‹ Preparatory French readerChapitre 15 sur 51 · LA CHÈVRE DE MONSIEUR SEGUIN · texte numérisé non relu

LA CHÈVRE DE MONSIEUR SEGUIN

" Le loup se moque bien de tes cornes. Il m'a mangé des chèvres autrement encornées I3 que toi. Tu sais bien la vieille Renaude qui était ici l'an dernier? Une maîtresse I4 chèvre, forte et méchante comme un bouc. Elle s'est battue avec le loup toute la nuit, puis le matin le loup l'a mangée."

" Pauvre Renaude ! Ça ne fait rien,15 Monsieur Seguin ; laissezmoi aller dans la montagne."

" Bonté divine ! " dit Monsieur Seguin. " Mais qu'est-ce qu'on a fait à mes chèvres? Encore une que le loup va me16 manger. Eh bien, non ! je te sauverai malgré toi, coquine ; et de peur que tu ne ■* rompes ta corde, je vais t'enfermer dans l'étable, et tu y resteras toujours."

Là-dessus, Monsieur Seguin emporta la chèvre dans une étable toute noire, dont il ferma la porte à double tour.18 Malheureusement il avait oublié la fenêtre, et à peine eut-il le dos tourné que la petite s'en alla.

Quand la chèvre blanche arriva dans la montagne, ce fut un ravissement général. Jamais les vieux sapins n'avaient rien vu de si joli.1? On la reçut comme une petite reine. Les châtaigniers se baissaient jusqu'à terre pour la caresser du bout de leurs branches. Les genêts d'or s'ouvraient sur son passage, et sentaient aussi bon qu'ils pouvaient. Toute la montagne lui fit fête.

Vous pouvez juger si notre chèvre était heureuse. Plus 2° de corde, plus de pieu. Rien qui l'empêchât21 de gambader, de brouter à sa guise. C'est là qu'il y avait de l'herbe ! jusque par dessus les cornes. Et quelle herbe ! savoureuse, abondante, faite de mille plantes. C'était bien autre chose 22 que le gazon du clos ! Et les fleurs donc ! De grandes campanules bleues, des digitales de pourpre à longs calices, toute une forêt de fleurs sauvages pleines de sucs doux !

La chèvre blanche, à moitié soûle, se vautrait là-dedans, les jambes en l'air, et roulait le long de la pente, pêle-mêle avec les feuilles tombées et les châtaignes. Puis tout à coup elle se redressait d'un bond sur ses pattes. Hop ! la voilà partie, la tête en avant, à travers les buissons, tantôt sur un pic, tantôt au fond d'un ravin, là-haut, en bas, partout. On aurait dit qu'il y avait dix chèvres de Monsieur Seguin dans la montagne.

C'est qu'elle 23 n'avait peur de rien, la Blanquette. Elle franchissait d'un bond de grands torrents qui l'éclaboussaient au passage de poussière humide et d'écume. Alors, toute ruisselante, elle allait s'étendre sur quelque roche plate, et se faisait sécher par le soleil. Une fois s'avançant au bord d'un plateau, une fleur aux dents, elle aperçut en bas, tout en bas dans la plaine, la maison de Monsieur Seguin, avec le clos derrière. Cela la fit rire aux larmes.24

"Que c'est petit!" dit-elle. "Comment ai-je pu tenir 2* làdedans? " Pauvrette ! de se voir si haut perchée, elle se croyait au moins aussi grande que le monde.

Tout à coup le vent fraîchit. La montagne devint violette ; c'était le soir. " Déjà !" dit la petite chèvre, et elle s'arrêta fort étonnée.

En bas, les champs étaient noyés de brume. Le clos de Monsieur Seguin disparaissait dans le brouillard, et de la maisonnette on ne voyait plus que le toit avec un peu de fumée. Elle écouta la clochette d'un troupeau qu'on ramenait, et se sentit l'âme toute triste. Un oiseau qui rentrait la frôla de ses ailes en passant. Elle tressaillit; puis ce fut un long hurlement dans la montagne : " Hou ! Hou ! " Elle pensa au loup ; pendant tout le jour la folle n'y 2Ô avait pas pensé. Au même moment une trompe sonna

LA CHEVRE DE MONSIEUR SEGUIN. Jl

bien loin dans la vallée. C'était ce bon Monsieur Seguin qui faisait un dernier effort.

Blanquette eut envie de rentrer, mais, en se rappelant le pieu, la corde, la haie du clos, elle pensa que maintenant elle ne pourrait se faire 27 à cette vie, et qu'il valait mieux rester.

La trompe ne sonnait plus. La chèvre entendit derrière elle un bruit de feuilles. Elle se retourna, et vit dans l'ombre deux oreilles courtes toutes 28 droites, avec deux yeux qui reluisaient. C'était le loup.

Énorme, immobile, assis sur son train de derrière, il était là, regardant la petite chèvre, et la dégustant par avance. Comme il savait bien qu'il la mangerait, le loup ne se pressait pas ; seulement quand elle se retourna, il se mit à rire méchamment. " Ha ! ha ! la petite chèvre de Monsieur Seguin !" et il passa sa grosse langue rouge sur ses babines noires.

Blanquette se sentit perdue. Un moment, en se rappelant l'histoire de la vieille Renaude, qui s'était battue toute la nuit pour être mangée le matin, elle se dit qu'il vaudrait peut-être mieux se laisser manger tout de suite ; puis, s'étant ravisée, elle se mit en garde, la tête basse et la corne en avant, comme une brave chèvre de Monsieur Seguin qu'elle était. Non pas 2Q qu'elle eût l'espoir de tuer le loup, — les chèvres ne tuent pas le loup, — mais seulement pour voir si elle pourrait tenir aussi longtemps que la Renaude.

Alors le monstre s'avança, et les petites cornes entrèrent en danse.30 Ah ! la brave chevrette ! comme elle y 3I allait de bon cœur ! Plus de dix fois, je ne mens pas, elle força le loup à reculer pour reprendre haleine. Pendant ces trêves d'une minute, la gourmande cueillait en hâte encore un brin de sa chère herbe, puis elle retournait au combat, la bouche pleine. Cela dura toute la nuit. De temps en temps la chèvre de Monsieur Seguin regar-

dait les étoiles danser dans le ciel clair, et elle se disait, " Oh ! pourvu que 32 je tienne jusqu'à l'aube ! "

L'une après l'autre, les étoiles s'éteignirent. Blanquette redoubla ses coups de corne, le loup ses coups de dents. Une lueur pâle parut dans l'horizon. Le chant d'un coq enroué montait d'une métairie. " Enfin," dit la pauvre bête, qui n'attendait plus que le jour pour mourir, et elle s'allongea par terre dans sa belle fourrure blanche toute tachée de sang. Alors le loup se jeta sur la petite chèvre, et la mangea.

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