ONZIÈME JOURNÉE
Ce malin nous déjeunons de lait de chèvre : c'est très-agreste. Aussi, n'était la nature du pays "et lé romonscli de nos hôtes, nous pourrions nous croire chez ces chevriors de la Sicrra-Morcna que don Quichotte, à propos de glands, régala d'un éloquent discours, tout rempli de folie el tout aimahle de sagesse. El à propos de don Quichotte, vous arrive-l-il comme à nous, lecteur, quand ce digne homme se livre ainsi à la poétique effusion de sentiments et de pensées qui n'ont réellement de fou que leur noblesse et- leur générosité même, de vous demander : « Est-ce lui qui est fou, est-ce moi? » Vous arrive-t-il d'avoir honte, d'avoir regret de vous trouver plus sage que don Quichotte? Vous arrive-l-il enfin de chérir dans ce personnage le bon cœur de Cervantes. son humanité, sa haute raison, et de considérer son héros tout aussi souvent comme un aimable exemple de droiture, de chaste passion, d'enthousiaste amour pour la justice et pour la vertu, que comme un risible exemple des travers et des dangers de l'esprit de chevalerie?
La chevalerie... Ah! Cervantes, Cervantes, si de votre temps elle n'eût été, m'assure-t-on, déjà morte, je ne vous pardonnerais pas de l'aNoir tuée! Chose grande, en effet, que celle qui, sapée avec tant de puissance par un si vigoureux génie, conserve, écroulée, cette inaltérable majesté des augustes décombres! Chose rare que celle dont la beauté, survivant au poison du ridicule, attache, captive, se fait chérir jusque dans celui-là même qui est destiné à en èire la
charge bouffonne! Car ce fou, n'est-ce pas, lecteur? s'il s'empare de votre affection et de votre estime tout aussi irrésistiblement qu'il excite votre rire, c'est que tous ses sentiments témoignent de cette abnégation, de ce dévouement, de ce généreux courage, de cette élévation morale, qui furent les attributs mêmes de la chevalerie; c'est qu'un pareil homme, avec bien moins de raison que le sage, a néanmoins plus de grandeur; avec bien moins de règle, plus de bonté; avec beaucoup d'extravagance, infiniment plus d'attrait et de charme.
Au surplus, il y aura toujours de par le monde quelques don Quichottes; il y aura toujours d'obscurs martyrs d'une bonté gauche, d'une probité maladroite, d'une trop transparente ingénuité; de belles âmes dupes de leurs illusions généreuses, des êtres excellents qui, pour prix de leurs douces et affectueuses vertus, n'attraperont que brutalités et horions. N'en connaissez-vous point, lecteur? Moi j'en connais et j'en vénère : ils sont fous, mais l'élite encore de l'espèce humaine.
Non loin de MuUinen, nous croisons une sorte de vieillard crétin, chevelu, barbu, couvert de haillons, qui chemine en compagnie de sa vache. La vache continue de cheminer, mais le crétin s'arrête, regarde à nos visages, à notre air, à notre ombre, et le voilà qui se livre à une joie que nous portons à son huitième comble rien qu'en faisant pleuvoir dans ses grandes mains calleuses les bluskers infinis qui encombrent et salissent nos poches. Autant de petits verres de schnaps peut-être que nous débitons là! Mais qu'y faire? et si, crainte de schnaps, il fallait s'abstenir de répandre sur son chemin de pareilles félicités, les voyages, ma foi, y perdraient leur bouquet. Partout, mais surtout dans ces pauvres contrées, on rencontre, non pas des fainéants qui mendient, mais des laborieux qui, assis sur une pierre, transis au coin d'un bois, ou marchant à la queue de leur troupeau, ne fument, ni ne prisent, ni ne boivent, si ce, n'est aux claires fontaines. Le moyen alors de ne pas surprendre ces bonnes gens par la délicieuse aubaine d'une pincée de bluskers ! sans compter que, si c'est magnifique, c'est pas cher, comme dit le proverbe. Au surplus, notre crétin d'aujourd'hui, faute d'une poche à son habit, serre toute sa fortune dans le creux de sa main, preuve qu'il n'est pas un mendiant. Le mendiant, en effet, a toujours une poche, et de toutes les parties de son vêtement, c'est la seule qui ne soit pas trouée.
Ce que nous gravissons aujourd'hui, c'est le mont Julier, qui ne se trouve point être de près ce que nous nous étions figuré de loin, un mont hardi, escarpé, dont la cime altière porte deux gigantesques colonnes que Jules César en personne aurait fait dresser, pour y être à la fois et au travers des siècles des fanaux au milieu des glaces, et un immortel monument de son passag3. Le mont Julier est un col désert, où conduit une pente longue, mais douce et sans escarpements. De frais pâturages bordent la route, et, près du sommet seulement, des moraines de rocs entassés forment comme de stériles promontoires qui barrent le passage. Tantôt on escalade ces moraines, tantôt on en
double les sinuosités. C'est dans le coin le plus abandonné de ces sauvages solitudes que nous trouvons cinq ou six hommes qui jouent au palet. Quelles figures, grand Dieu! Absolument des bandits affamés qui jouent la bourse et la vie du premier passant qui se présentera sur le seuil de leur repaire. N'eus hâtons le pas, et voici tout à l'heure le sommet du col ; deux tronçons de granit, de la forme et de la hauteur d'une borne milliaire, s'y dressent des deux côtés de la route ; ce sont là ces fameuses colonnes Juliennes dont nous nous entretenons depuis deux jours. D'Arbely s'assied sans façon sur l'une des deux; les autres se font de la seconde un àtre pour leur feu, et tout s'en va en fumée.. Mais donnez-vous un peu la peine de vous représenter la figure d'un touriste qui aurait compte sur cette merveille-là pour le menu de sa journée! Quelle humeur de chien, quelle recrudescence de spleen, quelle indignation contre son itméraire, contre son guide, son chien, son épouse, contre Jules César, contre l'histoire romaine! Presque toutes les grandes curiosités et tgutes les merveilles sans exception, lecteur, exhalent de près cette même odeur de mystification.
Une ondée nous surprend sur ce sol sans abri, mais le vent travaille si bien que le soleil reparaît bientôt et illumine de toutes parts les herbes chargées de limpides gouttelettes. C'est dans ce moment qu'au-dessous de nous les nuées se déchirent et laissent voir, derrière un rideau de pins, une longue suite de lacs, dont les rives, nulle part bien distantes, tantôt se rapprochent, tantôt semblent se fuir, ici doucement inclinées, ailleurs abruptes et couronnées de bois. Rien de si calme, rien de si doux à contempler ; l'on dirait une neuve contrée où brillent de leur intact et primitif éclat le vif azur des cieux et la fraîche verdure des prairies. C'est la vallée de Selva-Piana, au plus haut de la haute Kngadine, que nous avons sous les yeux, et c'est l'inn qui verse ses eaux dans cette succession de réservoirs élégamment découpés.
Nous entrons dans le bois de pins. Ces arbres annoncent déjà le voisinage de l'Italie, tout au moins ils signalent toujours dans nos Alpes le revers qui fait face à cotte contrée. D'une verdure aussi sombre que celle de nos sapins, mais plus* rousse et plus jaunie, ils lancent irrégulièrement leurs rameaux tourmentés, et projettent sur le penchant du mont une ombre impénétrable. Mais si c'est d'en haut qu'on les voit se détacher sur cette teinte foncée d'aigue-marine qui est propre aux lacs profondément encaissés, la vive beauté de ce coloris flatte l'œil au plus haut degré, et porte à l'âme comme une impression de fraîcheur éthérée, d'incomparable pureté. Au reste, c'est ici le caractère dos paysages de sommités. Tous les tous y sont d'une franche vigueur, d'une vierge transparence; Ton n'y observe jamais c^s vapeurs qui, dans les plaines, rompent l'éclat des teintes et leur doinient cette terne douceur que nous appelons trop exclusivement harmonie, sans songer que, dans la nature, il n'y a pas de paysages exclusivement harmonieux. Les Alpes offrent à chaque pas des sites dans lesquels, à l'éclat, à la vivacité, à la crudité même des teintes les plus diverses, s'allie le charme puissant d'une frappante harmonie. Par malheur.
c'est la vaporeuse Italie, c'est la Flandre brumeuse, qui ont produit les maîtres du paysage ; c'est d'après les œuvres de ces maîtres qu'a été formulée la théorie du genre; et de là, chez l'artiste, chez le public, des préjugés traditionnels qui s'opposent encore à ce que d'autres contrées d'un caractère tout différent paraissent dignes d'être prises pour sujets d'étude, ou pour modèles de paysage. La théorie ne s'y adaptant pas, le paysagiste ne s'y croit pas en bon lieu. Il admire, il est frappé, il est ému; mais sa langue apprise étant impropre à dire ces beautés-là, il a plus tôt fait de les considérer comme étrangères à l'art que de se créer une langue qui les exprime. « Quoi! se dit-il, voici des lignes brisées, heurtées, voici des tons crus, ardents, criards : voici toute ma perspective aérienne sans usagé sur ces sommités sans vapeurs, où la cime la plus éloignée est aussi nettement distincte que le bloc le plus prochain! » C'est vrai; mais que prouve tout cela, sinon ceci seulement qu'avec une palette italienne ou flamande on ne fait pas une scène alpestre, tout comme avec des unités l'on ne fait pas du drame, tout comme avec une recette pour le poisson on apprête mal un civet de lièvre ou un pâté de perdreaux?
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au sortir de ce joli bois il y a une auberge où M. Tôpffer trouve toute sa bande en train déjà d'avoir mangé, sans autre avis de sa part, toutes les omelettes de la contrée et tous les petits pains de l'Engadine. D'abord un peu surpris de l'illégalité de la chose, on lui explique comme quoi; alors il se met de la partie. Cette auberge est proprette, riante, agréablement posée entre le bois et le lac, et l'hôte parle français. Bien vite on lui intente de vingt-deux parts toutes les questions auxquelles il a été impossible de donner cours en pays romonsch, et il s'ensuit un charivari de propos tout semblable à celui que durent produire ces paroles dont Rabelais nous conte que, gelées depuis trois jours, elles se mirent, au prochain soleil, à dégeler toutes à la fois. C'étaient des jurons de matelots qui dégelèrent sur une nauf portant nonnes. N'est-ce point là que Gresset a pris la première idée de son chef-d'œuvre?
Après nous avoir régalés, cet hôte nous fait la conduite. Mais voici qu'au sortir de l'auberge, et tout au milieu des décombres de cinq maisons récemment brûlées, apparaît une dame à la fois triste et parée, qui fouille la cendre et remue les solives. Singulière apparition, mélange par trop romantique de destruction, de larmes et d'habits de fête! Hélas! c'est ici la réalité qui a été romantique. Cette pauvre dame était de noce quand le feù dévora sa maison, son lit, ses robes, ne lui laissant pour se couvrir que cette parure qu'elle porte à cette heure !
Nous voulons, avant d'arriver à Saint-Moritz, notre étape de ce soir, visiter la source minérale qui fait affluer dans ce petit bourg tous les malingres de la Rhétie et de la Valtehne. A cet effet nous allons passer l'Inn à l'embouchure des lacs, et, après avoir pris congé de notre hôte et de son beau vallon, nous nous enfonçons dans des bois dont la sévérité contraste tristement presque avec les gracieuses scènes que nous venons de quitter. Çà et là quelques clairières,^.
où le sol est tout bosselé de rocs moussus: partout une vive fraîcheur de teintes. La source jaillit de terre au sortir de ce bois, dans une prairie ouverte et sous l'abri d'une grande maison blanche, où nous ne manquons pas d'entrer. Tout aussitôt des femmes nous puisent des verres d'eau à discrétion, et nous nous régalons à qui mieux mieux d'une sorte d'eau de Seltz, glacée, piquante, salutaire sans doute aux malingres, mais en tout cas impayable pour des altérés.
De la source au bourg il y a un quart d'heure de marche, Saint-Moritz est une petite bourgade composée d'étables et de cafés-billards, où des baigneurs barbus tuent le temps, un de ces endroits qui doivent au séjour momentané des malingres un peu de fausse vie, beaucoup d'odeur de cigare, et ce grotesque mélange de pâtres occupés et de messieurs fainéants, de liquoristes et de faiseurs de fromages, de laitage et de carambole. On nous re(;oit dans une salle de billard; on nous y loge dans un café; on nous y sert, dans la salle d'une maison voisine, au milieu d'un ordinaire à crever de rire, deux biscuits tnonstres et une salade-jardin.
^jCAFFE'E BlGLiAK. U O, J I