TRENTE-QUATRIÈME JOURNÉE
Nous voici en plein Valais : il faut, hâter notre récit, comme nous allons hâter notre marciie. Dès ici, en effet, plus rien qui ne nous soit familier, et de temps immémorial nous avons renoncé à faire aucun usage de nos jambes sur ce ruban de deux journées qui sépare Brigg de Villeneuve.
Aussi, entassés sur deux immenses chars à bancs, nous laissons les chevaux faire notre œuvre. C'est l'heure des paresses légilimement conquises-, c'est l'heure où le journalier, ayant fini sa journée, s'assied sous le porche, croise ses bras et repose ses membres. Il ne faut plus alors lui demander de travail, et nous trouvons presque importune la cascade de Tourtemagne, qui nous demande de bouger pour aller la voir.
• Notre cocher a trois inconvénients : il fume, sous prétexte de tabac, une substance inconnue; il se chante à lui-même des airs fabuleux, dans un idiome inachevé; surtout il dort en tirant la rêne droite, ce qui nous mène droit dans le Rhône, en sorte qu'à chaque instant nous sommes obligés de lui sauver la vie : d'ailleurs, le meilleur Valaisan du monde.
A Sierra la tortue boit. Les Sierrois ouvrent de grands yeux au spectacle de cet amphibie, et ils décident que c'est un serpent : d'ailleurs, les meilleurs Sierrois de la terre.
A Sion enfin, nous allons descendre chez M™' Muston, qui nous accueille comme des amis et qui nous régale de malvoisie. C'est un vin du Valais qui vaut, s'il ne les surpasse, les muscats de Lunel et de Frontignan.
kl2 VOYAGES EN ZIGZAG.
Du reste, Sion, où nous arrivons de bonne heure, nous semble avoir été plutôt changé qu'embelli par la révolution. On y voit moins de vaches et de bouviers, moins aussi de ces magistrats de vieille roche qui, vêtus d'un babit noir, se rendent à l'église; mais, en revanche, on y voit plus d'estaminets qu'autrefois, plus de courtauds, plus de cette jeunesse ardente et développée qui fume des brûlots sur le seuil des cafés.
>RKS nv. vu. I. ENKUVE