LE CHATEAU DE CIULLON
cathalre : ce qui doit être quelque maladie qui ressemble à un catarrhe. Après lui avoir laissé nos ordres, nous allons faire un pèlerinage à la prison de Bonnivard. Le soleil, qui s'est tenu voilé jusqu'ici, perce de ses rayons le dais de grises nuées, et les champs printaniers éclatent d'une argentine lumière.
Le château de Chilien, illustré par la captivité de Bonnivard, par le séjour et le poëme de Byron, charmerait déjà sans cette parure d'histoire et de poésie. Quel site! quel assemblage de tout ce qui plaît à l'œil et au cœur! et où donc se voient assises et comme flottantes sur des eaux plus limpides et plus belles, des murailles plus majestueuses, une plus riche couronne de créneaux et de tourelles? Il a été récemment crépi à l'intérieur, remis à neuf et c'est bien fait; que jamais cette demeure ne tombe, que jamais cette fleur de notre lac, brisée par les vagues, ne disparaisse sous les flots : il est des ruines si chères qu'il faut étayer leur décrépitude, et, à force de soins, les contraindre de vivre. Du reste , cette restauration tout intérieure a été faite sans barbare parcimonie, avec cette convenance qui se respecte, qui sauve, qui, ne pouvant vaincre le temps, lutte du moins ou transige avec lui. Nous visitons cuisines, salle de justice, chambre du duc, caveaux, oubliettes... Ces oubliettes terribles sont, selon quelques-uns, un escalier détruit; et plusieurs pensent que les ossements humains qui en ont été retirés récemment ont appartenu à un veau infortuné. Ainsi ne pense pas la diserte et savante Parisienne qui fait aujourd'hui les honneurs du château. Cette petite dame a compulsé je ne sais quoi, où elle a trouvé une multitude de documents infinis dont elle fait un débil intarissable. C'est ainsi que les cicérones écrivent l'histoire.
Au retour, nous allons visiter un grand hôtel que l'on a construit à la porte de Villeneuve, sur la hauteur, dans une situation magnifique. L'entrepreneur s'est trouvé ruiné, dit-on, dès le deuxième étage, et ce sont les créanciers qui achèvent maintenant le quatrième. Ceci nous fait songer anthracite, actionnaire, et aussi à la vieille barque qui là-bas pourrit au soleil. Sur ces entrefaites, passe un manant qui veut conduire sa vache à Vevey, tandis que sa vache veut le ramener à Villeneuve. Cet homme se figure que c'est notre aspect qui donne des vertiges à sa bête, et il voudrait bien nous vociférer toutes sortes d'injures; mais la vache l'emporte, effrayée par ses clameurs mêmes, et il devient urgent qu'il s'occupe de faire des gambades à le fendre jusqu'au menton; désagréable situation pour un furieux.
Après le repas, nous allons passer notre soirée sur le rivage, où les objets récréatifs ne nous manquent pas, sans compter des pierres plates avec lesquelles on fait des ricochets sublimes . Puis, deux garçons qui viennent de décharger du sable proposent de nous faire naviguer dans leur gros bateau, et nous d'y sauter aussitôt. Un seul des voyageurs manque, nous l'apercevons de loin qui se promène pensif sur la grève, comme un héron solitaire. Cependant le soleil se couche, le mouvement cesse insensiblement sur le port, la nuit envahit de ses ombres la profonde vallée du Rhône, et quand des plus hautes cimes se
sont retirées les dernières lueurs, il ne nous reste plus qu'à regagner le gite pour y trouver le sommeil.
Le voyage est fini. Demain, c'est à l'Aigle de précipiter sa course, tandis que, paresseusement assis sur le pont, nous verrons fuir les rives et s'approcher la classe.
Ce printemps, le ciel était si frais, la verdure si engageante, que, contrairement à nos habitudes, nous fîmes autour de notre lac une petite excursion d'extra. Gardez-vous, pères de famille, de faire des excursions d'extra, et, bien plutôt, continuez de tourner invariablement dans le cercle sagement ordonné des habitudes acquises. Au lieu d'éprouver de cette excursion-là quelque rassasiement, nous en revînmes affamés d'expéditions et plus grandes et plus lointaines, et plus mémorables; plusieurs se sentaient des démangeaisons touristiques à s'en gratter toute la journée; d'autres éprouvaient comme une sorte
de bercement séducteur, signifiant lagunes et gondoles; Mentor lui-même, au lieu de dire à Télémaque : « Le naufrage et la mort sont moins funestes que le café Florian et les guitares de la place Saint-Marc, » consultait des itinéraires, s'achetait des cartes, et cherchait à s'enseigner à lui-même au travers de quels monts et de quels vaux on peut acheminer aussi directement que possible une vingtaine de Télémaques sur les délices du café Florian.
La chose, du reste, n'était pas facile. En effet, aller à Venise par le Simplon et en revenir par le SpUigen, c'était se condamner à parcourir deux fois dans toute sa longueur cette plaine lombarde qui sépare les murs de Bergame des lagunes de l'Adriatique; et, d'autre part, commencer par mettre derrière soi une grande partie de la Suisse, pour de là entrer dans la Valteline, escalader le Stelvio, et descendre à Venise par les pentes du T\to1, la vallée de l'Adige et les gorges de la Brenta, c'était s'engager dans une entreprise colossale pour nos jambes, colossale pour nos modiques vacances, colossale surtout pour une bourse commune ladre et récalcitrante. C'est pourtant à ce dernier parti que M. Tôpffer s'arrêta. Le voyage à Venise fut résolu, l'itinéraire fixé, la bourse commune mise à la raison, et en attendant le grand jour du départ, les démangeaisons, les bercements, les rêves dorés, les ardeurs impatientes venaient marier leur charme aux douceurs chaque jour plus amères de l'étude. Toutefois, en face d'une entreprise aussi aventureuse, M. Tôpffer avait ses rêves aussi, pas toujours dorés, et il s'excitait à trouver sage et prudent un projet que le moindre accident survenu en route aurait fait juger irréfléchi et téméraire. Mais quel est le jour, quelle est l'heure de sa vie où un instituteur ne court pas cette chance-là, et plus que cette chance-là? S'il répond des membres et des vies de ses élèves, il répond aussi de leurs habitudes, de leurs principes, de leur moralité; et s'il faut pourtant, sous peine de n'accomplir pas sa tâche, qu'il risque pour eux le contact des livres, du monde, du siècle et de son atmosphère malsaine, comment ne risquerait-il pas pour eux avec bien moins d'inquiétude l'approche des glaces, le voisinage des précipices, le danger des intempéries, la maladresse des cochers, ou encore la chance d'être lancé bouilli aux nuages, multipliée par les trois cent cinquante tubes bouilleurs d'une machine à basse ou à haute pression? N'importe.
Au surplus, qu'on ne s'abuse pas sur le danger de ces excursions, et surtout que des craintes exagérées n'aillent pas détourner qui que ce soit de procurer à ses enfants ou à ses élèves un genre de plaisir, ou, pour mieux dire encore, un genre d'exercice si précieux et pour leur corps et pour leur esprit. Sans doute, pour qui n'a pas encore l'expérience de ces expéditions, il ne faut pas débuter par un voyage à Venise, et nous-même nous ne confierions pas sans une défiante sollicitude vingt têtes légères à un sous-maître novice, sous le prétexte qu'il faut à ces jeunes voyageurs un chef jeune aussi, fort, libre de toute chaîne et exempt de toute infirmité. Avant de nous lancer, et par exception encore, dans des contrées relativement si lointaines, nous nous sommes essayé par vingt, par trente fois, sur de plus courtes distances; mais c'est pourtant
par des degrés bien vite franchis que nou's sommes arrivé dès longtemps à nous mettre en campagne sans éprouver aucune des appréhensions et des craintes que l'on pourrait supposer. Ici, comme dans les autres circonstances de la vie, cette pensée : (( A la garde de Dieu ! » fait la sécurité de l'esprit et le courage du cœur; elle inspire je ne sais quelle pacifique confiance qui est déjà à elle seule une cause de s'y bien prendre, parce qu'elle est un tempérament contre l'inquiétude qui rend gauche, ou contre la présomption qui rend téméraire. Ce sont les vies de ses enfants, ce sont les choses précieuses et chères, celles dont la perte est irréparable, que l'on place ainsi sous cette auguste protection; non pas, certes, en ce sens qu'elle soit tenue de les préserver exceptionnellement et à toujours, non pas à la façon de ce mortel de la fable qui brisait l'idole qu'il s'était faite quand elle n'avait pas accompli son vœu, mais en ce sens, seul raisonnable, seul légitime et consolateur, que ses dispensations, quelles qu'elles puissent être, sont acceptées d'avance, ou avec gratitude ou avec résignation. Pour tout le reste, c'est à l'humaine prudence, c'est au bon sens, c'est à l'intention bonne et vigilante d'y pourvoir; et, pour cela, quand on est soi-même au milieu de son monde, les yeux grand ouverts, mesurant des fatigues que l'on partage, et partageant des dangers que l'on mesure, à chaque quart d'heure suffit sa peine. Et en effet, les choses ainsi réglées, l'on va son petit train le plus tranquillement, le plus heureusement du monde, sans souci d'hier qui n'est plus, de demain qui n'est pas encore, babillant, regardant, marchant, croquant des raisins, buvant aux sources, et trouvant que c'est, ma foi, un bien joli métier que celui de Mentor en goguette, en voyage, voulais-je dire.
Il n'y a qu'une ombre à ce tableau, et, cette ombre, chaque année elle en recouvre un peu davantage la lumière jadis si resplendissante et si pure. La barbe dé Mentor s'allonge, elle blanchit; il entrevoit avec une sorte de sur. prise, qui est elle-même surprenante chez un homme si expérimenté et si sage, que ces charmants plaisirs auront un jour et un déclin et un terme; que, bien avant que le cœur soit rassasié d'émotions et de joies, le corps, devenu infirme et morose, refusera de lui servir de camarade officieux et dévoué ; que les souvenirs eux-mêmes, devenus importuns, jetteront sur le soir des ans comme un crêpe de tristesse, « Des voitures, dites-vous, des calèches mollement suspendues éloigneront ce funeste moment... » Hélas! autant vaut dire au vieillard qui perd ses dents, la vue, l'ouïe : « Un râtelier, des besicles, le cornet, et tu seras jeune, et que te manquera-t-il ? » Non, arrière ces mensonges! et, bien plutôt, sachons prévoir d'avance, pour les accepter ensuite de bonne grâce, l'automne au sortir de l'été, et l'hiver au sortir de l'automne. Voilà pourquoi, cher lecteur, nous traçons et nous retraçons ces lignes d'ingrate prévision, afin d'y contracter l'accoutumance anticipée de ce déclin déjà commencé et de ce terme déjà entrevu. Ainsi parla Mentor, et le jeune Télémaque n'y comprit rien du tout.
Une chose pourtant demeurera, et il faut la consigner ici, car elle n'est pas.
inutile à dire, et cette honorable pudeur de la reconnaissance qui porte à ne pas céder la paît de biens que l'on a eue nous presse d'ailleurs de faire ce charmant aveu, quelque personnel qu'il nous soit. Les philosophes, chrétiens ou autres, les sages eux-mêmes. Mentor aussi, avancent en cent rencontres qu'il n'est point sur cette terre, je ne dis pas de vie, mais de moments dans la vie, où l'homme goûte une félicité parfaite. La main sur la conscience et devant Dieu, qui sait la vérité, nous déclarons, en ce qui nous concerne, cette assertionlà parfaitement fausse, sans prétendre d'ailleurs contester, encore moins nier, aucune des amertumes, aucun des maux dont la vie des hommes est inégalement mais infailliblement semée. Oui, nous avons connu, non pas des moment?, non pas des heures, mais des journées entières d'une féUcité parfaite, sentie, d'une vivante et savoureuse joie, sans mélange de regrets, de désirs, de mais, de si, et aussi sans l'aide d'un vœu comblé, sans le secours de la vanité satisfaite; et ces moments, ces heures, ces journées, c'est en voyage, dans les montagnes, et le plus souvent un lourd havre-sac sur le dos, que nous les avons rencontrés, non pas sans surprise, puisque enfin nous nous piquons d'être philosophe, chrétien. Mentor autant qu'un autre, mais avec une gratitude émue qui bien sûrement n'y gâtait rien. A la vérité, nous ne portions, outre notre sac, point de crêpe au chapeau, point de deuil dans l'âme; mais d'ailleurs notre passé était laborieux, notre avenir tout entier dans l'espoir et dans le travail ; noire condition la môme que celle de la plupart des hommes... ; et cependant je ne sais quoi de pur, d'élevé, de joyeux, nous visitait, attiré, il faut le croire, par la marche, par la contemplation, par la fête de l'âme, par la réjouissance des sens, et retenu, nous le supposons, par l'absence momentanée de tous ces soins, ces intérêts ou ces misères qui, au sein des villes et dans le cours ordinaire de la vie, occupent le cœur sans le remplir. Ainsi donc, philosophes, réformez votre doctrine dans ce qu'elle peut avoir de trop chagrin. Assez de maux nous resteront, si vous nous laissez l'espoir de quelques félicités parfaites, bien que passagères; et au lieu de vous borner trop exclusivement à dresser l'homme pour le malheur, occupez-vous aussi un peu de lui enseigner tout ce qu'il peut conquérir de vraies joies au moyen d'un cœur sain et de deux bonnes jambes, c'est-à-dire en marchant en toutes choses à la conquête du plaisir, au lieu de l'acheter tout fait ou de l'attendre endormi.
Mais il est temps de nous mettre en route. Ce sont ici trente-six journées, lecteur, qui s'ouvrent devant vous, et non plus vingl-quatre, vingt-cinq. C'est beaucoup, c'est trop; mais s'il est bien vrai que nous n'avons pas le temps d'être bref, nous n'aurons guère davantage celui d'être long. A l'œuvre donc Et vous, mes chers compagnons de voyage, entourez-moi, venez en aide à ma mémoire, dans la crainte que je n'aille omettre quelqu'une des grandes choses que nous avons faites!
C'est le mardi 11 août que nous nous embarquons sur rAi^le, par peur de> tubes bouilleurs de l'HeloèUe. Nous ne ferons pas, comme Homère, le catalogue des navires, mais, s'il vous plaît, un petit catalogue des personnes.
Cette toute bonne gross
I Ottl
dame, toute reluisante de santé et d'embonpoint, que M. Tôpffer porte évanouie sur le pont, c'est la bourse commune. Bons traitements, propos moelleux, séduisants tableaux de joie et d'allégresse, rien ne peut adoucir son humeur ni charmer ses appréhensions; toujours elle semble dire avec dom Pourceau :
Quant à moi qui ne suis Don qu"à manger. Ma mort est certaine.
L'autre dame, c'est M""* T... Dans les délibérations, M""" T... est toujours pour une gondole de plus, îiôur un repas d'extra, pour un plaisir en sus. La bourse commune ne l'aime pas.
Vient ensuite M. Andr'é, l'ami commun du maître et de ses disciples. Il se propose de tâter d'une de ces excursions pédestres, pour savoir au juste quel en est bien le goût; et il n'aura pas tenu à lui que ce goût ne soit excellent, tout au moins pour ses camarades. En effet, M. André a le propos aimable, l'allure gaie, l'entrain à commandement, sans compter dans son arrière-poche d'amusantes drôleries, souveraines pour charmer les tristesses d'un jour pluvieux. Il vit bien avec son sac, moins bien avec son bâton, et l'on s'afflige à Dezenzano de les voir se quitter pour toujours sans larmes de part ni d'autre. M. André régale souvent la troupe, il lui offre le café après dîner ; c'est pourquoi la bourse commune aurait du penchant pour lui, qui ne peut pas la souffrir.
Plus loin, ces deux touristes, l'un haut de taille, l'autre qui ne voyage jamais à l'œil nu, ce sont deux anciens élèves qui ont rejoint : P. Dassant, déjà décrit, et A. Vernon d'Alais, près d'Anduse. De ce dernier, on jurerait, à l'entendre parler de sa ville natale, que c'est un Genevois parlant de Genève, tant il lui trouve de charmes et de beautés incomprises. Par malheur, il lui échappe une téméraire sortie contre nos fruits, qui sont acides, et contre nos huiles, qui ne sont pas d'olive. Voilà la guerre, et de l'huile sur le feu. Relancé de toutes parts, Vernon torque, rétorque, tient tête à tous et à chacun, et c'est beaucoup s'il lui reste du temps pour manger, du temps pour s'évanouir, du temps pour noter ses impressions sur un carnet, du temps pour faire remettre un verre à ses lunettes, et du temps pour déchiffrer ensuite toutes les inscriptions qui se présentent. Élastique, vif, prompt, il se tire pourtant de tout et de quelque chose encore, se réservant pour partie faible d'oublier le nom des endroits où il passe, et d'estropier en revanche celui des lieux où il séjourne. Seul de la troupe, Vernon jouit d'un imperméable, ou plutôt toute la troupe jouit de l'imperméable de Vernon.
On y enveloppe tout ce qui a froid, on y ploie tout ce qui est malingre, on
en revêt tout ce qui ne peut pas entrer dans le manteau de M"^ T..., moins imperméable sans doute, mais banal aussi comme tout ce qui appartient à chacun d'entre nous. La vie de voyage, les intérêts de l'ambulante colonie le veulent ainsi,,et ce n'est pas ce qu'ils veulent de moins bon. L'excellent Robinson, tout seul dans son île," ne pouvait qu'apprendre à se tirer d'affaire par luimême; plus heureuse encore, une caravane d'enfants jetée au milieu de contrées étrangères, loin de toutes les commodités, de tous les secours et de toutes les ressources de la maison paternelle ou du toit de la pension, ne peut qu'apprendre le charmant secret de se tirer d'affaire les uns par les autres, et que se former à cette générosité secourable et franche qui n'est pas extraordinairement commune, mais qui est en revanche si aimable et si digne d'estime, qu'elle marche la toute première après le grave cortège des vertus.
Et pour le dire en passant, à considérer l'effrayant développement de ce prévenant confort qui va au-devant de tous les désirs, de toutes les fantaisies de quiconque peut le payer, et qui, en semant de toutes parts la mollesse, la torpeur, l'égoïsme, tend à remplacer partout le plaisir par un insipide bien-être, il est sage, instituteurs, parents, pères de famille, de saisir au vol toutes les occasions d'en combattre chez les jeunes hommes l'influence délétère. Or, les voyages à pied, même avec leurs risques et périls, môme sans Mentor, mais entre Télémaques choisis, forts de santé et légers d'argent, sont bien certainement l'un des plus efficaces moyens de rendre par quelques-uns de ses côtés l'éducation mâle, saine et viviflante. Quelles directions, quelles exhortations pédagogiques pourraient valoir, dites-le-moi, ce contrat momentané avec la nécessité en personne, avec la réalité sa sœur, et avec le monde son cousin? Quelles leçons pourraient remplacer cette libre action de jeunes volontés se mesurant avec des obstacles dont personne n'a préalablement adouci les rudesses ni arrondi les ongles, ou cette obligation de s'entr'aider qui, naissant ici du besoin, son père véritable, bientôt s'ennoblit, s'épure, et se transforme en contentement et en plaisir? Ainsi, favorisez, croyez-m'en, ces excursions, auxquelles nos cantons ouvrent un champ d'ailleurs si beau, et que, plus souvent encore qu'aujourd'hui, des caravanes d'adolescents se croisent sur les cimes de nos montagnes, où, arrivés le soir au même gîte, elles s'y partagent joyeusement les grabats d'une modeste hôtellerie. Je sais un père, c'est l'un des écrivains les plus populaires de la Suisse allemande, qui, bien plus hardi que vous, que moi, nous n'oserions l'être, chassait paternellement de la maison pour deux semaines, pour trois semaines, ses jeunes garçons, en leur disant : « Voilà douze écus ; avec cela vous vivrez à vous trois vingt jours ; vous visiterez tels endroits, vous ne ferez pas le mal, tout le reste vous regarde. Embrassez-moi, et bon voyage. » Certes, pour oser faire ainsi, il fallait avoir su cultiver dans ces cœurs d'enfants le germe vigoureux d'une moralité tutélaire; mais pour n'oser le faire, il ne faut qu'avoir laissé ce germe se rabougrir, et le caractère s'étioler à l'ombre d'une direction qui se croit habile parce qu'elle est poltronne, et sage parce qu'elle n'affronte rien. Je retourne âmes moutons.
Voici venir justement l'agneau du troupeau, un petit* touristicule de onze ans, sorte d'enfant de troupe qui rencontre son grand frère dans chacun des soldats du régiment. Il s'appelle Léonidas; on lui fait passer de fameuses Thermopyles. Tantôt il joue et sautille à l'avant-garde, tantôt il s'attarde, et alors quelque grand frère le soulage de son sac ; plus souvent il éclate de rire, ou bien s'endort assis, debout, couché, en zigzag ou en quinconce.
Tout est aux écoliers matelas ou couchette.
Du reste, Léonidas poursuit les papillons, guette les sauterelles^ agace les grenouilles, fait des ricochets dans les flaques, et c'est ainsi qu'il observe les mœurs et les institutions toutes les fois qu'il ne dort pas.
Edouard, les deux frères Auguste et Adolphe Murray, Sorbieres, Poletti, Constantin, Gustave, d'Arbely, M. Tôpffer, forment une phalange de vieux troupiers, déjà connus par nos précédentes relations. Edouard et Poletti, il n'y a pas longtemps encore conscrits harassés et boiteux, sont devenus des marcheurs delà vieille garde; les frères Auguste et Adolphe, d'Arbely, Gustave, Constantin, Sorbieres, de tout temps vieille garde, soutiennent l'honneur du corps; ce dernier, sujet à semer en route ses hardes et fourniments, n'y sème plus que son chapeau. Enfin M. Tôpffer, vétéran, payeur, drapeau, aumônier, frater, général et empereur, le tout en petit tenue : blouse grise et lunettes noires. A Venise seulement, des sous-pieds pour marquer sa dignité, et un chapeau blanc, comme les meuniers, pour se couvrir la tête.
Moiobray, insectologue de la troupe, qiii soulève toutes les pierres et dérange tous les soliveaux. En quelque endroit qu'il marche ou qu'il se repose, dix, vingt pourvoyeurs officieux l'appellent à propos d'une mouche qui vole ou d'un grillon qui fait sa promenade. De cette façon Mowbray ne va jamais droit devant lui; il oblique, il recule, il disparaît, reparaît, tourne en spirale ou décroît en asymptote, et l'on est encore à savoir comment cet itinéraire-là l'a conduit à Venise, où, à peine débarqué, il s'achète une tortue. Cette tortue est si petite, si douce, si intéressante, en ceci surtout qu'elle ne mange rien, soit de tristesse, soit faute d'aliments convenables, que chacun s'en mêle, la caresse, s'informe de sa santé, et prétend que, à table, comme dans les haltes, on la laisse errer en toute liberté sur la nappe ou sur le gazon. On découvre un beau jour qu'elle boit, puis qu'elle se baigne, puis qu'elle mange, mais seulement des aliments qui flottent dans l'eau. Grande joie. Aujourd'hui cette tortue est en pension chez M. Tôpffer, instituteur à Genève, où. elle jouit d'un air salubre, d'une nourriture saine et abondante, et d'eau à discrétion.
Simond Michel et Simond Marc, qui voyagent pour la première fois avec nous, et qui s'en tirent des mieux. Seul de la troupe, Michel jouit d'un paletot de route dit quinze francs sans la doublure, qui lui donne l'air d'un fashionable agrégé. Ce paletot, qui était né pour la vie civile, ainsi soumis aux vicissitudes de la vie nomade, passe par toutes les nuances successives d'une décoloration
pâlissante et bigarrée, et de baie devient pie; mais, tant la forme l'emporte sur la couleur, il conserve, grâce au style de sa coupe, un air de distinction, et conquiert des hommages jusque dans son arrière-vieillesse. Simond Michel note, écrit, contemple et procède par grands pas, tandis que Simond Marc procède par pas inégaux et discrets, regarde son chemin, blanchit au soleil, et se sent des faims à ronger sacs et courroies.
Albin, touriste silencieux; excepté lorsqu'il latinise, avec un pas d'avantgarde, tient le centre ou ferme la marche. De Bar et Tohy voltigent tantôt sur le front, tantôt sur les ailes; ils sont gris de costume, blonds de cheveux, tirant sur le Scandinave clair. Ils guettent les noyers, regardent aux prunes, et, d'ordre supérieur, se contentent de soupirer en passant soue les treilles ou en coudoyant les ceps.
Enfin, David, majordome, qui soigne nos intérêts matériels, part en courrier, nous trouve des lits, des vivres, même là où il n'y en a point, s'enroue à débattre les prix avec les hôtes madrés du Tyrol et de la Lombardie. Sans lui la bourse commune serait morte à l'heure qu'il est, au lieu quelle n'est que plate comme une jonquille sortant d'un herbier.
Ces vingt-trois voyageurs viennent se mêler aux autres passagers de V Aigle. Le ciel est souriant, le lac tranquille, l'air calme.
Tout dort... et les vents et .Neptune;
n'était cette vapeur qui ne dort pas, ce piston qui bondit, cette chaudière qui menace, et certaine rivalité entre bateaux qui menace aussi.
Il y a beaucoup de monde sur r Aigle : quelques Genevois, des Français, des Anglais, et aussi un monsieur qui lit à haute voix les saintes Écritures, au murmure des conversations, au bruit de la manœuvre et aux éclats de rire des passagers, qui dans cet instant regardent comme on s'v prend pour hisser, d'un petit bateau dans un grand, une énorme dame effarée. C'est une opération laborieuse, pour laquelle il faut trois vigoureux gaillards qu'aucun scrupule n'empêche de saisir le ballot par le bout qui se présente, ou de roidir la tête et les deux bras contre le côté qui penche; moxennant quoi tout vient à point et la marchandise arrive à bord sans s'en être mêlée. Ce qu'on nous hisse ainsi se trouve être une sorte d'odalisque mulâtresse, coiffée d'un long foulard pomlu, chargée de bagues et colliers, et qui dit la bonne aventure. Quant au monsieur, il ht toujours. Cette gratuite obstination choque les uns, fait s..uriiv les autres, et transforme presque un acte de piété en un acte de scandale.
Ce monsieur nous fait songer à un usage qui s'est introduit depuis quelques années dans plusieurs auberges de la Suisse : c'est celui d'v placer des Bibles dans les chambres, dans le salon, et jusque dans la salle à m'anger. Est-ce donc parce que celui qui pratique la lecture des saints livres ne saura pas s'adresser à rhote pour qu'il lui en confie un exemplaire? ou bien est-ce dans l'espoir que le grain de la parole viendra fortuitement à lever dans le cœur de ces vovageurs qui
passent affairés, qui se couchent en tumulte, ou qui dînent joyeusement à cette longue table chargée de mets et de bouteilles? Ni l'un ni l'autre de ces motifs ne nous paraît raisonnable, quand d'autre part, nous ne voyons jamais sans un sentiment pénible la Bible, honteusement confondue avec de vulgaires ustensiles, n'être plus qu'un meuble d'hôtellerie, et, de tous, le plus délaissé. En effet, sans parler des indifférents, il se rencontre beaucoup d'hommes pieux qui estiment qu'il y a un temps pour tout, et pour le recueillement aussi; que, même en voyage, le moment le plus particulièrement mal choisi pour se livrer à une lecture efiîcace et respectueuse, c'est celui que l'oH passe à l'auberge, au milieu du bruit, du tumulte, du plaisir, des préoccupations d'arrivée et des soins du départ,
Rolles, Morges, Ouchy, nous envoient des cargaisons de passagers. Soumis ■que nous sommes, pour des considérations financières, à une diète absolue sur le bateau, nous n'avons rien de mieux à faire que de contempler philosophiquem-ent ces coques flottantes surchargées de gens silencieux et préoccupés,, que mènent du bout de la rame deux manants distraits. De tout loin, ces manants agacent de leurs joyeusetés les nautoniers de l'Aigle, tandis que, de tout près, ils manquent la corde, qui attrape un bourgeois, effraye une nourrice et jette bas trois valises. L'on frémit dans la coque, et l'on s'y empresse ardemment de faire place aux victimes, qui doivent regagner la rive. Alors V Aigle reprend son vol ; la coque, surprise par le sillage du bateau, danse comme en pleine tempête, et les manants crient à l'envi. C'est que tout à coup il leur revient à l'esprit une kyrielle de commissions qu'ils ont oublié de faire. « Ohé!... la clef de la malle a resté chez Ramuz; manque pas de la réclamer. — Tu poses les raisins chez Paschoud, le panier est à Jean-Marc, et le linge à la Louise ! — Ohé! ohé! dis à Pierre qu'ils ne voulont pas garder sa jument : elle a la morve! — A Joseph, qu'ils ne pouviont pas achever la toiture faute de tuiles... Il s'en manque de deux chars!... — Ohé! ohé!... à l'Anglais, que sa valise... » Le reste, qui se perd dans les airs, servira pour l'ordinaire des jours suivants ; tant et tant qu'à la fin cet Anglais saura où est sa valise, et dans quelle ville il doit se rendre pour changer de linge.
Vers trois heures, nous débarquons heureusement à Villeneuve, et tout aussitôt nous nous acheminons sur Aigle. Ces plages de Noville et de Chessel ne nous semblent ni aussi belles ni aussi aimables que lorsque nous les visitâmes au printemps. Ce n'est pas leur faute, c'est la nôtre. Au printemps, elles formaient comme l'endroit fleuri de notre courte promenade, nous nous y prélassions avec délices, nous les quittâmes avec regret. Aujourd'hui, elles nous apparaissent comme le seuil d'où nous nous élançons vers de lointaines et plus brillantes contrées, en sorte que nous les franchissons hâtivement, l'œil distrait, l'esprit sur Venise, et plutôt réjouis que charmés par le ravissant spectacle de ces cimes dentelées, de ces bois, de ces feuillages jaunis, qu'empourpre le soleil du soir.
Dès la première heure, et surtout dès celle-là, les débutants ne peuvent
assez dire combien un ha\Te-sac est chose légère, commode, agréable presque; mais dès la seconde heure, ils traitent d'autres sujets; et, par exemple, ils se plaisent à établir qu'Aigle n'est pas éloigné. Ils se trompent, Aigle est toujours éloigné, ou nous le paraît, ce qui revient absolument au même. En effet, pour tout piéton, une lieue en vaut deux, si la route est rectiligne, si la nuit supprime toute distraction des yeux, ou bien encore si le chemin lui est déjà aussi familier que Ah! vous dirai-je, maman. C'est ici le cas. A la fin pourtant, voici le pont d'Aigle, les peupliers d'Aigle, la Croix-Blanche d'Aigle, où nous sommes parfaitement accueillis par un hôte solennel et un sommelier chevelu. Mais Murray manque! Aussitôt l'on court à sa recherche. Murray est retrouvé sous un noyer. Il est triste, attendri même, parce qu'il ne se sent pas bien, et que ses jambes, qui doivent le porter jusqu'à Venise, refusaient tout à l'heure de le porter jusqu'à Aigle. Ou le console, on l'égayé, on le met à table; sa santé s'améliore à vue d'oeil, et tout irait à merveille, n'était le garçon chevelu qui, sous la direction de l'hôte solennel, asperge nos blouses de vermicelle. C'est très-conlrariant pour des particuliers à peu près aussi dépourvus de linge et de bardes que cet Anglais qui attend des nouvelles de sa valise.