‹ Premiers voyages en zigzag;Chapitre 9 sur 52 · QUATORZIEME JOURNEE · texte numérisé non relu

QUATORZIEME JOURNEE

C'est dimanche. Au jour, nous sommes réveillés par des chants d'église, et voici venir une interminable procession qui encombre les rues de Côme. Une heure après, aussitôt que la rue est redevenue libre, nous nous en emparons pour partir, laissant à l'hôtel deux voyageurs et M""' T..., qui nous rattraperont en char.

Côme est situé dans un fond : on n'en sort qu'en s' élevant, et c'est alors que l'on voit cette jolie ville sous l'aspect qui lui a fait sa renommée touristique. Du reste, les environs et le pays dans lequel nous nous engageons sont agréables sans être précisément beaux. Ce n'est ni la plaine, ni la montagne, ni une riche végétation, ni une stérile aridité, seulement le ciel est plus doux que le nôtre, les maisons sont plus fabriques, l'air de la contrée plus riant.

Au bout d'une heure et demie de marche, nous arrivons à la frontière suisse. Il y a là un poste autrichien, puis un pont, et au delà Ghiasso, village du Tessin. L'Autriche nous demande notre passe-port, et, remarquant que nous ne sommes pas au complet, l'Autriche nous déclare que nous ne pouvons passer outre avant que nos trois voyageurs, qui dorment encore à Côme, soient là. Nous voilà donc réduits à demeurer deux heures chargés et à jeun, sous le porche de la dogana reale.

Rien n'est triste, désespérant comme cette sorte de séjour. Que peut offrir à la vue une douane ou un douanier qui ne soit pas poudreux, crasseux, ennuyeux au dernier point? Qui ne connaît le confortable de ces baraques où il

n'y a ni femme qui arrange, ni famille qui réunisse, ni travaux qui animent, mais seulement des fainéants qui sifflent, des fainéants qui rôdent, des fainéants qui fument? Et puis cette indifférence avec laquelle on vexe, par ordre, un pauvre diable de voyageur qui s'est mis en règle, mais qui n'a pu prévoir tous les caprices des potentats?

Pourtant, comme il y a une auberge de l'autre côté du pont, nous nous décidons à y déjeuner en attendant nos camarades... « Vous ne pouvez pas, nous dit l'Autriche. C'est de ce côté du pont qu'il faut attendre; vous ne pouvez ni déjeuner ni poursuivre avant d'être en règle. » A la bonne heure. M. Tôpffer se révolte contre l'Autriche, mais secrètement; il conspire, mais au fond de son cœur; il se livre à une rage effrénée, mais sans dire mot et sans souffrir qu'on murmure. 11 estbien vrai que s'il ne s'agissait, pour pouvoir passer, que de rosser un ou deux hommes : Qu'à cela ne tienne, dirait-il, et à l'ouvrage, messieurs! Ces vexations sont intolérables. Toutefois, sur cette frontière, on les doit tout autant à l'imprudent laisser-aller, aux bravades du canton de ïessin, qu'à la politique soupçonneuse de l'Autriche. Avec des voisins qui ne prennent aucune mesure de police, qui se vantent de n'en point prendre, qui tirent gloire de crier à tous venants les mots de liberlà, independenza, odio di tirania, et ceci par vaine parade, sans savoir ni pouvoir, dans l'occasion, se faire respecter, on conçoit que l'Autriche se charge à elle seule de faire la police de ce côté, et qu'elle la fasse serrée, rigoureuse, vexatoire, pour le j)auvre voyageur qui n'en peut miis si l'Autriche est ombrageuse et si le Tessin est sans force parce qu'il est sans dignité.

Au bout d'une heure de séjour, le commissaire, qui a eu le temps de se raser et de prendre son chocolat, descend sur la place : il l'air comme il faut et très-bonhomme. M. Tôpffer lui adresse une supplique, et cet honorable commissaire, s'étant fait donner les noms et le signalement des trois absents, nous laisse enfin partir. C'est ce qu'il fallait faire une heure auparavant, et nous n'aurions pas maudit l'Autriche. Nous courons vite au delà du pont, à l'auberge désirée. Premièrement, les

gens sont à la messe ; et secondement, il n'y a pas de,\i\Tes!

ce mécompte est pour l'heure bien plus grand que si on nous demandait nos passe-pt)rts, ce à quoi personne ne songe. Force est donc de jwusser beaucoup plus loin, jusqu'à Mendrisio. Là les éclaireurs, passant devant une porte, flairent quelque ^ chose, et ils entrent : c'est une grande soupe aux tripes! A cette nouvelle tous les corps rejoignent, et la soupe aux tripes, destinée primitivement à une société du pa\s, nous est servie. Cest

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très-bon, quand on meurt de faim surtout. Le bouillon est clair, les tripes rares ; ça ressemble à la soupe au caillou, quand le caillou était encore tout seul. Pendant que nous sommes à l'œuvre, les voitures rejoignent et viennent prendre place autour de notre chaudière, que nous quittons prudemment avant que la société du pays arrive demandant sa soupe aux tripes.

Nous approchons de l'un des golfes du lac de Lugano. L'on s'en aperçoit deux heures à l'avance et bien longtemps avant de voir l'eau. En effet, les bateliers avides viennent jusque-là pour mendier auprès du voyageur la préférence pour leur bateau. M. Tôpffer a beau dire qu'il n'en veut ni un, ni deux, ni point, il lui faut pendant deux heures subir les exhortations, les raisonnements, les offres de ces importants industriels, qui ne nous laissent tranquilles qu'à Capo di Lago, lorsqu'ils nous ont vus défiler à pied devant le port. Mais aussitôt en voici d'autres, ceux de Bissone, une heure plus loin, qui sont pareillement venus à notre rencontre, et qui nous font pareillement la conduite jusqu'à Bissone. Pour nous en débarrasser, nous entrons dans le bac qui stationne en cet endroit, et nous mettons entre eux et nous un bras du lac.

Dès ici la contrée devient de plus en plus belle. Le lac de Lugano, avec ses hautes montagnes, ses golfes étroits, ses rivages escarpés et une riche végétation, nous plaît plus que celui de Côme. 11 est vrai que dans ce moment le ciel est à l'orage, en sorte que l'éclat et le mouvement des nuages ajoutent un charme de plus à la beauté du spectacle. Pendant que nous sommes à le considérer du haut d'une esplanade de rochers, dont nous donnons le croquis à la page suivante, la foudre éclate et la pluie tombe. C'est la première fois depuis notre départ de Genève, mais c'est assez pour que nous arrivions haletants et rincés à Lugano.

QlINZn':ME JOLRNl-E

La pluie conlimu; de tonibor à torrents. Chacun comprend la chose, et se rendort jusqu'à nouvel ordre. Le nouvel ordre, c'est, vers neuf heures, le déjeuner, suivi d'une délibération où il est décidé qu'on ne décidera rien au sujet du départ avant midi. Àus.sitôt chacun de profiler 'de ce temps d'arrêt pour mettre à jour sa correspondance. On écrit sur les tables, sur les fenêtres, sur la cheminée, sur tout ce qui fait saillie, et l'on dirait les bureaux d'un ministre au moment d'une gesticulation insolite des télégraphes.

Midi sonne, on délibère de nouveau; et comme la pluie tombe avec une violence croissante, on décide à l'unanimité que. l'hôtel étant excellent, on emploiera cette journée à se délasser au sein du petit foyer domestique que nous nous sommes créé dans la chambre de Blanchard. Aussitôt ce parti pris, l'on s'adonne aux jeux d'esprit, aux jeux à gages, à tous les jeux que peuvent jouer vingt personnes conUnéesdans unechambrette. L'esprit n'abonde pas. mais les rires vont leur train; et voici que la pluie cesse, que le soleil perce les nuages et vient dorer la nature encore toute mouillée et grelottante. Nous faisons une

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sortie. Les montagnes du côté des Alpes se sont couvertes de neige, et le froid très-vif nous oblige à établir des courses olympiques, les unes sur deux pieds, les autres à cloche-pied, tout en nous dirigeant vers un couvent de capucins, où se voient des fresques de Luini. Les fresques sont remarquables, mais les capucins, pouah! ignobles, stupides, sales, intéressés, et n'ayant pas l'air de se douter seulement du côté relevé de leur vocation. C'est ce qui a lieu souvent dans les ordres religieux. La pensée religieuse a présidé à l'institution de l'ordre, ensuite les ' "

intérêts de l'ordre ont étouffé la pensée religieuse; puis, les intérêts assis, sont venus les moines, fruges consumere nati. Au retour de notre promenade, nous voyons dans la rue, perdu sous une

touffe de cheveux, qui?... ce même moustachon grêle que nous rencontrâmes l'an passé à Zug, au milieu d'une ou deux familles fuyant le choléra. 11 est tout aussi grêle, tout aussi verdâtre, mais moins écrasé qu'à Zug, où, au milieu de -vachers rubiconds et colossaux, il faisait l'effet d'une belette parmi des oursons. Il nous reconnaît et nous considère avec curiosité. Apparemment nous lui rappelons des temps où il avait bien plus de peur que de mal. Nous ne voyons ni sa grosse maman, ni son frère l'abbé aux cheveux plats et coupés carrément.

Rentrés à l'hôtel , nous allons nous mettre à table. Non loin de nous dînent deux gigues silencieuses, deux de ces cosmopolites blasés, comme on en rencontre parfois dans les hôtels. Plus loin, par une porte qui s'ouvre et se referme , nous entrevoyons une belle dame qui fume un cigare. C'est à la façon de Sand.

Sand se donne l'air d'un génie viril! ces dames se donnent l'air de Sand. El ici, comme pour les capucins, la pensée virile a présidé à la chose, ensuite la chose s'est passée de la pensée virile, et des femmelettes en sont à fumer comme des hussards.

SEIZIÈME JOURNÉE

Le temps est radieux; le ciel, les montagnes sont d'une fraîcheur délicieuse : nous nous disposons, sans nous presser, à faire la promenade qui nous sépare du lac Majeur. Cette promenade consiste à franchir le mont Cenere, mont à châtaigniers et à brigands. Toutefois, les châtaigniers y abondent plus que les brigands, depuis que l'on a établi dans le plus sinistre fourré du passage un poste de gendarmerie. La dernière fois que nous passâmes à Lugano (1831), on faisait de plus escorter la diligence.

A Lugano nous avons été hébergés, nourris, régalés au prix de trois francs dix sols par tête et par jour : nulle part on ne nous a traités à si bas prix. Dans la plupart des hôtels de ce côté-ci des Alpes, on a affaire avec le garçon, et c'est alors à celui-ci d'endoctriner le maître. Pour reconnaître les excellentes doctrines du garçon de Lugano, la bourse commune enfle fort la bonne main, et sa munificence s'étend jusque sur le décrotteur de la maison, artiste un peu crétin, qui, extasié à la vue de tant de menue monnaie, s'en va partout montrant sa richesse, comme quoi il pratique un art souverainement digne d'envie.

Au Faucon, à Milan, il y a un pauvre diable disgracié, mal bâti, boiteux et l'œil torve. Ce pauvre diable, du matin au soir, et, s'il le faut, du soir au matin, cire tous les souhers de tous les voyageurs, apportant à ce service tout le soin et toute la régularité désirables. Le lustre de son cirage est si beau que nous

en faisons compliment à l'hôte rubicond. (( Il y a dix ans, nous dit cet hôte, qu'il se tient là où vous le voyez. Je ne m'en mêle pas, si ce n'est pour le conseiller quand il veut placer son argent. Savez-vous que cet homme-là s'est marié, qu'il a famille, qu'il élève bien ses enfants, et qu'il met de côté huit cents à mille francs par année? C'est la conduite, ajoute-t-ii, qui mène là. » Comme l'on voit, l'hôte rubicond est sensé; il sait que la conduite mène plus sûrement et plus loin que les talents. Ce qM'il faut dire encore à sa louange. c'est que tous les gens de son hôtel y ont l'air anciens, casés, faisant régulièrement leur petite affaire à côté de la sienne grosse. En vérité, s'il nous avait donné quatre plats dès le premier jour, on devrait le considérer comme un hôte modèle.

En sortant de Lugano l'on a une vue de cette ville qui vaut celle de Côme, et, en s'avançant dans le mont Cenere, l'on traverse un pa\s bien plus beau que celui que nous avons parcouru entre Côme et Capo di Lago. Nous ne voyons qu'un brigand, encore est-ce un honnête bûcheron qui n'attaque de sa cognée que les arbres de la forêt. Vers le sommet nous quittons la grande route du Saint-Gothard, pour prendre, sur la gauche, le sentier qui conduit à Magadino. Quel sentier! Des châtaigniers l'enserrent sous leur transparent ombrage, et entre les rameaux, au travers des trouées du feuillage, le regard plonge sur la romanlique vallée où le Tessin, après s'être attardé dans les riantes prairies de Bellinzone, s'en vient verser doucement son onde dans le lac .Majeur. Au bas du sentier l'on se trouve à deux pas de Magadino. Nous y arrivons de bonne heure, et, après avoir procédé aux arrangeim-nts d'auberge, nous employons la soirée en riens fori agréables. Les uns dessinent, les autres se promènent, quelquesuns font des ricochets dans le lac, ou luttent à qui lancera une pierre au delà de bois flottés qui sont parqués contre le rivage. L'auberge est à nous, la rive est à nous, le lac est à nous; je veux dire que Magadino est un de ces petits coins où rien ne nous gêne, une oasis où nulle autre horde ne nous dispute, à nous Bédouins, l'eau, l'herbe, ni les dattes.

Notre souper est servi sur une table formant un carré parfait, en telle sorte j que nul bras ne peut atteindre aux

plats du centre. On fait comme on peut. II y a truites, il \ a canards, il y a de tout, et de l'huile aussi, pur quinquet. Le senice est partagé entre un cuisinier grassouillet et un jKMit garçon, qui n'ose être gentil en présence du cuisinier. Histoire de bonne main. Histoire de gros chien qui éloigne de son os les roquets à coups de dents. Touie- " ~ fois, le petit garçon, prenant son

temps, offre à .M""^ Tôpffer un bouquet de fleurs; mais gare si le doguiu

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s'en aperçoit! Comme nous attendons le dessert, on nous prévient qu'il arrivera ce soir par le bateau, quand nous serons couchés. C'est alors qu'on pousse le pain de sucre dans un bol d'eau chaude où il se noie, et nous buvons un grand punch qui termine merveilleusement une charmante journée.

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DIX-SEPTIKMl- JOlRMiE

Comme on le sait, il y a un bateau à vapeur sur le lac Majeur. C'est nn petii bateau pompeusement appelé «7 Vcrbano, et qui, tout médiocre qu'il est à tous égards, a été érigé en miracle par l'imagination orientale des matelots et deriverains. On vous vend l'histoire de ce bateau, son portrait, les propriétés, les dimensions et les gentillesses de sa machine; on vous vend la liste de ci qu'il faut regarder du bateau, dans le bateau, avant le bateau, pendant et après le bateau, et une gorte de libraire en jaquette stationne sur le bàtimeni. pour y vendre ou y louer à l'heure les «crils di\ers relatifs à cette huitiènic merveille du monde, il Vcrbano!

Ce Verbano, qui enchante la foule, inquiète les puissiinces. Parti de Magadin»*. rive helvétique et républicaine, il s'a\ance avec sa cargaison dans des eaux monarchiques, où, d'une rive, l'Autriche le couve des \eu.\, de l'autre le Sardi le guette, où tous deux se font signe ei s'entendent |H)ur envoyer savoir co qu'apporte le navire. Alors on y voit monter une sorte de gredin décoré, figun^ équivoque, reste de mouchard, dont l'échiné est faussée par d'anciens coups do

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bâton reçus dans l'exercice de ses fonctions, dont l'œil est faux, le ton impératif, toute l'encolure basse et insolente à la fois; un de ces hommes dont l'administration décore la boutonnière, afin qu'ils ne soient pas jetés à l'eau par le premier gentleman venu ; un de ces hommes qui font trembler les passagers honnêtes, et qui font penser aux coquins qu'avec eux on pourrait s'entendre ; un de ces hommes, débris de police, échappés de douanes, qui, se confiant peu à l'amour du peuple, vivent toujours à portée des carabiniers, et ne se promènent jamais trop loin du poste. Ce personnage monte sur le pont, flaire les passagers, sonde les regards, se fait livrer les passe-ports, et malheur à qui ne serait pas dix fois en règle ! il se verrait à la merci de ce misérable.

Autrefois, il y a peu d'années, on ne prenait pas ces précautions, les passeports n'étaient demandés qu'aux lieux principaux ; mais le Tessin ayant fait des siennes, c'est-à-dire permettant tout, il en est résulté ce redoublement de vexations. La contrebande allait son train, on passait des fusils, les réfugiés rentraient ; tant et si bien, que l'existence du bateau est aujourd'hui mise en question. Nous tenons ces choses de Piémontais, certes, fort amis de la liberté, fort désireux de l'obtenir chez eux, et qui déploraient que le Tessin, par sa conduite imprudente, eût donné prétexte à des mesures tyranniques dont les riverains sont victimes sans qu'ils puissent les blâmer absolument : (( Entre trois maisons qui se touchent, disent-ils, quelque opposés, quelque ennemis que soient les propriétaires, ils se doivent néanmoins le réciproque entretien de la toiture, des fondements; ils se doivent, de propriétaire à propriétaire, la liberté du chez-soi; ils se doivent de ne pas mettre le feu l'un chez l'autre. On nous gouverne trop, ajoutaient-ils, parce que là-bas ils ne gouvernent pas assez. »

Quoi qu'il en soit, bien que Magadino soit un bourg composé de trois auberges et deux cabanes, à Magadino comme à Genève le départ et l'arrivée du

Verbano n'ont pas lieu sans que des badauds couvrent la rive et se délectent à voir la roue tourner, et le merveilleux navire tracer son sillon sur les eaux. Le pont est rempli de monde et de petits chats. Il y en a une colonie, comme aux Mottets une colonie de moutards. Quelques touristes, des artistes, entre autres ' M. Lory de Neufchâtel, des gens des allées voisines, deux curés et un décrotteur, composent la société. Le décrotteur est un pauvre estropié, à demi imbécile, qui cire bottes et souliers au milieu des rires, des moqueries et des pièges qu'on tend à sa crédulité. Le pauvre malheureux prend tout en patience, et accomplit consciencieusement sa petite lâche, de façon à recueillir une jolie somme. C'est le troisième décrotteur intéressant que nous avons rencontré.

Les rives du lac Majeur sont charmantes; toutefois, ce sont des paysages doux, agréables, riants, plutôt que grands ou fortement caractérisés. Il est probable que du bateau l'on est moins bien placé pour juger du pays à son avantage, que si l'on parcourait une des rives. Nous dépassons bientôt les îles

Canero, petits rochers qui supporient des châteaux en ruine et qui fontfle plu? pittoresque effet. Enfin nous débarquons à Intra, où la douane s'empare de nous, et où notre passe-port, qui vient d'être visé il y a une demi-heure, est visé de nouveau, pour être encore visé le soir. A peine visés, nous partons afTaméspour l'auberge qui est à deux pas. Il n'y a point de lait. On fait prix pour un déjeuner à la fourchette.

Rien n'affame comme les déjeuners à prix fait, qui sont presque toujours horriblement maigres. Ici l'on nous dispense de la soupe, l'on nous sert

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quelques restes de viande froide; et puis, comme nous crions famine, on apporte une truite longue comme le doigt, qui est offerte à M. le supérieur. Volontiers les aubergistes supposent que tout le secret c'est de bien alimenter le supérieur, dût la troupe crever de faim en le voyant faire. En beaucoup d'endroits, le supérieur a de la peine à leur persuader qu'il mange avec ses élèves, comme eux, et un peu moins qu'eux; cela ne peut s'arranger avec leurs idées hiérarchiques et l'opinion majestueuse qu'ils se font d'un supérieur. La plupart concluent in petto qu'ils ont affaire à quelque subalterne, qui guide la bande pendant que le supérieur trône dans quelque capitale. Nous sortons de table avec les dents longues, et bien persuadés qu'encore mieux vaut une soupe aux tripes qu'un déjeuner à prix fait. Pour l'hôte, il est enchanté de lui, de nous et de l'excellente spéculation qu'il vient de faire. Et bon voyage, messieurs... à une autre fois!... Politesse affectueuse qui ressemble singulièrement à une ironie amère.

D'intra nous marchons le sac sur le dos jusqu'à Palanza, franchissant ainsi le promontoire qui nous sépare du golfe sur lequel semblent flotter les îles Borromées. C'est ici un pays enchanté; ces petites villes riantes, animées, ces promontoires ombragés, ces golfes solitaires; d'une part les hautes Alpes, de l'autre les collines qui ondulent en s'abaissant du côté de la Lombardie : c'est là un spectacle qui ne peut se décrire. Le caractère italien se fait sentir dans la sereine chaleur du ciel, dans l'azur splendide de l'eau, et sur les rives, dans le goût des fabriques, douces de lignes, pittoresquement situées, et brillant d'une éclatante blancheur au milieu d'une végétation sombre et vivace.

L'homme seul, dans cette terre de poésie, n'est pas poétique ; c'est comme partout, je pense. Il est à la vérité paresseux, hâlé, souvent admirable de guenilles, beau et expressif de visage, excellent modèle pour le peintre; mais il est vulgaire, criard et sentant l'ail; mais la poésie morale manque; la poésie religieuse, celle du sentiment, celle de la mélancolie, sont exilées de ces rives: c'est comme partout, je pense. Partout, la poésie est, non pas dans le modèle, mais dans l'âme du peintre. Lucie quitte le vallon natal, et, voguant sur les eaux du golfe ignoré de Lecco, son cœur se gonfle, les souvenirs s'y pressent, de tendres et mélancoliques adieux s'en exhalent; avec elle, lecteur, tu aimes, tu chéris, tu regrettes, tu pleures ces bords, tu ne les oublieras plus ; et si un jour tu vogues à ton tour de l'un à l'autre, ils s'embelliront à tes yeux de tout l'éclat de la poésie, de tout le charme du sentiment!... Ces lieux pourtant ne sont pas plus beaux que d'autres, et Lucie, cette créature charmante, elle n'y exista, elle n'y existera jamais. Va donc porter ton hommage aux pieds du poëte; c'est lui qui a tout créé, tout animé; c'est lui qui donne la vie aux êtres, et la parure aux montagnes. Vienne ici, à Palanza, à Intra, sur ces bords qui n'enchantent que l'œil, un Cervantes, un Scott, et ils vont peupler ces lieux encore déserts pour la pensée, féconder ces landes, y souffler ces zéphyrs qui rident le cœur et qui soulèvent l'âme!

Prosterne-toi, lecteur, devant ces poëtes-là, bien pénétré de ce que tu leur

dois, et, adorateur fidèle, tu cesseras de te prosterner devant tant de faux dieux, devant tant d'idoles hideuses que la foule de nos jours a portées dans le temple; idoles impuissantes, qui n'ont rien fait que des grimaces, rien créé que des monstres, rien fondé que des constructions bizarres, faites de blocs informes ou de débris honteux, dédaignés naguère par les maîtres. N'admire pas ce qui n'a que le mérite d'être médiocre avec sagesse; mais n'admire pas non plus ce qui est brillant à force de faux, et éclatant à force de scandale. L'encens brûle partout; ose être avare du tien, n'en transforme pas la délicate essence en cette grossière odeur qui empuantait les parvis profanés.

A Palanza, sur la rive, se présente l'hôte de Baveno, auprès de qui nous retenons logements et souper; puis, débarrassés de ce soin, nous nous embarquons pour les îles. Nous avons marqué ailleurs notre préférence pour l'Isola Madré, séjour enchanteur, la perfection des séjours,... si la perfection était de ce monde. Mais dès la rive un cicérone botaniste s'empare de vous; il ne vous laisse ni reposer ni errer, et il vous baptise chaque plante, chaque arbre, de son nom latin. C'est la prose en bonnet de coton, en bonnet de docteur, veux-je dire, qui fait bonne garde, de crainte que sa sœur, qu'elle a déshéritée, ne revienne au manoir paternel. Les kangourous dévorent la Gaule Cisalpine, la botanique désole l'Isola Madré.

Au rembarquement Ton attrape dans l'eau un serpent qui est mis en bouteille chez Miech, et qui vient avec nous visiter l'Isola Bella. Ici, le touriste débarqué est remis aux mains d'un cicérone qui lui explique le palais, et le plus vite possible, car le bonhomme en meurt d'ennui.

Après quoi le touriste paye, et il est remis aux mains d'un cicérone qui lui

explique les mimosas et les cactus, autre petit Jussieu insulaire, Linné babillard, qui vous en donne pour votre argent. Heureusement pour nous, ce barbare est appelé pour crucifier une autre société, el il nous confie à une jeune pavsanne toute timide, et qui est bien éloignée de vouloir nous botaniser le moins du monde. Assurément la botanique est, à notre gré, l'une des plus recommandahles sciences, une science que nous choisirions de préférence, s'il nous fallait absolument être savant; mais il faut qu'une science, comme une personne, pour ne pas déplaire, se tienne à sa place.

De là nous voguons vers Baveno, en passant devant i'ile des IVVheurs. la seule qui ne soit pas désolée par la botanique: elle est charmanie. Enfin nous débarquons à l'hôtel, où le petit garçon (c'est ainsi qu'ils appellent le garçon en sous-ordre) nous donne dix-huit lits... et où le grand garçon

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nous les ôte pour nous en octroyer douze à la place. Comme il y a beaucoup d'étrangers, on ne murmure pas, on attend, et cette conduite honorable nous sert le mieux du monde. En effet, à l'heure du coucher, grand et petit garçon se sont mis d'accord; il y a des lits partout : alors on dédouble, on émigré, on transmigre, et de compte fait, après que nous avons chacun notre lit, il en reste deux de trop.

l'ii.e dks pêcheurs, et, derriki;e. i/isoi.a bkli..

DIX-HUlTlEMli JOLRMiE

Ici, le déjeuner n'est ni à prix fait, ni à la foiirclietie: mais surtout il est inattendu, et partant bien plus exquis. Depuis quelques jours, la bourse commune est plus traitable; c'est que la joie élargit le cœur et dénoue les cordons. En attendant, le serpent d'hier a quitté sa bouteille et s'est rendu chez Pillet et consorts, où chacun croit l'avoir dans sa chemise.

Nous dépassons Fariolo, et, quittant les bords du lac Majeur, nous tournons vers les Alpes par la vallée de Donio d'Ossola. C'est l'une des plus jolies marches de notre voyage. En effet, le passé, le présent et l'avenir de notre excursion se présentent sous le plus charmant aspect; la matinée est d'une incomparable beauté, la marche facile et animée-, surtout la conversation s'engage, et il s'agit de prouver que, en toute condition, ce qu'on appelle la conduite est préférable aux talents, et les décrolteurs jouent un grand rôle parmi les exemples à l'appui. Après quoi l'on passe à autre chose, et aussi à un homme qui pêche des grenouilles. De propos en propos, on arrive à Vogogne. où la bourse se délie encore. M. Tôplïer est méconnaùssable, il trouve qu'on ne dépense pas assez. Et c'est vrai que lorsque l'on est parfaitement heureux cl content, quelque prix que l'on paye, c'est toujours vil prix. Augier ayant dit que cet endroit csl célèbre par ses saucissons (Vogogne ressemble à Bok>gne) : Va pour le saucisson! \(uis le mangeons comme si c'était bien le premier saucisson de la terre, ei nous apprenons ensuite qu'on ne fait point de saucissons à Vogogne. Qui fut bien attrapé? — Ce n'est, ma foi, pas nous.

Après Vogogne, on passe le Tessin. Le pont de \hmm- u .■■i.'- hriiW-. ni «;..ri,'

AUX ALPES ET EN ITALIE

que nous naviguons sur un bac rustique. C'est fort agréable lorsqu'on est comme nous joyeux de marcher, joyeux de s'asseoir, et au besoin joyeux de quoi que ce soit. Après le bac commencent des rubans interminables, qui nous paraissent presque trop tôt terminés, et nous entrons à l'hôtel d'Espagne, où l'hôte reconnaît à l'instant M. Tôpffer, bien qu'il ne l'ait jamais vu. Les aubergistes vous reconnaissent toujours comme leur pratique.

FAKIOLO, LAC MAJEUR

DIX-NEUVIÈME JOURNEE

Comme à Verrèze, comme partout, pendani .|.ir ■- > i.uhess'cngrdisseul sur les hauteurs, le lait est rare dans la plaine, et nous buvons noire café à la turque presque; c'est de quoi avoir beaucoup d'esprit, mais l'esiomac creux en proportion. 11 n'en faut pas moins s'engager dans les gorges du Simpinii. Heureusement M. Tôpffer se souvient qu'au pont de Crevola il > a ceriaine boutique borgne où il est possible de s'approvisionner, luisqu'il s'y irouve des provisions.

Avant de partir, on fait encore un lourde \ille. Deux des \o\ageurs. s'éprenanl tout à coup de belle latinité , se proposent de faire sous l'ombre des grottes et sous le feuillage des chênes queUpios chauipèiri»s el classiques lectures. En conséquence, ils veulent se procurer un Virgile. Le nom de cel auteur ne paraît pas être familier au libraire de Iktiuo d'Ossola. « Cunuais pas! » dit-il; et il leur offre des livres d'heures. Ce n'osl pas tout à fait leur affaire. D'autre part, on a découvert une boutique où se vendent des couteaux-poignards, admirables pour évenirer les brigands, tout romuie pour couper du pain ou pour disséquer des dragons. Br\ an, toujours gigantesque, en achète un qui, ouvert, a près de dix-huit jxîuces do long, et il le brandit en triomphateur; c'est effrayant à voir. Si bien que M. Tôpffer rachète de Bryan ce coutelas monstre, et se charge à lui tout seul d'éventror les brigands.

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Entre Domo et le pied des Alpes, il y aura un ruban d'une lieue. Voici qu'Arthur et Percy acceptent le défi de franchir cet espace à reculons. C'est à la fois miraculeux et très-fatigant à voir. Pendant qu'ils reculent, avec défense de tourner même la tête, les uns les trompent sur la distance qu'ils exagèrent, les autres leur conseillent de renoncer à une entreprise folle ; mais eux tiennent bon, et ils arrivent à reculons au pont de Crevola, où finit leur martyre. Ils sont exténués, mais triomphants. Après tout, ils ont fait acte de force' et de volonté; seulement ils éprouvent, pour l'heure, de la difiiculté à marcher droit devant eux à la façon commune. Bryan, Alfred, accourent avec une immense couleuvre qu'ils viennent de tuer, et dont la peau recouvre bientôt une de nos piques.

M. Tôpffer ne s'était pas trompé. La boutique borgne est à sa place. La bourse commune y achète six pains et un saucisson de trois pieds de long, un saucisson boa, un saucisson devin. Appuyée sur ce saucisson et flanquée de six pains, la caravane passe le pont et s'engage dans les gorges du Simplon.

Mais voici un serpent encore... c'est la journée des serpents; gare aux serpents! Bryan escalade toutes les pierres, sonde toutes les cachettes, et il est fort bien secondé par quelques amateurs. Ce serpent est étranglé, anatomisé comme l'autre, et, par une bizarrerie qui montre combien il y a de vicissitudes dans la destinée des serpents, la liberté est rendue à ce pauvre reptile de l'Isola Madré, qui est en bouteille depuis trois jours. Si jamais ce serpent-là écrit son histoire, il parlera de la pension comme les revenants du Spielberg parlent de l'Autriche, et ce sera peu honorable pour la pension.

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