ONZIÈME JOURNÉE
Le kangourisme dévore la Gaule Cisalpine. Il y a eu fête, banquet, noce pour les kangourous dans l'une des chambres. Il y a eu orgie, le sang s'y est bu à la pinte , le sommeil n'a pu y entrer une minute seulement. Arrêté qu'on n'y remettra pas les pieds , le petit Cisalpin d'hôte nous en ouvre une autre. Il est honteux, peiné, il faut le dire, de l'audace excessive de ces kangourous.
Après quoi, nous commençons nos courses en allant visiter l'église de Santa- Alexandra, toute tendue de noir à l'intérieur et à l'extérieur, avec ornements de toute espèce et un superbe mausolée provisoire. Devant l'église et dedans, foule immense, et partout des hommes glapissants qui crient : Per cinque centesimi, etc. Pour cinq centimes, les inscriptions latines composées par le signor Labus, à la mémoire du comte Gilbert Borromée ! ! !
Il faut avoir vu ces criards, les avoir entendus, pour se faire une idée de l'horrible et continu tapage qu'ils entretiennent au milieu de cette scène de funérailles et de mort. Tout cela sans que personne s'en trouve incommodé; bien au contraire, ce petit bruit leur rafraîchit les oreilles. Rien ne se fait làbas sans beaucoup de bruit. Nous achetons pour cinque centesimi les inscriptions du signor Labus, et, après en avoir pris connaissance, nous sommes d'accord pour penser que, si le défunt comte a eu la moitié des vertus que contient le latin du signor Labus, il fallait que ce fût un saint, deux fois plus saint que son ancêtre saint Charles. Il est plutôt à croire que le signor Labus a voulu
employer tout son latin à la fois; d'ailleurs, le style funéraire, le style de cimetière, a toujours été exclusivement apologétique. Les tombes du cimetière du Père-Lachaise recouvrent bien quelques diables; elles ne signalent que des anges. On devrait dire : menteur comme une épitaphe. Les épitaphes mentent certainement plus que les arracheurs de dents.
Nous passons au Dôme. C'est la merveille de .Milan, que nous ne nous mêlerons pas de décrire, mais que nous avons visitée deux heures durant avec un vif plaisir. Ce Dôme magnifique, cette sainte demeure, recouvre partout des choses peu saintes. Non-seulement on y exploite les touristes, mais de petits prêtres, ou apprentis prêtres, sans dignité, sans sérieux même, y grugent comme des rats dans un palais. Ceux qui nous font voir le trésor, les reliques, etc., sont deux farceurs en soutane, qui déshonorent leur habit. Leur respect est équivoque, leur air vil, leur ton cynique. Ils se lavent les mains sans fa(;on dans un réservoir d'eau bénite qui se trouve là, et trouvent apparemment le tour plaisant. J'ai dit des rats, c'est médire des rats que de les assimiler à des drôles de cette sorte.
On a repeint des vitraux dans les grandes fenêtres du chœur. De tout loin, ces repeints font meilleur effet que rien du tout; mais de près, l'art moderne, mêlé à l'art ancien, paraît mesquin, misérable; on dirait des pièces d'indienne neuve rapportées sur un habit de velours ou de .soie.
La belle statue de l'Écorché a assez de noblesse j)our faire passer sur ce que l'idée a d'un peu grotesque : c'est un mart\r é':o!Thé, qui se présente au ciel apportant en preuve de .son martyre sa propre peau. Les idées qu'il faut dissimuler dans l'exécution sont peu heureuses... Ici, au premier moment, on dirait un héros portant la peau de lion, et cette impression première prépare à l'impression secotide. On ne peut plus rire d'une représentation qui s'est d'abord offerte à l'esprit sous un côté noble.
Nous entreprenons ensuite l'ascension du Dôme : c'est un voyage, mais curieux et intéressant à la fois; il y a bien des montagnes que l'on gravit jusqu'au sommet sans obtenir le vaste et magnifique panorama que l'on a sous les yeux du haut du Dôme. Quelques-uns, perchés sur les étroits degrés de la flèche, sentent leur tête tourner et leur cœur faillir; en particulier, le voyageur Laurent renonce à aller plus loin; puis, réfléchissant qu'il n'y a |)as de danger matériel à courir, puisque les bamères sont là, cl qu'il ne s'agit que d'une impression qu'il est facile de combattre, il se décide à pousser jusqu'au sommet. On lui donne deux compagnons de secours, un devant, un derrière, et Laurent opère, non sans frémir, sa grande ascension au Dôme. Il a fait ce qu'il devait faire. Renoncer tôt, c'est n'ai)prendre rien et désapprendre à se vaincre.
On doit toujours tenter de franchir les pas effrayants pour la tète, mais où la réflexion montre qu'il n'y a pas de danger réel, où l'on peut s'arrêter. s'asseoir, s'affermir si besoin est. Cet exercice seul pourra vous conduire à vous tirer d'alïaire dans les pas réellement dangereux.
AUX ALPES ET EN ITALIE. 59
La tête tourne et les jarrets fléchissent en raison de l'angle de la pente, non de sa profondeur. Peu de gens graviraient la Gemmi si la largeur du chemin, moins considérable, bien que suffisante, laissait voir que l'on est au-dessus d'un paroi verticale. Beaucoup de gens passent sans crainte aucune au Mayenwand; l'abîme y est profond, la pente telle qu'on ne pourrait s'y tenir debout, mais ce degré d'inclinaison suffit déjà pour éloigner les vertiges.
Chose singulière ! si vous êtes dans un pas difficile avec un plus poltron que vous , sa peur vous donne du courage , et vous sauvez lui et vous en même temps.
Les sentiers frayés des Alpes, quoi qu'en puissent écrire les itinéraires ou M. Dumas, n'ont rien de dangereux que pour ceux qui s'y comportent imprudemment.
Hiors des sentiers, les pas les plus difficiles sont sans danger aucun pour ceux qui se livrent docilement corps et âme à leur guide.
Si j'avais un bras manchot et deux jambes de bois, je ferais l'ascension du mont Blanc le jour où six guides de Chamounix me diraient qu'ils se chargent de m'y conduire.
Je la ferais avec plus de sécurité que si, non estropié, j'allais me prévaloir le moins du monde de mes deux jambes et de mon bras pour n'écouter pas tous les avis des guides.
Ce sont là autant d'aphorismes dont nous avons eu mille fois l'occasion de reconnaître la vérité.
Après cette visite au Dôme, il est question d'une parade qui nous fait tous accourir sur la place Santa-Alexandra. Nous n'y trouvons point de parade, mais bien les crieurs du matin, qui ont tous perdu la voix, et qui ne cessent point de crier : Per cinque centesimi, etc., etc. Bien de plus comique et qui ait une apparence plus méritoire que le travail que font ces hommes. On dirait des damnés du cinquième cercle contraints par des diabloteaux à s'époumoner silencieusement. De là nous allons visiter l'Ambroisienne, où nous tombons entre les mains de ce même concierge hâtif, déjà décrit ailleurs. Il nous fait voir au pas de course les choses les plus belles et les plus curieuses, et il nous oblige à nous arrêter devant deux petites miniatures modernes qu'il regarde comme des chefs-d'œuvre ambroisiens. Les concierges sont, comme une infinité de gens, bien persuadés que la peinture est un art de patience, où le fini, le léché, sont les qualités premières, et qui, tandis qu'au fond ils s'étonnent qu'on s'arrête devant un carton de Baphaël, sont prêts à se prosterner devant toute enluminure au pointillé.
Il est question de déterminer l'emploi de notre soirée. Plusieurs, qui ont des goûts équestres, inclineraient pour une sorte de cirque olympique dont l'affiche promet merveille. D'autres ouvrent l'avis de retourner à la Scala, et cet avis l'emporte. L'on dîne donc, c'est le jour à trois plats; ensuite promenade au Cours, qui est très-animé, brillant, amusant. On y voit entre autres
plusieurs messieurs Jabot à cheval, qui croient devoir se montrer excellents cavaliers. Ceux qui montent des grand'mères juments, dès longtemps revenues de l'âge des passions, se donnent, pour les dompter, une peine risible; et ceux qui montent des coursiers un peu plus vifs s'imposent, pour ne pas les molester, une prudence qui est drôle aussi. Tout à l'heure nous voici assis à la Scala, en face de Virginius et de Marino. Par malheur, un invincible sommeil alourdit nos paupières.
Suadentque natantia lumina somnos.
Plusieurs luttent avec une constance digne d'un meilleur sort. Laurent sort pour faire provision de veilles, Blanchard dissimule, Pillet rêve, Manfred dort d'un œil et écarquille l'autre, jusqu'à ce que ce soit un dormir universel.