‹ Premiers voyages en zigzag;Chapitre 44 sur 52 · VINGT ET UNIÈME JOURNÉE · texte numérisé non relu

VINGT ET UNIÈME JOURNÉE

Nous nous embarquons de bonne heure. La radieuse sérénité de l'air, la nouveauté des impressions, l'approche du plaisir, et, en attendant, cette paresseuse navigation sur une mer enchantée, tout concourt à nous jeter dans un doux enivrement de joie. Plus tard, sans doute, nous apprendrons à connaître CCS molles béatitudes de la gondole, ce bercement insensible où s'endorment les agitations, où se calme la joie elle-même, où l'âme tout entière s'assoupit dans les douces langueurs d'un aimable rêve-, mais, pour l'heure, nous cherchons de nos grands >eux ouverts où est Venise, inquiets presque, après une demi-heure de navigation, de ne la point voir encore. Au lieu de Venise, c'est une douane insulaire qui visite nos bardes el nous réclame des droits; plus loin ce sont des mendiants de mer qui courent d'une gondole à l'autre, quêtant pour la Madone et péchant pour les saints; voici, sur la droite, une poudrière insulaire aussi, et un factionnaire posé comme une quille sur l'angle du bastion. Cet homme, s'il a des goûts exclusivement contemplatifs, doit goûter là le parfait bonheur, et, pour peu qu'on oublie de le relever, il en est quitte pour gagner la terre ferme à la nage et sans mouiller son fourniment. Au delà d'îlots terrassés et de plages nues, on apert;oit une grève lointaine qui court se perdre à l'horizon C'est la côte.

Mais bientôt, à l'opposite, et derrière une gaze de brume azurée, des coupoles, des minarets, des dômes d"or. dos faites de palais, t.niif nno frorie

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d'édifices qui s'étendent à perte de vue sort insensiblement du sein des eaux et paraît flotter à leur surface. Émerveillés à cette vue, nous saluons d'un triple hourra la reine de l'Adriatique, et d'une gondole à l'autre nous nous complimentons joyeusement sur ce que ce mot de désir, et de découragement quelquefois : Voit-on Venise? a trouvé enfin, grâce à nos persévérants efforts, une digne et péremptoire réponse.

Toutefois, et les poètes l'ont remarqué, rien ne sied mieux à la heauté qu'une gaze légère. A mesure que nous approchons, le féerie décline, le fantastique s'en va, des murailles se montrent qui ressemblent fort à des murailles; l'on ne voit plus de près que de longs bâtiments uniformes, percés de jours étroits, et un sale canal où s'engage notre flottille. Une eau verte et croupissante y lave les fondations noircies de masures désertes; point de bruit, point de vie ; à peine quelques familles hâves de fièvre et rongées de misère habitent ces décombres encore debout. Ainsi, dès l'abord, le murmure des chants amers de Child-Harold résonne au cœur, et l'on reconnaît avec tristesse que la belle Venise n'est plus qu'une reine expirée, dont on vient admirer le magnifique linceul.

De ruelle en ruelle, nous arrivons au grand canal. Ici la scène change soudainement. C'est le bruit, c'est le mouvement, plutôt encore que l'activité; une population de mariniers et de portefaix qui stationnent sur l'étroite chaussée, ou qui sont occupés de quelque chargement; des adieux, des reconnaissances, des agaceries, qui vont s'entre-croisant des gondoles au rivage et du rivage aux gondoles. Dès que les nôtres ont été aperçues : « Hôtel de l'Europe! » nous crie-t-on de vingt endroits à la fois; et ainsi nous savons notre gîte longtemps avant que David ait pu nous joindre et nous faire avertir. C'est qu'un étranger n'entre pas à Venise que vingt, que cent gondoliers ne l'aperçoivent, n'épient ses démarches, ne s'enquièrent de ses projets, dont chacun exige nécessairement le concours de leurs services; et David a eu beau entrer dans Venise seul, et de nuit, toute la gondolerie est déjà au courant de nos affaires. C'est là une police incomparable et toute trouvée, qui a dû rendre jadis d'immenses services à l'oligarchie vénitienne.

Sur les bords du grand canal, l'architecture étale toutes ses magnificences. C'est, des deux parts, une série continue de palais, les uns massifs, splendides, grandioses; les autres simplement ornés d'arabesques capricieuses, d'ogives moresques, de colonnades légères ; partout un goût composite, et, sinon pur dans le sens qu'entendent les doctes, exquis du moins, varié, pittoresque, libre, exprimant à la fois et l'âge de l'édifice, et la condition du maître et la fantaisie de l'architecte. Point de ces longues enfilades de bâtiments assujettis de par une pédante municipalité à être tous uniformes et pareillement alignés : système froid et de fausse grandeur, où rien des mœurs du pays, rien des 'êtres domestiques ne se peint dans le décor de la façade, dans l'arrangement des ailes et dans la physionomie des balcons ; où la pensée individuelle de l'architecte, son savoir, son génie, ses caprices d'élégance ou de grâce, sont bruta-

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lement sacriliés à une prétentieuse régularité et aux insipides men-eilles de la symétrie. Ici tout est inégal, irrégulier, divers: et, chose admirable, rien n'est discordant. Ornements, corniches, moulures, cintres, entablement, colonnades, tout s'ordonne, tout vient se fondre en une harmonie riche, animée, somptueuse, et qui serait entière aujourd'hui encore, sans les outrages qu'a reçus de la destinée, bien plus que du temps, cette cité malheureuse. En effet, les sculptures extérieures de plusieurs palais ont été enlevées et vendues à des étrangers par leurs propriétaires devenus indigents; d'autres, inhabités et déserts, offrent aux regards les tristes vestiges de l'abandon et du délabrement ; quelques-uns, transformés en magasins ou en écoles, portent sur leur fronton ou au-dessus de leur porte l'écriteau autrichien, signe de déchéance et d'escjavage.

Cependant nous cheminons avec une merveilleuse rapidité. A peine vieni d'apparaître en face de nous le Rialto, ce chef-d'œuvre des ponts ornés, que déjà nous entrons sous les ténèbres de sa large voûte pour aller déboucher plus loin dans une mer ouverte où, tournant à gauche, nos gondoles viennent heurter doucement les degrés d'un superbe palais. C'est notre hôtel. Ainsi David, en majordome intelligent, nous a logés dans la plus belle situation de Venise. En face, une mer couverte d'embarcations, des îles ciiargées d' édifices, la splendide immensité du ciel : voilà pour notre ordinaire. A deux pas, les quais, la Piazetta, le palais du Doge, Saint-Marc et le café Florian : voilà pour nos loisirs et nos fêtes. Comme nous avons fait toilette à Mestre, il ne s'agit plus que do déjeuner, et, pour ne point perdre de temps, nous arrêtons durant le repas le programme de nos divertissements. D'emblée, et sur la proposition de M. Tôpffer, il est décidé que cette première journée on l'emploiera tout entière à flâner, à s'aller perdre, à parcourir sans le boulet d'un cicérone, ti jusqu'à ce que la terre nous manque, tous les quartiers et les recoins à notre portée. Ainsi en effet, et ainsi seulement, voir devient un piquant plaisir; ainsi seulement res|)rit observe activement des objets qui lui apparaissent aveclouto leur Heur de nouveauté, et, au lieu de se laisser sottement confisquer au profi: des musées et des sacristies, il se prend librement à ce qui l'entoure, à ce qui se présente, à ce qui lui plaît, et au simple plutôt encore qu'au phénomène, au vivant plutôt qu'à la momie. Cette méthode nous réussit.

Perdus dans d'étroites ruelles bordées d'étalages suiThargés, nous coudoyons, nous sommes coudo\és, jusqu'à ce que, l'espace s'élargissant, nous venions tomber droit sur la place Saint-Marc, i.a place du Dôme à Milan nous parut autrefois bien splendide ; mais ceci ! quelle nouveauté! quelle majestueuse bizarrerie, quel ensemble d'orientale somptuosité et d'austérité massive! Ce ponail étoile, ces quatre chevaux de bronze, ces fines ogives, ces dômes lourds, l'or, l'azur, la foule, des pigeons par milliers : certes, c'est là de quoi causer Pébahissement du provincial, même des badauds de capitales: aussi ne nous génonsnous en aucune fat^on d'être émerveillés et ra\is. Faisant ensuit le tour di cette vaste place, nous trouvons qu'à droite elle s'ouvre sur la Piazetta, qui s'ouvre elle-nuMne sur In mer. I.à surtout plane le glorieux souvenir de l'an-

tique Venise; là surtout le cœur se serre à la vue de ce lion jadis formidable, de ce colossal palais du Doge, monument d'inouïe prospérité; de ces flots où, à la place des fiers navires qui revenaient naguère chargés des produits des deux mondes, l'on voit, qui pourrit sur ses ancres, une vieille frégate, sentinelle de l'Allemand, gardienne suffisante de ces gondoliers sans patrie et de cette cité sans nation !

Il faut, en vérité, excuser la tourbe des romanciers et des poètes, qui sur ce thème de Venise déchue ont composé tant d'insipides variations, auxquelles nous nous efforcerons de n'ajouter pas la nôtre. L'empreinte du passé est si fortement marquée dans cette ville, tant de morne majesté y frappe encore les yeux, de si visibles traces d'une regrettable splendeur y assiègent de toutes parts l'esprit, que l'homme le plus froid, et à plus forte raison l'homme sensible par métier, le romancier, le poëte, remués qu'ils sont réellement par ces spectacles, peuvent bien facilement se croire visités par la muse, et, rentrés à l'hôtel, laisser pleurer leur phrase ou s'apitoyer leur strophe. Pourtant, il y aurait mieux à faire peut-être, et l'étude de la Venise actuelle, où, comme au désert, le sable envahit l'oasis, où se heurtent à chaque pas les restes du passé et des lambeaux du présent, où, tout au travers de l'insoucieuse joie d'une populace de gondoliers et de chanteurs, se croisent les intrigues de cloîtres, celles de la politique et celles de l'amour ; cette étude, ce nous semble, serait propre à inspirer des pages piquantes et d'attachants tableaux, si aujourd'hui, pour peindre, l'on se croyait obligé de connaître, et, pour exprimer, tenu d'avoir senti.

De la Piazetta nous rebroussons chemin pour aller nous perdre dans les petites rues qui forment le cœur encore vivant de Venise. Non, rien de ce qui se voit dans les églises, rien de ce qu'an admire dans les palais ne vaut en intéressante et originale nouveauté cette fourmilière de gens, ce labyrinthe de canaux, ces constructions entassées, cette multitude de ponts chargés de passants, et sous lesquels fuient silencieusement d'élégantes gondoles. (1 y a là tout un monde de réalités piquantes, de souvenirs augustes, de contrastes mélancoliques, et, pour l'artiste, des trésors de formes, de coloris, d'étude : de toutes parts, en effet, des façades accidentées, des frises, des voûtes, des écussons, des bouts de corniche, ou d'un^ grâce exquise, ou d'un fruste attrayant ; partout des groupes tout composés, des figures imaginées exprès pour lui; et tandis que dans ces étroites rues le sommet des édifices réfléchit les clartés adoucies du dehors, leur base, enveloppée dans une ombre limpide, va se perdre sous cette onde noire des canaux, où, tantôt pressées, tantôt solitaires, les embarcations s'approchent, fuient, s'éclipsent, comme de mystérieux fantômes. Toutes les gondoles sont noires.

Une fois perdus, nous le sommes bien; il n'y a plus que le fil d'Ariadne qui puisse nous tirer de là, lorsque, bien heureusement, nous imaginons d'y suppléer en demandant aux passants où est le café Florian. Le café Florian, un café qui réunit tous les soirs jusqu'à cent, jusqu'à mille personnes, un café qui

ne s'est pas fermé depuis cent ans, et connu dans Venise comme l'est chez nous la tour de Saint-Pierre : chacun de nous mettre dans la direction, et nous d'y tomber tout droit. 0 le merveilleux établissement! ô la royale industrie! C'est sur la place Saint-Marc : chaises, tables, tentures, sorbets, bonbons, limonades, tout est prêt à toute heure, et pour autant de particuliers qu'il en arrive. D'un coup d'oeil le garçon a enregistré vos trente-six fantaisies, et d'un tour de main il fait surgir devant vous des échafaudages de gâteaux croquants et de boissons glacées. L'un de ces garçons, doué évidemment de cette exquise pénétration qui d'un regard sonde les bourses et lit dans les appétits, nous prodigue des attentions discrètement flatteuses, tantôt prévient, tantôt éclaire nos désirs, et se trouve être, au bout de peu d'instants, notre ancien et fidèle ami. Après que nous nous sommes rafraîchis, bien vite nous retournons nous perdre, mais prudemment cette fois, et comme font des gens qui veulent à heure fixe se trouver autour d'un bon dîner. La chose réussit.

Pendant cet admirable repas, le ciel s'embrase peu à peu des feux du soir, et cette mer qui est sous nos fenêtres prend insensiblement une teinte d'azur légèrement rosée dont le riant et pur éclat se reflète dans Pâme en secrète et sereine allégresse. En même temps tout se ranime sur les flots, et autour des bâtiments plus gros qui stationnent çà et là, piitoresqueraent ombragés de lambeaux de voiles et de nattes dressées, d'innombrables gondoles circulent avec une charmante prestesse. Celte embarcation, particulière à Venise, est une sorte de longue et basse péniche dont le centre supporte un petit pavillon fermé de jalousies qui abrite un divan commode. A l'avant la proue se redresse en une plaque de métal, dont la forme, comme celle du col de cvgne, est élégante et fière, tandis que sur l'arrière un seul homme, debout. et comme suspendu sur rextrême rebord de la poupe, d'une rame simplement posée sur une grêle pièce de bois taillée en ch(î,valet. fait voler la galère, la dirige avec une habile témérité sur les étroius passages, tourne les obstacles. rase, franchit, esquive, jamais ne s'arrête, jamais ne heurte, et semble n'être, lui et sa gondole tout ensemble, que le plus agile dauphin de ces parages. L'on s'habitue sans doute à ne remarquer'^lus tant de délicate adresse et d'audacieuse précision; mais, pour l'étranger, c'est un consiani sujet d'amusante surprise. Et telle est la confiance qu'inspirent de si habiles mariniers, qu'après avoir pu craindre cent fois un très-désagréable naufrage, on finit bientôt par s'abandonner en toute sécurité aux prestes évolutions de l'intelligent brin d.paille auquel l'on vient de confier sa fortune.

A la même heure, et aussitôt que les fraîches haleines du soir sont venues tempérer l'ardeur déjà attiédie du couchant, de l'intérieur des rues étroites. du fond des demeures et des comptoirs, la foule se porte sur le quai des Esclavons, qui borde cette mer sillonnée de gondoles, et nous-mêmes, aprt-s notre repas, nous allons en grossir le flot. Là, sur les dalles encore brûlantes, une multitude de petits marchands dressent priH^ipilamment leurs iVhop|x-s. leurs pyramides de pastèques, leur^ caf.'-; .>n plein \v\U: des boiteux, dos

aveugles, de jeunes mères qui portent leur nourrisson et qui traînent après elles leurs aînés, accourent, implorent, se hâtent d'émouvoir, les uns par l'instance pitoyable de leurs prières, les autres par le spectacle étalé de leur morne détresse; des soldats, des moines, des Arméniens passent affairés, ou se promènent indolemment, tandis qu'assis à l'ombre des piliers du palais ducal, des citadins fument leurs pipes, lisent la gazette ou assistent, tranquilles et rêveurs, au bruyant tumulte de cette pittoresque scène.

A l'extrémité de ce vaste quai, une large rue s'ouvre sur notre gauche ; nous y entrons. Elle est pareillement remplie de peuple et d'étalages irrégulièrement dispersés; étendu tout de son long au beau miheu de la voie, un jeune gars y dort à côté de trois poules effarées qui composent tout son fonds. C'est que dans une ville comme Venise, où il n'y a ni voitures ni chevaux, l'alignement des échoppes n'étant plus de nécessité, chaque petit vendeur s'établit librement à l'endroit de la voie qui lui convient, et plusieurs, qui n'ont point d'échoppe, se contentent de poser leur marchandise à terre et de s'endormir tranquillement auprès. A l'acheteur de faire le reste. De là une incomparable variété de groupes, qui sont animés et expressifs par tous leurs côtés, au lieu d'être aux trois quarts noyés dans l'uniformité obligée d'un alignement régulier. Pendant que nous cheminons, un jardin public planté de beaux arbres se montre à notre droite ; ce ne peut être que ce lido tant célébré des touristes poètes : à nous d'y faire aussi notre pèlerinage; à nous d'y être à notre tour enivrés de brise du soir, d'historiques réminiscences, de poétiques émanations, jusqu'à ce que, sortis de ce séjour, nous ayons appris que le Lido est fort éloigné de l'endroit où nous venons de goûter de si pures jouissances. C'est égal : autant de pris.

Sur ces entrefaites la nuit tombe, et M. André nous entraîne de nouveau sur la place Saint-Marc, où il nous a conviés à venir prendre le café pour ce jour-là et pour les jours suivants. Combien cette place a changé d'aspect? Ce matin, la foule s'y portait tout entière sous l'ombre des galeries qui en forment le pourtour; ce soir, d'innombrables chaises, dont les premières rangées s'appuient au seuil des cafés, l'ont envahie jusqu'au centre, où, dans un espace laissé libre, la musique des régiments autrichiens est disposée autour d'un cercle de lutrins illuminés. Venise est là, qui, avilie et charmée, écoute les fanfares de ses vainqueurs; et tandis que les pâles lueurs du firmament éclairent de douteuses clartés les coupoles du Dôme et le faîte des palais, de dessous les galeries les feux scintillent, et forment comme la bordure d'or qui brille au bas d'une sombre et majestueuse tenture. Qu'est le luxe, même celui des cours, auprès de ces splendeurs? Et si chez les Vénitiens eux-mêmes l'attrait de ces soirées prévaut, pour les y attirer, sur la mollesse des habitudes, sur l'abattement des âmes, sur la souffrance des souvenirs, q;ue l'on juge de l'impression que doivent produire sur nous autres Scythes ces merveilles accumulées des siècles, de l'art, de la nature, et du plus suave, du plus radieux des climats !

Pour nous, semblables aujourd'hui à ce spectateur de théâtre qui, le drame

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joué, ne saurait plus dire les visions dont avant le lever de la toile se berçait son imagination impatiente, s'il nous est impossible, à la vérité, de ressaisir cette image que nous nous étions faite de Venise avant d'y avoir été, et qui se composait de mille traits empruntés à l'histoire, aux poètes ou au babil de la renommée, nous sommes certains du moins que, cette fois, la réalité, en trompant notre attente, ne l'a pas déçue, et que le souvenir que nous avons emporté de cette belle cité a bien plus d'éclat, bien plus de grandeur et de poétique attrait que n'en eurent les songes, brillants pourtant, où elle nous apparaissait à l'avance. Bien plus, après y avoir passé trois jours d'une fête continuelle, c'est moins par la réminiscence du plaisir que notre cœur s'y est de plus en plus attaché, que par cette sorte de mélancolique affection, de savoureuse amertume que provoque le spectacle d'un déclin anticipé, d'une grande et irrémédiable infortune. Peut-être aussi quelque sinistre pressentiment nous fait-il redouter pour de plus humbles républiques un anéantissement pareil, surtout si, quand la liberté y unissait naguère les cito\ens, c'est aujourd'hui un esprit de jalouse équité qui les divise; si naguère amarrées au tronc nerveux des traditions antiques, on les voit aujourd'hui délier le câble, quitter l'anse tutélaire, et s'abandonner à l'impétueuse rapidité des courants aveugles. Après quelque séjour sur cette place, nous nous rendons au théâtre, où l'on joue le Barbier de Séville ; puis, rentrés au logis, le calme, la vue des flots, et aussi ce doux ébranlement du plaisir qui écarte le sommeil des paupières, nous retiennent bien avant dans la nuit sur les balcons de l'hôtel.

YINGT-DEUXIKME JOURNÉE

Aujourd'hui, hélas! cicérone. Cehii dont nous allons jouir est une sorte de parlicuher rauque et bilieux, un ancien homme de lettres déchu, râpé, aigri, ,de qui la visible misanthropie contraste assez drôlement avec la profession qu'à coup sur il ne s'est pas choisie, celle de servir les plaisirs d'une espèce humaine qu'il déteste. Impatient de commencer sa besogne, impatient de la terminer, ce malheureux n'aspire qu'à avoir accompli son supplice quotidien; et quand le fond ténébreux d'un antre sauvage semblerait seul devoir convenir aux amertumes de son âme en peine, il lui faut à toute heure naviguer en plein soleil, fendre la foule joyeuse, subir les questions étourdies du touriste et le babil enjoué des ladies. Pauvre homme, il n'a qu'un bon moment : c'est le soir, lorsque, tenant enfin son salaire, il voit s'ouvrir devant lui quinze heures assurées de solitude, de ténèbres, de malédiction interne contre les touristes, les ladies, le ciel, la terre et lui-même.

Notre déjeuner se prolongeant, cet aigri s'en irrite; il est déjà tout violet d'apostrophes rentrées. Pour lui complaire, nous nous embarquons sur une flottille de gondoles, et nous voilà voguant vers les merveilles étiquetées d'itinéraire. Tous, nous songeons que ce qu'il y a de plus merveilleux dans chacune, c'est l'histoire d'y aller, et surtout d'en revenir. Et en effet, outre que chef-d'œuvre sur chef-d'œuvre c'est indigeste, lorsqu'on vient de passer une

demi-heure à regarder en l'air dans l'entonnoir d'une coupole, c'est avec une bien légitime satisfaction qu'on s'étend sur les coussins d'un divan. Durant ces courses, notre aigri s'assied à la proue; et là, ouvrant son parasol, il cuve en silence le fiel de ses dégoûts.

Nous débarquons d'abord à l'église San-Ceorgio. A vous, lecteur, délire dans quelque itinéraire les belles choses que nous y avons vues, car il ne peut entrer dans notre plan de vous les décrire, et nous y serions, au surplus, fort embarrassé. Cette église est l'un des chefs-d'œuvre de ce puissant architecte dont le génie est empreint dans la plupart des grands édifices de Venise, de Palladio. On y voit des Tintoret, on y voit, surtout dans le chœur, des sculptures en bois qui sont bien tout ce que le goût, l'invention, la fantaisie peuvent offrir aux yeux de plus richement exquis. Les Tintoret ne sont guère portatifs, et à la rigueur l'on peut s'en passer; mais n'avoir volé qu'une des figurines qui déci)rent les niches de ce chœur, c'est là une \ertu majuscule qui nous sera certainement comptée. Et la tentation est d'autant plus'forie, que, de ces choses, il ne s'en fait plus. Cet art si gracieux, si vif, si propre au décor familier et de détail, il est mort, enterré; nous, dix-neuvième siècle, nous, humanité avancée, nous en sommes à payer bien cher les plus modestes baimts du moyen âge. C'est que nous fabriquons bien, mais nous n'inventons plus; nous faisons bien des moules qui multiplient indéfiniment un produit, mais nous n'imaginons plus; et nos créations elles-mêmes ne sont que des reproductions mati^ rialisées du beau de la Renaissance, du beau grec, ou encore du beau de Louis XV, impur ce dernier, mais qui nous va au même titre que les autres, parce qu'il est tout fait, tout inventé. Voilà en quoi consiste notre progrès. Il a ses bons côtés, sans doute; il a ses amis aussi, et toutefois nous mourrons, je le crains, avant d'avoir eu la douceur d'en grossir le nombre.

En effet, cette impuissance de création qui se i-évèle de plus en plus chez quelques nations avancées par excellence, cette multiplication de produits artistiques qui croit chez elles en raison directe de la stérilité de la pensée et du déclin de la poésie, sont, à nos yeux, sinon une preuve niauifosto, un signe du

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moins, et un signe énergique que ce progrès est faux et bâtard. Partant, non pas même des leçons de l'iiistoire, mais seulement de la nature de l'homme telle qu'elle nous est connue, nous n'imaginons pas, pour des sociétés d'hommes, de développement complet et heureux en même temps, dès que la tendance essentielle de ce développement est de méconnaître de plus en plus, pour les rayer bientôt du rôle, les besoins de l'imagination, le penchant instinctif de l'idéal, la poursuite et le culte du beau. Nous n'imaginons pas qu'aucune chance de félicité et de grandeur soit assurée aux nations qui vont délaissant de plus en plus l'idée pour la forme, l'intelligence pour le procédé, le sentiment pour la convention, le plaisir moral pour le physique bien-être; et nous ne savons voir dans ce progrès tant vanté que ia tranquille mais effrayante invasion du matérialisme social. C'est assez pour que nous ne puissions l'aimer et pour que nous en osions médire.

De l'église San-Georgio, nous naviguons vers l'église du Rédempteur. A chaque lieu de débarquement on trouve invariablement deux ou trois gueux qui se disputent l'honneur de poser sur le rebord de votre gondole un ofiicieux bâton crochu, sous prétexte de la maintenir pendant que vous mettez pied à terre. Autant d'occasions pour le touriste de montrer qu'il sait reconnaître de généreux services. Après quoi il entre dans l'église, dans le chœur, dans la sacristie; puis il sort de la sacristie, du chœur, de l'église; autant d'occasions encore, le voilà transformé en fastueux qui comble de largesses tout un peuple de faméliques. Beau rôle, mais coûteux. Dans cette église du Rédempteur, on admire de belles toiles de Bellini, le maître du Titien, des châsses étincelantes et des capucins très-gras. L'un de ces capucins se prend à embrasser tendrement notre cicérone. Autrefois, nous raconte plus tard celui-ci, c'était mon élève honnête et chéri; puis il se jeta dans le vice, tant et tant, qu'il en a connu les pointes, et la pénitence lui est venue. Alors il est entré dans l'ordre, et aujourd'hui tour à tour il se repent et fait la quête.

De cette église nous passons à celle de Saint-Sébastien. Ici, de dessous l'abri du portail, une troupe de mégères, effrayantes de maigreur et farouches d'avidité, s'élance sur nous, rompt nos rangs, et nous assiège d'instances à brûle-

pourpoint. C'est le cas d'être bien vite fastueux. Dans celte église, l'on voit des chefs-d'œuvre de Paul Véronèse, et l'on en voit trop, ils se nuisent l'un à l'autre : aussi déjà l'indigestion s'en mêle, et ce monotone pèlerinage de nef en nef commence à nous paraître un temps dont nous pourrions user plus agréablement. Pourtant nous nous laissons conduire encore à l'église des Scalze; la porte en est fermée, et le sacristain est à boire. Vite on court le chercher; mais au lieu de l'attendre, M. Tôpffer déclare au cicérone que nous voici, quant aux églises, parfaitement rassasiés; qu'au surplus il ait à laisser là sa méthode pour se conformer à la nôtre, qui est d'aller à Murano visiter les fabriques de verroterie. Nous voguons vers Murano.

Nos gondoliers sont jeunes, rieurs, en train de folâtrer. Ils se mettent à lutter de vitesse dans ces canaux étroits, sans qu'aucun des gondoliers dont ils rasent les embarcations songe à craindre pour sa cargai.son. Bien plus, obligés qu'ils sont, dans la rapidité de leur course, de faire place à d'autres ou de ne pas se heurter entre eux, du bout de la rame ils parent à tout, et se trouvent voler tantôt de front, tantôt de file, sans autre entente que ce commum accord qui résulte de l'adresse intelligente des lutteurs. Seulement, partout où les canaux se croisent en sens divers, ils ralentls-sent leur marche, et font entendre un cri destiné à avertir tel gondolier qui ne les voit pas encore. Sans cette précaution, à chaque instant les gondoles embrocheraient oji seraient embrochées, et l'histoire d'être confortablement étendu sur un divan n'empêcherait pas le passager d'avoir le dos scié par celte armure de métal qui se dresse à l'avant des gondoles. De lutte en lutte nous nous trouvons de nouveau dans cette mer ouverte au travers de laquelle nous sommes venus de Mestre, et, au bout d'un quart d'heure de navigation, nous abordons à Murano. Crochets, gueux, cicérones onicieux, pullulent, et des perles de quoi verroter les sauvages des deux héniisphi'-res. Ceci vu, nous nous hâtons de regagner Venise, et, passant celte fois sous le pont des Soupirs, nous venons prendre terre à la Piazetta, tout à côté de l'escalier des Géants, qui est notre chemin direct pour pénétrer dans le palais du Doge.

La magnilicence intérieure de cet édifice répond à la splendeur extérieure de Venise. Merveille d'architecture et de sculpture, décors de toute espèce, salles immenses, passages d'apparat et issues secrètes, prétoires d'or ei cachots affreux : on retrouve là, intacts encore, tous les vestiges de la grandeur, de la force, de l'active ambition; ceux aussi d'un faste corrupteur et d'une tyrannie jalouse et implacable.

Les chefs-d'œuvre des peintres vénitiens abondent aus.'^i dans ce palais, et. si nous l'osons dire, nous n'avons pas été bien vivement séduits par les mérites de cette illustre école. Une exécution savamment hardie, une prodigieuse puissance de composition, toutes les richesses et tous les prestiges de la couleur, voilà quelles sont les grandes qualités qui y prédominent, à l'exclusion de l'intention poétique, de l'expres-sion étudiée de la forme, surtout de ce sentiment sé\ère qui, pénétrant au delà de la vivante surface des visages, va saisir au fond des

âmes, pour l'amener palpitant sur la toile, le drame de foi ou de passion dont il aspire à représenter l'image. C'est ainsi du moins que nous nous expliquons pourquoi telle pâle figure du Pérugin nous a plus vivement frappé que n'ont pu faire ceux des chefs-d'œuvre de l'école vénitienne que nous avons eu l'occasion d'admirer durant notre court séjour à Venise.

Il fait très-chaud, et le café Florian n'est pas éloigné. Nous allons y faire une halte rafraîchissante, avant de visiter l'intérieur de l'église Saint-Marc, le plus intéressant des édifices de Venise. L'antiquité, l'Orient, l'Occident, chacun des triomphes de la république, ont apporté à ce temple ou un tribut de magnificence, ou quelque rareté conquise sur les infidèles : l'architecture y est de tous les âges, de tous les styles, mais byzantine d'ensemble, imposante d'antique majesté, et, pour nous, d'une frappante nouveauté. Le parquet y est bossue comme seraient les ondes agitées d'un lac. Ceci fait ressouvenir, au milieu de ces riches parvis, de ces sables submergés où naguère des pêcheurs et des pirates posèrent les premières cabanes de Venise.

Après dîner nous allons, comme le jour précédent, passer notre soirée sur la place Saint-Marc. Même spectacle et même afïluence; mais au lieu de la musique autrichienne, ce sont de toutes parts des musiciens ambulants, quelques-uns passables, d'autres divertissants. Pendant qu'assis au frais les groupes fashionables écoutent ou s'entretiennent, des légions d'industriels sortent de dessous terre. Celui-ci entend que vous lui achetiez un tour de perles, cet autre vous met des pantoufles sous le nez, un instant après des cure-dents, un cigare, un bouquet, des clous de girofle, de la poudre à moustaches, du caramel, des fulminantes, un petit chien... Bientôt, ma foi, sous peine de ne savoir plus où donner de la tête, nous nous laissons faire, à l'instar des Vénitiens, et l'industrie nous assiège, nous obsède, sans que nous y prenions garde.

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