QUATORZIEME JOURNEE
Ce matin nous partirions à l'aube, n'était la confusion introduite parmi nos chaussures, qui, après avoir été graissées en fabrique, viennent d'être jetées pêle-mêle sur le plancher. Chacun d'accourir et d'arracher son bien aux larrons, qui arrachent le leur à d'autres larrons. Les très-petits pieds et les trèsnotables échappent seuls aux désastres de celte terrible mêlée. Ce dut être bien autre chose encore quand passèrent l'empereur d'Autriche et toute sa couri
Fort heureusement le temps est beau, car c'est encore ici un entonnoir dont nous ne pouvons sortir qu'en franchissant le plus redoutable des défilés. Derrière la petite ville de Bormio s'ouvre, entre des parois de rochers nus, une gorge étroite, profonde, tortueuse, qui, plus loin, s'élargit en rampe rapide. Cette rampe aboutit à un plateau sinueux qui s'appuie à des arêtes rocheuses: du haut de ces arêtes le mont lance ses pentes immenses jusqu'au fond de la vallée de l'Adige. Telle est la configuration générale du Stelvio, ce passage devenu fameux depuis que l'Autriche, pour faire communiquer Vienne avec la Lombardie sans emprunter à la Suisse son Splfigeu, y a fait percer une route qui, pour l'élévation, l'emporte sur toutes celles des Alpes et de l'Europe. C'est principalement en vue de connaître cet intéressant passage que nous avons dirigé notre itinéraire de ce côté, en sorte qu'aujourd'hui déjà nous nous considérons comme appelés à recueillir le fruit de nos laborieuses marches. Ce sentiment porte avec lui beaucoup de contentement.
Devant l'ouverture de la gorge, et sur une terrasse aussi nue que les parois
qui surplombent alentour, s'élève un vaste et beau bâtiment. C'est un établissement de bains. Tout à l'heure, engagés dans la gorge, nous ne voyons
plus de ce bâtiment que son toit d'ardoise ; au delà, la prairie de Bormio, le cours de l'Adda, et les vergers de Bolladore, qui brillent au loin du frais éclat du matin. Mais bientôt un rideau de rochers ferme la vue de ce côté, et nous voici tout à coup perdus au fond d'un hideux gouffre de pierres, à millejieues, ce semble, de tout spectacle agreste et riant. Du fond de ce gouffre, il faut deux heures pour atteindre jusqu'au pied de la rampe dont j'ai parlé. Là, la route forme des zigzags sans nombre ; mais exercés qu'ils sont à ce genre d'investigation, nos éolaireurs ont indiqué d'avance, et reconnu de près, le moyen d'atteindre directement au plateau en montant le long de l'arête escarpée où viennent aboutir tous les sommets des zigzags. De cette façon, nous gagnons une bonne heure sur le char qui monte nos havre-sacs.
Pendant que nous cheminons sur le plateau, des nuées s'accumulent au-dessus des cimes voisines, d'autres accourent du fond des gorges; déjà l'azur du ciel ne se montre plus qu'au travers de mouvantes trouées. C'est dans ce moment qu'apparaît en face de nous le sommet du passage. Ce sont, à droite, d'immenses plages de glace qui viennent assiéger des arêtes abruptes fièrement dressées sur la gauche, et l'on voit le petit filet de route, tout perlé de boute-roues, qui serpente avec souplesse contre la pente de ces arêtes, en atteint le niveau supérieur, s'y déploie un instant, et tourne bien vite sur le
revers opposé. Ainsi, du point culminant de ce passage, dont la hauteur est à peu de chose près la même que celle du B uet , l'on contemple réellement
au-dessous de soi, avec une sorte d'orgueilleuse surprise, les glaces éternelles, et, dans le contraste frappant de ce chemin si frêle et si audacieux, de ce glacier si colossal et si impuissant, l'on reconnaît, comme dans un glorieux symbole, l'intelligence victorieuse des forces brutes, et l'homme, roi de la nature. A l'extrémité du plateau il y a une grande maison, sorte d'hospice, où vivent, sous un toii commun, une auberge et une douane : c'est ici la frontière du Tyrol. Tout transis que nous sommes, nous voudrions bien n'y pas entrer, car le char porte des provisions valtelines dont nous nous sommes pourNus, autant par économie que par précaution ; mais on nous presse, nous nous laissons séduire, et il arrive que ce jour-là, par précaution autant que par »>conomie, nous consommons d'abord les vivres que l'on nous présente, ei ensuite ceux que le char nous apporte. Pendant ce repas double, un douanier craqueur nous fait du libéralisme intéressé, non pas peut-éu-e à la façon des mouchards, mais très-certainement à la manière de ceux qui croient devoir se mettre dans vos.bonnes grâces avant de vous tendre la main. Pour toute réponse nous mangeons ferme : c'est une opinion qui no compromet personne.
Au surplus, lorsqu'on voyage, soit effet de la distraction, du grand air, soit aussi parce qu'on croit remarquer à chaque pas que le contentement et le bienêtre tiennent moins encore au droit de pétition ou aux élections par arrondissement qu'aux mœurs, au bon ordre, à la stabilité des institutions, il est de fait que l'on est peu disposé pour le quart d'heure à professer des opinions politiques bien tranchées. L'on voit des peuplades qui, sans être libres, paraissent heureuses; l'on en voit de libres chez lesquelles toute joie, tout esprit de calme et de sécurité semblent disparus sans retour, et, sous l'impression^de ces spectacles, on ne peut s'empêcher d'accueillir quelques doutes sur l'excellence des choses que l'on a prônées, ou sur le vice de celles que l'on a été appris à décrier. Très-aisément alors la politique vous apparaît comme un triste assemblage de principes douteux substitués pa^" les partis aux saines règles du sens commun, comme un dangereux arsenal d'armes à l'usage des amours- •propres froissés, des prétentions injustes, des ambitions impatientes, de toutes les passions ardentes ou jalouses, et l'on se prend à croire que moins il y a d'hommes qui ont la clef de cet arsenal, moins aussi il y a de chances pour que !a masse paisible des citoyens honnêtes et laborieux soit sans cesse inquiétée, tourmentée, entravée dans son utile et légitime essor, au profit et par les soins mêmes de tant de tribuns officieux qui s'en font les équivoques protecteurs. Certainement ceux qui pèsent le plus aujourd'hui sur les populations, ceux qui retardent avec le plus opiniâtre égoïsme l'avènement de la paix intérieure, de l'ordre, de la stabilité, ce sont moins les monarques que les démagogues, moins les gouvernements que les partis, moins la loi, moins le joug, que ce dérèglement d'opinions et de principes qu'on appelle la politique.
39/t VOYAGES EN ZIGZAG.
Lorsque nous quittons l'hospice, le froid, déjà très-vif, nous fait presser le pas : en trois quarts d'heure nous atteignons le haut du col. Un spectacle aussi magnifique qu'il est inattendu (et voilà ce que c'est que de ne savoir pas par cœur son itinéraire) s'y déroule à nos regards. Figurez-vous, lecteur, que vous soyez transporté sur la cime du Brevent ; tout à coup, de cette hauteur, et en face de vous, apparaît l'imposant et majestueux amphithéâtre du mont Blanc! Ici, le mont Blanc, c'est l'Ortler-Spitz, moins élevé d'une centaine de toises, mais plus frappant peut-être à contempler, parce que, affranchi du voisinage des cimes rivales, il lance seul dans les profondeurs azurées du firmament sa tête altière, et paraît plus encore un géant qu'un colosse. Par malheur, nous ne jouissons qu'imparfaitement de ce grand spectacle. D'innombrables nuées courent en désordre autour des flancs glacés de l'Ortler, et ce n'est que successivement et par de fortuites trouées que nous entrevoyons ici un profil de la montagne, là des vallées de glace, plus loin une dentelure d'aiguilles, là-haut une auguste sommité, là où nos yeux ne cherchaient plus que le ciel. Cependant un puissant murmure de foudre gronde de toute la montagne à la fois, et tandis que là-bas, dans la vallée de l'Adige, le cultivateur trace encore ses sillons sous le feu du soleil de midi, ici nous assistons au prélude de la tempête qui va tout à l'heure fondre sur ses champs, et le chasser, lui et ses bœufs, jusque sous le cliaume de son étable.
Qu'il y a de poésie dans ces impressions! et combien en pareil lieu ces sourdes fureurs ont d'attachante beauté! A ce trouble inaccoutumé d'une colossale nature, le cœur s'émeut, rame s'ébranle, et à côté de cette religieuse terreur qu'y répand le formidable courroux du ciel et des éléments conjurés, je ne sais quels gracieux souvenirs d'images riantes, de secrets, de tendres retours vers les siens, vers le logis dont on s'est exilé, s'y pressent, s'y heurtent, s'y confondent en une jouissance forte et mélancolique à la fois. Et encore, cet orage qui s'apprête, il faudrait oser l'attendre sur ce sommet désolé: il faudrait, abrité sous la saillie d'une roche, de là voir avec tremblement la tempête se déchaîner, bondir, lancer ici ses torrents, là-bas ses tonnerres, remplir l'air de ses feux et l'espace de ses rugissements. Que de fois nous avons désiré de goûter ce plaisir! Le voici qui s'offre, et la prudence, ce tyran de l'instituteur, nous commande de le fuir. Déjà l'éclair joue à nos côtés, et de menaçantes nuées envahissent la place que nous nous hâtons de quitter.
Bien différent de l'autre revers du Stelvio, celui que nous allons descendre n'est qu'une longue pente, point abrupte, car notre avant-garde s'y lance presque directement, mais dominée de toutes parts, et de toutes paris ouverte aux avalanches. 11 résulte de là que c'est justement du côté de la montagne qui offrait par lui-même le moins de difficultés à vaincre qu'il a fallu concentrer les travaux les plus difficiles et les plus coûteux. Toute la route, dans un espace de 3,800 pas, n'y est qu'une galerie continue, sous laquelle ou chemine parfaitement abrité. Cette galerie, construite avec une extrême simplicité de moyens, est en bois. Nous observons qu'il n'a fallu pour la construire que
commander deux sortes de matériaux, le bois et le fer, et sous quatre formes seulement, des poutres et des plateaux, des barres et des écrous. Mais il y a perfection dans l'assemblage compacte de pièces, dans la fruste solidité du travail, et dans la force savamment ménagée des solives qui se dressent en poteaux et se courbent en voûtes. Du reste,' cette galerie ne recouvre qu'une . moitié de la route, de façon que, dès les commencements de l'hiver, la première avalanche qui vient à tomber glisse sur la toiture, dépose sur la partie découverte de la route une masse de neige qui fait à l'a fois muraille pour l'intérieur de la galerie, abri pour le rebord extérieur du chemin, et pente continue pour les avalanches nouvelles, qui glissent rapidement sur cette masse de constructions échelonnées, au lieu de les ébranler par leurs chocs répétés. En été, lorsqu'on regarde du bas de la montagne ces travaux de toitures et de pieux, ces ouvrages si patients, si réguliers, si semblables à eux-mêmes d'un bout à l'autre, on se rappelle involontairement ces constructions patientes aussi, régulières aussi, qu'élèvent les castors dans leurs solitudes. Mais, tout involontaire qu'il est, ce rapprochement repose pourtant sur de réelles analogies, et l'esprit, lorsqu'il s'en est emparé, finit effectivement par trouver des rapports par trop mystérieux entre l'instinct intelligent du castor et l'intelligence passive, mais habilement dirigée, de l'Autrichien.
Au surplus, le point de vue économique, la prédominance du raisonnable et de l'utile, une juste appréciation des moyens comparés au but, ce sont là les caractères qui distinguent généralement les ouvrages de l'administration autrichienne, et celui-ci en particulier. Tout y est régulier, symétrique, admirablement conçu, tant pour les avantages de durée que pour l'économie d'entretien; mais la grandeur manque. Quelque chose de sage, mais de froid, a présidé à l'érection de cet ouvrage monumental, et nulle part l'idée du beau, l'idée du grand, ne s'y exprime, n'y a coûté un sou de façon. Par là le Stelvio est supérieur, par là aussi il est inférieur au Simplon. La route du Simplon, hâtivement faite, imparfaitement construite, vous frappe dès l'abord par l'impression de je ne sais quelle lutte plus irréfléchie, mais plus énergique, contre l'obstacle des lieux, par ses imposantes galeries, plus hautes sans doute qu'il n'était nécessaire ou utile, mais taillées dans le roc vif, semblables à des nefs mystérieusement éclairées, et qui, lorsque les siècles auront détruit toutes les chaussées, tous les ponts, tous les aqueducs de la route, demeureront encore, immortels vestiges d'une immortelle conception.
Nous venons de quitter l'abri de ces galeries, quand la tempête éclate. Un grand coup de tonnerre donne le signal, et, deux minutes après, nous sommes trempés jusqu'aux os. Ce n'est plus ici, comme là-haut, un poétique spectacle i pluie battante, ornières boueuses, les arbres ruisselants, et un homme qui ouvre son parapluie. Une maison se présente, l' arrière-garde s'y jette, pousse jusque dans une cuisine enfumée, et y demande l'hospitalité à une vieille sorcière qui s'enfuit d'épouvante. Bon voyage, et vite grand feu! M'"'= Tôpffer découvre une demi-bouteille de quelque chose, M. Tôpffer livre ses trois grains
de sucre, Simond déterre une casserole, et voici un négus, uanégus... acide, verjus, bouillant, délicieux, souverain. Comme nous sommes à boire, entre le maître : « Faites, dit-il; vous êtes ici dans la maison de l'empereur. » Alors nous nous excusons d'avoir troublé la vieille. « C'est ma belle-mère, ajoute-t-il, è sempre rabbiosa; mais je veux vous présenter ma femme. » Cela dit, le brave homme sort pour rentrer bientôt accompagné de trois frais moutards et d'une jeune mère d'une remarquable beauté; l'air de bonheur répandu sur tous ces visages, l'accueil cordial et désintéressé de ces gens, la chaleur de l'âtre, le pittoresque de l'aventure, tout dans ce moment nous réjouit, nous enchante, et nous quittons à regret cette noire demeure, emportant un de ces souvenirs qui ne s'effacent plus, parce que le cœur plus encore que la mémoire en a la garde.
Pendant cette halte la pluie a cessé; au vacarme de tout à l'heure succède le calme charmant d'une douce soirée. Alors, hâtant le pas, nous dépassons le verdoyant défilé de Drafoys; la nuit tombe, la vallée s'ouvre, une lumière paraît : c'est l'auberge de Prad, où l' avant-garde nous attend les pieds sous la table.
QUINZIÈME JOCRiNÉE
Ici recommencent les famines. Nous quittons Prad de bonne heure, le ventre vide d'un déjeuner très-cher.
A une heure de Prad, la route du Stelvio rejoint celle d'Inspruck, au moyen d'un pont jeté sur l'Adige. C'est celte dernière que nous allons descendre en suivant la rive gauche du fleuve. Celte partie de la contrée rappelle les sites pauvres et nus de la Maurienne : ce sont des champs immenses encaissés entre des montagnes pelées. Du reste, excellent pays, comme on sait, pour s'y entredétruire à coups de canon. Pas un de ces champs de blé qui n'ait été champ de bataille, pas une de ces buttes qui n'ait ses glorieux souvenirs de carnage. Par malheur, nous ne sommes pas tacticiens, en sorte que le hideux de la guerre ne disparait pas pour nous derrière l'élégance des manœuvres ou la savante beauté des opérations.
Dès ici les distances sont comptées en milles allemands, et tandis qu'une grande pierre ne manque pas d'avertir le piéton qu'il vient d'en consommer un, d'innombrables petites pierres ne manquent pas non plus de l'avertir que, sur son mille, il vient de consommer vingt minutes. Absolument quelqu'un qui vous compte les bouchées ; et il en va ainsi pendant des centaines de lieues. C'est cela qui est castor!
Une autre chose. A tout bout de champ d'immenses crucifix, des scènes entières de la Passion ou de la légende, dont les personnages, en bois sculpté
et peint, sont d'un style incorrect sans doute , mais original et parfois plein d'énergie : il y atel de ces Christs dont l'expression, à la considérer isolément, est sublime de mortelle angoisse. Puis, comme il arrive naturellement, partout où l'image, par la multiplicité même des reproductions qu'on en fait, est devenue type, symbole, les gouttes de sang qui jaillissent de dessous la couronne d'épines, celles qui dégouttent de la plaie des clous et du trou de la lance, ont pris peu à peu sous le pinceau de l'artiste une régularité consacrée. Les premières sont disposées en couronne, les autres se balancent symétriquement autour du filet qui leur sert comme de tige. Tout bizarre que ceci puisse paraître, c'est pourtant du style encore, seulement c'en est la charge. Outre ces images, de petits tableaux proprement encadrés, et abrités avec soin, se dressent le long des chemins. Ils sont destinés à implorer de la piété du passant une prière en faveur de Christian ou en faveur de Maria, dont la fin sinistre y est représentée, gauchement à la vérité, mais avec une naïveté qui rappelle le faire à la fois inhabile et expressif des vignettes du x\-« siècle. A ces signes et à d'autres l'on reconnaît bientôt que Ton vient d'entrer dans une contrée sut gcneris, dévote mais religieuse, fidèle à son culte, à ses traditions, à ses mœurs, saine à sa manière; chez une nation enfin, et non pas chez un assemblage d'esprits sans lien et sans unité. Et quand ensuite l'on voit le paysan tyrolien si fièrement assis sur son cheval qui tire la herse, l'on s'explique et la mâle noblesse de son visage, et cet air d'homme et de maître que donne seule la conscience de droits antiques et d'institutions à l'épreuve.
A Schlanders, où nous passons a midi, nous sommes accidentellement témoins d'une scène qui ajoute un trait intéressant à ceux que nous venons d'esquisser. Au son de la cloche de midi, sept ou huit hommes qui étaient occupés à battre le blé jettent là leurs fléaux, s'avancent sur le seuil de la
grange, et, tombant à genoux, r' — ^r ., ,., ils y demeurent pendant quel- ■ ' y~l'j^ ques secondes en adoration. "^a"'' Cette scène , si imposante dans sa simplicité, " se répète à cette heure dans tous les hameaux:
uartout ces hommes fiers, partout ces hommes maîtres interrompent leur œuvre pour courber le genou devant leTrès-haut.
— Pratiques! dira-t-on: oui, ^""^ - - - ~ jjjais saines, belles, utiles, qui
impriment et qui propagent la crainte de Dieu, qui ploient l'enfance à son joug, qui, chaque jour, transforment pour quelques instants en frères et en égaux maîtres et journaliers, ceux qu'abrite un même toit et ceux que rassemble une circonstance fortuite, ceux qu'unit l'affection et ceux que la haine divise. Pratiques! mais qui valent mieux que cette absence de pratiques au
sein de laquelle va s' effaçant chaque jour davantage, chez les nations dites en progrès, l'idée religieuse, sauvegarde indispensable de la moralité, du bonheur et de la nationalité des peuples.
Cependant la faim nous ronge et voici la pluie : nous entrons au Soleil d'or ; mais au Soleil d'or il n'y a ni pain, ni lait, ni viande, ni fenouil, ni quoi que ce soit, hormis un quartier de saindoux et des pommes de terre que l'hôte va faire bouillir. Bien triste régal! Ce qui est plus drôle, c'est l'hôte, qui, tout glorieux d'une si belle tombée, va, vient, s'informe si l'on est content, et veut qu'on lui dise si l'on manque de quelque chose. Une heure passe, et puis deux : qu'allons-nous devenir si la pluie nous retient dans ce trou? Plutôt affronter grêle et tonnerre! Nous fuyons jusqu'à Latsch.
A Latsch les gens parlent une langue inconnue qui n'est pas le romonsch ; impossible de s'entendre. Mais, rincés que nous sommes, nous commençons par nous emparer d'un large foyer circulaire au centre duquel pétille une flamme magnifique, et la troupe entière, disposée en cercle, fait des par file à droite, des par file à gauche, jusqu'à entière dessiccation des hommes et du fourniment. C'est beau à voir, mais infernal un peu. Pendant ce temps David déterre une sorte d'interprète mouillé qui traduit nos demandes en algonquin ; alors des marmitons s'avancent, et nous leur cédons la place. Il n'est que trois heures, la correspondance est reprise, les jeux s'organisent, l'esprit va son train. C'est bien heureux, car Latsch est un de ces trous où si, pour une minute seulement, l'on venait à ne pas s'amuser beaucoup, l'on périrait infailliblement de tristesse mortelle et d'ennui rentré.
Notre souper est parfaitement bouffon. Des soupes grandes, profondes à s'y noyer, et, après ces soupes, des troupeaux de moutons coupés en morceaux, servis en tas, à droite, à gauche, en bas, partout : vrai charnier qui rassasie rien qu'à le voir. Nous avons craint la disette, et voici l'abondance qui tue la faim.
SEIZIKME JOLRMil-
A Latsch, quand un vo\age»r arrive, vite on lui lue un bœuf; il le paye, c'est juste, mais il ne l'emporte pas : c'est le principe. Aussi voici venir ce malin une carte exorbitante où sont comptés tout au long et tout au large ces étangs de soupe et ces troupeaux cuits que nous contemplâmes hier au soir. Alors la bourse se fâche tout rouge, et l'on rappelle riuterprètc. Par malheur, tout interprète est neutre comme un chapeau gris; c'est tout au plus un coussinet interposé entre les parties : celui-ci ne manque pas d'approuver l'iiôtesse. d'approuver la bourse, et de s'approuver aussi lui-même. Ou l'envoie promener et l'on paye. C'est par là qu'il aurait fallu commencer.
Dès Lastch, la contrée devient de plus en plus pittoresque; la plaine est richement cultivée; de beaux ombrages nous attirent çà et là, et les montagnes, beaucoup moins nues que celles que nous avons vues hier, commencent à prendre le caractère italien. Moins accidentées que les nôtres, elles n'offrent aux regards ni des plateaux cultivés ni des forêts séculaires, mais des pentes vertes et buissonneuses dont les formes ont de la douceur et le coloris un éclat plus tendre, plus clair que celui de nos Alpes. A mesure que nous descendrons la
vallée, ces cimes vont s'abaisser, les lignes s'adoucir, les escarpements prendre de la grâce, les hauteurs se couronner de ruines ; et ce soir déjà nous aurons de toutes parts sous les yeux de ces paysages tellement composés que l'on dirait que le Poussin lui-même les a ainsi arrangés pour qu'ils lui servissent de modèles.
Comme d'ordinaire, la faim nous dévore. Nous essayons de déjeuner à Naturns. Là, il n'y a dans l'auberge ni flaques, ni troupeaux, ni rien, que des verres. On nous sert donc des verres. Puis des émissaires vont acheter du café chez le droguiste et des pains chez le magistrat. Chaque pain, chaque once de quoi que ce soit exige un voyage et des écritures , sans compter que ce mouvement imprimé aux affaires se communique à la population, qui s'en vient aux fenêtres, aux portes et aux portillons, contempler les énormités de l'événement. C'est en effet la première et la seule fois qu'on aura vu à Naturns soixante-dix-neuf couronnes de pain paraître et disparaître en moins d'un quart d'heure.
En sortant de Naturns, nous remarquons dans une prairie un jeune gars tyrolien qui, armé d'un fouet, fait retentir les airs de claquements form.idables. C'est pour prendre de l'appétit apparemment. Mais quand il voit que nous nous arrêtons à le contempler, alors la gloire s'en mêle, il redouble, il change de main, il change encore, il va de prouesse en prouesse, jusqu'à ce qu'épuisé il tombe sur le gazon. Au surplus, c'est là un petit exercice matinal tout à fait en rapport avec les mœurs du pays ; et sans doute beaucoup de ces hommes agiles et si bien découplés que nous voyons dans les champs l'ont pratiqué dans leur jeunesse. Tous les Tyroliens, même les plus puissants, ont la ceinture mince et bien prise, la démarche souple et élastique, les muscles forts, les articulations fines ; et, jaloux de plaire, mais à leur manière, ils font leur parure des riches fleurs de la santé et de ces signes de mâle vigueur.
Plus loin, ce sont les sorcières de Macbeth : trois vieilles échevelées, sans dents, vêtues de lambeaux troués, hideuses à faire trembler les petits enfants.
Chose singulière, ces commères, au lieu de mendier, jasent et rient. Mais oîi est donc Callot?
Cependant nous approchons de la délicieuse vallée de Méran; voici la vigne, les amandiers, les pêchers, le maïs, toutes ces riches productions que nous ne fîmes qu'entrevoir naguère en Valteline. Que ce retour des vergers et des fruits est doux au voyageur ! Que la terre lui paraît une nourrice bonne et généreuse, un merveilleux trésor de fécondité et de largesses! Mais, hélas! il lui faut attendre qu'un marchand se soit interposé entre lui et ces belles grappes suspendues aux treilles qui ombragent la route; il faut qu'altéré et ruisselant de sueur, il se borne à contempler pour l'heure ces coupes d'un frais et délicieux breuvage, et c'est bien cruel. Aussi M. Tôpiïer conseil le-t-il à chacun de regarder la terre et de se préoccuper uniquement de son bout de pied, afin d'éviter les amorces du tentateur-, c'est moral, mais c'est malaisé, et Léonidas continue de regarder en l'air avec bien de l'extase. Alors deux capucins, touchés du naïf désir de cet enfant, se mettent à pêcher à sa place, et ils lui cueillent sans remords deux grappes maîtresses. Ils ont du bon, les capucins!
Au sortir de ces treilles, on découvre soudainement l'amphithéâtre de collines, de châteaux, do verdoyantes montagnes, au contre duquel s'élève la jolie ville de Méran. C'est une bourgade propre, riante, bien bâtie, une do ces petites cités dont, rien qu'à les voir, on tiendrait à coulenloment d'être bourgeois. Au moment où nous y entrons, toute une municipalité endimanchée vient donner l'aubado à un envoyé de l'ompercur, qui se trouve être natif de la contrée, et la musique du district joue sous ses fenêtres les airs nationaux. Cependant arrivent un à im des montagnes, pour lui former une garde d'honneur, ces fameux carabiniers du Tyrol, parés de leur riche ot antique costume. Ces iiomraes, beaux do stature, fleuris do visage, porieni,
en signe de joie, un bouquet dans le canon de leur arme, d'ailleurs leur démarche est posée et leur maintien d'une dignité sévère. Comme l'on peut croire, ce spectacle nous contraint de faire une halte à Méran. Pendant que les uns vont aux provisions, les autres, assis sur leurs sacs regardent, écoutent, reposent, et sont ravis par tous les sens à la fois.
Nous voulons essayer de décrire le costume de ces carabinier?. Qu'on se figure un large chapeau veit dont une aile est fièrement relevée sur le côté, puis des sortes de bretelles liées entre elles sur la poitrine par des lanières symétriques : ces bretelles, tissées en soie et d'un vert éclatant, sont posées sur un gilet de la plus vive écarlate. Par-dessus ce vêtement, une jaquette brune de bure, carrément taillée, puis des culottes de la même étoffe et des bas blancs tiiés avec soin. Mais voici peut-être ce que le costume a de plus caractéristique. Les bas, grâce à la finesse des genoux, tiennent sans jarretières et se tiouvent tirés par la seule ampleur musclée des mollets, qui déLend les mailles du centre ; tandis que les culottes , qui par devant recouvrent le genou, s'échancrent par derrière et laissent à nu, entre elles et le bas, l'articulation du jarret. Tout ceci dessine les formes, accuse la souplesse et met en relief la saine vigueur de cette belle race d'hommes. Aussi est-ce un ccstume à proprement parler, et non pas un uniforme. Les uniformes servent, au contraire, à dissimuler les inégales difformités des races grêles et appauvries.
Il faut s'arracher à cette fête. Nous quittons Méran à regret. Une calèche porte nos havre-sacs, nos écloppés et un cocher parfaitement ivre , qu'il faut à la fois maintenir sur son siège et empêcher de conduire. Le reste de la caravane s'échelonne librement par sociétés qui vont partout quêtant du raisin, pendant qu'à l'an ièi e-garde M. Topffer secourt des incendiés et fait de la petite chirurgie au profit d'une bergère qui vient de se faire une large entaille au pouce. 11 ne s'agit au fond que de poser sur la blessure une bande de court plaisier, mais à la vue du taffetas gommé, à la vue des ciseaux, à la vue de l'opération salivaire préparatoire, la bergère sent le cœur lui manquer, elle héeite, elle consulte-, les uns conseillent, les autres dissuadent, une vive agita-
hOk
tion trouble et divise les esprits. Alors, comme l'homme de Rabelais, M. Tôpffer fait, par signes, une persuasive harangue ; puis , arrivé à la péroraison , il applique éloquemment sur son propre nez une bande du taffetas redouté. A ce moment, l'assemblée tout entière se rend : le pouce est pansé, la bergère est ravie, et l'orateur reprend triomphalement son petit bonhomme de chemin.
Bolzenest horriblement éloigné de Méran. Excepté les infatigables, tous les autres tombent successivement en démoralisation. On les voit qui boitent, qui s'étendent par terre, qui s'informent des distances, qui regardent si Bolzen ne vient point à leur rencontre. Simond trouve un quidam qui le charge sur son char et qui le dépose sur un pont, d'où il s'achemine en demandant aux gens : Nac mac wirlh? C'est une fa^on démoralisée de dire : pu est l'auberge? Une fois arrrivé, il déclare qu'il a lafssé M. Tôpffer en train de ne plus vouloir bouger. Vite on lui dépêche des secours, c'est-à-dire des camarades qui le leurrent amicalement, en lui faisant voir tout proche de lui cette Wirlh mach nach qu'ils savent très-éloignée encore. C'est égal, on ne connaîtrait pas les délices du repas ni celles de la simple station, si l'on n'avait pas passé par ces lassitudes laborieuses, qui ont le grand avantage de ressembler à une souffrance sans en être une.
L'auberge est charmante, les hôtes sont remplis d'empressement; maii, déjà endormis dès longtemps,' nous ne soupons que d'un œil.
VALLEE DE LADIGI
DIX-SEPTIEME JOURNEE
Nous sommes lombes chez une paire d'hôtes humains, bienveillants, patriarcaux. Nouvellement mariés, nouvellement établis, ces époux ont la candeur des braves gens et l'empressement aimable des bons cœurs. Presque tristes de ce que nous n'avons pas fait assez d'honneur à l'excellent souper de la veille, ils ont disposé dans un jardin attenant, et sous un dôme de citronniers, une longue table chargée d'un déjeuner splendide. A cette vue, des cris de joie éclatent, auxquels succède bien vite un silence qui n'est pas morne du tout. Cependant le ciel est d'une sérénité délicieuse : par delà les arbres voisins, on aperçoit de belles cimes encore enveloppées d'ombre; çà et là un rayon de soleil pénètre dans la feuillée et fait resplendir l'or des citrons. Prad, Latsch, Naturns, où êtes-vous? Jours mauvais, qu'êtes-vous devenus? Les graves de la troupe font observer que si la vie humaine ressemble à un voyage, c'est uniquement parce qu'un voyage ressemble à la vie humaine. C'est plus amusant, voilà tout.
Il s'agit, vous vous en souvenez, d'aller à Venise. Dans le but d'y arriver enfin, et aussi séduit par l'occasion, M. Tôpffer loue ici une voiture. Cette voiture est une sorte d'omnibus qui déjà offrirait l'avantage de pouvoir nous relever par moitié ; mais en outre elle a pour propriétaire et pour cocher le frère même de notre hôte, un bon Tyrolien, brave, loyal, respectueux, nouvellement établi aussi, et qui porte à son chapeau blanc, doublé de vert sous les ailes, un frais bouquet de fleurs. Pendant que cet homme va donner
l'avoine à deux beaux chevaux de quatre ans, nous parcourons la ville, nous visitons la cathédrale ; nous reconnaissons que Méran, si propre, si gai, si bien situé, ne valait pas encore Boizen et ses délicieux environs. La vallée est large, riche, élégamment boisée. L'Adige y règne au centre, bordé de plages basses, parsemé d'îles, et tempérant en quelque sorte, par les tortueuses irrégularités de son cours, ce que présentent de trop décoré presque les ravissants paysages au milieu desquels il promène ses flots. De tous côtés, en effet, ce sont, en avant des montagnes, des coteaux à cimes rasantes, à flancs escarpés et buissonneux; et partout où l'œil du peintre les presse ou les désire, une ruine crénelée, un fier château, d'antiques forts, un couronnement de murailles festonnées de lierre.
Nous faisons de notre omnibus chambre et cuisine; l'on y apporte des melons, du strachino, très-parfumé, il est vrai, des victuailles de toutes sortes. C'est la bourse commune qui veut essaxer de se mettre à son ménage. Quand tout est prêt, une moitié des voxageurs s'emballe, l'autre sort delà ville à pied, sous la conduite de l'hôte. Après qu'il nous a mis dans le chemin, ce brave homme prend congé; tous alors nous lui serrons cordialement la main en le remerciant avec effusion de ses bontés, et en lui exprimant le regret que nous avons de nous séparer de lui.
Nous voici engagés dans la belle vallée : il y a vraiment de quoi faire tourner le bourgeois àl'églogue; M. Tôpffer n'y manque pas. 0 les séduisants ombrages! Quels délicats arbustes! Une argentine lumière empreint d'une charmante pâleur les prairies qui ondulent, les plans qui vont mourir à l'horizon. Voici des pentes rocailleuses, deux chèvres mutines, un pâtre nonchalant, une masure solitaire. Voici... voici un convoi de malfaiteurs! Adieu l'églogne alors. Une sinistre impression succède aux douces images, et le cœur se serre à la vue de ces malheureux qui vont ètie arrachés tout à l'heuie aux c;resses de celte nature souriante, pour aller gémir derrière les verrous d'un cachot.
Plusieurs de ces malfaiieuis sont des vieillards qui portent jusque sur la fatale charrette ce stoïque maintien du scélérat endurci que le remords ne visite plus dès longtemps. Los autres sont de jeunes hommes, la plupart d'une bjlle figure, et qui, pensifs et accablés, ne jettent autour d'eux qu'un regard terne et brutal, ou bien effrontés et folâtres, jasent, rient, agacent de leurs plaisanteries les soldats de l'escorte, jeunes comme eux, et par cela même lenlés d'y répondre. Ceci ne devrait pas être souffert, ce semble, et c'est uu spectacle qui imprime un légitime effroi, que celui de ces militaires qu'on laisse s'entretenir avec des hommes dont rintelligence, exercée à la fois ei dépra\éc par le crime, domine la leur nécessairement, et peut bien facilement y jeter le trouble, ou ) faire lever la première semence d'immoralité.
Le ménage manque de pain. L'on en fait provision je ne s;iis où; après quoi, les \ ivres sont distribués, et chacun mange sa ration sur le pouce. Le procédé réussit, et l'on se pi omet d'en user de nouxeau quand les circoustauces
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et la bourse commune le permettront. Celle-ci, depuis qu'elle fait les frais de l'omnibus, est devenue de plus en plus intraitable, revêche, sujette à des soubresauts, dès que quelqu'un fait mine seulement de ne vouloir pas, par économie, mourir de faim. Au dessert, et toujours sur le pouce, on ouvre un melon, choisi avec le plus grand soin par un particulier qui a le bonheur d'être de toute force sur l'article : c'est Vernon. Couleur superbe, parfum inodore, goût conforme, une vraie courge, et c'est Vernon qui est melon.
A mesure que nous avançons dans le Tyrol italien, le caractère de la population change entièrement. Dès ici l'on rencontre des visages hâlés, des hommes sans bas, négligemment vêtus, indolents de maintien, ou qui se prélassent sur des ânes. Bien qu'encore de hautes montagnes enserrent la vallée. Ton pressent d'avance la mollesse, le /«r nienle, l'insouciance folâtre, cette expansive et bouffonne gaieté qui rend aux Italiens le joug supportable et la vie légère. Pourtant nous n'en sommes encore ici qu'aux avant-coureurs ; car, bien différente des contrées que nous parcourrons plus tard, celle-ci a des franchises, une forte nationalité, et les champs y sont la propriété de paysans à qui profitent leurs labeurs.
Près de Trente, nous sommes surpris par une tiède ondée qui nous fait grand bien. Cette ville est grande, très-vivante, riche en beaux et curieux édifices. Nous y descendons dans un hôtel fort propre, mais qui d'ailleurs est italien déjà par le grandiose des appartements et par le tapage des valets et des voiturins. Pour l'heure, tout y est aux ordres d'un seigneur courrier qui prend son dessert et sable du bordeaux. Quand ce courrier a tout dit, tout commandé, tout bu, nos hôtes commencent d'apercevoir que nous sommes là; mais Sa Grandeur continue de se curer les dents sans nous apercevoir le moins du monde.
Pendant que la bourse commune envoie aux emplettes pour ravitailler son ménage de demain, l'on donne dos soins à Simond, qui, indisposé depuis ce matin, est devenu d'heure en heure plus cave et plus vordâtre. Qu'allonsnous devenir, si c'est le commencement de quelque fièvre typhoïde? A tout événement, M. Topffer ordonne un lit chaud, deux tasses de thé et un profond sommeil.
ENTRÉE DE h I
VALLEE DE LA BItBNTA
DI\-IiriTltME JOURNÉE
Au lovor, noire malaiie no se liniivo guère mieux: toutefois il a dormi, et aucun symptôme nouveau ne s'est déclaré. L'on dispose dans l'angle de l'omnibus une petite ambulance à son usage, et l'on part.
Au delà de Trente, la route s'élève en serpentant contre le liane d'une côte rapide. A mi-hauteur, l'on a une vue magnifique de la ville et de cette belle vallée de l'Adige que nous allons quitter pour nous enfoncer dans les gorges de la Brenta. Cette rôle elle-même est, plus encore que tout ce que nous avons vu jusqu'ici, non pas boisée, riante ou remarquable pour le particulier, mais allrayanle pour rartisie, faite pour être peinte ou pour être chantée. Ce sont des terrains brûlés, rocailleux, parsemés d'herbes libres, et étalant toutes les élégances des lignes, toutes les finesses du coloris. Par-ci, par-là, un, deux arbres se dressent contre les rochers ou penchent sur le vallon: quelque jeune garçon repose à l'ombre de sa charge de maïs. Il faut le reconnaître, nos sites les plus riches en verdure, en somptueux branchages, en brillantes cascades ou en nappes d'azur, ont certainement moins d'émouvants attraits, moins de poésie véritable, que ces paysages presque nus, où les objets, plus rares, ont une expression plus certaine; où le sol, plutôt oisif que stérile, se couvre de libres végétations, n'offre que des accidents naturels, et attache par sa physionomie, au lieu ilc plaire par sa parure.
VOYAGE A VENISE. m
Aujourd'hui, ce ne sont pas des malfaiteurs qui nous tirent de l'ég'.ogue, c'est un ménage qui émigré. L'épouse, petite dame toute ronde, est posée à califourchon sur une jument poulinière, de telle sorte que, mollets pour mollets, les siens valent ceux du papaZippach. L'époux, grand monsieur tout long, marche charg-é des cartons et du petit chien; suit un quidam monté sur un
ànon. Le tout forme quelque chose de fabuleux et d'incompris qui se rend à Babylone ou ailleurs. Chez nous, des particuliers, qu'une grande détresse aurait obligés de s'ajuster ainsi jusqu'au prochain village, auraient soin de prendre parles sentiers et de n'entrer au hameau qu'après la nuit tombée ; ceux-ci vont faire leur entrée à Trente en plein midi sans se croire risibles, et, ce qui est mieux encore, sans être moqués. C'est que les Italiens, qui sont bouffons, ne sont pas du tout railleurs. Expansifs avant tout, ils laissent paraître chaque passion, chaque sentiment, tel qu'il naît en eux, de sorte qu'il leur est bien plus naturel d'exprimer pour ce qu'il est tel mouvement haineux, jaloux ou moqueur, que de le transformer en persiflage, en sarcasme ou en rire malicieux. Voilà pourquoi leur gaieté est franche comme leur dédain, comme leur fureur; ce qui n'empêche pas que, de ce côté-ci des Alpes, nous nous les figurons tous traîtres et madrés.
Derrière le mont que nous venons de franchir, nous trouvons une vallée qui est solitaire sans être sauvage, et un lac, celui de Lévigo, qui no réfléchit que des montagnes sans caractère, couvertes et comme revêtues de buissons rabougris. La population a changé aussi : hommes, femmes, maisons, tout est misérable, au milieu d'une contrée cependant fertile. Le cocher nous en donne pour raison que ces gens cultivent, mais no possèdent rien en propre. Plus loin la contrée s'embellit de nouveau, nous traversons de jolies bourgades; mais le paysan continue d'être malpropre, mal vêtu, pouilleux même, en dépit des soins affectueux que se prodiguent mutuellement et en public les membres
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de cliaque famille, échelonnés sur l'escalier, ou paresseusement établis sous le porche. Là, chacun reçoit une tête et livre la sienne, la chasse commence, et les heures fuient d'un vol rapide sur l'aile de la distraction, de l'attente, de la trouvaille, de la victoir.i sans cesse renaissante et jamais accomplie. Tarn dhi Germania vincilur!
Deux femmes que nous croisons sur la rive du lac manifestent à notre aspect une sui prise mêlée d'épouvante. On dirait des naturels qui n'ont jamais vu de blancs. Plus loin, c'est un abbé corpulent qui au contraire aiïecle de n'apercevoir pas des blancs qui n'ont point de père jésuite à leur fête. Pour nous, nous ne pouvons nous empêcher d'apercevoir combien les paysans sont maigres et osseux, dans; une vallée où les abbés sont fleuris et confortablement coussinés de bonne graisso.
Pendant que noire omnibus s'arrête à Lévigo, nous allons, chargés de nos provisions, chercher au delà de la ville un bel ombrage qui nous tienne lieu de salle à manger. Recherche vaine. Tout est mûriers dans les environs, et il serait plus facile de prêter son propre ombrage à ces vilains petits arbres, que de se partager celui qu'ils peuvent offrir. A ces causes donc, et dans l'intention de ne pas mourir de faim, nous nous établissons au gros soleil, pour y manger un saucisson salé auprès d'un ruisseau tari. De cette façon nous ne risquons p'iis que de mourir de soif.
C'est j istenient ce momc.U-à que Vornon choisit pour faire l'éloge du mûrier. Il est vrai que Vernon juge les mûriers au point de vue des cocons; c'est po u- cela q l'il fait l'é'.cge de ce petit arbre bien discipliné, bien peigné, appris à pousser en gaules et à donner des feuilles. Mais que font aux artistes les cocons! que fort les bobines et les filatures à des malheureux qui ne demandent qu'un peu d'ombrage? Et l'on dit qu'il est question d'introduire la
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culture du mûrier dans notre canton! Qne sera-ce alors de notre beau pays?
Chose drôle! voici plus loin les mêmes arbres, mais libres, épars, et jetant en tous sens leurs rameaux noueux; on dirait des garnements échappés à l'instituteur et qui fuient la serpe. Ces arbres sont beaux décidément, et nous sommes disposés à nous raviser. Mais Vernon n'a plus, lui, que des mépris pour ces grands aliborons, qui, trompant l'espoir de la bobine, dissipent à s'engraisser et à croître le plus beau de leurs ans et le meilleur de leur sève.
Quoiqu'il fasse le plus beau temps du monde, une sorte de brume qui ne nous quittera guère qu'après Venise ternit, durant le milieu du jour, le pur éclat du soleil et répand sur les lointains une teinte blafarde. Mais, au coucher du soleil, cette brume s'embrase, la grise vapeur se change en éclatante pourpre : cimes, coteaux, clochers, tout resplendit pendant quelques instants pour s'éteindre bientôt dans ce pâle et clair crépuscule qui est l'heure chérie des Italiens. Alors, réjouis par la fraîcheur, ils sortent de leurs maisons ; la rue se peuple, les groupes se forment; et ces mêmes bourgades, qui semblent désertes quand on les traverse à l'heure de midi, paraissent des villes encombrées d'habitants. Tel nous apparaît ce soir Borgo di Val Seguna, où nous allons descendre dans une auberge qui ne sera bâtie que l'année prochaine. En attendant, l'on y dîne dans un corridor et l'on y couche ailleurs.
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Dès liior nolro nialiidj mangea sa ration de saucisson auprès d'un ruisseau tari : signe qu'il entrait en convalescence. Aujourd'hui, il se trouve complé:ement rétabli, en sorte que le coussin jaune qui constituait à lui tout seul notre ambulance est mis à la disposition de chacun des braves du régiment.
Nous voulions partir de bonne heure, mais il faut attendre. Une énorme cliarrcllo, chargée de balles de coton, obstrue la route, obstrue le pa\s; devant ce mastodonte tout s'arrête ou rebrousse ; autour, tout crie, tout se démène ; les fouets claquent, les mules s'abattent, jusqu'à ce qu'enfin le monstre s'engage lentement dans la rue de Borgo, où, de son ventre, il bouche les fenêtres, emporte les volets et broie les étages.
Toujours des montagnes. Vcrnon commence à manquer d'air. C'est vrai que les montagnes, surtout si elles sont toutes les mêmes, linissenl bien par avoir aussi leur genre de monotonie. Celles-ci, hormis dans le délilé des gorges de la ]5renta, où elles viennent border la rivière de parois stériles et tourmentées, se ressemblent et par leur physionomie et par leurs accidents. Klles ne sont ni n les ni boi.sées, ni douces ni sauvages, ni chair ni poisson. Mais au delà des g.):ges elles se couronnent d'arbres, elles se parent de verdure, et, de plus en ) lus f.aîches et fleuries, elles inclinent leurs dernières pentes jusque sous les mu:s de Bassano. A partir de cotte ville, plus de monts, plus de coteaux, mais
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une immense plaine où l'on ne voit communément que le ciel et la route. A nous alors, Suisses, de manquer d'air.
il est dimanche. A Grigno, où nous arrivons affamés, on ne trouve que des poulets. Qu'à cela ne tienne ! Aussitôt neuf de ces malheureux ne font qu'un saut du verger au tournebroche. Cependant la table se dresse; père et mère s'en mêlent, et l'aïeul, et les enfants, et des moutards et le chien. C'est bien du monde. Aussi l'aïeul se met-il à donner la chasse à ses petits-fils, à ses petitesfilles, et partout où il en attrape, d'une paire de soufflets, ou d'un coup de pied
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dans l'organe, il les envoie directement alla chiesa. Après quoi, il revient contre le chien, qu'il envoie au diable et aux curieux qui, chassés de la porte, escaladent les fenêtres. C'est bruyant, et Ton n'y voit goutte; mais les poulets, y compris un coq octogénaire, sont excellents, et ce déjeuner comptera.
En tout pays, pour les pêcheurs, il n'y a pas de jour de repos. La Brenta est bordée d'hommes demi-nus qui fouillent le fond des anses avec une coiffe fixée au bout d'une perche. Ces hommes ne prennent -- ^
rien, mais ils ne se découragent pas; rien n'est obstiné comme un joueur. Voici dans les cabarets des barbus qui, la veste sur l'épaule, crient: cinquc! sei! otlo! C'est le jeu de la mora. Leur voix s'y enroue, leur œil s'y enflamme ; on dirait, non pas un divertissement, mais quelque sinistre brutalité.
Au delà ce sont des étalages de pastèques ; tout autour, des riches qui se gorgent pour un liard, une populace qui contemple, des pouilleux à leur affaire. Plus loin, une longue file de femmes qui, sorties de l'église , regagnent leurs hameaux. " ~^^ '®-^' " "°"
Toutes, jeunes et vieilles, ombragent d'une blanche toile leurs traits brunis : le jaune, le rouge, éclatent dans leurs vêtements, et elles jasent ou folâtrent avec un bruyant abandon.
h^h VOYAGKS EN ZIGZAG.
Ces dimanches-là sont certes bien différents des nôtres, mais pas plus médiocrement célébrés, malgré le tableau que je viens d'en tracer. Ces pauvres gens sont tous vêtus de leurs meilleurs habits, tous ont été à la messe; et si quelques-uns s'oublient étourdiment à jouer ou à boire, nul d'entre eux ne sait ce que c'est que l'incrédulité, le doute ou seulement l'indifférence à l'égard des choses saintes.
Les hostilités recommencent, et à propos d'arbres encore. C'est que voici les oliviers qui commencent juste à l'endroit où Vcrnon a apophihegmisé qu'ils doivent finir. L'olivier, a-t-il dit, s'arrête à vingt lieues de la Méditerranée ; ceux-ci ont franchi la consigne évidemment. Du reste, si, au point de vue de la salade, l'olivier est un estimable végétal, au point de vue du paysage c'est encore un arbre charmant, lin de feuille, capricieux de branchage, qui ne hante ni les déserts ni les potagers, mais qui, retiré avec ses frères sur les pentes abruptes ou dans les cantons écartés, y abrite le solitaire, ou y attire le passant fatigué. Et ci ces petits drôles de mûrier,^ d'hier rappelaient ces disciples d'institution dont l'esprit, ratatiné par la méthode Jacotot ou n'importe quelle, s'e.st épanoui en phrases et a poussé en mots, ces oliviers d'aujourd'hui rajv pellent ces garçons élevés aux champs, dont l'inlolligonce noueuse est forte en sève et féconde en bons fruits.
Au coucher du soleil nous sortons des montagnes, et voici, sans transition, un immense et plan horizon qui s'abaisse de toutes parts devant nous. Alors, de la terre le spectacle passe aux cieux ou flotte dans l'espace embrasé; ici des nues amoncelées, là des flocons égarés. Tout près de nous, Bassano élève audessus des prairies ses terrasses de brique, ses tours rréneléi-s et la ligne rasante de ses longues toitures. L'aspect de cette ville nous rappelle vivement celui que présente, au .sortir du val d'Aosle, l'éléganle apparition d'Ivréc.
C'est l'heure du cours. Les bourgeois endimanchés se promènent sous une allée de platanes au murmure des boiteux et des aveugles, qui, de la place qu'ils se sont choisie, déclament emphatiquement leurs misères. Plusicms leur font l'aumône, aucun ne les brusque : partout, en Italie, l'état de mendiant est a-specté. Mais dans l'allée extérieure, des élégants de café circulent en piiaéton ou chevauchent à grand spectacle, tandis que des charretées de citadins, (oui à fait revenus des vanités de jeunesse, se promènent en famille, humant le frais, jasant, regardant, digérant. Malgré la bizarre divei-sité des équipages, le bariolé des personnes et le comique des incidents, pas une de ces sociétés ne songe à rire de l'autre, et il paraît comme entendu entre ces bonnes gens que chacun s'amuse comme il peut et s'y prend comme il sait. Et puis, voulez-vous riiv? voici là-bas des bouffes, des polichinelles; c'est fait pour cela. Notre arrivée ne lais.se pas que de faire sensation, surtout notre costmne, et encore plus notre mère jésuite. Mais qu'on juge ce que doivent paraître, au milieu de cet endimanchement des habitants, nos blouses, nos pantalons, qui, dès Genève, n'ont connu d'autre lessive que les rincées du ciel. Cependant, soit linge blanc, soit d'ingénieux artifices de cravate, soit bonne mise et manières conformes, nul ne
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se méprend sur notre contliiion de gens comme il faut; il nous est même arrivé dans quelques auberges d'être pris pour des Anglais. C'est fort cher.
Au surplus, ce qui fait le gentleman, c'est l'accessoire plus encore que le principal de la mise, et à la tabatière d'un homme l'on connaît mieux quel il est qu'à son habit. Bien plus, il y a du goût dans le négligé, dans le chiffonné du vêtement extérieur, pourvu que le linge soit frais, le foulard riche, la cravate distinguée. A des conditions pareilles, il y a du goût dans la mise du campagnard quand sous sa bure reluit l'éclatante blancheur de sa grosse chemise, quand les oreilles de .son ample et bon soulier sont bien tenues par des attaches de cuir proprement bouclées. Mais, au rebours, il y a défaut entier de convenance et d'agrément dans celte tenue toiilc d'extérieur qui procède uniquement de la coupe des habits et des arrêts de la mode, dans cette élégance vulgarisée qui s'achète aujourd'hui toute faite et qui se pose indifféremment sur le courtaud et sur le chef, sur l'homme de lettres et sur l'arracheur de cors aux pieds. A vous, liseur de plates gazettes et d'imbéciles prospectus, de vous extasier devant ce progrès humanitaire où viennent se perdre dans une menteuse uniformité non-seulement toutes les distinctions de condition et avec elles la sorte de dignité qui convient à chacune, mais encore ces traits d'individualité, cette physionomie qui varie d'homme à homme, et qui a ses signes expressifs dans la mise, dans le chapeau,dans la manche et dans les boutons de la manche. Encore, si cette révolution dans le vêtement n'était pas le signe fidèle de cette révolution dans les esprits qui les transforme tous insensiblement en unités semblables, en échos tous les mêmes d'un journalisme radoteur, en pièces toutes faites et toutes pareilles de cette machine qu'on appelle émancipation, civilisation, dix-neuvième siècle! Et ne voyez-vous donc pas, humanitaire que vous êtes, que sous le char roulant de votre progrès trompeur, déjà le ])oëte expire, l'art s'en va, le peintre, le dramaturge, leiomancier, sont aux abois, faute d'un petit grain de passion à étudier autour d'eux, faute de types, de caractères, d'àmes non pas seulement diverses, mais nuancées; qu'au lieu de beaux livres vous avez des produits littéraires, une fabrication et une consommation, des Balzac et des Sand, une espèce humaine qui s'hébète, qui devient un troupeau, machine à faire du drap pilote ou à tisser du coton, comme les Égyptiens d'autrefois furent machiyes à creuser des canaux et à élever des pyramides? Ne voyez-vous pas votre société modèle qui, déshéritée de calme, de croyances, d'affections, affranchie de tous liens d'enthousiasme, de respect ou seulement de déférence, de toute dignité, de toute résignation, de tout joug, se nourrit d'idées rebelles, travaille en jalousant, s'enrichit sans profit, déteste sa condition, ne compte ni sur elle, ni sur vous, ni sur Dieu même, mais sur des chances, sur des émeutes, sur des révolutions, sur des guerres, sur d'affreux et sanglants désastres?... Et puis, guérissez-la avec vos utopies pas même innocentes et morales, avec vos niais et impossibles systèmes, avec votre presse éhontée, avec votre menteuse égalité, avec votre hideux matérialisme!!!
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Nous voici, à propos de bottes, bien en colère. Pardon, lecteur. A peine établis dans notre hôtel, nous le quittons pour retourner au cours, ceux d'entre nous du moins qui necraignent pas d'y reparaître en costume de route. Pour les autres, ils font toilette ; mais au moment où ils achèvent de mettre la dernière main à leur ajustement, voici la nuit qui tombe tout exprès pour les envelopper de son ombre. C'est fatal. A l'extrémité du cours, il y a un grand pavillon où afQuent, autour des amateurs de sorbets, les musiciens ambulants; notre place, comme disent les gazetiers, y était marquée d'avance.
L'hôtel est tout endimanché aussi. Le maître est une sorte de poitrinaire échevelé, tout en jabot et en nankin. L'hôtesse est une prima donna dans son costume de première représentation. L'héritier présomptif est un moutard extrait tel quel du journal des modes, une petite créature busquée, mousselinée, bouffante, qui se tient fort mal sur deux quilles en basin plissé. Cette petite créature obstrue les escaliers, occupe les galeries, gêne toutes les communications, et de son cerceau fait trébucher les pères de famille; sa place aussi est marquée parmi les cnfmits terribles.
Dans une vaste et magnifique salle, et au son des guitares, on nous Fort somptueusement quatre assiettées pour vingt-deux. Nous allons nous coucher repus de musique et mourants de faim.