, nous avons bien autre chose à faire. On vient d'apercevoir un sèchot dans le lac! Il ne s'agit plus que de parvenir jusqu'à la pierre sous laquelle ce séchot fait sa résidence* Vite on entasse les cailloux, on fait une chaussée, un môle, on atteint à l'endroit... par malheur, le séchot n'y est plus. C'est le cas de regarder Clarens, aussi on le regarde, et Vevey, et Chilien, et une barque, et des tonneaux de gypse épars sur le rivage.

Plus loin sont les carrières de Meillerie, tant les anciennes que celles qui ont été ouvertes récemment. Sur ce point il règne une grande activité, on ne voit

que chariots, brouettes, mineurs, et de temps en temps le lugubre cri d'un ouvrier qui donne le signal précède une détonation sourde que répètent sourdement les échos de ces rives. En un endroit le chemin de la mine descend directement vers le lac, en passant sous la grande route. Deux jeunes ouvriers attelés aune charrette de pierres s'y lancent en folâtrant; mais voici que la charrette gagne sur eux, et arrivée sur le penchant d'une moraine qui plonge dans le lac, elle s'y lance à son tour avec un fracas épouvantable... Heureusement les deux jeunes hommes, qui ont pu se dégager à temps, en sont à ramper sans mal ni douleur pour regagner le sommet de la moraine. 11 semble que la première chose à faire en pareil cas, ce soit d'aller rattraper la charrette ; pas du tout, c'est la dernière à laquelle on songe dans tous les cas pareils. Il faut auparavant que les deux jeunes hommes se soient pendant une demi-heure rejeté la faute l'un sur l'autre ; il faut ensuite que pendant une demi-heure l'affaire soit discutée tumultueusement par des camarades vociférants; il faut, enfin, que le maître arrive, qui renvoie les camarades à leur ou-

vrage, et qui tance pendant un quart d'heure les deux étourdis. Après quoi, tous ensemble et de parfait accord s'en vont tirer de peine la pauvre charrette. Quel bonheur encore que ce ne soit pas, au lieu d'une charrette, une femme qui se noie !

Pendant que ces choses se passent, et pendant qu'il s'agit de chutes et de moraines, voici tout là-haut des bûcherons qui, du haut de leur rocher, envoient par le plus court, jusqu'à la route, des souches noires et tourmentées. Ces souches ont l'air de démons précipités dans l'abîme; elles roulent, bondissent, poursuivies par les pierres qu'elles ont inquiétées, pour venir former au bas du ravin comme un amas de reptiles tailladés en tronçons. Ceci se fait tout à côté des mineurs, qui ne lèvent seulement pas la tête pour voir oii va la souche, où court la pierre. On s'accoutume à tout, même à la chance de pouvoir être a.ssommé à chaque minute de l'après-midi.

Ces bois sont ensuite mis en tas le long de la rive : ici des souches, là des bûches, plus loin des rangs de toute beauté, tels que doivent les rêver nos cuisinières les plus dépourvues. Mais, sans être cuisinière, on ne peut se défendre, tout en cheminant, de porter un œil d'envie sur ces admirables provisions si bien rangées, si abondantes, et qui plus tard nous seront débitées à si liaut prix. Tout au moins on voudrait oser voler telle de ces bûches, telle de CCS souches surtout, qui,, nouée, caverneuse, riche d'esquilles inflammables et petites grottes à clieminée, promet, rien qu'à la voir, une (lamme claire vl délectable, un jeu de pincettes exquis, un de ces brasiers qui, l'hiver, vouretiennent à eux jusque par delà minuit sur le foyer, les pieds sur le chenei. et l'esprit tout amusé des charbons qui s'écroulent, des étincelles qui jouent et de la cendre qui s'envole.

Au delà sont des fours à chaux. Comme de grandes »>'arniites, ils sont accroupis sur leur feu tout le long de la rive, et des hommes tout blancliis dipoussière figurent les employés de .cuisine habillés de basin et coiffés du bonnet de coton. Ces fours ne servent qu'une fois, tout au moins on les abandonne bientôt pour en construire d'autres à cO)té. Mais une fois abandonnéils changent insensiblement d'apparence : bientôt arrive la nious.se qui garnii le lierre qui tapisse, les lichens qui colorent, les herbes qui se nichent ; ci. avec le temps, l'ignoble marmite se trouve transformée en une noble niasur. qui plaît au passant, et devant laquelle le peintre s'arrête.

Tous ces spectacles nous captivent tour à tour, et aussi des uiilliors d»petits poissons immobiles qui, tout voisins de la surface de l'eau, où ils viennent chercher la chaleur du soleil, ressemblent à des échantillons .sous verre. Tout autour, l'eau est de cette couleur sombre et verdàtre où se découpe ave» un éclat si net la dentelure du rivage. A mesure qu'on approche de Saini Gingolpb, les montagnes s'écartent de nouveau de la côte, et alors reparaissent les coteaux en gradins, les châtaigniers, les noyers, et des bouquets d» cerisiers en fleur.

Comme on voit, noire marche d'aujourd'liui n'a été qu'une flânerie, niai>

parfaitement appropriée à cette paresse printanière qui s'accommode mal des marchés longues et soutenues. A peu d'efforts, nous avons conquis ce degré de fatigue qui, sans avoir rien de pénible, suffit pour transformer en suaves délices l'arrivée au gîte, le calme de la soirée, l'approche du repas, surtout le repas lai-même et son dessert de sommeil. C'est dans cette charmante disposition que nous faisons notre entrée à Saint-Gingolph. Il est six heures. Toute la côte est enveloppée dans une limpide fraîcheur, et au delà des longues ombres que la montagne projette sur des flots , on voit luire au soleil du soir les maisons qui bordent la rive opposée et les chalets épars sur la croupe vaporeuse des monts de Gruyères.

Nous descendons à l'hôtel de la Poste; cette auberge, autrefois célèbre par la quantité de rats qui y entretenaient un diurne et nocturne vacarme, a été remise à neuf, et elle offre aujourd'hui aux voyageurs un logis aussi propre et bien tenu qu'il est admirablement situé. Il nous souvient d'y avoir séjourné un mois, il y a juste vingt-sept ans. Elle était tenue alors par madame et M. Tapet, une paire d'époux comme on n'en voit plus; tous deux massifs,

corpulents, engraissés de tout ce dont ils pouvaient amaigrir le malheureux voyageur que la détresse ou la nuit forçait de se réfugier dans leur antre. M. Tapet, pour en être plus au frais, ne portait ni habit, ni gilet, en sorte que l'on en voyait mieux les richesses de ses trois mentons et les avant-propos de sa panse colossale ; madame Tap3t, de son côté, était toujours dans le simple appareil d'une beauté qui n'a pas ea le temps de promener l'ivoire sur sa tête,

su VOYAGES EN ZIGZAG.

ni d'ajuster avec un scrupule suffisamment oriental les replis de sa tunique. Toujours à table au milieu de leurs rats, ils mangeaient leurs plus gras, buvaient leur meilleur, avalaient revenus, capital et emprunts, et, chose drôle, ils voyaient la cause de leur ruine et le discrédit de leur auberge, non point dans leur façon de s'y pr-endre, mais dans la guerre, dans les alliés, dans l'armée de la Loire, dans l'Orient et l'Occident. C'est, au reste, ce que nous voyons tous les jours, rien qu'en ouvrant les yeux. Combien de gens, en effet, qui, ne sachant ni ne voulant ramer, s'en prennent au ciel et aux hommes de ce que leur barque ne remue! Combien qui, n'ayant su ni mener leurs affaires, ni modérer leurs dépenses, ni se faire, par une laborieuse et économe activité, une jolie aisance, une condition honorée, une position toujours flatteuse bien que modeste quand on se l'est acquise par l'ordre, le travail et la moralité, s'en prennent au gouvernement, à la constitution , à ceci ou à cela, jamais à euxmêmes! Combien qui, s'ils ne sont pas les premiers, les plus riches, les plus flattés ou les plus considérés de l'endroit, s'imaginent de bonne foi que cela tient au mode d'élection, ou à l'inamovibilité des fonctionnaires, ou à la constitution de la chambre municipale! Feu M. Tapet ressemblait parfaitement à ces gens-là, seulement il est plus corpulent, moins morose, et s'il ne se trouvait pas très-satisfait de l'état de ses affaires, du moins il aimait sa condition et ne jalousait personne.

En attendant que le souper soit servi. Ton fait autour d'un bon feu des jeux d'esprit. Les jeux d'esprit sont, comme le jeu de l'oie, à la portée de tout le monde, et amusants si l'on veut bien y apporter plus de bêtise que d'esprit, ce qui n'est pas trop malaisé. Et puis voici la soupe, adieu les jeux. Le repas est excellent; c'est que notre hôte est un ex-marmiton distingué, aubergiste depuis peu de temps, et qui, en attendant que l'eau soit venue à son moulin, cumule tous les emplois : tour à tour âne et meunier, tour à tour au grain et à la nteule. Ainsi ne faisait pas feu»M. ïapet, qui, levé dès l'aube, ne cumulait que les repas, mangeant grain, farine, son, sac et avoine.

Nous déjeunons sans M. M..., qui nous a quittés de bon matin pour rendre à Lausanne, d'où il nous rejoindra demain sur le bateau à vapeui. M. M... a été fréter un bateau au Boveret. Ce bateau l'a déposé au delà de l'embouchure du Rhône, d'où, en passant par Noville, il s'est acheminé sur Villeneuve et de là sur Lausanne. L'on pourrait donc, avec la plus grande focilité, venir de Genève à Saint-Gingolph en une journée, pousser le même soir jusqu'à Villeneuve , et, le lendemain matin, s'y embarquer pour Genève, après avoir fait son tour du lac en moins de trente-six heures. Ceci soit dit pour ceux qui préfèrent la vitesse à toute chose, et pour ceux surtout à qui leurs affaires font une impérieuse obligation d'en tenir compte.

Pour nous, nos affaires peuvent attendre, et la vitesse n'est pas le dieu à qui nous sacrifions. Le Juif errant court toujours; nous voudrion.s, nous, ne courir jamais; tout en voyageant sans cesse, nous promener de bois en prairies, de cantons en cantons, de villes en bourgades, sans autre soin que celui

de voir, de sentir, de nous plaire à la place où nous sommes ou de nous porter vers celle qui nous plaît là-bas. C'est de cette vie que nous venons de vivre deux jours, a-uxquels nous allons en ajouter un troisième et dernier. Demain, pas plus tard, hélas! nous livrerons nos personnes a V Aigle pour qu'il les emporte vers Genève ; mais du moins c'est sur cette vitesse de demain que nous aurons économisé nos lenteurs d'aujourd'hui. En route donc, mes compagnons, en route, mais sans nous hâter : goûtons aux ombrages, regardons faire les mariniers, arrêtons-nous aux sources, aux tas de bois, aux buses qui planent au haut des airs; suivons nonchalamment la rive du Rhône, jusqu'à ce qu'un pont se présente et qu'un sentier nous attire; toujours trop tôt nous arriverons à Villeneuve, où la terre doit nous, manquer.

Tous les lacs se ressemblent à leur origine. Le fleuve qui les emplit y a déposé ses limons, la grève est basse, l'eau peu profonde, et çà et là des touffes de roseaux se balancent sous l'haleine du vent. Dès le Boveret, la campagne, jusqu'ici vigoureuse, touffue et accidentée, commence à changer d'aspect: ce sont des arbres rares, d'une délicate maigreur, et au lieu de gradins verdoyants, une plage grise, solitaire, ces lignes basses et lointaines dont la mélancolique uniformité plaît aux âmes rêveuses. Bien avant dans les terres, nous y voyons avec surprise une vieille barque gisante sur le sol. L'on nous dit que c'est là le dernier vestige de je ne sais quelle magnifique affaire d'anthracite qui eut au début, comme toutes les affaires magnifiques, et ses actions et ses actionnaires. Les actions haussaient, qu'on en était encore à

chercher l'anthracite; les barques étaient construites, qu'on s'aperçut que le fleuve n'est pas navigable, et celle-ci est demeurée gisante sur ces bords pour y être un frappant symbole du grand naufrage de la société. Aussi vous conseillerions-nous , débonnaires capitalistes , d'aller méditer auprès de cet

instructif débris, pendant qu'il subsiste encore, si nous n'avions ouï dire qu'on naît actionnaire, et prédestiné à se ruiner tout justement dans les affaire? magnifiques. Prenez donc des actions, et que voire destinée s'accomplisse.

Cette grève basse et sablonneuse dont je viens de parler se termine à un endroit que l'on nomme Port-Valais; et ici commence une autre sorte de pays

que nous traverserons tout à l'heure. Pour le moment, c'est la rive gauche du Rhône qui est le théâtre de nos ébats. L'expédition s'y est partagée en trois colonnes diversement occupées. Les uns ont escaladé les pentes d'un ravin, et, parvenus sur un plateau , ils y découvrent de petits pays ignorés et feuillus. Les autres ont quitté la route pour suivre la rive du Rhône, où ils ont infiniment à faire à repousser dans le courant les bûches paresseuses qui, au lieu de se rendre à leur destination , dorment dans les anses ou valsent dans les remous. La troisième colonne, entrée dans une pinte, s'y régale de limonade gazeuse, pendant que M. Tôpffer croque la porte du Scé. C'est une espèce de muraille à créneaux qui barre dans cet endroit tout l'espace compris entre le fleuve et la montagne. Comme au pont de Saint-Maurice, il y a dans la tour un petit bonhomme de Cerbère qui, le soir, ferme la porte du pays, crainte des voleurs, et tout aussitôt les Valaisans s'endorment tranquilles.

C'est quand on a franchi la porte du Scé que, tournant à gauche, on passe le pont de Chessel, construit depuis quelques années seulement, et l'unique que l'on rencontre entre Saint-Maurice et l'embouchure du Rhône. Comme on l'a vu, nous voyageons à l'époque du flottage des bois : le fleuve est couvert de tronçons qui descendent, d'autres qui s'arrêtent sur le sable des îles, d'une foule qui s'entassent contre les jetées, ou qui s'alignent le long des deux rives, comme pour voir passer. C'est là, pour des gens qui flânent, un spectacle merveilleusement récréatif. Tous ces tronçons, en effet, ont leur allure propre, leur physionomie, leur caractère : les uns, bêtes comme des bûches; les autres, vifs et agiles; aucuns qui, sous un air lourdaud, sont lestes et madrés; en sorte qu'au bout d'un moment l'illusion est suffisante, comique, amusante au possible; et nous voilà tous alignés sur le pont de Chessel pour voir passer aussi. Mais ce qui achève de rendre le spectacle dramatique, c'est, contre la pile du pont, une nombreuse société d'honnêtes tronçons qui font tous leurs efforts pour s'y maintenir : on en voit des grêles qui s'attachent aux gros , et des gros qui pèsent sur les grêles, pendant que des équivoques dévalisent les submergés. Â chaque instant arrive avec le courant , tantôt un butor qui effraye de son choc tous ces braves gens, tantôt un amateur qui passe outre après les avoir flairés, ou bien un homme sensible qui s'y choisit un ami, et tous deux s'en vont de compagnie jusqu'au Boveret, pour s'y faire scier le dos et fendre en quatre. M. Tôpffer fait vœu de ne pas continuer son chemin avant qu'un certain opiniâtre soit parti; aussi serait-il encore sur le pont de Chessel à l'heure qu'il est, et sa famille plongée dans les alarmes, si les camarades n'avaient pins le sage parti d'aider à l'accomplissement.de ce vœu téméraire, en lançant de grosses pierres sur la tête du récalcitrant. Il part enfin, et nous en faisons autant.

Nous voici sur cette autre rive du Rhône , dans ce pays plat qui sépare les montagnes du Valais de celles du pays de Vaud et de Fribourg, sorte d'île triangulaire fermée de deux côtés par les deux branches de la route du Simplon

qui se rejoignent à Saint-Maurice, et du troisième par le lac. Si le paysage et les poétiques impressions de l'idylle peuvent se retrouver quelque part dans notre contrée, c'est assurément dans ce coin de terre, demeuré purement agreste et en dehors du mouvement industriel, commercial, civilisateur, eu dehors de l'attente des touristes et des chaises de poste, qui le rasent des deux côtés sans y pénétrer jamais. Tout y est paix, calme des champs, solitude aimable; et au lieu d'une plaine marécageuse que l'on s'attend à y trouver, on ne rencontre que douces prairies où serpentent de rares sentiers, un sol onduleux dont les mouvements gracieux contrastent agréablement avec les brusques hardiesses des montagnes que l'on vient de quitter, des bouquets d'arbustes, des clairières, des bois, de fortunés hameaux groupés autour de leur église séculaire, et çà et là, dans des fonds écartés, quelques mares dormantes où flotte le nénufar, où se plaisent les roseau», cette plante des lieux délaissés, sans laquelle ils ont moins de grâce et moins de mélancolie. Quelques chasseurs, des peintres, visitent presque seuls celte contrée ou \ séjournent. Que n'y va-t-il un poêle assez naïf pour s'émerveiller de ces choses si simples et en répandre le charme dans ses tableaux, assez sensible pour en faire le théâtre d'une touchante histoire , et pour imprimer à ces tranquilles bocages, comme l'autre à des rochers sourcilleux, h- sceau de la passion et du génie !

A la vérilé, ces tranquilles bocages n'y gagneraient pas. Tout aussitôt ils perdraient leur douce obscurité , tout aussitôt les itinéraires les auneraient , les décriraient à l'envi : je vois la route qui se perce, l'hôtel qui s'élève, la chaise de poste qui arrive, le cicérone qui dit son refrain et le pâtre qui mendie... Ah! fuyez ces honneurs, hommes de Noville, habitants de Chessel, vous tous qui coulez dans ces retraites agrestes vos vies ignorées et paisibles ; car alors, alors! ces beaux arbres qui vous abritent, et doul vous ne savez que bénir l'ombrage, vous apprendriez à en tirer vanité; ces masures amples et commodes dont la propre vétusté vous suflit et plaîl tant au voyageur qui passe, vous apprendriez à les dédaigner et à les crépir; cette place commune où vos femmes leillent ou (ileni assises sous le porche des chaumières, où les poules, les canards, les oisons errent et babillent en liberté autour de vos engrais en tas, où vos enfants jouent sous vos )cux sur les chariots dételés, s'essayent à se maintenir sur les chevaux qui vont boire, agacent les chèvre^ caressent les agneaux; celte place, bientôt transformée, ne serait plus qu'um rue pavée, plus qu'une route battue à l'usage des touristes, des postillons, do-^ rouliers... Ah! désirez, désirez que jamais rien de semblable n'arrive! félicitezvous de ce que les poètes s'en vont, de ce que rien n'est devenu aussi rare (pie le génie, que la passion, que ce feu créateur qui seul peut tirer de l'ombre et faire resplendir aux regards de la foule émue les lieux jadis obscurs sur lesquels il promène ses immortelles clartés.

Arrivés à Villeneuve vers les deux heures, nous allons descendre à l'auberge de la Croix blanche. L'hôtesse nous prévient, avant toute chose, qu'elle a un

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