‹ Premiers voyages en zigzag;Chapitre 6 sur 52 · ET POETS D AS» -.BAL · texte numérisé non relu

ET POETS D AS» -.BAL

Ici, comme en beaucoup d'endroits, pénurie de lait. Pour le laitage-, allez dans les grandes villes, mais fuyez les vallées. Dès le mois de juin les vaches partent pour les hauteurs, tandis que les auberges restent dans la plaine. A peine a-t-t)n pu dans tout Verrèze trouver de quoi nous fournir à chacun une tasse de lait; notre ordinaire, c'est quatre ou cinq; sept, selon Arthur.

Au départ, les voyageurs Bryan et Zanta, tourmentés par leur conscience, abordent l'hôte et lui disent d'un ton repentant : « Monsieur, vous avez derrière la maison un petit jardin. Dans ce petit jardin il y a du muscat excellent. Ce muscat... nous en avons très-certainement cueilli diverses grappes... Combien vous devons-nous? » L'hôte se met à rire, et dit : « Je vais vous y mettre réchelle, et vous vous régalerez. » Beau trait de vertu récompensé, et petite vertu encore. Il s'ensuit une provision de muscat qui régale beaucoup et dure peu.

Nous dépassons le fort de Bar, plus admirable encore comme site pittoresque que comme fort; puis, bientôt après, nous arrivons à Donas, où l'on passe sous une porte taillée dans le roc par les Carthaginois, dit-on. Ce qu'il y a de sûr.

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c'est que ce ne sont ni les gens de Donas, ni tous les Salasses réunis, qui ont pu faire un ouvrage aussi grand et aussi beau. Les gens de Donas durent se borner à faire boire du vin de Chambave à Annibal et à ses ouvriers, tout en lui recommandant de bien frotter les Romains.

En traversant Donas, l'arrière-garde voit sur l'enseigne d'un café : Vermout. Qu'est-ce? — Comme l'arrière-garde est très-altérée, elle se persuade qu'il s'agit d'un rafraîchissement d'autant plus admirable qu'il est plus inconnu. On entre, le vermout est servi dans de petits verres... Non, il n'y a pas de camomille fermentée, de valériane quintessenciée, qui ait l'aigrelette amertume de cette inferqale drogue! L'arrière-garde grimace à faire tourner du vinaigre, et tous renoncent, excepté Laurent et M. Tôpffer, à qui on a persuadé (comme au cocher) que c'est bon pour l'estomac. Ah ! mais quelle médecine !

Saint-Martin est comme Ghâtillon, un endroit de forges et de hauts-fourneaux : ce serait, pense-t-on tout haut, chose à voir. Aussitôt une dame nous dit gracieusement : « C'est à votre service, messieurs; » et elle va prévenir le directeur. Ce directeur est un Français; il nous accueille comme si nous lui étions recommandés par un ami, et, se mettant à notre tête, il nous fait voir en détail tous les travaux, à partir de ceux qui servent à extraire le fer du minerai, jusqu'àceux qui amènent ce fer à l'état de marchandise travaillée. Ce monsieur, aimable comme un Français, clair et précis dans ses explications comme un Français, a au plus charmant degré cette obligeance hospitalière qui gagne les cœurs et y grave un agréable souvenir.

Les hauts-fourneaux sont en pleine activité : c'est une chaleur à brûler la moustache, rien qu'en y regardant de loin. Nous visitons toutes sortes de

machines curieuses. On fait couler de la fonte devant nous; enfin nous entrons dans les forges, où des cyclopes en chemise, qui ressemblent à des pénitents blancs, donnent au fer toutes les formes qu'il leur plaît. Les mines, très-riches et exploitées de toute antiquité, sont situées à quelques lieues de là, dans la chaîne de montagnes qui est sur la rive droite de la Doire.

Le fer est une bien utile chose. Les marmites et les poêlons sont indispensables à la civilisation ; mais les mines comme les forges, et les forges comme les mines, sont alors des nécessités attristantes et funestes. Autour de ces hautsfourneaux, il n'y a que les hommes robustes qui puissent tenir quelques années, (;t, de ces hommes robustes eux-mêmes, les uns sont enlevés par la mort au milieu de leurs travaux, les autres, vieillis et exténués a\ant l'âge, finissent misérablement. Dans les mines, c'est pis encore : tous y perdent la santé, trèspeu atteignent aux confins de la vieillesse. Cette vie de fatigue et de privations |)orte ces malheureux à entasser excès sur excès durant leurs heures de liberté, et les maux du vice et de l'immoralité s'ajoutent à ceux de leur condition.

Bientôt après Saint-Martin, la vallée s'ouvre; nous entrons dans les plaines : les rubans et la chaleur se réunissent pour faire naître une grande démoralisation parmi nous. L'avant-garde tient bon néanmoins; mais l'arrière-garde, disséminée, halte par détachements à tout bout de champ. Enfin, enfin, voici Ivrée et ses murailles, et ses tours, et l'auberge du Che\al-Blanc. où nous retrouvons notre hôte de 1834.

L)u bleu , le nez de cet hôte a de nouveau passé au rouge, ce qui nous semble un signe <le santé; mais lui .se plaint : il a la goutte dans les jambes et un plus grand mal encore, la peur affreuse qu'elle n'aille remonter. A la seule idée de cette éventualité, le pauvre hôte s'attendrit: sa ferarae le réconforte, et M. Tôpffer s'en mêle. Du reste par régime et pour apaiser sa goutte en la tenant au chaud, il habite le foyer de la cuisine, assis à côté de la poêle à frire.

Il est difficile de n'avoir pas pitié, dillicile aussi de n'avoir i>as quelque velléité de rire, en voyant ces gens chez qui la frayeur de mourir une fois •empoisonne tout à fait le plaisir si grand qu'ils trouvent à vivre.

Du reste, cet hôte, comme par le passé, nous rc<:oit très-bien et se pique de voir en nous tous ses amis, presque ses enfants. Il nous introduit dans la salle à manger, où dîne ce qu'on appeUe une belle société. Ce sont dos personnes endîuianchées dans leurs vêtements, dans leurs manières, dans leurs discours, et «'espaçant avec un laisser aller fastueux dans la petite auberge d'une petite rue urive un oflîcier de la garnison : grands

d'une petite ville. Pendant le dîner

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saluts, révérences, capellades, air de cour et endimanchement à nouveau. Nous sommes à Versailles.

, Après quoi nous allons parcourir la ville. Ce qui frappe, des Genevois surtout, dans toutes ces villes d'Italie, c'est la prodigieuse quantité de gens qui gagnent leur vie en se promenant sur les places, ou qui travaillent en se couchant sur le seuil de leurs comptoirs. A certaines heures, presque tout le jour, c'est un far niente général, assez gai et animé. Et si en quelque endroit on travaille réellement, c'est avec un tapage, un mouvement, comme il s'en fait chez nous autour d'un incendie qu'on éteint ou d'an noyé que l'on tire de l'eau. Du reste, la ville est fort jolie par sa position, ses environs, et les bâtiments de toute sorte et de tout âge qu'on y rencontre çà et là. Près de la grand'place, nous voyons la belle société entrer, comme M. Jabot, au premier café de l'endroit.

Ces événements sont suivis d'un excellent souper qui nous réunit à notre tour en belle société. L'hôte, qui nous traite d'ailleurs très-convenablement, circule vers la fin du repas, en disant : (c Demandez, demandez, on vous donnera tout ce qui fait plaisir. )) Quel dommage que nous n'ayons plus faim ! Il ne faut pas omettre de mentionner ici une circonstance qui est décisive pour la suite de notre voyage. A Ivrée, M. Tôpffer s'est fait adresser des lettres de Milan, qui annoncent qu'il n'y a pas trace ni signe de choléra dans cette ville. Nous irons donc à Milan.

NEUVlEMli ET UIXIEMIÎ JOURNÉES

Décidément la goulle n"a pas encore attaqué les facultés de notre père riiôte. 11 présente à M. TôpITer une note qui est conforme au prix fixé: et puis, d'un air aussi mystérieux qu'amical : <> Voilà; vous voyez que je vous traite en amis; ainsi, si vous avez été contents, vous ajouterez ce que vous trouverez juste. » Quel diable de raisonnement! c'est comme si on disait : n Tant |)our le prix raisonnable, tant en sus pour l'amitié. » D'où il suivrait qu'à Ivrée rien ne serait si profitable qu'une légère inimitié avec l'hôte.

Aujourd'hui, nous entrons dans une nouvelle région, celle des plaines. Le pays cesse d'être pittoresque ou seulement varié, ei la route e.si une suite continue de longs rubans : aussi est-il d'usage antique et immémorial quo d'Ivrée à Milan nous prenions des voitures. M. TôpITer en loue trois qui nous mènent grand train; nous allons tâcher aussi de mener notre narration plus rapidement.

Les environs immédiats d'Ivrée sont délicieux; ensuite l'on n'a plus sous les yeux que des mûriers qui bordent la route, et des rizières au delà des mûriers. Ces mûriers sont l'arbre le plus ingrat de la création, une sorte de végétal civilisé, sans grâce, sans grandeur, délicat de santé, rabougri de taille, timide de

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branchage, et désolant à contempler pendant des journées entières. Les rizières

sont pareillement la plus vi- =! - laine sorte de culture; on n'a-

^^^ 13" perçoit qu'épis' en désordre,

pourrissant dans des rigoles d'eau stagnante. Il y a de quoi dégoûter de la soupe au riz.

Nous faisons à Saint-Germain un déjeuner à la fourchette, dans une salle haute, à grand luxe de fresques sales et de lambris en ruine. Nous avons décrit ailleurs ces curieuses auberges, où la malpropreté le dispute à la magnificence. Dans chacune vous trouvez un hôte cuisinier qui vous apprête en dix minutes un déjeuner à la piémontaise, exquis, ma foi! et oii tout ce qui tient à la table et aux mets est propre suffisamment. Les Italiens, pour ce qui est linge, bardes personnelles, ont le goût du renouvellement et de la propreté ; mais pour ce qui est constructions, monuments, immeubles et gros meubles, on dirait que les ordures, la saleté, en sont à leurs yeux comme l'accessoire indispensable.

Notre appétit est immense, mais le déjeuner très-court. A la fin, on se lasse de faire des portions exiguës qui ne sont rien pour un chacun, et dont la réunion ferait un heureux; aussi, d'un commun accord, on décide de mettre les plats en loterie, et au lieu d'une moyenne un peu basse de bonheur, on a des fortunés qui s'emplissent à leur faim et des infortunés qui les regardent faire.

Arrivés de très-bonne heure à Verceil, nous décidons d'y prendre d'autres voitures, et de pousser ce soir même jusqu'à Novare. David part le premier en volantine pour commander nos logements. Malheureusement son coursier se trouve être de la pire espèce, une rosse qu'on croit crevée depuis hier. Les volantines sont de petits sièges à une personne, suspendus sur un train à deux roues très-larges. Le tout est traîné par un cheval de petite race, et conduit par un Piémontais grillé. Cet équipage, qui est particulier au pays, est commode pour cheminer vite, mais risible et gringalet.

Depuis ce matin déjà, M. Tôpffer emploie ses loisirs à faire le compte des dépenses générales et particulières, et il arrive à des résultats qui l'assombrissent tellement, qu'on est obligé de le réconforter, dans la crainte que sa mélancolie ne remonte. Les voitures font des trous énormes à notre avoir, les auberges sont plus chères que de l'autre côté des Alpes, et notre genre de vie nécessite ainsi plus de dépense. Ainsi, les déjeuners au café ne sont plus usités; on ne sait ce que c'est dans le pays, et cette circonstance nous jette dans les déjeuners à la fourchette, toujours dispendieux, même quand ils sont courts. Un fait d'expérience, c'est que, pour nous, la moyenne de dépense

d'un voyage en Italie, comparée à celle d'un voyage en Suisse, est plus élevée d'un franc cinquante centimes par tête et par jour. C'est énorme.

Nous arrivons de jour à Novare, ville très-jolie, très-animée, où il nous paraît que nous sommes admirés généralement par toute la population, qui est occupée dans ce moment à ne rien faire. Abbés, officiers, manœu\Tes, flânent, se promènent, se rafraîchissent, et sur l'es balcons les belles dames causent, brodent, rient ou saluent. Pendant notre promenade nous avisons un pauvre diable qui se traîne le long d'un portique. L'on a soin de lancer de loin des gros sous sur son passage. Le pauvre diable ne comprend rien à cette pluie du ciel ; mais il y prend goût évidemment, car il ramasse et empoche, jusqu'à ce qu'ayant découvert le mystère il trouve la plaisanterie excellente.

Ici changement de voiture. Deux iront en poste, la troisième non. Il s'ensuit que, pour que cette troisième arrive à Milan à peu près en même temps que les deux autres, il lui faut partir plus tôt; aussi ceux à qui elle est échue en partage, à peine couchés, reçoivent sommation de se lever incontinent pour partir sur l'heure, non sans que le bruit de leurs préparatifs, celui des cochers, des palefreniers, des grelots, n'apportent bien des modifications au sommeil de ceux qui demeurent. Quelle vie que celle des gens d'auberge! Ils ont moins de repos encore que le voyageur qui bouge toujours. Ixion et sa pierre, c'est l'emblème d'un sommelier'qui ne finit que pour recommencer, qui ne se met au lit que pour en sortir, à table que pour en être arraché, au quatrième étage que pour être appelé au rez-de-chaussée.

Les deux autres voitures parlent au jour, et vont grand train jusqu'à Bufaloro, premier relais, frontière lombarde, mauvais repaire de gueux mendiants et de douaniers qui mendieni ; un de ces coins qui ne laissent dans l'esprit du

voyageur que l'horrible souvenir il' un cauchemar de passe-port, de visa, d'employés, de loisir forcé dans l'antichambre d'un commissaire, ou sur le pavé bridant d'une rue encombrée derouliers criards:

un de ces séjours où un honnête homme envoyé en exil périrait de mélancolie au bout de deux mois, à moins que, s'assimilant à la peuplade, il ne se fît joueur, fumeur, crasseux, fainéant, mendiant et • ■"' douanier. Il pourrait aussi se faire

abbé, car nous en voyons un qui semble puiser une grande jouissance dans l'idée avantageuse qu'il se fait de sa personne. C'est un abbé fat, un abbé jabot, recevant la cour de deux ou trois dames sur le seuil de la maison. 11 est en petit négligé du matin, et tient un jeu de bouclettes qui lui sert à montrer la volubilité de ses mains blanchettes. M. ïôpfler ne peut y tenir, et fait

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passer le joli abbé dans son carnet, d'où il est sorti pour venir ci-contre.

Du premier coup d'oeil les douaniers voient que nous ne sommes pas des gens à contrebande; aussi se dispensent-ils de nous fouiller, mais non pas de mendier sous la forme que voici. Ils viennent les uns après les autres, jusqu'à quatre, accoster mystérieusement M. Tôpffer, se vantant mystérieusement d'avoir été chacun la cause de ce qu'on n'a pas ouvert nos sacs. M. Tôpffer prend le parti de n'entendre rien aux choses mystérieuses, et il remercie tout haut, poliment, affectueusement même, mais sans rien donner. Après quoi il cherche un refuge contre le reste de la brigade dans un infiniment petit café, où, lorsque nous y sommes tous, il serait impossible de faire, entrer une personne de plus. Dans ce café, on nous sert à chacun une demitasse qui est notre unique nourriture jusqu'à dîner; c'est que les temps sont durs, les gens voleurs, la bourse commune avare, et le chef en veine de réforme. Il estime que, lorsqu'on ne marche pas, on ne doit pas manger, et que nourrir les chevaux c'est suffisant.

A propos de chevaux, tous nos postillons prétendent que chacun d'eux a droit à la bonne main convenue pour tous en bloc. La bourse s'irrite, montre les dents, en appelle au contrat fait à Novare, et demeure entièrement nouée. Voyant cela, les postillons exigent un écrit qui constate qu'entre eux tous ils n'ont reçu que tant, afin que cet écrit leur serve de recours contre le voiturier qui a fait le contrat. « Qu'à cela ne tienne, dit M. Tôpffer; des écrits, tant que vous en voudrez. » Et il écrit, et il signe, et il offre de signer encore. Les postillons se retirent contents, et nous partons.

A Cedriano nous voyons sur un balcon une troupe joyeuse : ce sont les nôtres de l'avant-garde qui prennent aux frais de la bourse un ample

déjeuner à la fourchette ; c'est tout au plus si la bourse est joyeuse. Au jour, ils ont découvert que leur cocher est une sorte de fashionable qui a une jambe plus courte que l'autre, un teint rubicond, un petit chapeau et une

énorme royale ; d'ailleurs il se pique de beau langage et de manières conformes. Bien n'est varié comme la gent des cochers, dans ces pays sunout; cela vient de ce que tous se mêlent de l'état, les uns par goût de pipe, de bouteille, de locomotion poudreuse et criarde; les autres, parce que les affaires ne vont pas, et que les voitures vont toujours. Les Piéraontais aiment le bruit et le mouvement; un Piémontais qui roule en volantine au travers d'un tourbillon de poussière, en apostrophant ses connaissances le long de la route, semble dans son élément comme un poisson dans l'eau.

Cependant nous approchons de Milan, non sans éprouver cet intérêt d'attente qui, ici, n'engendre point de mécompte. Dès les faubourgs. Milan se présente comme une ville belle, gaie, propre, où c'est plaisir que d'arriver. Nous allons descendre à l'hôtel del Puzzo, où nous sommes dédaigneusement reçus et à des conditions élevées. Ce n'est pas la peine alors d'être infidèles à notre ancien hôtel du Faucon, où nous nous empressons de nous rendre. C'est toujours le même hôte, petit vieux rubicond, en perruque, gracieux à tous venants, sans jamais se tromper d'un centime. D'un petit cabinet vitré, au milieu du tapage des cuisines, des écuries, des allants et

venants, ce petit homme mène trois ou quatre auberges dans diverses villes d'Italie, sans compter le Faucon, sa résidence. Il reçoit, il écoute, il répond, il commande, sans cesser de faire ses additions et d'empiler se.s écus. Il \ii sur son grand-livre, il mourra sur son coffre, mais il ne l'emportera pas avec lui. Folie donc que de s'y cramponner ainsi. Mais que peuvent faire des hommes qui, sans instruction, sans goûts relevés, et secondés d'ailleurs par les circonstances, n'ont acquis d'autre habitude que celle de gagner, d'accumuler, et d'accumuler encore?

Aussitôt établis, nous procédons aux soins de toilette. Il était temps, grand temps; mais quel éclat incomparable! Les gens de l'hôtel sont sur le point de se prosterner devant celte société brillante, et l'hôte, qui y voit un encou-

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ragement à enfler un peu sa note dans les temps futurs, en est tout réjouL Notre splendeur reluit sur son visage tout reluisant d'écus.

On a demandé un médecin pour Manfred. 11 avait été question d'abord de prendre auparavant des informations détaillées sur la faculté de Milan; mais, sur cette réflexion que la médecine est un art où la chance est pour quelque chose, on décide de s'en remettre à ce que la chance amènera, et l'on dit à l'hôte de nous procurer un bon docteur. La chance nous sert à merveille en nous amenant le docteur Acerbi, un excellent homme, bienveillant, exact et sans prétention ni pédanterie aucune; ce qui, chez un médecin, est le meilleur critère, en ce qu'il indique que le bon sens n'est pas allié à ce faux savoir, dangereux dans l'espèce, et qui tue quelquefois, dit-on. Le docteur examine notre petit homme avec une bonté qui fait déjà du bien, et il lui dit : « Mon bon ami, vous avez bien fait de choisir cette maladie-là plutôt qu'une autre; nous vous la guérirons demain sans faute. C'est une fièvre d'accès. » Aipsi fut dit, ainsi fut fait, et, pour n'y pas revenir, celte subite guérison de l'un de nos plus gais camarades, gai même au sein de la fièvre, se trouve être une fête, la plus charmante de celles qui nous attendent dans cet Eldorado.

Pour n'y pas revenir non plus (il faudrait y revenir à tout bout de ligne), nous avertissons ici que tous nos plaisirs, toutes nos courses, seront entremêlés, entr'espacés de petites haltes sous la tente des cafés, d'expériences sans nombre sur les pezzi, les braniti, les sorbelli, les acqua marena et autres rafraîchissements connus et inconnus, en telle sorte que tous les chefs d'établissement se disputeront notre excellente pratique. La chose se passe ainsi. Toute la caravane envahit un local ; les garçons se jettent sur les groupes, chargeant leur mémoire d'une foule de commandes diverses, qu'ils crient tumultueusement aux officiers intérieurs; puis les plateaux arrivent, et c'est le moment du silence. Après quoi les groupes et les individus règlent leur compte particulier; c'est le moment du plus grand tumulte, du cliquetis des explications, réductions, changes, agios et laborieuses monétisations; au milieu, le maître qui reçoit de toutes mains; autour, des messieurs milanais qui, nonchalamment assis, se récréent à nous voir faire. Beaucoup de Milanais s'occupent tout le jour à être assis dans un café. Pendant que nous sommes ainsi établis dans un café sur la place du Dôme, un orage s'apprête, les nuées courent, le vent fait flotter les vêtements, voler les chapeaux, et la foule accourt. C'est en effet un spectacle magnifique. Sur les teintes sombres d'un ciel agité comme une mer, les aiguilles du Dôme s'élancent éclatantes de blancheur, et la façade, qui reflète à sa partie supérieure la lumière de l'horizon, a une majesté calme et céleste qui contraste d'une manière solennelle avec l'obscurité de la rue et l'agitation de la foule.

Nous allons dîner. L'hôte rubicond nous fait choisir le potage; il se confond en prévenances, mais il ne nous donne 'que deux plats, et comme le prix est censé fait, nous n'osons trop nous plaindre. Le lendemain il nous

en donnera trois, et le dernier jour quatre, grossissant ainsi afin que les dernières impressions soient favorables, et que sa note, qu'il grossira aussi, produise un effet d'autant moins fâcheux. Oh! l'habile homme, que ce petit homme dans son cabinet vitré! Vraie curiosité en bocal.

L'estomac très-peu chargé, nous nous rendons à la Scala, où l'on joue deux actes de l'opéra de Marina Falicro et le ballet de Virginia. L'opéra est un peu mortel, tant les acteurs sont médiocres chanteurs, et tant les chanteurs sont détestables acteurs; mais le ballet est de toute magnificence, et nous voyons là des Romains et des Romaines, de quoi en être saturé pour longtemps. Virginius a des convulsions, et Appius des piquées d'entrailles: l'un et l'autre se démènent comme des possédés, et les Romains et les Romaines aussi, ce qui se trouve vouloir dire le trait d'histoire qu'on sait. Au beau milieu du drame, Appius veut dîner; il est servi au milieu d'un temple, à cent lieues des cuisines; et pendant son repas, deux Romaines et un lîomain, qui ne sentent pas trop l'ancienne république, lui font des entrechats et des pirouettes par douzaine. Puis les convulsions recommencent, et la cavalerie, et les licteurs, et le peuple, et les légions en cotillon court, bas roses et armures de fer-blanc; c'est à la fois magnifique et risible, grave et puéril. Pour moi, j'admire toujours les Italiens, qui y trouvent un iniércl sérieux, et qui ^e donnent la peine de suivre la marche du drame.

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