‹ Premiers voyages en zigzag;Chapitre 38 sur 52 · M. Lugardon, de Génère · texte numérisé non relu

M. Lugardon, de Génère

A partir de ce moment, Léonidas est bien loin en avant, et jamais sans escorte. Certainement il est de petites fraudes qui, sans être pieuses, ont du bon pourtant, et terminent les affaires à la satisfaction générale.

Nous trouvons le chalet de la Handeck rempli de monde : touristes, hommes du pays, guides et buveurs. Parmi les premiers, des gens titrés : un marquis, une marquise; puis une famille alsacienne, dont le chef est un monsieur que nous trouverons aimable et de bien agréable compagnie; pour l'heure, il joue du flageolet. C'est aimable déjà, et agréable surtout; mais, je ne sais, la culture persévérante de cet instrument, quelque honorable qu'il soit, et légitime autant qu'un autre, présuppose chez le sujet un esprit légitime autant qu'un autre, et honorable aussi, mais mince, fluet, et de cinq trous percé. Tout d'abord, vous êtes disposé à vous imaginer que l'ingénieux virtuose a dû consommer quantité d'heures à tourner des salières en ivoire ou des bilboquets en buis; qu'il sait des recettes pour cuire la colle, des procédés pour enlever les taches, une façon de boucler ses souliers, et une autre d'élever des rossignols; d'ailleurs, bon époux, bon père, bon citoyen, parce que ses passions le laissent tranquille, et qu'il n'est rien tel, pour être bien sâge, que de jouer du flageolet toute la journée. Et voyez un peu comme l'on se trompe! Notre monsieur alsacien, avec qui nous sommes destinés à passer un jour entier, se trouvera être un négociant d'une conversation nourrie, d'un commerce rempli d'agrément. En même temps, c'est vrai, il sait des chansons drôles, il escamote, il fait des tours, voilà tout ce qu'il a de flageolet dans l'esprit. On dirait un terrain sain et fertile en bonnes herbes, avec de petites fleurs qui n'y gâtent rien. Aussi penserons-nous bien désormais de quiconque joue du flageolet. En jouez-vous?... moi non plus.

Après, un petit rafraîchiss3ment, nous allons visiter la fameuse cascade du lieu, belle dans le genre, à tous les titres, sans compter qu'au rebours des

autres cascades, celle-ci se contemple d'au-dessus. Un frêle pont a été jeté sur le gouffre. De ce pont l'on voit deux fiers torrents à la blanche crinière se courir sus du haut des montagnes, se rencontrer à l'origine de la chute, s'y précipiter furieux et tout jaillissants d'écume. Puis, tandis que l'œil plonge avec épouvante dans un chaos d'eaux qui se brisent, de gerbes qui s'élancent, de flots qui bondissent et disparaissent, un sourd et majestueux tumulte s'élève de ces profondeurs, des vapeurs limpides remontées jusqu'à la lumière scintillent aux rayons du soleil, et vont porter aux herbages d'alentour le bienfait d'une éternelle rosée. Nul ne peut assister à ce spectacle de sang-froid; et un homme qui n'aurait jamais reçu l'impression du sublime, c'est là qu'il faudrait l'amener. Du reste, si l'endroit est bien fait pour donner des vertiges, le pont est d'ailleurs étroit, mauvais, tremblant, et l'on payerait de sa vie la moindre maladresse, ou encore la moindre témérité. Aussi M. Tôpffer invente-t-il tout exprès pour ce pont-là un plan modèle d'opérations. Le guide et lui occupent la tête du pont, M. Moynier commande à terre et fait garderies rangs; M°"^ T... amène quatre par quatre, et tout se passe sans mal ni douleur, grâce à Dieu.

Après cette expédition, nous quittons la Handeck. Le ciel s'est chargé de lourdes nuées; des gouttes égarées tachètentci et là les blocs épars, et le vent, exclu des hauteurs, s'est rabattu sur cette vallée de pierres, où il trouve à peine quelques herbes à ployer. C'est là, à notre avis, un très-beau temps pour achever la montée du Grimsel. Tant de tristesse et de solitude autour de soi provoque une sorte d'émotion. Cet hospice vers lequel on tend se peint au cœur comme un bienfaisant refuge. L'on se réjouit, une fois abrité, d'y entendre la tempête se déchaîner sur ces déserts, et frapper de tonnerres redoublés ces cimes chauves. En attendant, voici déjà, tout près de nous, des pentes couvertes de rhododendrons qui étalent au souffle du glacier et sous ce ciel ingrat leurs fleurs purpurines. Plus loin, nous franchissons cette petite plaine oîi, surpris il y a quelques années par la tourmente, nous nous perdîmes de vue et nous perdîmes aussi le sentier. Enfin, par un escalier taillé dans les rochers, nous nous élevons jusque sur le petit plateau où se cache l'hospice. A peine en avons-nous franchi le seuil, que l'orage éclate et la pluie tombe par torrents.

L'hospice du Grimsel est une maison chétive ; il le paraît surtout à ceux qui ont pris au Saint-Bernard leur type d'hospice. Les abords en sont boueux, des pourceaux font les honneurs du seuil, et intérieurement tout est d'une simplicité nue et sans comfort; mais l'hospitalité (payée d'ailleurs) s'y exerce avec bonne grâce; mouillé, gelé et souffrant, il vaut mieux arriver là que dans tel magnifique hôtel. Le papa Zippach, fermier de l'hospice, est un gros homme qui donne de l'air aux figures d'anciens Suisses que l'on voit dans les almanachs et sur les vitraux : épaisse crinière, large mâchoire, dos conforme, et mollets qui font plaisir à voir. Vogel de Zurich en donne de cette sorte à Tell et aux hommes de Morgarten : mollets gros et musclés, mollets d'un pourtour cossii,, mollets Farnèse, mollets antiques, rassurants, bonshommes, loyaux, primitifs, bourgmestres ; mollets alpestres, assortis à une grande nature, et grani-

tiques suffisamment. Pour nous, nous ne saurions nous ennuyer tout à fait nulle part, si seulement une paire de mollets de cette sorte va, vient, se pose ou se promène autour de nous ; ça tient compagnie. Ce papa Zippach nous installe, en allemand, bien entendu, car, comme les montagnards de vraie race, il n'entend que sa langue, et vous lui diriez oui, qu'il irait chercher un interprête pour lui traduire la période.

La maison est remplie, surtout la salle à manger, où se tient toute la maison- Notre Alsacien y est, notre marquis aussi ; plus un Français qui a une fluxion, plus un ménage genevois, plus un poëte à cheveux pleureurs, plus trois gigues irlandaises qui semblent, comme trois cariatides, porter le plafond sur le dos, plus tout un congrès de géologues, parmi lesquels on remarque MM. Forbes, Agassiz et d'autres hommes distingués. Le souper réunit cette foule autour de deux tables, et la couchée l'éparpillé dans tous les réduits de la maison, jusque sur les tuiles, où huit des nôtres, croyant aller chercher le sommeil, trouvent la pluie et rêvent trempés.

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SIXIÈME JOURNÉE

11 pleut toujours au Grimsel , les géologues nous l'ont dit. L'hospice étant situé au fond d'un entonnoir formé par de hautes cimes, ces cimes attirent les nuages dans l'entonnoir; ces nuages refoulés font une pluie à noyer les granits, et à son tour cette pluie refoule tous les touristes au fond de l'entonnoir, où le papa Zippach, pareil au fourmi-lion, attrape, croque et fait curée.

M. Agassiz seul, et un ou deux géologues, sont partis au jour; tout le reste, même quelques imperméables, délibèi'e, temporise, déjeune pour voir venir; puis, ne voyant rien venir, prend son parti d'attendre à l'hospice le retour du beau temps. C'est un très-joli moment que celui-là, pour nous du moins, qui avons des jarrets à reposer et des impressions à mettre au net; pour le papa Zippach aussi, qui, une fois le filet tombé, compte ses alouettes et donne des ordres pour qu'on les engraisse avant qu'il les saigne. Chacun se fait aussitôt un emploi de ses loisirs : les uns écrivent, les autres dessinent ou feuillettent le livre des étrangers; plus loin on converse; l'on fait une partie

d'échecs; là-bas on joue du flageolet. Vers dix heures, le marquis et la marquise se hasardent à partir; personne ne suit leur exemple, et nos vœux seulement les accompagnent.

Trois des géologues sont restés; ces messieurs, collaborateurs de M. Agassiz, comptaient se rendre ce matin à leur cabinet d'étude (c'est à trois lieues de l'hospice, sur le glacier de l'Aar, un* trou sous une pierre, avec un àtre et deux marmites) ; mais la tempête les a retenus, et bien heureusement pour nous, car les voilà qui nous accueillent amicalement, et qui nous font passer une journée charmante. Jeunes, gais, complaisants et instruits, ils nous expliquent familièrement la vie que l'on mène sur le glacier de l'Aar; à quelles causes on y fore un puits, profond déjà de soixante pieds; comme quoi les glaciers ont des puces à eux, tout comme les cuisinières et les chiens barbets; enfin, comment la neige rouge doit sa couleur à un insecte qui a l'estomac cramoisi. Vite l'on va chercher de l'eau de neige rouge, on monte un microscope, et nous voilà regardant tour à tour, de nos \ingt-deux œils droits, des rotifcres tant que nous voulons. C'est ça une bête curieuse! Figurez-vous un particulier qui se tient deux roues de moulin en perpétuelle acti\iié aux deux coins de la bouche, rien que pour y faire entrer avec plus d'abondance une eau toujours renouvelée; cette eau se précipite dans le gouffre, entraînant blocs et quartiers, et la voilà qui arrive vers l'estomac cramoisi, où deux meules, placées à l'entrée, vous concassent, vous broient, vous mettent en bouillie tout ce qui se présente. En vérité, nous sommes dos animalcules de coton à côté de cette bête broyante ; notre suc gastrique, c'est de l'eau tiède à côté de cette mécanique redoutable qui saisit et met en poudre tout ce qui se montre ! On nous fait voir aussi les œufs; ils sont rouges. Est-ce à dii-e que les enfants de ces bêtes sont tout bonnement de petits estomacs cramoisis, qui, à force de manger, se font croître des têtes, des roues de moulin, et le reste? C'est à savoir. En attendant, nous consignons ici l'hypothèse, comme étant bien notre propriété personnelle à tout jamais.

Quant aux puces, elles sont grosses comme les nôtres à peu près, et velues. pour avoir chaud apparemment. Mais que diable trouvent-elles à sucer chez ces grands lymphatiques? et n'est-ce pas, après tout, un triste sort pour des puces que d'avoir à piquer quelqu'un que ça ne pique pas du tout?... La Bibliothèque universelle, dans un des cahiers de celte année, a donné le portrait de ces insectes, et des rotifères aussi, en môme temps qu'elle a publié le récit fort intéressant des excursions scientifiques de M. Agassiz dans la vallée de Zermatt et la chahie du mont Cervin. L'un de nos trois géologues d'aujourd'hui, M. de Sor, se trouve être l'auteur de ces récits, où l'on trouve çà et là, outre une pointe de joyeuse verve, quelque chose de ce parfum vif et alpin qu'on respire en lisant les pages de de Saussure. Mais pourquoi donc, eu dehoi-s du moins de la famille de cet illustre savant, ne voit-oa point se perpétuer chez

nous cette grande et belle littérature géologique dont il a donné, après ou avecBuffon, les plus beaux modèles? Pourquoi n'avons-nous pas des géologues en quantité ? Pourquoi nos jeunes savants abandonnent-ils insensiblement à d'autres cette étude des glaciers dont de Saussure a posé les bases, cette étude des montagnes qui était nôtre il y a quarante ans, et qui ne se fait bien que comme la pratiquent M. Agassiz et ses compagnons, sur les lieux mêmes, dans la société des glaces et des rochers, au milieu des accidents, des rudesses, des sauvages sublimités de la nature que l'on étudie, avec l'entrain que donne l'esprit de découverte, avec l'élévation que communiquent à l'intelligence la solitude, le silence, le mystère, et ce spectacle majestueux des domaines inaccessibles et glacés où. Dieu a caché la source éternellement féconde des fleuves qui décorent, qui abreuvent et qui fertilisent la terre?... Serait-ce que la fatigue, que les intempéries, que les privations, que les dangers mêmes qui accompagnent cette façon d'étudier, en éloignent nos jeunes hommes? Nous ne voulons pas le croire. Au surplus, qu'ils aillent voir comme se portent sur leurs glaciers M. Agassiz et ses compagnons , quelle gaieté les y accompagne, combien de fleurs et de vivacité s'attachent à leurs impressions, quelle amicale et familière simplicité préside à leurs travaux, et ils seront bien vite rassurés. Ah! que ne sommes-nous géologue nousmême ! Bien sûr, nous serions resté au milieu d'eux , et , une fois du moins en notre vie, nous aurions frayé, conversé, vécu avec ces magnificences alpestres que nous ne pouvons jamais que saluer en passant.

Au milieu de ces intéressantes distractions, les heures s'écoulent rapidement. Tout à coup terreur générale! On se lève en sursaut, des chaises tombent, des chapeaux volent, la table est nettoyée en un clin d'œil... un long hurlement succède. C'est l'ouragan qui vient de forcer une des croisées de la salle. Le papa Zippach accourt, on lui prête main-forte, et le navire est sauvé.

Après dîner notre monsieur alsacien se met au piano, et il nous chante une jolie romance, à la fois naïve et comique; puis il passe à des tours amusants. Alors M. André, piqué au jeu, tire de sa contre-poche un récit à crever de rire, et le poëte lui-même, le poëte à cheveux pleureurs, oublie un instant ses tristesses pour nous faire une scène de ventriloque. Ainsi se passe une journée au Grimsel, quand le temps, assez atroce pour couper court à toute incertitude, force les plus hâtifs à faire séjour de bonne grâce; quand, en outre, la société est nombreuse, excellente, point no no, qu'un mutuel désir de se complaire et de se divertir rapproche les âges, les conditions , et double, quintuple, par cela même, le fonds commun d'agrément et d'amabilité.

Dans la soirée arrive un touriste Robinson. Le touriste Robinson porte une sorte de costume en grosse laine, charpenté à la Crusoé, et calculé en vue d'af-

fronter les ouragans et les cataclysmes. C'est bien pourquoi, si le temps est beau, le touriste Robinson met ses pantoufles, allume un cigare, et reste à l'auberge jusqu'à ce que vienne la tourmente. Alors il s'affuble et part. Celui-ci vient de passer la Furca et le Meyenv^^and.

SEPTIÈME JOURNEE

Ce matin, même temps qu'hier. 11 est dix heures; l'ouragan gronde toujours ; en sorte que notre voyage de Venise commence à être compromis si nous sommes retenus plus longtemps au Grimsel, compromis encore si ces tempêtes ont rendu impraticable le passage de la Furca. Au surplus, rien n'agit plus désastreusement sur les dispositions de l'esprit que ces pluies continues, où viennent se noyer bientôt projets, plans, espoir même de temps meilleurs,

Lasciate ogni speranza voi ch' entrate ,

devrait être aussi l'inscription tracée sur le seuil de cet entonnoir diluvien. Déjà M, Tôpffer en est à faire.de nouveaux devis géographiques, tendant à prendre par le Simplon, ou même à ne pas prendre du tout, selon l'occurrence. Pourtant, aux fins d'avancer les choses, il demande le compte au papa Zippach, qui, pour rien au monde, ne veut consentir à le faire. C'est cher; car, dans ces cas-là, de peur de ne pas payer assez, d'ordinaire on paye quelque chose de trop.

Cependant les gens de l'hospice annoncent comme prochain le retour du beau temps, et nos trois géologues, déjà rangés à cette opinion, veulent absolument nous emmener à l'hôtel neuchàtelois pour nous faire les honneurs de leur glacier. Rien ne nous intéresserait davantage , mais ce serait grossir notre arriéré. Aussi prenons-nous à regret congé de ces messieurs, qui partent aussitôt pour le glacier de l'Aar, tandis que nous nous dirigeons vers celui du Rhône. En attendant qu'il se soit fait beau, le temps est abominable encore : une pluie serrée, un vent glacé, margouillis en tête et en queue. Le touriste à fluxion monte avec nous, certainement ce n'est pas sur le conseil de son docteur.

Mais bientôt nous voici au sommet du Meyenwand, sur le rebord de l'enton-

noir. Plus qu'un saut, et, chose admirable ! nous sortons tout à coup de la pluie, comme des canards d'une flaque. Le soleil brille, le soleil chauffe, sèche, ragaillardit; bien plus, nous découvrons là-bas les cimes de la Furca, verdoyantes, illuminées, et point encombrées de neige : alors adieu Simplon, devis, prompt retour, et toutes les horreurs qui , il n'y a pas deux heures de temps, menaçaient notre avenir. Sortis du lugubre entonnoir, l'espérance renaît dans nos cœurs, et nous nous élevons désormais de spirale en spirale vers les domaines de la lumière , le visage au soleil , l'œil sur Venise , qui nous est rendue.

Après avoir dépassé le lac de la Mort (c'est une petite mer sombre et glacée, où dorment engloutis quelques escadrons autrichiens), nous voilà sur le revers du Meyenwand, en face du glacier du Rhône, qui se déploie tout entier à notre gauche. Encaissé entre le Grimsel et la Furca, ce glacier se présente d'ici comme un amphithéâtre immense, où l'art a ménagé d'innombrables gradins; et tandis que çà et là de blanches aiguilles, sveltes, percées de jours, figurent de colossales statues majestueusement revêtues de leurs flottantes tuniques, l'éclat argentin des gradins, la diaphane transparence des parois, Témeraude sombre des vomitoires, donnent l'idée d'une gigantesque magnificence, d'une infinie splendeur. Voilà ce que la fée vous montre, pour peu qu'on la laisse faire ; et c'est plus agréable, en vérité, même pour l'esprit, que ne saurait l'être la hauteur du géant exprimée en mètres, son volume indiqué en pieds cubes, ou même son aspect rédigé en style d'éditeur marchand , dans un itinéraire d'ailleurs exact et fashionable. L'Anglais Martins, qui s'est illustré en exploitant les combinaisons de la perspective au profit des effets de grandeur et d'immensité, devrait, s'il ne l'a pas encore fait, hanter nos glaciers : il y trouverait, nous n'en doutons pas, de ces illusions frappantes et sublimes tout ensemble, propres entre toutes à féconder un génie qui , comme le sien, est instinctivement porté vers le grandiose et l'apocalyptique.

Parvenus au fond de la vallée du Rhône, nous enjambons le fleuve à sa source, pour nous engager immédiatement dans les pentes de la Furca, cette montagne nue, déserte, d'un caractère sauvage et mélancolique, plutôt que hardi et terrible. Au bout de deux heures, voici bien des neiges, mais anciennes, restes d'avalanches, et, là-haut, le col qui s'ouvre devant nous. De ce col. vue immense, mais nulle part un arbre, nulle part une trace d'habitation ou de culture : l'homme et tout ce qui est de l'homme a disparu pour faire place à une nature stérile, abandonnée, morte, et pourtant attachante à contempler. Volontiers nous y ferions une halte, n'était le froid qui nous chasse! et !;i faim qui nous talonne. — Tout d'une traite nous poussons à quatre lieuc> de là, jusqu'à Réalp, pauvre hameau où s'ouvre, au pied de la Furca, la nue vallée d'Urseren.

A Réalp, il y a un cabaret. M. Tôpffer, arrivé le dernier, y trouve toute son armée campée devant le seuil, les uns appuyés contre la muraille, les autres couchés sur leurs sacs, tous sombres et hagards de faim et de rongement. En

général prudent, et bien que deux lieues seulement nous séparent du souper, il se fait apporter des pains et un fromage, et il distribue à chacun sa ration. Ainsi est conjurée la révolte; les soldats renaissent, les vétérans revivent, les enfants de troupe commencent à rebougiller : on dirait des marmottes engourdies que visite un chaud soleil de mai. Cependant le village nous regarde faire. : les enfants de tout près, les mères et les grands-pères de plus loin. Sur quoi, M. Tôpffer s'étant fait apporter de nouvelles provisions, une ration est distribuée à chacun des marmots présents , et aussi à chacun des marmots absents, que les mères et grands-pères se hâtent d'envoyer quérir jusque dans la montagne. Ainsi tout mange dans Réalp , tout y est heureux pour le quart d'heure, et quand nous quittons l'endroit, anciens et enfants nous saluent avec gratitude et bénédictions.

Nous sommes témoins ici d'un phénomène rare et intéressant. C'est un arcen-ciel d'une extraordinaire largeur, qui, indépendamment de toute pluie visible, et par une soirée parfaitement sereine, s'étend comme une gaze immense devant la gorge et les cimes de l'Oberalp , elles-mêmes toutes resplendissantes, aux rayons du couchant, de pourpre et d'azur. Apparemment quelques fines vapeurs qui montent ou qui descendent à cette heure produisent ce spectacle, dont aucun pinceau ne saurait rendre l'incomparable splendeur. A mesure que nous cheminons, la gaze se dissipe, laissant à découvert des montagnes d'instant en instant plus embrasées à leur sommité, plus bleuâtres et pâlissantes à leur base. Du reste, cette vallée d'Urseren est elle-

nicme remarquable entre les vallées par son caractère d'austère uniformité. De Réalp, qui est à l'une des extrémités, l'on voit briller à l'autre extrémité les blanches murailles d'une petite bourgade : c'est Andermatt. Entre eux

deux, rien, absolument rien, qu'une plaine verte et ondulée où gisent, près de Réalp, un misérable couvent de capucins, et plus loin, au pied du Saint- Gothard, une haute et grande tour en ruine. Le dessin que nous donnons ici près de l'Oberalp, au-dessus d'Andermatt, montre ce paysage à rebours; c'est la Furca qui borne l'horizon.

Au pied de cette tour dont je viens de parler, le sentier rejoint la grande route du Saint-Gothard; de là jusqu'à Andermatt, plus qu'un quart de lieue, mais gare le courant d'air. En effet, ce bout de vallée placé entre le trou d'Un à gauche, et la gorge du Saint-Jothard à droite, est toujours balayé par un vent froid qui descend à Altorf , ou qui monte vers l'Italie, Nous y croisons deux capucins, chaudement encapuchonnés, mais qui ont des figures brigandes à faire trembler. Même entre eux, ils conversent d'une façon si brutale, qu'à chaque instant l'on peut craindre qu'un stylet sorti de dessous la robe de l'un des bons pères ne pénètre entre les côtes de l'autre père, bon également.

Nous voici à Andermatt; et vite, au débotté, plusieurs partent pour aller visiter le trou d'Uri et le pont du Diable, qui sont en dehors de notre itinéraire. A Andermatt, l'hôte est haut de six pieds, chassieux et Piémontais; l'hôtesse est petite, rousse, mal peignée et très-bonne femme. Quand son ogre veut nous affamer, elle le trompe pour nous régaler; quand son ogre veut nous écorchcr tous et vite, elle l'endort pour nous donner le temps de fuir : absolument comme dans le Petit Poucet. Et notez encore ceci : quoique nous ayons maintes fois déjà hanté cette auberge, jamais ce grand diable d'hôte ne veut nous reconnaître pour des Poucets qu'il a déjà dévorés, et, à ce compte, nous laisser tranquilles, tandis que la bonne ogresse de tout loin nous sourit, nous fait signe, et tressaille déjà de l'envie de soustraire tant de chair fraîche à la voracité de son époux. Mais quel bonheur pour nous que, de tout temps, les ogres aient été bêles comme des pots, et les ogresses bonnes comme des marraines !

Avant, pendant et après le souper de ce jour, Vernon traditionne énormément : toutes les histoires de veillée, tous les contes du pays natal, toutes les ballades d'Anduse et d'Alais, coulent à file de ses lèvres. D'autre part, Léonidas a mal au cœur, et telle blouse qui a échappé au vermicelle d'Aigle éprouve à Andermatt de bien graves vicissitudes. Heureusement l'ogresse est là qui pourvoit à tout, et au reste.

HUITIEME JOURNEE

L'ogresse nous fait bien déjeuner; après quoi elle nous met dans le chemin, et nous voilà grimpant l'Oberalp. Le sentier est étroit, ardu; la vue, celle d'hier absolument; car cette vallée d'Urseren, de quelque côté qu'on la regarde, ne varie que par son couvent et sa tour, qui se trouvent à gauche au lieu d'être à droite, ou à droite au lieu d'être à gauche. Sur le premier plateau, voici par centaines des vaches qui déjeunent d'herbe tendre, et de toutes parts des sonnettes, les unes claires et argentines, les autres sourdes et graves, qui carillonnent paisiblement. Plusieurs de ces vaches se mettent à nous regarder passer, et parmi elles un énorme taureau qui ferait bien mieux de continuer son repas. Les taureaux! voilà, lecteur, un des plus réels dangers de nos excursions alpestres. Ils sont ombrageux, nous sommes étourdis, et c'est toujoui's sur des sommités nues qu'on les rencontre, là où ni arbre ni maison ne vous offrent un abri ou, tout au moins, une position d'où l'on puisse, en cas d'affaire, parlementer avec quelque avantage.

A l'extrémité de ce plateau, nous retrouvons le lac sur la rive duquel nous courûmes un danger d'avalanche en 1839. Ce lac, soulevé alors par l'haleine glacée du vent, est aujourd'hui tranquillement endormi au sein des pentes vertes qui s'y réfléchissent. Toutefois, à l'endroit de l'avalanche, nous passons sur l'amas de neige qu'elle y entretient en toute saison. Il est agréable de revoir les lieux où l'on a tremblé, mais difficile aussi, quand toutes les circonstances ont changé, de se représenter bien pourquoi et de quoi l'on eut peur.

Au delà du lac, nouvelles pentes vertes et un torrent à passer. Le drôle est gros, fier, peu disposé à nous laisser faire. 11 nous faut le remonter d'abord, ensuite construire des ponts; et heureux, même après cela, ceux qui passent à pied sec : la plupart prennent des bains plus ou moins partiels, au grand amusement d'un public cruellement rieur. Ici, comme aux Ormonds dessous, nous nous demandons s'il est bien vrai que nous soyons sur le chemin de Venise, et nous nous affirmons à nous-mêmes que oui, sans réellement y croire, tant les impressions sont antivénitiennes, tant le monde commence à nous paraître grand, tant les vastes projets, qui sont si aisés à former, deviennent en pratique promptement problématiques et difficilement exécutables. Dès ici, Voiton Venise? sera le refrain usité dans la caravane pour exprimer l'incertitude où nous sommes de voir jamais cette ville de plus en plus lointaine et fabuleuse.

Au delà du torrent, nous faisons halte sur le sommet du col, d'où l'on ne découvre que des pentes vertes : tout ce pays est purement herbager, à peine aussi sauvage que la vallée d'Urseren. Mille petits ruisseaux courent le long de ces pentes; il est très-difficile d'y cheminer posément sans glisser. Aussi nous y lançons-nous à la course ; quelques-uns glissent tout de même, et d'autres aussi qui les regardaient faire. C'est pour arriver plus tôt à l'auberge. L'hôte est aux champs, vite on va le chercher, et, pendant qu'il ne vient pas, la faim nous contraint à fuir vers d'autres hôtes qui ne soient pas aux champs. Au bout de deux heures, nous trouvons notre affaire à Cedruns.

Cedruns, Truns, Dissentis, Tusis, Andeer, noms qui ne ressemblent plus à rien, et tout autant persans, algonkins, ce me semble, qu'allemands, français ou italiens. C'est qu'en effet, nous voici dans le Latium du romonsch, langue étrange, originalement inintelligible, qui, écrite, ressemble aux jurons d'un Espagnol en colère, et, parlée, au baragouin d'un gosier obstrué d'un oignon. Langue intéressante au demeurant, circonscrite à des cantons dont elle reflète et protège les mœurs; qui plaît même aux oreilles de ceux qui ne la comprennent pas, par une sorte d'énergique rudesse; qui, au surplus, a son journal, et une petite littérature de vallées dont nous aimerions fort à pouvoir prendre connaissance; car, sûrement, celte langue de montagnards, dont les formes antiques consacrées par la seule tradition ont échappé à ce travail d'experts où s'embellissent et s'énervent les nôtres, doit offrir de ces tours pittoresques, vigoureux, ramassés, de ces fleurs de diction dont l'éclat un peu sauvage et le parfum un peu âpre n'en sont que plus agréables pour nos organes blasés. Quoi qu'il en soit, dès ici nos drograans ne nous servent plus à rien: David ne peut pas faire passer pour un liard de son italien, et pondant plusieurs jours nous allons être réduits au langage d'action pour tout potage, j'entends pour demander nos potages. C'est très-fâcheux dans un pays où le potage manque, le pain aussi, la viande aussi, et où l'on paye très-cher, non pas seulement ce que l'on consomme, mais ce qu'on a signifié par gestes que l'on consommerait volontiers. Reichenau et Coire exceptés, ces raretés vont nous persécuter durant tout notre passage au travers des Grisons; elles cesseront

en Valteline pour recommencer dans le Tyrol allemand, et jamais l'histoire de ne pas mourir de faim n'aura joué un rôle aussi grand dans nos voyages. Nous n'avons garde de nous en plaindre. Des vivres un peu rares n'en sont que plus précieux; la disette engendre la prévoyance; il est bon d'ailleurs que des gentlemen petits et gros, qui n'ont jamais manqué de rien, de leurs yeux voient, de leur estomac apprennent, qu'on peut manquer de quelque chose, et qu'un bon appétit n'est pas, comme ils seraient peut-être portés à se l'imaginer, la raison suffisante d'un bon dîner.

A Cedruns, l'on nous indique pour hôtellerie une maisonnette où nous entrons. C'est la cure. Figurez-vous, au sein de cette nature déjà si paisible et dans une chambrette toute dorée des rayons du matin , un vieux curé à cheveux blancs qui fait avec son jeune vicaire une partie de dames : le damier est grossier, la table antique, la bergère séculaire; tout (fans la demeure est d'une propre vétusté, et le seul crucifix ,^ 'suspendu dans sa niche de bois, brille de l'éclat modeste de quelques pieux ornements. C'est ce charmant tableau que nous venons gâter. Les deux prêtres nous cèdent leur table, et, remettant à une autre fois de terminer la partie, ils laissent nous servir sous leurs yeux un jeune sacristain, qui pèse ou mesure soigneusement chaque pain qu'il nous apporte, chaque ration de vin qu'il nous livre. Tout est rare, cher, mais tout aussi est compté selon les règles d'une scrupuleuse probité, en sorte qu'il n'y a ni à se plaindre ni à marchander.

Au surplus, quel spectacle doux et calme que celui de cette demeure! On ne peut être témoin de cette simplicité d'existence, de ce cours silencieux et paisible des jours, sans éprouver comme un vif regret d'être entraîné soi-même dans le courant tumultueux de la vie des cités. Surtout, on ne s'avoue pas sans amertume que, cette destinée nous fût-elle offerte, on ne saurait ni l'accepter ni s'y plaire. Et pourtant, que d'ennuis, que de soucis, que de sottes passions ou d'absurdes désirs, que de factices malheurs ignorent ces deux bons curés de Cedruns, qui peuvent ainsi couler les longues heures de la matinée à combiner lentement les coups bien innocents d'une tranquille partie de dames ! Nos divertissements, nos joies, valent-ils donc cette quiétude, ces sobres amusements, ces sereins loisirs? ou bien, assujettis à la commune loi, ces deux curés nous envisagent-ils à leur" tour comme étant mieux partagés qu'ils ne le sont eux-mêmes , et dédaignent-ils , en regard des biens dont ils nous supposent pourvus, ceux que nous leur envions? C'est possible. Pourtant c'est

36i VOYAGES EN ZIGZAG.

parmi les hommes simples, tels que paraissent l'être ceux-ci, qu'on rencontre d'ordinaire les cœurs paisibles et contents, les philosophes pratiques, trèsdifférents des philosophes raisonneurs, et communément bien plus sages.

De Cedruns nous nous acheminons sur Dissentis, où, en 1839, retenus pendant quarante-huit heures par d'affreuses pluies, nous vécûmes de pain noir et de petits cochons au sucre. On aime à revoir les lieux où l'on a mangé tant de petits cochons au sucre! aussi entrons-nous à la maison commune. L'hôte a changé, mais la déesse ïhémis est toujours là, pendue au plafond de la salle, et le fauteuil de justice aussi, debout sur ses quatre pieds, qui préside à tout ce qui se présente.

Au moment où nous quittons cette maison, voici que du couvent, qui n'en est pas éloigné, se fait entendre un mâle et pieux concert de voix harmonieuses : ce sont les pensionnaires qui chantent sous la direction des Pères. H est midi, pas un bruit ne trouble le silence de la vallée; le village luimême est désert, cette musique seule remplit les airs de ces invisibles accents et semble être comme la voix elle-même des bois, des montagnes, des cieux glorifiant leur Créateur. Chacun de nous, demeuré à la place où l'ont surpris ces chants, écoute avec ravissement. Bientôt l'hymne cesse, nous continuons de marcher, et, comme un mélodieux murmure, elle nous accompagne bien des moments encore.

Quand on voyage, le déplacement des impressions, l'interruption des habiludes, font paraître vives et neuves des choses que chez soi l'on aurait peu remarquées peut-être. Mais quand on voyage à pied, cette heureuse disposition s'accroît encore, et les plus simples spectacles deviennent aisément une source d'admiration vive et enthousiaste, de joie forte et expansive surtout. Tandis que déjà la marche électrise, ou que la fatigue fait trouver du prix aux moindres occasions de s'étendre sur le gazon ou de se choisir un ombrage, le simple inattendu (et combien de choses sont inattendues!) provoque bien vite la surprise, qui, au fond, n'est pas distincte de l'impression que fait éprouver la nouveauté. Mais une autre cause, meilleure et plus active, concourt au même résultat : c'est cette liberté, ce bien-être que contracte l'esprit passagèrement nettoyé de soucis, délié de chaînes, et qui, durant les longues heures de marche, s'assainit, s'anime, s'élève, et devient réellement plus propre à goûter avec simplicité le beau et le bon. Plus de ces dédains que le bon ton conseille ou commande, point de ces blâmes mensongers ou de ces fades louanges que dicte la vanité, point de ces préoccupations d'amour-propro ou de fatuité qui empoisonnent presque tous les divertissements de salon et de casino ; et à la place, une naturelle disposition à accueillir le plaisir en quelque degré qu'il s'offre, de quelque côté qu'il se présente, et à l'accueillir comme on fait un hôte généreux, dont la reconnaissance est l'unique, l'aimable salaire. Et voilà pourquoi, lecteur, cette musique de couvent nous paraissait ravissante, bien préférable à des symphonies bien plus belles. Voilà pourquoi laut de choses ordinaires vous sont ici présentées comme admirables : elles le

furent réellement pour nous. Voilà pourquoi l'on finit par aimer avec passion une façon de voyager qui semble au premier abord bien sujette à de rudes fatigues et à de dures privations; pourquoi l'on entrevoit avec tristesse l'heure de quitter ces amusants labeurs et ces privations volontaires. Hélas! assez d'autres, et sous vos yeux, cherchent sans l'y trouver leur plaisir dans les objets extérieurs, s'imaginant que ce soit à ces objets de réveiller l'admiration dans un cœur blasé, ou la joie dans une âme assoupie. Nous croyons, nous, qu'il faut au contraire apporter aux objets extérieurs le tribut d'un esprit éveillé, joyeux, libre et sain; alors ils se chargent du reste, et l'on se sépare enchantés les uns des autres.

De Cedruns à Dissentis nous avons voyagé en compagnie d'un brave homme qui chassait devant lui une truie pleine. De Dissentis à Truns, le même homme se retrouve devant nous, et la même truie; mais elle n'est plus pleine, et le particulier porte sur son épaule un sac où crient, à chaque fois qu'il éternue, une multitude de nouveau -nés. On lui fait son portrait, et tout est en règle.

Déjà l'avant-garde est à Truns, où David tâche de faire entendre au landamman qui tient l'auberge que nous sommes vingt- deux affamés, et que, s'il n'y prend garde, nous le mangerons, lui et son poulailler. Le landamman répond qu'il y a quatre matelas, et qu'on pourra souper dans un quart de lieue. En attendant nous allons visiter, à quelque distance "du village, l'antique érable sous lequel, en 1424, les représentants de dix-sept districts de la haute Rhétie prêtèrent le serment de la Ligue grise. Cet arbre vénéré existe encore, mais réduit à une souche tronquée qui supporte un rejeton vigoureux et sain ; on l'a entouré d'une balustrade, et tout aupiès s'elevc une chapelle qui a été construite en commémoration du serment.

Le quart de lieue étant écoulé, nous retournons à notre landamman, véri-

table ogre, celui-là, tout en bouche et carnassières, mais ogre h%-pocritement gracieux, doucereusement ladre, tout palpitant à la fois de cauteleuse tendresse et de voracité famélique. Bien sûr, quand il tient une chair fraîche, il doit ne l'étouffer qu'avec des caresses pour le manger les yeux levés au ciel. Heureusement David l'obsède d'exigences, notre nombre lui impose, et, contraint qu'il est de songer à notre cuisine bien plus qu'à la sienne, il fait la plus drôle de figure du monde.

Le souper est servi dans une chambre basse, où force portraits pendus au clou nous regardent faire. Ce sont des landammans et des landammanes, tous au teint rose, à la bouche grande, à l'air Truns, Romonsch et Cedrens. Notre ogre, illustre rejeton de ces drôles d'ancêtres, n'imagine point déchoir en nous servant à chacun un brouet rare et clair, plus un petit morceau de pain pesé au trébuchet. Arrive pourtant un jambon; mais sans David, qui a la présence d'esprit de s'en emparer et de le dépecer bien vite, nous n'aurions fait que l'entrevoir. Deux assiettes de cerises cuites ferment ce souper, qui porte notre faim à son comble.

Nous gagnons ensuite nos quatre matelas. Partout, pendus au clou, landammans, landammanes, Grisons, Grisonnes, ligues et districts.

NEUVIÈME JOURNÉE

Ce iflatin encore, brouet clair, pas de pain, un peu d'eau, et le landamman qui nous invite gracieusement à nous régaler, absolument comme fit à la bonne cigogne maître renard. Après quoi il faut payer. C'est l'heure où le drôle redouble de soins, roucoule de joie, et, d'une seule caresse de sa griffe, fait à la bourse commune une large entaille à la gorge. Nous payons pour nous, nous payons pour notre guide, nous payerions encore, n'était la faim qui nous presse de fuir vers Ilanz, où nous espérons déjeuner.

De Truns jusqu'à moitié chemin d'Ilanz, on suit la rive droite du Rhin. La route est dès ici praticable pour de petits chariots; du reste agréable, pittoresque, construite en chaussée le long du fleuve, et faite exprès pour jouer au soliveau. M. Tôpffer continue de gagner partie sur partie. Peu d'habitants, mais partout de petits cochons qui animent le paysage, barrent le chemin, gazouillent sur la rive, ou font dans les flaques leur toilette du matin. Quand un petit cochon, deux petits cochons, voient venir un touriste, au lieu de s'écarter du chemin pour le laisser passer, ils se mettent invaiiablement à trottiller devant lui, sans que l'idée leur vienne jamais d'en finir en entrant dans le bois ou en se rangeant dans le fossé; c'est ce qui est cause que, de Truns à Ilanz, nous avons chacun devant nous deux petits cochons trottants. La chose ne prend fin que lorsque les petits cochons voient à l'opposite un autre touriste venir sur eux; alors, sollicités par deux forces contraires, la résultante les saisit au tire-bouchon et les tire dans le pré. Telles sont les choses que nous avons pu observer sur les mœurs et usages des petits cochons.

Uanz n'arrive ni ne se montre, e^ nous commençons véritablement à craindre qu'il n'y ait erreur dans notre devis géographique; du reste, aucun moyen de nous en assurer, car les petits cochons sont muets, et les gens parlent romonsch. Albin seul trouve en un lieu écarté un curé qui l'apostrophe en quelque chose de latin; sur quoi, et après y avoir mûrement réfléchi, Albin rétorque quelque chose d'approchant, et l'entretien en reste là. C'est qu'il faut savoir que si nous prononçons notre latin en français, ces curés-là le prononcent en romonsch, en telle sorte que deux latinisants, quelque cicéroniens qu'ils soient, peuvent fort bien se paraître l'un à l'autre un mauvais drôle qui demande en algonkin la bourse ou la vie.

Enfin voici Ilanz, joli bourg à cheval sur le Rhin; voici l'auberge, où David s'escrime à faire comprendre que, nourris hier de brouet clair, nous allons expirer si l'on n'y prend garde. L'hôte paraît saisir quelque chose de l'idée, car voici venir un arrosoir de café, trois petits pots de lait, quatre onces de beurre, passablement de pain pesé, et une sorte de kirchmûss couleur de fin grenache, transparence de miel, bouquet d'œillet rare, comme tout ce qui est précieux, ou, plus exactement peut-être, précieux comme tout ce qui est rare. Notre hôte, d'ailleurs est très-bon homme et assez élevé dans l'échelle pour savoir s'honorer de notre appétit.

On charge ici les sacs sur un petit chariot, et sur les sacs on attache Léouidas, qui s'endort immédiatement : c'est sa manière, nous l'avons dit; manière excellente d'ailleurs pour un touriste de son âge, et qui seule lui a permis de faire une excursion si laborieuse sans éprouver le plus petit malaise. Il faut, en vérité, que le proverbe « Qui dort dîne » soit littéralement vrai, car quelques-uns d'entre nous, Murray entre autres et Léonidas, de nos trente-six dîners, en ont certainement dormi plus de vingt-quatre sans s'en trouver plus mal, et plusieurs qui n'ont pas essayé s'en seraient trouvés à merveille peut-être.

La vallée, à mesure que l'on descend, devient de plus en plus belle. Des herbages nus de l'Oberalp, nous nous sommes insensiblement approchés des croupes boisées que domine le couvent de Dissentis, puis des champs déjà plus doux et plus fertiles où l'érable de Truns est le patriarche d'autres érables semés par bouquets sur la lisière des terres ou au milieu des sapins. Au sortir de Truns, la vallée d'Ilanz nous paraît riche, populeuse, la végélaiion plus variée, plus fruitière ; au delà, nous allons contempler, tout à côté des paysages les plus doux et les plus frais, de profonds et stériles abîmes, au fond desquels le Rhin, qui les a creusés, roule en maître ses flots impérieux, et semble un barbare conquérant qui, pour régner toujours, combat et dévaste sans cesse. Puis, sur les pentes crayeuses de ces abîmes, une végétation italienne, des pins au feuillage noir, svelte, aux branchages fauves et tourmentés, de délicats arbustes, ou des festons de lianes flexibles. Certes, ce sont là de riches spectacles, et très-différents de ceux que nous ont ofi'erts les vallées bernoises. Ici le paysage est pluiôt attachant que grandiose, et, à la place de cette étroite profondeur des vallées de l'Oberiand

€u du Hasli, ce sont des plateaux ouverts, dont les plans, au lieu de se dresser toujours vers le ciel, fuient souvent vers l'horizon, et donnent parfois au paysage ce délicat attrait des lignes mourantes et lointaines qu'on ne vient pas d'ordinaire chercher en Suisse, Deux heures avant d'arriver à Reichenau, commence une région où un peintre trouverait mille sujets d'étude et des motifs de paysage intéressants et neufs.

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11 y a une route qui descend dans ces abîmes dont nous venons de parler, il y en a une autre qui les tourne. Par bonheur, voici, outre un naturel qui'porte une sciejîionstrueuse en façon de parasol, un particulier qui parle français. « Laquelle, monsieur, faut-il prendre? — C'est à savoir. L'une est plus longue, mais l'autre est aussi courte. Quand je vais à Coire, moi, je prends celle d'en bas. Je prends aussi celle d'en haut. Vous ferez bien de vous y tenir; elle est mieux tracée, et l'autre aussi. » C'est tout ce que nous pouvons tirer de cet. irrésolu. D'autre part, l'homme à la scie, qui arrive de Reichenau, nous donne d'excellents conseils, mais en romonsch. Nous prenons par en haut.

De Truns à Ilanz on compte quatre lieues, des lieues grisonnes; d'ilanz à Coire on en compte sept. C'est beaucoup. Mais le pays est montueux et accidenté; le voisinage des abîmes nous rassemble en troupe; l'on rit, l'on jase; une grande guerre s'allume entre Vernon et M, Tôpffer, en sorte que nous marchons sans nous en apercevoir presque. A Waldhauser cependant , à l'entrée d'un bois, nous faisons halte sur une belle pelouse oii une bonne femme nous sert à la ronde un petit vin romonsch qui a un accent furieusement brusque. Pour le boire, on se retient à l'herbe ou aux cheveux de son voisin. Pour payer ce vin, M. Tôpffei' donne cent sous, on lui rend en bluskers une fortune tout entière ; les bluskers sont des fractions de centime, u Et que peut-on bien acheter avec un blusker, madame? — Un verre de schnaps. » Ainsi l'eau-devie, ce poison du pauvre, se fait mauvaise, se fait petite, pour qu'il puisse, si indigent qu'il soit, en faire un désastreux abus. Dans plusieurs de nos belles vallées, c' est l'eau-de- vie qui décime des populations robustes, c'est l'eau-de- vie

qui porte le vice là même où, sans elle, il n'aurait pas d'accès, dans les hameaux écartés, dans les chalets perdus des Alpes.

De cet endroit nous poussons tout d'une traite jusqu'à Reichenau , où nous arrivons au coucher du soleil. Deux lieues encore nous séparent de Coire : M. Tôpffer loue un char qui y portera les écloppés. Reichenau, c'est l'endroit où Louis-Philippe a été maître d'école dans une salle que l'on peut se faire montrer. Aussitôt, Vernon se transporte sur les lieux; il frappe, on ou\Te. « Je suis Frrrançais, madame, et, à ce titre, osé-je..., etc. » Vernon entre, examine, prend son temps, puis il rejoint... Mais voilà que sa place d'écloppé est partie avec le char. « Ah! c'est ainsi! dit-il; eh bien, en route! je n'ai pas qu'une jambe! » En vérité, avec du ressort, un peu de belle humeur et un grain de crânerie, tout s'arrange, tout vient à point, et les petites infortunes ellesmêmes, transformées en sujets de rire, ne servent qu'à grossir le sac des jolis souvenirs. Il n'en est pas moins vrai que Coire est situé beaucoup trop loin de Reichenau, Va encore la première heure, mais dès la seconde toutes nos jambes se disloquent, tous nos jarrets se déboîtent, et un inextinguible désir de repos nous sollicite de multiplier de plus en plus de courtes haltes. EnOn, enfin voici la porte, voici la rue, voici l'hôtel, l'escalier, la salle, où chacun tombe sur une chaise, penda'nt que Vernon s'évanouit. Vite, de l'eau fraîche, du vinaigre, un bon lit... Tout à coup, Vernon ressuscite, fend la foule denses opérateurs, et s'en vient, radieux et affamé, prendre sa place à table.

DIXIÈM'E JOURNÉE

Coire est une petite ville jolie par sa situation, intéressante par son histoire, sa cathédrale, et par un caractère de simplicité aisée et bourgeoise. Les habitants ont l'air intelligents, industrieux , et point encore aussi gazettisés que ceux de quelques autres capitales de canton. Ainsi l'on n'y voit pas de politiques d'estaminet, pas de parvedus de café, pas de législateurs de restaurant, pas de courtauds faisant , un brûlot à la bouche , la leçon à la diète et les cornes à leur gouvernement. Les marchands de bas y font des bas, les fainéants n'y font rien, les étrangers ne s'en mêlent pas, et les choses n'en vont pas plus mal. L'on n'y voit pas non plus, alors que le pays prospère sous une administration régulière et débonnaire, des pères de famille s'associer, des publicistes s'improviser tout exprès pour démontrer que cette rusée cache sous sa robe de bonne femme une multitude d'engins destinés à empêcher les citoyens d'élire, les quais d'être alignés au cordeau, les horlogers de vendre des montres, les pauvres d'être riches et les avocats d'être landammans.

Voilà ce que nous observons à Coire, hâtivement, il est vrai, moitié de notre lit, en faisant, à cause des fatigues d'hier, la grasse matinée, moitié du pavé de la rue, en allant, à cause des famines de la veille, nous pourvoir chez le

charcutier du coin d'un saucisson de sûreté. Que ne pouvons-nous acquérir le fonds tout entier de ce brave homme ! nos estomacs le voudraient, mais nos épaules s'y refusent.

Vers dix heures l'on part. La chaleur est étouffante, concentrée, comme sont, quand elles s'y mettent, les chaleurs des vallées; puis une rampe se présente qui coupe les zigzags de la route : aussitôt de nous y engager. Jamais, de mémoire de rampe, pareilles sueurs. Arrivés au sommet , nous voilà fondus, évaporés, et nos blouses, nos chapeaux, nos figures en pleine lessive.

INous nous dirigeons sur la haute Eugadine, par le passage du mont Julier, que nous franchirons demain. La roule s'élève insensiblement, et nous allons perdre de nouveau, par degrés, cette vive et belle végétation que nous venons de retrouver dans la vallée du Rhin. Tant mieux : c'est cette contiluiellc variété d'impressions, ce sont ces changements quotidiens de scènes et presque de saisons qui font l'agrément principal des excursions alpestres. Aujourd'hui des neiges, demain des ligues.

Eu attendant, nous traversons de gros villages qui ont l'air savoyard par leur nue pauvreté, et suisse aussi par leur bonne tenue et une excellente économi».municipale. Auprès de l'un d'eux, l'on nous fait remarquer une antique église

qui seh aux deux cultes à la fois. Quand cette communauté d'autel, comme c'est ici le cas, ne provient pas d'une molle indifférence, mais d'une mutuelle et charitable tolérance, combien, au fond, elle est plus chrétienne, plus évangélique, que nos indéfinis fractionnements d'églises! combien ce seul fait annonce, chez les deux pasteurs de ce petit troupeau, de bon esprit, de simplicité de foi, d'humble acquiescement au plus sublime des enseignements du Maître! Sans doute, l'on ne peut pas partout, et en tout temps, pratiquer cette bonne coutume; mais pourquoi s'en écarter le plus qu'on le peut? et que gagnera donc le christianisme, sinon d'en être devenu méconnaissable, à ce que, même dans l'un seulement des deux cultes, chaque secte, chaque coterie, chaque fraction de religionnaire se soit bâti son temple, sa maison, sa chambre? Docteurs, reconnaît-on à ces choses cette religion qui relie, assemble, qui fait des frères? ^'est-ce point que l'orgueil de doctrine nous abuse peut-être? N'est-ce point à notre foi personnelle, à l'excellence de notre théologie particulière, qu'à notre insu sans doute, et bien contre notre intention, nous risquons pourtant d'élever un temple?

Au sortir du village, nous sommes abordés par le médecin de ce district. C'est un jeune homme de bon air, qui s'adresse en latin à M. Tôpffer, et la conversation s'engage. Ces messieurs, très-cicéroniens sûrement, ne laissent pas que de parler «//eci/oies rhumatismales et inflammatorise, qui sont, ces dernières du moins, le désastreux effet des poms spirituosi. Le cardinal de Bempo, nous n'en doutons pas, aurait dit autrement, lui qui, par fanatisme de belle latinité, appelait le Grand Seigneur rex Thracum; mais, après tout, tine bonne chose, quand on fait tant que de se parler, c'est assurément de s'entendre.

Insensiblement nous avons atteint le plateau supérieur de la montagne que nous gravissons depuis Coire. Ce plateau, qui s'étend au loin dans tous les sens, nous masque le fond des vallées, tandis que de lointaines cimes dépassent seules le vaste et uniforme pourtour de l'immense plaine. Ce genre de vue, peu fait à la vérité pour arrêter le peintre, offre au voyageur un attrait de grandeur et de nouveauté. Plus petit, plus perdu encore au milieu de cette rase solitude, mais affranchi en même temps du gênant voisinage des hauteurs, il marche comme vivtfié et rafraîchi par ce surcroît désiré d'air et d'espace. Mais c'est quand nous avons atteint l'extrémité du plateau que s'ouvre devant nous une de ces vues dont l'auguste magnificence resplendit longtemps encore dans le souvenir. Au-dessous de nous, aussi bas que l'œil peut plonger, c'est un réseau de profondeurs crevassées au fond desquelles courent de nombreux torrents, dont le fracas s'éteint dans les airs bien longtemps avant de nous arriver; ces eaux baignent la base d'un entassement de croupes verdoyantes, séparées les unes des autres par des ravins sombres et boisés; puis, au-dessus, des parois de rochers, ici festonnées de forêts, là nues et grises, supportent un autre amphithéâtre de cimes dentelées. Et tandis qu'en cet instant même le trouble, l'obscurité, les vents, la foudre, régnent dans le haut des airs et assiègent les sommités, le soleil, lançant obliquement ses rayons au travers d'une gorge

profonde, s'en vient dorer au milieu de leurs fraîches prairies le petit hameau de Goûters, le rocher de Teufelcastel et le bourg de Lenz, où nous allons entrer.

Un char nous accompagne, qui porte nos sacs et deux écloppés. Arrivé au bourg, le cheval sent l'écurie et se lance dans la pente. C'est justement cet instant-là que choisit le cocher pour se commander une paire de souliers. Il fait signe : un pauvre vieux savetier accourt, évite la roue, attrape le pied, prend mesure au galop, pendant que l'automédon fouette la bête, fouette les mouches, fouette le savetier, tout en lui expliquant tranquillement ses cors et ses oignons. Et ceci bonnement, sans mauvaise intention, exactement à la façon des grands, que leur condition expose à être inhumains à leur insu, ou insolents sans s'en douter. Au fond, qu'est-ce qu'un page, qu'est-ce qu'un prince à côté d'un maître cocher? Je ne sache que le courrier d'un comte russe ou d'une famille no-iw qui soit plus prince, qui soit plus page qu'un maître cocher.

Buvette à Lenz. L'hôte est là qui, une plume à la bouche, un long papier devant lui, compute et suppute en partie double toutes les doses pesées que nous livrent les femmes. Atrocissimus, dit Tacite, velcranorum clamor oriebalur, ce qui signifie que les cris « du pain ! du fromage ! du fromage! du pain! » hurlés en cadence avec un accent de famine et de dé.sespoir, finissent par épouvanter ces femmes, par subjuguer cet homme... Tous apportent avec douleur et tremblement ce qu'ils ont de \-ivres; tous donnent, jettent, prodiguent, comme si le monde allait finir dans une demi-heure. Nous éprouvons quelque soulagemefit.

On paye cher et l'on repart vite. En ce moment passe devant le seuil de l'auberge un paysan qui vient de gravir les pentes que nous allons descendre ; le brave homme, harassé et couvert de sueur, s'approche d'une fontaine, saisit le goulot... « Hé! holà! hé! » lui crie-t-on. 11 lâche le goulot et regarde. Puis il saisit de nouveau le goulot, u Hé! holà ! hé!... » Cette fois, sans y rien comprendre d'ailleurs, il s'abstient tout de bon. Alors on lui montre une chopine, on la lui paye, et il comprend du premier coup qu'il faut la boire.

De Lenz, il s'agit de descendre jusqu'au plus bas de ces profondeurs crevassées dont nous parlions tout à l'heure. Alors, laissant le chariot serpenter au loin sur les circuits sans fin de la route, nous couiMjns en courant au travers des prairies, et en moins de quarante minutes nous voici au fond de l'abîme, tout pleins d'ardeur pour remonter les pentes opposées, sur lesquelles, des hauteurs, nous avons eu soin de marquer d'admirables spéculations à faire. Durant une petite halte, M. Tôpffer dessine, pour le reproduire ci-contre, le rocher de Teufelcastel et son église séculaire; tandis que de Bar, pour mieux boire, tombe dans la fontaine du village, au grand amusement de tous les Romonsch présents. Après quoi, eu route! Toutes nos spéculations réussissent. Les croupes sont promptement escaladées-, voici les parois de rochers dont on longe la base en s' enfonçant dans une gorge sombre. Le vent, qui balaye éternellement ce passage, balaye par la même occasion le chapeau do Murray,

Alurray, d'abord stupéfait de cette brusque spoliation, contemple avec amertume son couvre-chef qui tournoie dans les airs, s'amincit comme un météore, et finit par disparaître dans les ténèbres du gouffre. Provisoirement on lui impose un bonnet de coton.

L'on rencontre de temps en temps dans les vallées des Grisons, non pas des pendus précisément, mais des potences, qui, élevées sur des tertres stériles à droite ou à gauche du chemin, ne laissent pas que d'assombrir un peu l'imagination du passant. Nous en voyons deux aujourd'hui ; la seconde se montre à l'heure du crépuscule et prédispose aux contes noirs. Vernon traditionne, M. Tôpffer aussi, et d'autres. Point de lune, du reste, et à la place une route incertaine, des marécages de ci, des bois de là, plus loin des roches douteuses, des creux indistincts, tout ce cortège enfin de petits et de gros fantômes dont l'imagination peuple si volontiers les ténèbres. Vernon déjà ne traditionne plus, ni M. Tôpffer, ni d'autres, et le bruit cadencé de nos pas nous sert d'entretien suffisant, lorsque, tout à coup, voici venir une troupe de brigands excessivement féroces!... C'est David qui vient nous apprendre qu'arrivés à Mullinen, il ne nous reste plus qu'à entrer à l'auberge où déjà s'aune notre soupe et se pèsent nos rations.

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