‹ Premiers voyages en zigzag;Chapitre 45 sur 52 · VINGT-TROISIÈME JOURNÉE · texte numérisé non relu

VINGT-TROISIÈME JOURNÉE

Tout n'est pas pour le mieux dans le plus radieux des climats. Ce matin la plupart d'entre nous, en se regardant au miroir, se prennent pour un autre, tant leur visage est tacheté, boufii, désharmonisé parla piqûre des cousins!

Notre aigri est à son poste. Nous lui demandons de nous conduire à l'Arsenal. Ceci le contrarie : car dans la Venise en huit journées, deQuadri, l'Arsenal aurait dû venir liier. 11 ne peut, toutefois, que se conformer à nos désirs ; et le voilà qui, amer et râpé, se met à notre fête. Les marchands d'accourir sur leur seuil, pour voir passer les vinli due; c'est le nom que nous a donné la rue, tandis que la police a imprimé sur son bulletin : « M. André, professeur, avec ses élèves. »

Comme nous cheminons vers l'Arsenal, voici qu'une belle musique de galops et d'ariettes nous électrise, nous ailire; et guidés par les sons, nous entrons dans la salle du bal... Ohé! des prêtres, une foule qui prie, tous les signes du recueillement et de la dévotion : c'est une église qui fête son saint. Vite on nous présente la tirelire, et, en retour de son offrande, chacun de nous reijoii un petit portrait du saint. La curiosité est étourdie.

Arrivés à l'Arsenal, et pendant que notre cicérone postule pour nous la permission d'entrer, nous admirons, aux deux côtés de la porte, deux lions colossaux, qui furent transportés d'Athènes à Venise en 1687 par François Morosini. Ces lions, qui, avant d'orner le seuil de cet arsenal, ont, durant deux mille ans, chargé de leur poids les môles du Pirée, sont frustes assurément, mais d'une telle vigueur de style, qu'aujourd'hui encore, comme au jour où ils sor-

tirent de l'atelier du sculpteur, ils ont leur caractère tout entier de puissance, de fierté sévère, d'imposante et monumentale majesté. C'est que ce n'est pas la dureté du bloc, ce n'est pas l'ampleur colossale des proportions, qui assurent aux productions de la statuaire une glorieuse durée; c'est bien plutôt cette énergique empreinte de la pensée humaine, cette justesse de caractère fortement saisie, cette poétique abstraction des attributs, qui, venant à se marquer dans le style, font survivre aux injures du temps et aux mutilations mêmes des hommes la primitive expression de l'œuvre, conservent, retiennent, éternisent l'étincelle de vie, le souffle de grâce, le feu d'indélébile passion, jusque dans un torse fracassé, jusque dans un fruste tronçon.

La porte s'ouvre, et l'amiral en personne, nous accueillant avec une amicale politesse, prie son neveu de vouloir bien nous faire les honneurs de l'Arsenal. Ainsi, au lieu d'un aigri, nous avons ici pour cicérone un jeune officier dont l'amabilité personnelle est rehaussée par des manières remplies à la fois de simplicité et de distinction. Tant de courtoisie nous inspire ce sentiment reconnaissant qui est le plus doux assaisonnement du plaisir.

L'Arsenal de Venise est aujourd'hui encore riche en antiquités curieuses, en armures, en trophées : l'on y voit des drapeaux pris à la bataille de Lépante, et, à côté de gondoles d'honneur qui ont été construites pour Bonaparte et sa cour, un magnifique modèle du Bacenlaure. Ces objets nous intéressent moins cependant que la fonderie, que la corderie, et une grande frégate qui est en construction. Du sol, on monte, par une rampe de deux à trois étages de hauteur, jusque sur le rebord de ce navire; puis de là on redescend le long du

flanc intérieur jusqu'au fond du bâtiment, qui n'est pas encore ponté. Rien n'est plus propre que cette sorte d'expédition à faire saisir d'un coup d'oeil ce

qu'on ne comprend pas si bien en voyant une frégate à l'ancre, c'est-à-dire au moyen de quelles vertèbres, de quelles côtes, de quels reins, ces monstreslà peuvent soutenir l'effort de la vague et le choc formidable des flots en courroux. A fond de cale, nous trouvons un capucin en lunettes, qui guide dans ces profondeurs un pensionnat de jeunes demoiselles.

Ce sont des forçats qui font ici tous les transports et les gros ouvrages. La vue d'hommes enchaînés est toujours odieuse. Ceux-ci sont jeunes la plupart, beaux, et, chose singulière, leur visage respire l'intelligence et la douceur ; à peine croit-on surprendre dans leur regard quelques équivoques lueurs de scélératesse. Ils paraissent d'ailleurs bien nourris, point maltraités, et la présence de roflicier qui nous accompagne ne leur impose aucune pénible contrainte. Nous leur achetons différentes bagatelles.

Cependant les heures s'écoulent avec rapidité, et bien des choses nous restent à voir, entre lesquelles il est devenu nécessaire de faire un choix. M. Tôpffer serait pour l'Académie des beaux-arts; là se trouvent les tableaux les plus renommés; mais tout son monde, devenu tribord et bâbord à vue d'œil, penche pour aller visiter cette frégate qui pourrit sur ses ancres devant le quai des Esclavons. Il faut pour cela avoir une permission de l'amiral; le bon vieillard s'empresse de nous la donner; et tels ont été ses procédés à notre égard, qu'il nous semble, en sortant de cette maison de forçats, que nous quittons le toit hospitalier d'un ami. La frégate nous est montrée en grand détail. Mais voici que la barque qui nous ramène à terre va s'engager dans un câble où elle demeure équilibrée d'une très-inquiéiante façon. Nos mariniers crient, poussent, retiennent, s'insultent, et, à force de tintamarre, la barque se remet à flotter.

Après celte expédition, désireux nous-mêmes d'être libres, nous libérons notre aigri, qui nous fait de rauques adieux, et s'enfuit dans son antre. Comme hier, comme avant-hier, la soirée est radieuse, mais c'est nous qui sommes changés, et la prévision que le moment approche de quitter ce brillant séjour assombrit de quelques nuages les dernières heures que nous y passons. Déjà il faut penser aux emplettes de départ, aux choses du lendemain, à la blanchisseuse... Beau poëme, qui finit en prose.

Cependant M. Tôpffer et M. André s'en vont chez le banquier pour lâcher de redonner des chairs à la bourse commune, qui esi maigre à flotter sur l'eau. Ils sont parfaitement accueillis, la conversation s'engage, et grande est leur surprise en apprenant que c'est fort ennuyeux de vivre à Venise! « Vous ne vous figurez pas, leur dit-on, ce qu'est le travail au fond d'une demeure d'où l'on n'enlend ni bruit de voitures ni murmures de passants ; dans une ville où il n'existe, pour s'y récréer, ni une société bourgeoise, ni un familier commerce de voisin à voisin. Surtout ne voir jamais d'arbres, jamais de prairies, c'est une dure privation; et si, pour aller en famille saluer les champs, nous nous faisons transporter sur la côte, c'est vingt, c'est trente francs qu'il nous en coûte à chaque fois, » Ces rafraîchissantes réflexions font paraître un peu

moins ingrate à M. Tôpffer et à M. André cette même côte sur laquelle ils vont s'acheminer demain.

Le dîner est mélancolique, et, au dessert, la blanchisseuse. C'est une belle dame, qu'à sa mise on prendrait pour la comtesse des Esclavons, tout au moins. Cheveux admirablement nattés, toilette de bal. Châle de cour, et langage conforme. En vérité, c'est Nausicaa en personne, qui compte nos chemises et met nos bas en pile. On lui paye son mémoire. Poëme encore, qui finit en chiffres.

Nous sortons de nouveau; nous retoui'nons à la place Saint-Marc : nous voulons pratiquer encore le caféFlorian; mais ce n'est plus cela! Pourtant, Simond retrouve quelque appétit pour du caramel. Pantoufle, que me veux-tu? Fulminante, tu me fatigues. Petit chien, tu m'attristes. Hélas! il n'y a plus rien dans la coupe : nous allons faire nos sacs.

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