TREIZIÈME JOURNÉE
Brusio est situé à une demi-heure de la frontière. C'est donc ce matin que nous disons adieu à la Suisse, qui, au reste, dès Saint-Moritz , nous a déjà semblé être l'Italie. Après une courte descente, nous arrivons à la Madone, oii l'on vise nos passe-ports, et bientôt après à Tirano, où il s'agit de déjeuner d'une façon authentique, remarquable, rétrospective.
Quelle drôle d'auberge ! Vaste, bruyante, d'une malpropre magnificence, où crient les gens, où crient les fritures, où crie le tournebroche, sans compter des cochers qui vont, viennent, comme en plein carrefour. Du reste, large table, linge frais, cuisine exquise, et strachino sans pareil. L'hôte, grand et gros homme rhumatismal, en redingote bleue, donne de l'air à ces retraités du temps de l'Empire qui ont été généraux un moment et cacochymes des années. L'hôtesse et sa sœur, à l'envi mal peignées, ont à la fois la vulgarité et le bon cœur, l'emphase et la familiarité des Italiennes : elles nous accueillent avec amitié et mettent du prix à ce que nous nous tenions pour régalés. A cet égard, nous sommes en mesure de combler leurs vœux. En effet, au sortir de vallées pauvres et de sommités stériles, cette soudaine réapparition de l'abondance est à elle seule d'un agrément infini; et du pain plus blanc, un potage plus civilisé, des côtelettes au lieu d'œufs cuits durs, paraissent bien vite un
banquet étonnant par la variété des mets et par la distinction des assaisonnements. Puis nos émissaires, qui, de tous côtés, reviennent chargés de figues, de pêches, de raisins, de tous les dons de Pomone achetés au quintal, et pour rien!
Mais à toutes les médailles il y a un revers. Une chaleur torride, la même qui dore ces raisins, qui confit ces figues, nous attend au sortir de la fraîche hôtellerie, pour nous confire aussi. Échelonnés sur un chemin poudreux que balaye une haleine embrasée, nous songeons alors aux fraîcheurs de la veille, aux sources, aux ombrages, qui sont ici clair-semés, tièdes, transparents; à ces harmonieux désordres d'une nature libre, remplacés tout à coup par les mesquins arrangements d'une culture avare; à ces pentes sauvages, à ces noirceurs des bois, auxquelles ont succédé l'éclat importun des murailles blanches, la rase uniformité des prés, l'industrieuse économie des arrosements artificiels, et le parallèle n'est pas de tout point favorable au beau verger que nous parcourons. Tout haletants, nous frappons aux pintes, mais si le vin abonde, on vous y refuse l'eau, et il nous serait plus possible d'en sortir ivres que d'en sortir désaltérés.
Ceci n'empêche pas que la Valteline ne soit une vallée brillante de fertilité, et parsemée de bourgades dont l'aspect est de loin riant, prospère, presque magnifique. Partout de belles églises, des chapelles ornées, des clochers d'une architecture svelte, des maisons soigneusement blanchies, animent de doux paysages, et se détachent avec un séduisant éclat sur la base fleurie des montagnes, ou sur l'azur sombre des gorges qui s'ouvrent par delà. Mais, de près, ces bourgades semblent dépeuplées, celte blancheur extérieure recouvre des masures sans fenêtres, lézardées, bien souvent des ruines? et nous remarquons en cent endroits que dans cette contrée on rebâtit à côté, mais on no démolit jamais : de là la vide ampleur de bien des hameaux. Du reste, les gens y ont l'air actifs, intelligents, entièrement adonnés à l'agriculture , heureux en somme, tout au moins gais, ce qui nous a toujours semblé un signe de bonheur presque aussi certain que peuvent rêtre, dans d'autres pays, l'enseignement mutuel, la petite poste ou les soupes économiques.
Ainsi, nos aventures de ce jour se bornent à manger des figues, à avoir soif, à braver la canicule et à visiter toutes les églises, autant, il est vrai, pour y trouver l'ombrage et une crue fraîcheur, que pour en admirer la somptueuse architecture. Mais à mesure que nous nous élevons et que la soirée s'avance, la contrée change à la fois d'aspect et de climat. Déjà les vignes sont bien loin derrière nous, déjà la végétation se rabougrit pour cesser bientôt, et eu même temps de froides haleines signalent le voisinage des glaciers. Vers sept heures, nous avons en vue les parois de rochers au pied desquelles se déploie, sur la rive droite de l'Adda, Bormio, le dernier bourg de la Valteline. D"un saut nous sommes à l'auberge, où, dès le seuil, Thôtesse nous annonce que son cuisinier est à la promonade, et que l'empereur d'Autriche a logé chez elle en 1839. Ces nouvelles nous contrisient beaucoup, la première surtout.
En Valteline, les hôtesses ne sont pas rousses, mais elles sont échevelées, grasses à quatre mentons, hommes par la voix, reines par le port. Plutôt bonnes que prévenantes, elles ignorent d'ailleurs les empressements intéressés,' et vous accueillent du même air le bourgeois et le baron. Celle-ci a pourtant fait des frais pour être agréable à l'empereur d'Autriche : tous les poêles, toutes les niches, toutes les parois de la maison sont surmontés de Napoléons en plâtre, ou couverts de gravures de grande armée.
Par bonheur, le cuisinier a l'idée, vers neuf heures, de revenir de la promenade, en sorte que notre souper ne se trouve pas remis au lendemain.
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