LA VIEILLE MAISON. IÇ
compagnie.47 Elle sentit, en l'écoutant, ses yeux se mouiller de larmes.
"Pourquoi ne serait-ce pas le même soldat?" dit-elle, "En tout cas, je le garde. Mais pourras-tu me montrer la tombe du vieillard?" — "Non," répondit le mari, "j'ignore où elle est, et tout le monde l'ignore comme moi. Tous ses amis étaient morts avant lui, et moi 48 je n'étais qu'un enfant."
" La solitude est affreuse," pensa le soldat de plomb. " Mieux vaut 49 pourtant être seul que se voir oublié ! "
Il y avait x une fois en Chine un empereur qui habitait un palais le plus magnifique du 2 monde. Il était de porcelaine très fine, et ses jardins étaient ornés des3 fleurs les plus rares, et quelques unes étaient remarquables par les petites sonnettes d'argent qui tintaient quand on passait près d'elles afin que l'on ne les passât pas sans les regarder. L'étendue de ces jardins était telle que les jardiniers eux-mêmes ne la connaissaient pas. Si l'on 4 allait plus loin on 4 se trouvait dans une immense forêt au milieu de laquelle il y avait des lacs très profonds. Au bout de la forêt était la mer bleue et profonde où de grands navires naviguaient. Il y avait dans cette forêt un rossignol qui chantait si délicieusement que ceux qui l'entendaient oubliaient tout pour l'écouter, et que le pauvre pêcheur, quand il jetait ses filets, si l'oiseau se mettait à chanter, laissait son travail pour le plaisir de l'entendre chanter et s'écriait, " Que c'est beau ! " 5
Des étrangers de tous les pays du monde venaient en Chine et disaient que la ville de l'empereur, le palais de porcelaine, et les jardins étaient de magnifiques choses, mais dès qu'ils avaient entendu chanter le rossignol,6 ils déclaraient tous que rien en Chine n'était comparable à ce rossignol. Les voyageurs en racontaient des histoires merveilleuses et les savants publièrent beaucoup de livres sur la ville et les jardins, mais ils finissaient tous en disant 7 que le rossignol était le plus merveilleux. Enfin, dans tout l'empire, on ne parlait que de cet oiseau, si bien/ que
l'empereur était le seul qui ne le connût pas parce qu'il n'avait pas l'habitude de lire.
Cependant la renommée de l'oiseau s'étendait de plus en plus et bientôt il y eut9 tant de livres écrits à10 ce sujet qu'un d'eux tomba un jour, par accident, entre les mains de l'empereur, et, comme ce livre contenait des descriptions flatteuses de son palais et de ses jardins, il s'était résolu par un grand effort de le lire.
Il lut donc pendant quelques instants avec un certain intérêt ; mais arrivé à cette phrase qui depuis quelque temps se trouvait dans tous les ouvrages chinois, " Mais de toutes les merveilles de la Chine, la plus merveilleuse c'est11 le rossignol." — "Qu'est-ce donc que12 ce rossignol?" s'écria l'empereur. " Est-il possible qu'un tel oiseau soit I3 dans mon propre jardin, et que j'apprenne par les livres une chose de cette importance?" Et il fit appeler14 aussitôt son premier ministre. C'était un homme qui passait pour un esprit profond parce qu'il ne répondait jamais à ceux qui lui adressaient une question que par ce mot : " Peuh ! peuh !" Et cette réponse qui ne le compromettait jamais, lui avait donné la réputation de l'homme le plus sage de l'empire.
" On dit qu'il y a ici un oiseau très curieux qu'on appelle rossignol," dit l'empereur, " et que c'est la chose la plus belle dans toute l'étendue de mon empire. Pourquoi personne ne m'en a-t-il parlé?"15 — "Je n'en16 ai jamais entendu parler moimême," répondit le premier ministre. " Il n'a jamais eu l'honneur d'être présenté à la cour." — " Je veux qu'on I? me le présente ce soir et qu'il chante devant moi. Tout le monde connaît les trésors que je possède, et je ne les connais pas moi-même." — "Je n'en ai jamais entendu parler," reprit le ministre, " mais je le chercherai et je le trouverai."
Mais où le trouver? l8 Le ministre monta et descendit tous les escaliers, traversa les corridors et les salles, interrogea tous ceux
qu'il rencontra, mais personne n'avait entendu parler du rossignol. Il retourna donc auprès de l'empereur et dit que les gens qui avaient écrit cela dans leurs livres avaient sans doute voulu faire un conte. " Votre Majesté impériale ne peut pas imaginer quels mensonges se trouvent dans les livres."
" Mais le livre dans lequel j'ai lu cette histoire m'a été envoyé par l'empereur du Japon, et par conséquent il ne peut renfermer de mensonges. Je veux entendre le rossignol. Il faut qu'il soit ici ce soir ; je lui accorde ma plus haute faveur, et si l'on ne le trouve pas je ferai fouetter jusqu'au sang x9 votre excellence et toute la cour."
Effrayé de ce terrible menace, le ministre recommença à monter et à descendre les escaliers et à traverser les salles et les corridors, et la moitié des courtisans le suivirent. Ils grimpèrent même dans les arbres, car ils n'avaient pas la moindre envie qu'on les fouettât 2° jusqu'au sang. Enfin ils rencontrèrent dans la cuisine une jeune servante qui dit, "Je connais bien le rossignol. Qu'il chante bien ! 2r On m'a donné permission de porter tous les soirs à ma pauvre mère malade ce qui reste de la table. Elle demeure làbas près du rivage, et quand, fatiguée de ma longue course, je me repose dans la forêt, alors j'entends chanter le rossignol, et j'en22 éprouve tant de plaisir que les larmes me viennent aux yeux comme quand ma mère me donne un baiser."
— " Petite cuisinière," dit le ministre, "je te donnerai une position dans la cuisine et je te procurerai la permission de regarder manger l'empereur 2s si tu peux nous conduire auprès du rossignol, car il est invité pour ce soir à la cour."
Ils partirent pour la forêt où le rossignol chantait à l'ordinaire. Après avoir longtemps marché ils entendirent une vache qui se mit à mugir. " Oh ! " dit le ministre, " le voilà ! Quelle voix forte pour un si petit oiseau ! Il me semble, ma foi,24 que je l'ai déjà
entendu." — "Non, ce sont les vaches qui mugissent,"25 dit la petite servante. " Nous sommes encore loin."
En passant près d'un marais ils entendirent le coassement des grenouilles. " Que c'est beau ! " dit le chapelain de la cour. " C'est aussi harmonieux que les petites cloches de l'église." — "Non, ce sont les grenouilles," dit la servante, " mais je pense que nous l'entendrons bientôt."
Enfin le rossignol chanta. " C'est lui," dit la petite fille. "Écoutez et regardez! le voilà!"26 et elle montra du27 doigt un petit oiseau gris perché en haut dans les branches.
" Est-ce possible? " dit le ministre. "Je ne me le serais jamais figuré ainsi. Quel air simple ! Il a sûrement perdu toutes ses couleurs en se voyant entouré par tant de grands personnages." — "Petit rossignol," dit la petite fille, "notre gracieux empereur désire que vous chantiez devant lui." — "De tout mon cœur," répondit le rossignol, et il se mit à chanter qu'ils 28 étaient tout transportés de bonheur.
" Oh, ravissant, ravissant ! " s'écrièrent alors le ministre et tous les courtisans. "Il aura certainement un grand succès à la cour."
"Mon charmant petit rossignol," dit le premier ministre, "je vous invite au nom de sa Majesté, mon maître, à vous présenter ce soir à la cour afin de lui donner le plaisir d'entendre votre chant admirable."
" Ma voix fait un meilleur effet au milieu de la verdure ; cependant j'irai volontiers, puisque l'empereur le désire."
Dans le palais on avait fait des préparatifs extraordinaires. Les murs et les carreaux de porcelaine brillaient aux rayons de plus de mille lampes d'or ; les fleurs les plus éclatantes, avec les plus belles cloches, garnissaient les corridors ; et comme il y avait beaucoup de mouvement et un courant d'air perpétuel, les fleurs
faisaient avec leurs sonnettes un tel bruit qu'on ne pouvait s'entendre.29
Au milieu de la grande salle où l'empereur était assis, on avait placé un perchoir en 3° or pour le rossignol. Toute la cour était présente, et la petite servante avait reçu la permission de regarder à travers la fente de la porte, car on lui avait donné le titre officiel de cuisinière impériale.
Tout le monde était en grande toilette, et tous les yeux étaient fixés sur le petit oiseau, qui de son perchoir, regardait cette brillante assemblée avec le calme le plus parfait. Enfin il se mit à chanter d'une manière si admirable que les larmes vinrent aux yeux de l'empereur. Oui, les larmes coulaient sur les joues de l'empereur, et le rossignol chantait de mieux en mieux 3I Sa voix allait jusqu'au fond du cœur. L'empereur en 32 était si content qu'il voulut que le rossignol portât sa pantoufle d'or autour du cou ; mais le rossignol refusa. Sa récompense était assez grande déjà.
" J'ai vu des larmes dans les yeux de l'empereur. C'est pour moi le plus riche trésor. Les larmes d'un empereur ont une valeur particulière ; nulle décoration ne vaudrait pour moi une seule de ces larmes ; " et là-dessus il chanta de son mieux.33
" Quel ravissant oiseau ! " dit chacune des dames. " C'est ainsi qu'il faut chanter ; " et pour ressembler au rossignol, elles se mirent de l'eau dans la bouche 34 pour faire des roulades quand on leur parlait. Les laquais et les valets de chambre manifestèrent aussi la plus vive satisfaction ; ce qui 35 est beaucoup dire, car ce sont ces gens-là qui sont les plus difficiles à satisfaire. Bref, le rossignol eut le plus grand succès. Dès ce jour il lui fallut vivre 3Ô à la cour. On lui donna une cage avec la permission de se promener deux fois par jour et une fois la nuit.37 Il était alors suivi de douze domestiques, dont chacun lui38 avait attaché au pied un ruban de soie qu'il avait grand soin de ne pas
lâcher. Cet emploi était sans doute assez difficile à remplir ; aussi fit-on choix des meilleurs coureurs dans l'empire.
Toute la ville parla dès lors de l'oiseau prodigieux, et toutes les modes prirent son nom. Quand deux personnes s'abordaient, l'une disait aussitôt, " Le ros — " et avant qu'elle eût fini, l'autre avait déjà prononcé, "signol ! " et on s'était compris. La faveur dont l'oiseau jouissait dans le public était si grande que onze pauvres enfants furent appelés Rossignol, quoique leur gorge ne possédât 39 pas une seule note harmonieuse.
Un jour l'empereur reçut un gros paquet sur lequel on lisait ce mot "Rossignol." "Voilà sans doute un nouveau livre sur notre célèbre oiseau," dit-il. Mais en ouvrant le paquet il vit un autre rossignol, un rossignol artificiel qui devait 4° imiter l'oiseau vivant. Dès qu'on eut remonté le mécanisme, il se mit à chanter un des morceaux que le véritable rossignol chantait aussi, et en même temps il remua la queue avec beaucoup de grâce et battit des ailes. Autour du cou il portait un ruban avec cette inscription : " Le rossignol de l'empereur du Japon est pauvre en comparaison de celui de l'empereur chinois."
"C'est magnifique," dirent tous les courtisans, au nombre desquels il y en avait plusieurs qui soutinrent que le chant de cet oiseau artificiel était supérieur au chant du rossignol vivant. " Qu'on les fasse chanter 4I ensemble ; ce sera un superbe duo," dit l'empereur.
Ils chantèrent donc ensemble, mais le duo n'allait pas du tout ; car le véritable rossignol chantait selon son inspiration naturelle, et l'autre obéissait au mouvement des cylindres. " Ce n'est pas la faute de celui-ci," dit le chef d'orchestre de la cour en désignant l'oiseau artificiel, " car il chante parfaitement en mesure,42 et on dirait qu'il a été instruit à mon école," et il demanda qu'on le fit chanter seul. Il chanta donc seul, et il eut autant de succès
que le véritable, et il plaisait bien davantage aux yeux,43 car il étincelait d'or et d'argent.
Il chanta ainsi trente-trois fois le même morceau et sans la moindre fatigue. Ses auditeurs auraient bien voulu le faire recommencer encore, mais l'empereur pensa que c'était le tour du rossignol vivant. Mais où était-il ? On l'appela et on le chercha, mais inutilement, car il s'était envolé par la fenêtre pour regagner sa verte forêt.
" Qu'est-ce donc? " dit l'empereur, et tous les courtisans murmuraient d'indignation et accusaient le rossignol d'ingratitude. " Heureusement nous avons ici le meilleur des deux," dirent-ils, et ils se consolèrent en faisant chanter 44 à l'oiseau artificiel le même morceau pour la trente-quatrième fois. Le chef d'orchestre le loua jusqu'aux nues.
" Remarquez cette particularité, messieurs," dit-il, " qu'avec le rossignol véritable vous ne savez jamais d'avance quel air vous sera joué ; vous êtes entièrement soumis au caprice d'un petit oiseau ; tandis qu'avec le rossignol artificiel, tout est calculé d'avance. Il chantera l'air qu'il vous plaira d'entendre et nul autre, et il se taira quand vous voudrez qu'il se taise. Vous voyez, messieurs, que sa supériorité est incontestable."
"C'est notre opinion," dirent-ils tous, et le chef d'orchestre obtint la permission de montrer l'oiseau au peuple le dimanche suivant. L'empereur ordonna aussi de le faire chanter, et tous ceux qui l'entendirent furent aussi transportés que s'ils s'étaient enivrés de thé, ce qui arrive assez souvent en Chine, et tous s'écrièrent en même temps, " Oh ! oh ! " en levant l'index et en remuant la tête.
Mais les pauvres pêcheurs qui avaient entendu le véritable rossignol ne partagèrent pas l'enthousiasme général, et ils dirent : " C'est assez beau ; les mélodies sont semblables, mais il y manque 45 toujours quelque chose."
Le rossignol naturel fut banni de l'empire, mais Poiseau artificiel eut une place d'honneur sur un coussin de soie auprès du lit de l'empereur. Tout Por, tous les bijoux qu'on lui avait offerts 4Ô étaient étalés 4Ô autour de lui. Chaque jour il fut admis à l'honneur de chanter pendant le dîner impérial, et l'inventeur du rossignol artificiel fut comblé d'or et de présents de toute espèce.
Le chef d'orchestre composa un ouvrage de vingt-cinq volumes sur Poiseau artificiel. Le livre était si long et tellement rempli de mots scientifiques que chacun prétendit l'avoir lu et compris ; sans cela, on se serait rangé 4? au nombre des niais.
Tel fut l'état des choses pendant une année entière. L'empereur, la cour et tout le peuple chinois savaient par cœur tous les airs de l'oiseau artificiel. Cette raison même leur rendit son chant d'autant plus 48 agréable, puisqu'ils pouvaient l'accompagner, ce qui leur fit grand plaisir. Les gamins des rues chantaient les airs et l'empereur chantait avec eux.
Mais un soir que l'oiseau artificiel chantait de son mieux, et que l'empereur l'écoutait dans son lit avec délices, on entendit tout à coup dans l'intérieur du corps un fracas terrible ; toutes les roues se mirent à galoper, et la musique s'arrêta subitement.
En entendant ce bruit funeste, l'empereur sauta hors du lit et envoya chercher 49 son médecin ordinaire, mais que pouvait faire le médecin 5° aux cylindres brisés dans le corps de Poiseau ? Ensuite on fit venir s1 un horloger qui réussit, après beaucoup de paroles et un long examen, à réparer l'oiseau ; mais il recommanda de le bien ménager, parce que les pivots étaient usés et qu'il 52 était impossible de les remplacer. Quelle désolation ! On ne pouvait plus faire chanter l'oiseau artificiel qu'une fois par an, et cette fois même était presque de trop. Mais à chaque séance solennelle, le chef d'orchestre fit un discours où il
expliquait que le chant était plus parfait que jamais, et après une telle affirmation, tout le monde le croyait aussi.
Cinq années s'étaient écoulées ainsi, lorsque le pays fut plongé dans une profonde douleur. L'empereur tomba malade et l'on disait qu'il allait mourir. On avait élu un nouvel empereur, et déjà le peuple était assemblé sur la place pour l'entendre proclamer.53 On demanda au premier ministre des nouvelles du malade, mais il répondit par sa phrase ordinaire, " Peuh ! "
L'empereur était étendu pâle et froid dans son grand lit magnifique. Toute la cour le croyait mort ; chacun courait donc saluer le nouvel empereur. Les domestiques répandirent la nouvelle partout, et les femmes de chambre avaient profité de l'occasion pour donner un thé. Partout dans les corridors et dans les salles, on avait placé des tapis pour amortir le bruit des pas; tout le château était triste et silencieux. Mais l'empereur n'était pas mort. Étendu sur son lit magnifique, il se sentait suffoqué par un horrible poids qu'il avait sur la poitrine et qui l'empêchait de respirer.
Au milieu de cette affreuse agonie, il ouvrit les yeux et aperçut la Mort, qui, assise sur sa poitrine, s'était emparée de sa couronne, qu'elle avait posée sur la tête, tandis que d'une main elle tenait son sabre d'or et de l'autre son étendard impérial. Tout autour, dans les plis des grands rideaux de velours, il aperçut des têtes bizarres, dont quelques-unes semblaient affreuses et les autres douces et souriantes. C'étaient les bonnes et les mauvaises actions de l'empereur qui se présentaient pour assister à sa dernière heure.
"Sais- tu ceci?" disait l'une; "sais-tu cela?" disait l'autre, et elles lui racontèrent bien des choses qui lui $4 firent couler la sueur du front.
" Je n'ai jamais rien su de gareil,^, " dit l'empereur. " De la
musique ! de la musique ! Toi, petit rossignol, chante, chante ! afin que je n'entende plus toutes ces histoires ! " Mais tout était inutile. L'oiseau restait muet. Il n'y avait personne pour le remonter et sans cela il n'avait pas de voix. La Mort continuait de tourner vers l'empereur ses orbites creuses, et le silence devenait effroyable.
Alors tout à coup, près de la fenêtre, on entendit un chant ravissant ; c'était le petit rossignol de la forêt qui chantait sur une branche. Il avait appris la maladie de l'empereur, et il venait lui apporter de l'espoir et de la consolation. Grâce au charme de sa voix, les visions devenaient de plus en plus pâles, le sang circulait de plus en plus vivement dans les membres affaiblis de l'empereur, et la Mort même écoutait en disant, " Continue, petit rossignol, continue."
" Oui," répondit-il, "si tu veux me donner la couronne que tu as sur la tête, le sabre d'or et l'étendard impérial." Et la Mort, fascinée par la voix de l'oiseau, consentit à donner ces brillants hochets pour entendre chanter le rossignol.
" Merci, merci," dit l'empereur ; " merci, petit oiseau céleste ; je te reconnais bien ; je t'ai chassé de mon empire, et cependant tu as mis en fuite les méchantes figures qui assiégeaient mon lit ; tu as éloigné la Mort de mon cœur. Comment pourrais-je te récompenser?"
"Tu m'as déjà récompensé," dit l'oiseau; "j'ai arraché des larmes de tes yeux la première fois que j'ai chanté. Je ne l'oublierai jamais.^- C'est une récompense assez grande pour le cœur d'un rossignol. Mais tâche maintenant de t'endormir, et je continuerai de chanter."
Et il chanta, et l'empereur tomba dans un sommeil calme et bienfaisant. Le soleil brillait à travers la fenêtre lorsqu'il se réveilla fort et guéri. Aucun de ses serviteurs n'était revenu
auprès de lui ; on le croyait toujours mort. Le rossignol seul était resté 5<s fidèlement à son poste.
"Tu resteras toujours auprès de moi," dit l'empereur. "Tu chanteras quand il te plaira, et l'oiseau artificiel, je le briserai en mille morceaux." — " Non," répondit le rossignol. " Il a fait ce qu'il a pu ; garde-le toujours. Quant à moi, je ne puis ni bâtir mon nid ni demeurer dans le château ; mais je promets de venir chaque soir percher dans cet arbre qui est devant ta fenêtre. Je chanterai le bien et le mal, tout ce qui n'est pas connu de 57 toi ; car le petit oiseau vole partout, jusqu'à la cabane du pauvre pêcheur et du laboureur, de tous qui vivent loin de toi et de ta cour. Je viendrai et je chanterai mais pour toi seul et à 58 une condition, c'est que tu ne diras à personne que tu as un petit oiseau qui t'informe de tout."
L'empereur, qui, pendant que le rossignol parlait, s'était habillé et avait replacé sa couronne sur sa tête, promit de garder le secret, et l'oiseau s'envola. Un instant après les courtisans entrèrent pour voir une dernière fois leur empereur mort et lui rendre les derniers devoirs le plus promptement possible 59 afin de proclamer le nouveau souverain. Mais à leur grand étonnement, ils le trouvèrent debout, et il leur dit tout bonnement, " Bonjour."
Une pauvre veuve vivait dans une chaumière isolée. Dans le jardin qui était devant la porte, il y avait deux rosiers, dont Tun portait des roses blanches et l'autre des roses rouges. La veuve avait deux filles qui ressemblaient aux deux rosiers; l'une se nommait Blancheneige et l'autre Rougerose.
C'étaient2 les deux enfants les plus pieux, les plus obéissants et les plus laborieux que le monde eût 3 jamais vus ; mais Blancheneige était d'un caractère plus tranquille et plus doux. Rougerose courait plus volontiers dans les prés et dans les champs, à la recherche des fleurs et des papillons. Blancheneige restait à la maison avec sa mère, l'aidait aux travaux du ménage, et lui faisait la lecture 4 quand l'ouvrage était fini. Les deux sœurs s'aimaient 5 tant, qu'elles se 5 tenaient par la main toutes les fois 6 qu'elles sortaient ensemble ; et quand Blancheneige disait, " Nous ne nous quitterons jamais," Rougerose répondait, " Tant que 7 nous vivrons ; " et la mère ajoutait, " Tout devra être 8 commun entre vous deux."
Elles allaient souvent seules au bois pour cueillir des fruits sauvages; les animaux les respectaient et s'approchaient d'elles sans crainte. Le lièvre mangeait dans leur main, le chevreuil passait à leurs côtés, le cerf folâtrait devant elles, et les oiseaux perchés sur les branches voisines chantaient leurs plus jolies chansons. Jamais il ne leur arrivait rien de fâcheux.9 Si la nuit les surprenait dans le bois, elles se couchaient sur la mousse l'une
près de l'autre, et dormaient jusqu'au lendemain, sans que leur mère eût IO aucune inquiétude. Une fois qu'elles avaient passé la nuit dans le bois, quand l'aurore les réveilla, elles virent près d'elles un bel enfant vêtu d'une robe d'un blanc éclatant ; il attachait11 sur elles un regard amical, mais il disparut dans le bois sans dire un mot. Elles s'aperçurent alors qu'elles s'étaient couchées tout près d'un précipice, et qu'elles y I2 seraient tombées si elles avaient fait seulement deux pas de I3 plus dans les ténèbres. Leur mère leur dit que cet enfant était sans doute l'ange gardien des bonnes petites filles.
Blancheneige et Rougerose tenaient la cabane de leur mère si propre qu'on aurait pu se mirer dedans.14 En été, Rougerose avait soin du ménage, et chaque matin sa mère trouvait à son réveil un bouquet dans lequel il y avait une fleur de chacun des deux rosiers. En hiver, Blancheneige allumait le feu et accrochait la marmite à la crémaillère, et la marmite était de cuivre jaune qui brillait comme de l'or, tant I5 elle était bien écurée. Le soir, quand la neige tombait, la mère disait : " Blancheneige, va mettre16 le verrou." Ensuite elles s'asseyaient au coin du feu; la mère mettait ses lunettes et faisait la lecture dans un grand livre, et les deux petites écoutaient tout en filant I7 leur quenouille. Auprès d'elles était couché un petit agneau, et derrière, une tourterelle dormait sur son perchoir, la tête l8 sous l'aile.
Un soir qu'elles étaient réunies tranquillement, on IQ frappa à la porte. " Rougerose," dit la mère, " va vite ouvrir ; c'est sans doute quelque voyageur égaré qui cherche un abri pour la nuit."
Rougerose alla tirer le verrou, et elle s'attendait à voir entrer un pauvre homme, quand un ours passa sa grosse tête noire par la porte entr'ouverte. Rougerose s'enfuit en poussant des cris ; l'agneau se mit à bêler, la colombe à voler par toute la chambre, et Blancheneige courut se cacher20 derrière le lit de sa mère.
Mais l'ours leur dit : " Ne craignez rien ; je ne vous ferai pas de mal. Je vous demande seulement la permission de me chauffer un peu, car je suis à moitié gelé."
— " Approche-toi du feu, pauvre ours," répondit la mère ; prends garde 2I seulement de brûler ta fourrure." Puis elle appela, " Blancheneige, Rougerose, revenez ; l'ours ne vous fera pas de mal; il n'a que de bonnes intentions."
Elles revinrent toutes deux,22 et peu à peu l'agneau et la tourterelle s'approchèrent aussi et oublièrent leur frayeur. L'ours dit : " Enfants, secouez un peu la neige qui est sur mon dos." Elles prirent le balai et lui nettoyèrent toute la peau ; puis il s'étendit devant le feu en faisant des grognements d'aise et de satisfaction. Elles ne tardèrent pas à se rassurer tout à fait et même à jouer avec cet hôte extraordinaire. Elles lui tiraient le poil ; elles lui montaient sur le dos, le roulaient dans la chambre, lui donnaient de petits coups de baguette, et, quand il grognait, elles éclataient de rire. L'ours les laissait faire ; seulement, quand le jeu allait trop loin, il leur disait, " Laissez-moi vivre ; ne tuez pas votre ami."
Quand on alla se coucher, la mère lui dit i " Reste là, passe la nuit devant le feu ; au moins tu seras à l'abri du froid et du mauvais temps."
Dès l'aurore,23 les petites filles lui ouvrirent la porte, et il s'en alla dans le bois en trottant sur la neige. À partir 24 de ce jour, il revint chaque soir à la même heure ; il s'étendait devant le feu, et les enfants jouaient avec lui tant qu'elles voulaient. On était tellement accoutumé à sa présence qu'on ne mettait pas le verrou à la porte avant qu'il fût arrivé.
Quand le printemps fut de retour et que25 tout fut vert au dehors, l'ours dit un matin à Blancheneige, " Je m'en vais et je ne reviendrai pas pendant l'été." — "Où vas-tu donc, cher ours?"
demanda Blancheneige. — " Je vais dans le bois ; il faut que je garde mes trésors contre les méchants nains. L'hiver, quand la terre est gelée, ils sont forcés de rester dans leurs trous sans pouvoir se frayer un passage ; mais à présent que le soleil a réchauffé la terre, ils vont sortir pour aller à la maraude ; 2Ô et ce qu'ils ont pris et caché dans leurs trous ne revient pas aisément à la lumière."
Blancheneige devint toute triste au départ de l'ours. Quand elle lui ouvrit la porte, il s'écorcha un peu en passant contre le loquet; elle crut voir27 briller de l'or sous sa peau, mais elle n'en était bien sûre. L'ours partit au plus vite, et disparut bientôt derrière les arbres.
Quelque temps après, la mère ayant envoyé ses filles ramasser du bois mort dans la forêt, elles virent un grand arbre abattu, et quelque chose qui s'agitait ça et là dans l'herbe près du tronc sans qu'on pût bien distinguer ce que28 c'était. En approchant, elles reconnurent que c'était un petit nain au 29 visage vieux et ridé, avec une barbe blanche longue d'une aune.3° La barbe était prise dans une fente de l'arbre, et le nain sautillait comme un jeune chien après une ficelle sans pouvoir la dégager. Il fixa ses yeux ardents sur les deux petites et leur cria, " Que faites-vous là plantées,31 plutôt que de venir à mon secours? "
— "Pauvre petit homme," demanda Rougerose, "comment t'es-tu ainsi pris au piège? "
" Sotte curieuse," répliqua le nain, "je voulais fendre cet arbre afin d'avoir du petit bois pour ma cuisine, car nos plats sont mignons et les grosses bûches les brûleraient. J'avais donc déjà introduit mon coin dans le bois, mais ce maudit coin était trop glissant ; il a sauté au moment où je m'y attendais le moins 32 et le tronc s'est refermé si vite que je n'ai pas eu le temps de retirer ma belle barbe blanche ; maintenant elle est prise et je ne peux plus la retirer."
Les enfants essayèrent en vain de dégager la barbe, qui tenait comme dans un étau. "Je cours chercher de l'aide," dit Rougerose. "Appeler du monde ! " s'écria le nain de sa voix rauque ; " vous êtes déjà trop de vous deux,33 sottes que vous êtes ! " — " Un peu de patience," dit Blancheneige, " nous allons vous tirer d'affaire."
Et, sortant de sa poche ses petits ciseaux, elle coupa le bout de la barbe. Dès que le nain fut libre, il alla prendre un sac plein d'or qui était caché dans les racines de l'arbre, en murmurant : " Que ces enfants sont de grossières créatures ! couper un bout de ma barbe magnifique ! " Puis il mit le sac sur son dos, et s'en alla sans seulement les regarder.
À quelques mois de là, les deux sœurs allèrent un jour pêcher un plat de poisson. En approchant de la rivière, elles aperçurent une espèce de grosse sauterelle qui sautait au bord de l'eau comme si elle avait voulu s'y jeter. Elles accoururent et reconnurent le nain. "Qu'as-tu donc? " dit Rougerose, " est-ce que tu veux te jeter à l'eau?" — "Pas34 si bête," s'écria le nain; "ne voyezvous pas que c'est ce maudit poisson qui veut m'entraîner? "
Il avait jeté sa ligne ; mais malheureusement le vent avait mêlé sa barbe avec le fil, et, quelques instants après, quand un gros poisson vint mordre à l'appât, les forces de la faible créature ne suffirent pas à le tirer de l'eau ; le poisson avait le dessus 35 et attirait à lui le nain. Il avait beau 3Ô se retenir aux joncs et aux herbes de la rive ; le poisson l'entraînait et il était en danger de tomber à l'eau. Les petites arrivèrent à temps pour le retenir, et elles essayèrent de dégager sa barbe, mais ce fut en vain, tant elle était mêlée avec le fil. Il fallut encore avoir recours aux ciseaux et en couper un tout petit bout. Dès que le nain s'en aperçut il s'écria avec colère : " Est-ce votre habitude, sottes brutes, de défigurer ainsi les gens ? Ce n'est pas assez de m'avoir écourté
la barbe une première fois, il faut 37 aujourd'hui que vous m'en coupiez la moitié ; je n'oserais plus me montrer à mes frères. Puissiez-vous 38 courir sans souliers et vous écorcher les pieds ! " Et, prenant un sac de perles qui était caché dans les roseaux, il le traîna après lui, sans ajouter un seul mot, et disparut aussitôt derrière une pierre.
Peu de temps après, la mère envoya ses filles à la ville pour acheter du fil, des aiguilles et des rubans. Il leur fallait 37 passer par une lande parsemée de gros rochers. Elles aperçurent un grand oiseau qui planait en l'air, et qui, après avoir longtemps tourné au-dessus de leurs têtes, finit par fondre 3° brusquement sur le sol. En même temps, on entendit des cris perçants et lamentables. Elles accoururent et virent avec effroi un aigle qui tenait dans ses serres leur vieille connaissance le nain, et qui cherchait à l'enlever. Les petites filles, dans la bonté de leur cœur, retinrent le nain de toutes leurs forces et se débattirent si bien contre l'aigle qu'il lâcha sa proie ; mais quand le nain fut un peu remis de sa frayeur, il leur cria de sa voix glapissante : " Ne pouviez- vous pas vous y prendre40 un peu moins rudement? Vous avez si bien tiré sur ma pauvre robe qu'elle est maintenant en lambeaux, petites rustres maladroites que vous êtes ! " Puis il prit son sac plein de pierres précieuses et se glissa dans son trou au milieu des rochers. Les petites étaient accoutumées à son ingratitude ; elles se remirent en chemin 4I et allèrent faire leurs emplettes à la ville.
En repassant par la lande à leur retour, elles surprirent le nain qui avait vidé devant lui son sac de pierres précieuses, ne songeant pas que personne pût 42 passer par là si tard. Le soleil couchant éclairait les pierres, qui étincelaient si merveilleusement que les petites s'arrêtèrent immobiles à les considérer.43 " Pourquoi restez-vous là à regarder en l'air comme des niaises?" leur dit-il, et son visage, ordinairement gris, était rouge de colère.
Il allait continuer ses injures quand on entendit un grognement terrible, et un ours noir sortit du bois. Le nain, plein d'effroi, voulut fuir, mais il n'eut pas le temps de regagner sa cachette ; l'ours lui barra le chemin. Alors, il le supplia avec un accent désespéré : " Cher monsieur ours, épargnez-moi, et je vous donnerai tous mes trésors, tous ces joyaux que vous voyez devant vous. x\ccordez-moi la vie. Que gagneriez-vous à tuer un misérable nain comme moi? Vous ne me sentiriez pas sous vos dents. Prenez plutôt ces deux maudites filles ; ce sont deux bons morceaux; elles sont grasses comme des cailles." Mais l'ours, sans l'écouter, donna à cette méchante créature un seul coup de patte qui rétendit roide mort.
Les petites allaient se sauver, mais l'ours leur cria^ " Blancheneige, Rougerose, n'ayez pas peur ; 44 attendez-moi.'*
Elles reconnurent sa voix et s'arrêtèrent, et quand il fut près d'elles, sa peau d'ours tomba tout à coup et elles virent un beau jeune homme, tout revêtu d'habits dorés. "Je suis prince," leur dit-il; " cet infâme nain m'avait changé en ours, après m'avoir45 volé mes trésors; il m'avait condamné à courir les bois sous cette forme, et je ne pouvais être délivré que par sa mort. Maintenant il a reçu le prix de sa méchanceté."
Blancheneige épousa le prince et Rougerose épousa son frère ; ils partagèrent entre eux les grands trésors que le nain avait amassés dans son trou. La vieille mère vécut encore de longues années, tranquille et heureuse près de ses enfants. Elle prit les deux rosiers et les plaça sur sa fenêtre; ils portaient chaque été les plus belles roses, blanches et rouges.
Il était * une fois un âne qui avait fait fortune : il jouait à la Bourse ; 2 ses spéculations furent heureuses, et il était devenu un petit millionnaire, non pas de ces gros capitalistes qui font mouvoir 3 des états avec leur argent, qui se ruinent à faire 4 des rois ; mais un agréable petit richard, aussi millionnaire que peut l'être un âne.5
En changeant de condition, cet âne sentit qu'il fallait changer de manières et même de société ; mais comme dans le fond du cœur il était assez bonhomme, et qu'il 6 ne voulait point offenser ses anciens camarades, en les mettant tout simplement à la porte, il espéra qu'en renouvelant seulement ses habitudes, il dérouterait ses amis et qu'ils s'éloigneraient d'eux-mêmes.
Il vendit sa méchante étable, son misérable râtelier; il se fit bâtir une admirable écurie, arrangée à l'anglaise 7 avec de superbes mangeoires en marbre, des stalles en acajou, des râteliers en fer jaspé, des lampes de bronze, etc. ; c'était un luxe de prince.8
Notre âne qui s'appelait Martin, comme tous les autres, trouvant ce nom trop vulgaire pour un âne parvenu à la fortune, voulut s'anoblir en y joignant le nom de sa ville natale ; il s'appela d'abord M. Martin de Montmartre, puis M. de 9 Montmartre tout simplement.
Un jour il invita tous ses anciens confrères à un* grand repas. 3*
Il s'imagina que le luxe les intimiderait, et qu'eux IO accoutumés à boire dans un mauvais seau, et à manger de la mauvaise paille dans une étable, seraient fort mal à leur aise, fort embarrassés à la table d'un grand seigneur. Il avait fait allumer toutes les lampes, pensant que les autres ânes seraient honteux de sentir leurs bâts ignobles, leur licous râpés, si cruellement éclairés. Il avait donné ordre qu'on rie servît jamais sur sa table le moindre chardon, et il s'attendait à voir ses convives fort déconcertés ; mais il se trompait ; les ânes sont plus difficiles à embarrasser qu'on ne11 pense; ils aiment le luxe et ne s'effraient point de la splendeur.
Ils furent, au contraire, ravis de l'éclat qui les environnait ; ils redressèrent leurs oreilles et leurs cravates (le licou peut se considérer comme la cravate de l'âne) ; la grande lumière qui montrait leur misère ne leur fit aucune peur. On servit le dîner ; bien loin de regretter les chardons, ils ne s'aperçurent seulement pas qu'ils manquaient ; ils auraient même été fort étonnés qu'on leur en servît. " Quoi ! des chardons dans des râteliers d'acajou ! Cela ne se fait pas," se seraient-ils écriés.12
Le maître de la maison les accablait de politesses, d'autant plus I3 qu'il était bien décidé à ne plus les inviter désormais. Les mauvaises manières, les façons familières de ces ânes, le choquaient outrageusement. Ils s'amusaient toujours, pour le taquiner, à lui rappeler le temps où ils l'avaient vu pauvre.
"Ah ! " criait l'un, " quand tu allais au moulin tu ne te doutais guère I4 que tu deviendrais un jour un grand personnage ! "
"Te souvient-il," I5 disait un autre, "de cette ferme où l'on te faisait rentrer les foins, et des grands coups que te donnait ton maître l6 chaque fois que tu essayais de goûter un peu ta charge ? Avoir du foin par-dessus les oreilles et n'en pouvoir manger un seul petit brin, c'était cruel ! " Alors chacun riait de cette malice,
de x7 ce rire d'âne si bruyant que je m'abstiens de l'imiter par convenance.
Et puis, si vous les aviez vus se moquant de leur hôte, tout prêts à le trouver ridicule parce qu'il avait bon goût, trouvant mauvais qu'il eût changé son bât pour une selle anglaise, critiquant sa mise, la livrée de ses gens, se parlant bas à l'oreille,18 souriant avec finesse, et se regardant malignement ! " Il fait le riche," I9 se disaient-ils ; " quel luxe insolent ! "
" Pourvu que cela dure," ajouta un vieil âne fort envieux.
Ainsi ces ingrats convives ne pouvaient pardonner 2° à leur hôte un luxe qu'il les invitait à partager. Ils riaient de lui, parce qu'il faisait pour eux de grandes dépenses ; et cependant s'il n'en avait point fait, ils l'auraient traité d'avare.21
" Voilà les amis," pensa notre richard ; " essayons maintenant des indifférents. "
Décidé à avoir une autre société, et surtout à se débarrasser de la sienne, l'âne se mit à voyager pour rompre les chiens.22 Il se rendit aux eaux23 du Mont d'Or ; là, il fut accueilli avec empressement : tout ce qui est bizarre amuse dans une ville d'eaux. Comme les politesses n'y engagent à rien,24 on les prodigue ; on trouve un dédommagement à l'obligation de se 25 voir tous les jours, dans la possibilité que l'on ne se reverra jamais.
L'âne s'amusa beaucoup : l'habitude qu'il avait de gravir les montagnes le fit chercher 2Ô de tout le monde ; il était de toutes les promenades ; les femmes se 27 l'arrachaient. Bien qu'il fût ignorant, comme il avait beaucoup voyagé dans sa jeunesse, sa conversation était agréable. Il contait à merveille, et même ce défaut originaire qu'on reproche à ses semblables ajoutait au charme de son esprit ; il était fort entêté dans ses opinions, mais
cet entêtement, insupportable dans un chemin étroit ou lorsqu'il s'agit z8 de franchir une rivière, appliqué à la discussion, n'était pas sans charme ; il servait à la vivifier et à la soutenir.
M. de Montmartre avait encore d'autres petits talents de société ; 29 il chantait avec goût, et pouvait faire sa partie dans un concert ; au billard, il jouait mal et payait bien. Aussi il était lié d'amitié avec plusieurs jeunes prodigues, enchantés de réparer leurs pertes à ses dépens.
C'étaient pour la plupart, de fashionables Anglais, d'élégants chevaux de course, tous jeunes lords très fiers de leur naissance, et ne parlant jamais que de leurs aïeux. Les gentlemen se moquaient aussi quelquefois du parvenu, mais l'âne supportait leur ironie. " J'aime autant," se disait-il, " la protection dédaigneuse de ces aimables étrangers que la malveillance envieuse de mes amis; car je ne compte pas sur la bonne affection de ces indifférents, et si leur légèreté peut quelquefois m'offenser, leur ingratitude du moins ne viendra jamais m'affliger."
Cet âne était un philosophe, il avait raison ; un coup de poignard d'un inconnu de'chire moins le cœur que les coups d'épingle d'un ami.
La saison des eaux passée, il revient à Paris ; les nouveaux amis qu'il avait faits lui en 3° rendirent le séjour plus agréable. Il y avait tous les matins des courses au bois de Boulogne,31 des promenades, des dîners sur l'herbe, des plaisirs sans fin. Les ânes du bois de Boulogne le voyant toujours avec des chevaux, mis32 comme les chevaux, galopant comme les chevaux, ne le reconnurent point pour un âne ; seulement ils disaient en le regardant courir : " Voilà un bien vilain cheval !" Le richard n'entendant pas cela, se croyait charmant, et comme on admirait tout ce qu'il possédait, il se trouvait beau.
En effet, personne n'avait plus d'élégance et ne menait plus
grand train 33 que M. de Montmartre : il avait table ouverte, ses dîners étaient exquis ; il allait au rendez-vous des merveilleux ^ de Paris ; là se faisaient les réputations ; ces messieurs encourageaient les débutantes, donnaient le signal des applaudissements ; nul n'osait hasarder un bravo avant qu'ils eussent donné quelque marque d'approbation, soit en élevant la voix, soit en inclinant la tête avec bienveillance. On les trouvait un peu ridicules, mais ils étaient à la mode, et on leur pardonnait tout.
Et pourtant M. de Montmartre n'était pas heureux ; sa vanité était flattée, mais il vivait dans une contrainte perpétuelle qui attristait ses plaisirs. Pour cacher ses honteuses oreilles, son chapelier lui avait conseillé de porter des oreillettes, et ces <?m'//ettes le gênaient singulièrement ; de plus, elles le rendaient presque sourd, ce qui le privait du plaisir d'entendre les bonnes malices qu'on disait de lui. Il aimait à se coucher de bonne heure comme un bon bourgeois qu'il était. Eh bien ! ces jeunes gens le faisaient veiller des nuits entières, et profitaient de son demisommeil pour gagner tout son argent au jeu.
Cette existence brillante le fatiguait plus que les travaux de sa jeunesse ; il sentait le vide de son âme, il en souffrait, et bientôt sa santé s'altéra sérieusement ; alors les médecins lui conseillèrent l'air pur de la campagne, et pour leur obéir, il loua aux environs de Paris une écurie de plaisance assez jolie, où il se retira secrètement.
Mais la solitude ne lui convint pas mieux que le tracas du monde ; la maladie de langueur qui le consumait, loin de guérir, s'accrut par le repos, et peut-être il y allait succomber, lorsqu'un jour . . .
Dans le même temps vivait un rossignol célèbre, qui, sans être aussi riche que notre âne, jouissait d'une aimable médiocrité. Son nid était confortable, situé dans un bois fréquenté par un grand nombre de ses confrères ; en tout, il n'avait pas à se plaindre de son sort.
Mais ce rossignol était d'une vanité sordide, si j'ose m'exprimer ainsi ; il aurait voulu avoir toutes les louanges. Si on louait un de ses collègues, on l'offensait, on lui déchirait le cœur : tout éloge donné à un autre lui semblait un vol qu'on lui faisait ; 35 si vous aviez le malheur d'écouter avec plaisir son voisin, il vous haïssait pour la vie ; il détestait aussi le voisin, et le poursuivit de sa vengeance, lui, sa femme, et ses enfants. Ce rossignol était réellement insociable ; il ne se plaisait nulle part, boudait tout le monde, et prouvait que le talent n'est rien sans un doux caractère.
" Je suis bien sot," se dit-il un jour, " de vivre dans cette forêt ; je n'y produis point d'effet, et cela est tout simple ; il y a ici vingt rossignols qui chantent aussi bien que moi ; on ne brille point avec tant de rivaux. Changeons 3Ô de société ; voyons 36 des gens sans talents ; voyons 3Ô des poules, par exemple ; leur chant ne fera pas tort au mien : la voix du coq est sonore, il est vrai, mais elle ne sait pas moduler. Les pigeons savent peu de musique ; je ne crains personne dans ce monde-là. Allons-y."
Il dit, et s'envola vers le grand pigeonnier d'une ferme située à quelques lieues de la forêt. Les poules étaient rentrées avant la nuit ; ces dames avaient craint l'air frais du soir. Il les trouva toutes réunies dans le même salon. Elles l'accueillirent avec bienveillance, avec politesse, mais sans empressement.
" On ne sait pas encore qui je suis," pensa-t-il ; " mais demain
j'enverrai ma carte à la maîtresse de la maison, et je vois déjà son étonneraient, sa joie, quand elle apprendra mon nom ; comme elle sera confuse d'avoir traité si légèrement la plus grande célébrité du siècle ! "
Le lendemain, il fit remettre 37 chez les respectables poules qui l'avaient reçu la veille, la carte sur laquelle était gravé son nom : " M. de Philomèle, Rossignol."
Il avait ajouté au crayon ce dernier mot, " rossignol," dans la crainte d'être confondu avec quelque autre oiseau ; ce qui était peu probable, car le nom de Philomèle est très bien connu.
Il resta deux jours sans essayer de nouvelles visites, pour ne point paraître trop empressé, et pour n'avoir pas l'air d'un homme qui ne sait où passer la soirée. Il attendait aussi quelques politesses de la part du maître de la maison ; mais le coq garda son rang, et le nom de M. de Philomèle ne fit sur lui aucune impression.
Cependant, le troisième jour, maître rossignol fit sa toilette, secoua ses ailes, mit son gilet marron, ses gants blancs, et se rendit chez la respectable poule qu'il avait le projet de charmer. Or, charmer, pour lui, voulait dire se faire admirer ; peu lui importait que la femme qui le vantait fût jeune ou 38 vieille, belle ou laide ; pour les vrais amateurs d'éloges, la flatterie n'a point d'âge ; l'encens a le même parfum quelle que3^ soit la main qui le brûle.
En entrant dans le salon, M. de Philomèle s'attendait à une sorte d'empressement, de trouble, causé par sa présence. " Toutes les jeunes filles vont me regarder," se disait-il; "elles voudront inspirer le poète fameux, le faire languir pour qu'il chante ses peines." Mais il fut très surpris de voir qu'elles ne faisaient aucune attention à lui; elles restaient dans un coin du salon à
chuchoter ensemble comme des pensionnaires,40 et s'inquiétaient fort peu du poète célèbre qui devait les immortaliser.
L'une d'elles, seulement, dit tout bas à ses compagnes : " Mesdemoiselles, regardez donc ce monsieur, comme il est petit." Toutes alors se mirent à rire, et puis on n'en fit plus mention.
" Ce sont de petites sottes," dit en lui-même le rossignol mécontent ; " elles ne lisent rien, nos vers leur sont inconnus ; je comprends leur indifférence."
En disant cela, il s'approcha des femmes mariées et des mères de famille qui causaient entre elles ; il les trouva très aimables. Elles lui demandèrent combien de temps il comptait habiter le pays, s'il s'y plaisait 4I un peu, s'il espérait y revenir ; mais de ses talents, elles ne dirent pas un mot ; de ses vers, pas un éloge, pas même un éloge détourné ; 42 il l'aurait si vite compris, le pauvre poète !
" Ce sont de grosses mères de famille toutes dévouées à leurs enfants," pensa-t-il; "elles ne lisent non plus.43 Voyons les hommes."
Les hommes se composaient d'un coq, de douze pigeons, de sept oies, et de huit canards. Il alla vers le coq, et le salua. C'était un gros insolent qui, en parlant, faisait beaucoup de bruit ; il était occupé à causer politique, et paraissait fort irrité qu'on l'eût choisi pour représentant d'un parti sans le consulter. " J'ai toujours été du parti de la guerre," disait-il. Le rossignol n'en écouta pas davantage ; il détestait les discussions politiques.
Il s'approcha des pigeons ; il pensa qu'on pourrait leur parler de la musique et de la poésie, s'imaginant que ces oiseaux si tendres devaient aimer les beaux-arts, mais il se trompait. " Les beaux-arts !" dit un pigeon fort pédant, " ils ne servent qu'à énerver l'âme." — " Ils sont bons pour les femmes," reprit un canard avec dédain. "Pour les vôtres, peut-être," ajouta le pigeon pédant,
qui était marié depuis de longues années ; " mais les colombes sont déjà assez sensibles ; 44 elles n'ont pas besoin d'être encore exaltées par les arts."
La maîtresse de la maison, qui entendait ces discours, pensa que si le rossignol défendait ainsi les beaux-arts, c'était parce qu'il possédait quelques talents.
" Vous êtes musicien?" lui dit-elle avec politesse.
"Un peu, madame," répondit le rossignol en faisant le modeste ; 45 " nous autres46 poètes nous aimons tous la musique."
"Ah ! vous êtes aussi poète?"
Cette question charma le rossignol ; il se croyait dédaigné, et ce fut une consolation pour lui de voir qu'il n'était qu'inconnu.
" Vous seriez bien aimable de nous déclamer quelque chose," s'écria une grosse femme qui avait amené ses neuf filles. Le rossignol se fit prier47 le temps convenable, puis il se mit à chanter avec d'autant plus de voix qu'il s'était longtemps reposé. Il chanta à merveille, mais on l'écouta froidement.
" Petite48 musique," dit tout bas un pigeon à son confrère.
"Voix de fausset," 49 dit un canard à son ami.
Quant au grand coq, il ne l'écouta pas du tout. Sitôt qu'on avait demandé des vers à M. de Philomèle, il avait pensé qu'on lui en demanderait 5° aussi, et dès lors, il repassait tout son répertoire dans sa tête. Il n'y avait plus moyen de ramener son attention au rossignol.
Cependant la maîtresse de la maison, qui avait du tact et une grande habitude du monde,51 s'épuisa en éloges arrangés, en phrases bienveillantes. " Vous devez être 52 bien fatigué," disaitelle. " Voulez-vous boire quelque chose ? Que votre voix est légère, qu'elle est flexible ! Que 53 d'études il vous a fallu 54 faire pour parvenir à chanter ainsi ! "
Elle avait beau 5$ le louer, le rossignol voyait bien qu'il n'était pas
compris; on flattait ses .prétensions, mais on ne sentait pas son talent. On lui disait, "Votre voix est légère," parce qu'il faisait des roulades, et que cela faisait croire qu'il prétendait à la légèreté ; mais on ne s'inquiétait pas si ces roulades étaient bien ou mal faites. Et, d'ailleurs, dire à un rossignol, " Vous devez être bien fatigué ! " lui, dont le métier est de chanter des nuits entières ! Cela était révoltant, en vérité.
Tant que nul rival ne se mit sûr les rangs,56 le poète supporta son humiliation. Si une personne ne nous aime pas, nous disons, " Elle est froide ; " mais si elle en aime un autre, nous crions qu'elle est injuste. C'est ce que fit notre poète, quand le grand coq se mit à chanter ; sa voix glapissante retentit dans toute la cour, et ce fut un concert d'applaudissements. Quelle méthode admirable ! quels beaux sons ! il est impossible de mieux chanter ! Quant à ses vers, on les trouvait excellents.
Le rossignol n'y pouvait plus tenir ; 57 cette voix fausse lui faisait grincer les dents ; ces éloges le révoltaient ; il était au supplice, et, profitant du moment où chacun entourait son rival pour le complimenter, il prit sa canne et son chapeau, et s'envola désespéré.
Il voyagea quelques jours indécis, ne sachant dans quel asile se réfugier ; la soif qu'il avait de briller lui s8 faisait fuir ses égaux, ceux qui avaient autant de talent que lui ; le désespoir de n'être point compris lui faisait fuir ses inférieurs. Il ne savait plus que devenir.5^ Triste et mécontent, il alla se percher sur un arbre qui ombrageait un pavillon élégant ; là il resta plusieurs heures à méditer sur les vicissitudes de la vie.
Sous cet arbre reposait un philosophe, qu'une sympathique mélancolie y attirait. Ce philosophe était notre âne. Etendu sur
l'herbe fleurie, il pensait, hélas ! Jadis il aurait brouté, mais ses illusions étaient passées. Tous les deux, âne et rossignol, éprouvaient le même degré de tristesse, le même ennui, le même découragement. Je crois même qu'ils eussent tous deux envisagé le suicide sans horreur, tant leur spleen était horrible.
Tandis qu'ils gémissaient ainsi, il vint60 à passer un enfant suivi d'une belle jeune fille.
"Ma sœur!" s'écria-t-il en rougissant de plaisir, "un âne!" Et au même instant il courut vers le philosophe, et lui fit mille gentilles caresses.
" Il n'a point de maître," dit l'enfant, " si nous l'emmenions. Peut-être il est perdu. Il a l'air malade ; 6l nous le soignerons. Oh, je serais si heureux d'avoir un âne à moi ! " — " Emmenonsle," dit la jeune fille ; " si son maître vient le réclamer, nous le rendrons."
L'enfant tout joyeux prit l'âne par la bride, lui caressa les oreilles tendrement, ces longues oreilles, objet de dérision et de mépris, sauta sur son dos, et s'éloigna tout fier de sa conquête. À peine avait-il fait quelques pas, que62 le rossignol, jaloux du succès qu'obtenait l'âne,63 fit entendre sa douce voix. " Mon frère ! " s'écria la jeune fille à son tour, " un rossignol ! " et elle aussi rougit de plaisir, peut-être même d%souvenir. Elle revint auprès de l'arbre, et le rossignol descendit de branche en branche jusqu'à elle.
" Il a une patte blessée," dit-elle avec compassion ; " il ne pourra fuir, les éperviers le mangeront. Je vais l'emporter ; je le mettrai dans une cage, et j'en aurai bien soin. L'entends-tu, mon frère? quelle voix délicieuse ! "
L'enfant, tout occupé de son âne, n'écoutait rien ; rien pour lui ne valait un âne. Que lui importaient les beaux chants du rossignol ! le moindre galop sur son âne valait mieux pour lui que
toutes les roulades de Philomèle, et les rossignols ne galopent pas. La jeune fille, d'une main tremblante, s'empara du rossignol, qui ne fit aucune résistance ; elle se hâta de rejoindre son frère, et tous deux cheminèrent joyeusement, en se félicitant de leur journée.
" Quelle bonne idée," disait l'enfant, " nous avons eue de venir nous promener de ce côté ! 64 Toi, qui aimes tant les rossignols, tu en trouves un; et moi, j'ai un âne que je désirais depuis si longtemps. Oh ! que 6* je voudrais être arrivé à la maison 66 pour dire à maman que j'ai un âne ! "
Les deux captifs ne paraissaient pas moins satisfaits de leur aventure. L'âne était si heureux d'être caressé, qu'il ne se sentait plus du tout triste ni malade ; le rossignol était si fier du cas que l'on faisait de lui, qu'il se passionnait pour sa jeune maîtresse, et jurait ne jamais la quitter.
Ils arrivèrent au château, on les y installa tous deux, et ils s'y trouvèrent si bien, qu'ils y passèrent le reste de leurs jours aimé, soigné (ceci est pour l'âne), écouté, fêté (ceci est pour le poète).
Après bien des ennuis, des dégoûts, des tourments, ils avaient enfin trouvé le bonheur ; chacun d'eux avait rencontré la société qui lui convenait; car pour être heureux, il faut vivre avec les gens qui nous apprécient.