‹ Près du solChapitre 1 sur 8 · RUE AUBER · texte numérisé non relu

RUE AUBER

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Devant la gare de Cos-sur-Ryse, en avril, un mercredi soir, vers six heures. La petite place était animée : on attendait le train de Maleville, le chef-lieu, qui devait amener les collégiens en vacances de Pâques. De l'avenue, large et droite, plantée de jeunes arbres, qui reliait la ville à la gare, des groupes débouchaient à chaque instant : vieux messieurs appuyés sur des cannes, bourgeoises en toilettes et gamins qui jouaient. C'étaient des parents et des amis des collégiens qui s'en venaient à leur rencontre en partie de plaisir,

car la soirée, bien que voilée, était tiède et belle. Même, le soleil, qu'on n'avait pas vu de la journée, se montra soudain, brillant comme un gros œil ironique dans la perspective de l'avenue, avant de disparaître à l'horizon, derrière les collines, entre Hirson et Bloux.

Des voitures arrivèrent aussi : une charrette de campagne boueuse jusqu'aux ridelles, attelée d'une grosse jument noire au poil rude et poussiéreux, que conduisait un jeune homme en blouse, puis un char à bancs verni, puis un coupé de maître, sur le siège duquel un cocher d'aspect sévère, en chapeau haut de forme et livrée olive, considérait sans relâche ses deux chevaux pommelés; enfin, tout à côté de la palissade qui longeait la voie, près de l'èdicule où se lisait l'inscription : Lampisterie, et qu'enlourait un demi-losange d'arbustes aux bourgeons gonflés, se rangea une petite voiture à ane d'un modèle arcliaïque, aussi boueuse que la charrette. La conductrice, une paysanne d'à peu près trente-cinq ans, en ciipeline, caraco noir et tablier bleu, se tint debout, contre la tète de IVme; grande et pAle, elle semblait gênée, craintive.

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Parurent les omnibus de la ville : le Lion d'Or y Hôtel Alignât^ IIolol lielin ; ils se placèrent parallèlement, l'arrière à trois pas de la sortie. Le Lion tVOr amenait un voyageur, un roux ventripotent qui fumait une pipe en écume de mer : il descendit sans hâte et pénétra dans la gare, suivi du cocher qui portait sa malle. Pendant ce temps, les conducteurs de VHolel Mignot et de VHolel Belin^ venus à vide, couraient boire un canon à la Buvette de la Gare^ modeste établissement situé au coin de l'avenue, qui faisait un tort considérable à V Hôtel et Café de la Gare^ établi de l'autre côté. Un charretier, conduisant deux tombereaux de charbon qu'il venait de charger au quai de débarquement des marchandises, traversa la place, dérangeant les groupes, sacrant et jurant après ses chevaux et après les cochers d'hôtel absents dont les attelages encombraient. Pour prendre le train qu'il croyait en gare, un jeune homme, avec une valise, accourait en hâte. Puis, très affairée, survint une vieille femme de la campagne, avec deux grands paniers : au cocher du Lion d'0)\ qui la connaissait, elle dit qu'elle allait à Lancy voir sa fille malade.

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On commençait à murmurer contre le train, qui allait encore avoir du retard, lorsqu'un sifflement lointain s'entendit, puis un roulement, confus d abord, bientôt bruyant : le convoi, tel un monstre en balade, parut à l'orée d'un petit bois voisin; le bruit augmenta, le sifflet déchira l'air encore, le train ralentit et fut en gare.

Sur la place, les collégiens furent accaparés par les groupes, et il y eut un concert d'exclamations et d'embrassades. Vers la femme à l'ane s'empressa une fillette de quatorze ou quinze ans, portant le collet et le chapeau noir à velours bleu des pensionnaires de la maison religieuse de Sainte- Anastasie ; elle était mince et plutôt petite ; ses grands 3 eux gris bleu donnaient une expression de candide franchise à son visage allongé, un peu pale, que couronnait une belle chevelure châtain clair: physionomie d'enfant timide, un peu trop mélancolique, avenante et sympathique plutôt que vraiment belle.

— Bonsoir, maman. Tu vas bien? Papa aussi?

Kt ai)rùs l'embrassade, qui fut longue, elle

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continuait d'élrcindre sa mûre, les joues maintenant colorées de plaisir.

Derrière elle, une autre petite pensionnaire s'était avancée, fine tète de poupée, très fraîche, très blonde, très gaie. Un grand jeune homme de dix-sept ou dix-huit ans l'accompagnait, — son frère, cela se voyait tout de suite à la ressemblance ; — les palmes de sa tunique et de son képi le désignaient comme élève-maître de l'École normale.

La fille de la femme à l'âne, s'étant retournée enfin, les présenta:

— C'est mon amie, Lucie Bouguin, de Cos, dont je t'ai parlé, maman ; et monsieur est son frère Paul.

Le frère et la sœur saluèrent.

— Heureux de faire votre connaissance, madame Vaureil. Vous allez bien?

— Pas mal, monsieur, mademoiselle, merci. Et après un silence embarrassé, la paysanne

reprit, s'adressant à Lucie :

— Ma fille me parle souvent de vous, mademoiselle.

— Nous nous aimons beaucoup, Maria et moi, répondit la fillette blonde.

— Ta mainaii n'est pas venue vous attendre, Lucie, dit Maria à son amie.

— Tu n'y penses pas, voyons!... Tu sais bien qu'elle est couturière et que les couturières, la semaine de Pâques, sont toujours surmenées... Et papa, qui est charpentier, doit travailler à Bloux.

— Soyez tranquille, mademoiselle, dit Paul en riant, elle gagnera sans encombre le foyer familial sous la protection de son grand frère.

Le train, au signal du chef de gare, se remit en marche dans la direction de Lancy; les trois omnibus, le Lion (V0)\ Hôtel Mignot^ Ilùtel Jieh'n, défilèrent successivement, au grand ti'ot de leurs rosses ; ce fut ensuite le tour de la charrette boueuse, emmenant un artilleur permissionnaire; puis, celui du char à bancs verni, dans lequel deux lycéens étaient montés ; et le coupé partit aussi, après qu'y fut installé un monsieur d'environ quarante ans, le nez crocliu, les joues blrmes, les cheveux déjà rares.

— Tiens, lit observer Maria, c'est monsieur Albert lîreuron, des Sauréts, et Machuret, son cocher... Tu «-uirais pu te dispenser de venir,

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maman : monsieur Albert m'aurait bien ollert une place dans son coupé,

— Tu aurais ris(|ué fort de t'en aller à pied, ma pauvre lîUe I...

— Je suis de votre avis, madame Vaureil, dit Paul.

— Alors, c'est à toi que j'aurai recours, mon vieux Chariot, reprit Maria, caressant l'âne gris, qui remuait la lele conmie pour acquiescer.

La place restait tout à fait déserte; les derniers groupes encadrant les collégiens s'éloignaient dans l'avenue. Les deux fillettes s'embrassèrent et ce fut la séparation. Paul et sa sœur suivirent leurs compatriotes; Maria et sa mère montèrent en voiture, et prirent tout de suite, à gauche, la route qui conduisait à Rigny, leur commune.

Il y avait six kilomètres de la gare de Cos au bourg de Rigny, et trois kilomètres encore, de là, pour gagner le hameau de Jonçay qu'habitaient les Vaureil. Paresseux par nature et vieux déjà. Chariot n'allait pas vite. Le voyage dura une heure et demie par le doux

crépuscule et dans la nuit commençante. Le pays était presque plat jusqu'à Rigny; les haies cliétives, sans arbres, clôturaient mal de grandes pièces de terre légère et caillouteuse. A gauche de la route, longtemps, un bois de sapins régnait : Maria dit qu'elle aurait très peur s'il lui fallait passer là toute seule, parce qu'il était bien noir, ce bois, et qu'il projetait sur la route un peu de ses ténèbres, un peu de son mystère.

Rigny: — un lavoir découvert dans un terrain vague entouré de jeunes peupliers ; puis une ligne de chaumières basses, logis d'ouvriers, — et, de l'autre côté, la maison de Yerjat, l'aubergiste-maréchal, puis celle de Rambert, Taubergiste- négociant. — La route formait ensuite l'un des petits côtés d'une place rectangulaire: au fond était Téglise ; au milieu, un grand calvaire gris ; les écoles, la mairie, le presbytère occupaient la droite; à gauche étaient les magasins depicerie, de nouveautés, les échoppes du cordonnier, du tailleur, du menuisier. Les salles d'auberge n'étaient pas éclairées, les boutiques non plus: — à quoi bon, un soir de semaine, faire des

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frais d'éclairage, puisqu'il ne vient personne? — Des rais de lumière filtraient seulement des cuisines. Certaines fenêtres, aux volets non clos, laissaient voir des scènes d'intérieur: chez Verjat, la famille était attablée, la soupe fumait dans les assiettes, et les cuillers manœuvraient ; Rambert lisait le journal ; sa femme était au fourneau; les deux enfanls, des écoliers, travaillaient à leurs devoirs ; dans une des maisons basses, une jeune maman allaitait son bébé.

— Il y a longtemps qu'elle est accouchée, la Colin ? demanda Maria.

— Voilà bien six semaines ou deux mois... Il s'en fallait de cinq jours qu'elle ait neuf mois de mariage : je t'assure qu'on a causé d'elle, à ce sujet!

Chacun de ces tableaux intimes était pour la fdlelte l'occasion de questionner sa mère sur les événements survenus au pays depuis les vacances du jour de l'an.

Après la place, la route faisait un crochet brusque, et, dans le coude, se faisaient face l'auberge-magasin de Grenier, le buraliste, et une vieille maison bourgeoise avec un grand

jardin enfermé de murs très hauts. Puis, c'était de nouveau la campagne, mais une campagne un peu dilîérente, ondulée, boisée, aux bouchures plus vigoureuses. Une petite rivière y coulait, la Vernette, affluent de laRyse : elle sentait le charbon, parce qu'elle venait de Saint-Ponayre, où il y avait des mines et des usines à schiste dont elle charriait les crasses. Après avoir franchi la Vernette, la route fdait entre des prairies grasses, auxquelles des bouquets de chênes et de sapins donnaient un aspect de parc. Ces prairies dépendaient de la ferme modèle des Saurêts, assise à mi-côte; avec ses longues rangées de bâtiments encadrant une vaste cour, cette ferme ressemblait à une caserne. Au sommet de la côte, à quelque cent mètres de la route, s'élevait la masse imposante du château moderne aux teintes claires, aux multiples tourelles. On avait de là une vue magnifique sur Bloux à l'ouest, sur Yazeuil au nord, sur Fléchaux et Saint-Ponayre au nord-est et à Test. Souvent Maria avait admiré le panorama varié que l'on découvrait de ce point : tant de cultures et tant d'arbres, tant de fermes et tant de chaumières ! Mais, bien

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que le ciel, devenu lout à fait clair, fut scintillant d'étoiles, l'absence de lune ne lui permit pas de contempler le vallon, ce soir-là : il dormait, noyé d'ombre, indistinct, mystérieux. La route ensuite dévalait jusqu'au chemin de traverse qui desservait Jonçay. A deux cents mètres dans un creux du vallon, le hameau, était tapi. Ce fut au bercement monotone du chant des rainettes — cet interminable cré^ cré, cré, des soirs d'avril humides et doux — que Maria et sa mère y parvinrent, vers neuf heures. Le père, dans la cour, étudiait le ciel en les attendant : il prédit du beau temps à cause de l'abondance des étoiles, et du ft chemin de Saint-Jacques » qu'on voyait très distinctement.

Le lendemain matin, Maria connut de nouveau la sensation d'étonnement qu'éprouvent toujours les internes des pensions et les hôtes des casernes, habitués au brouhaha des réveils bruyants dans les dortoirs à vingt lits, lorsqu'ils retombent au cahiie inusité du bercail familial. Ce n'était pourtant pas, pour elle, le calme parfait des petites chambres bourgeoises : le logement, ancien et sans confort, ne comprenait qu'une seule grande pièce, et, avant môme d'ouvrir les yeux, la petite entendait sa mère circuler^en sabots sur les vieux carreaux fendillés.

D'un rej^ard allendri, elle embrassa ce vieux logis où elle était née, où elle avait grandi, où se retrouvaient toutes les impressions de son enfance. Il était bien toujours pareil : chaque chose, à sa place immuable, concourait à maintenir la physionomie familière de l'ensemble. Maria vit d'abord, au milieu, près du poteau de chêne supportant la poutre, la table dont la toile cirée s'éraillait; elle vit, au pied de son lit, la caisse rouge de l'horloge, par la découpure de laquelle s'apercevait, dans son éternel va-et-vient, le disque de cuivre du balancier; elle vit l'armoire de chêne où étaient serrés le linge et les vêtements, l'argent et les papiers, sans compter les bouteilles de liqueur de ménage, — menthe, cassis, coing, cerises à l'eau-de-vie, — à l'intention des parents, des amis, des voisins, même des étrangers qui venaient pour affaires (la clé de ce meublecapharnaûm ne quittait jamais la poche de sa mère) ; elle vit la maie à pétrir, la commode contenant les effets de tous les jours, le coffre au linge sale; elle vit, en face du sien, le lit de ses parents, garni de vieux rideaux jadis bleus, maintenant enfumés, noirâtres; elle vit,

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au-dessus du foyer aux antiques chenets de fonte, le couvercle de zinc noirci fermant l'entrée du four et, au-dessus, sur la grosse pierre formant saillie, deux chandeliers en cuivre, une petite lampe à esssence, une lanterne, un marteau, une boîte d'allumettes et une pile de vieux almanachs à couverture rouge ; et plus haut encore, accrochés au mur, un collier d'œufs de perdrix et deux gravures pieuses, à teinte crasseuse, dans des cadres noirs; elle vit enfin, au plafond, les habituels paniers, — paniers où séchaient les fromages, paniers où l'on conservait pour la semence les haricots, les petits pois, les graines, paniers emplis de fleurs médicinales, — sureau, guimauve, violette, centaurée, bourrache, feuilles de noyer, fleurs de tilleul, — paniers enfin où s'accumulaient les bas de laine, bleus ou gris, les chaussons rapiécés ; un gros, paquet de fil — la mère, chaque hiver, filait au rouet — y voisinait avec un chapelet d'oignons, trois vessies et deux fiels de porc recroquevillés.

Cette vieille maison n'était en somme que la hutte primitive plus solidement construite, l'indispensable abri contre les intempéries, le

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refuge pour la préparation des repas et pour le sommeil des nuits ; et les objets usuels, les objets d'une incontestable utilité pratique, seuls y trouvaient place. 11 était bien question, depuis longtemps déjà, de construire à droite une chambre neuve où Ton pourrait avoir du mobilier qui ne s'abîmerait pas, et d'établir le four dans un local distinct. Mais le père ajournait sans cesse, à cause des ennuis et des frais que devaient occasionner ces réparations...

La mère n'était pas là : Maria eut l'idée de se rencogner, de faire encore un somme, car il n'était que cinq heures et demie. Mais un beau coq noir vola de la cour sur l'entrousse ^ fermée d'où il lança un cocorico aigu et prolongé : salut à l'aurore, hommage au printemps, espoir en la vie. Dans la cour, le chien Castor aboyait après une truie qui grognait, des poules « coc-cotèrent », ayant déjà pondu. Une vache mugit dans l'étable voisine. Enfin des roucoulements partirent d'une grande cage en bois suspendue près de la porte d'en-

1. Petite barrière placée en avant du seuil jusqu'à mihauteur, et que Ton tient fermée pour empéclier Tintrusion des volailles quand la porte est ouverte.

trée, qui servait de prison à deux tourterelles apprivoisées, — cependant que le coq, s'étant risqué à l'intérieur de la pièce, cherchait les miettes sous la table et lançait à ses compagnes du dehors des gloussements d'appel. — Tous ces bruits achevèrent d'éveiller Maria. Elle se dit qu'au surplus elle aurait mauvaise grâce à dormir encore parmi toute cette vie exubérante : elle secoua sa torpeur, s'habilla vite et sortit.

L'unique corps de bâtiment — maison, étable, grange et seconde étable, dite « à débarras » — avait un air vieillot, avec ses murs bas lézardés, que deux treilles anémiques garnissaient mal, et sa toiture, de tuiles effritées, moussues, qui s'affaissait par endroits. La cour était formée du petit losange irrégulier qui séparait le bâtiment de la rue ; le tas de fumier y voisinait avec l'abreuvoir, sur lequel un prunier vétusté inclinait ses branches fleuries; face à la grange, en bordure du chemin, un hangar couvert de genêts, servant d'abri aux voitures, s'adossait à un acacia de belle taille. Là non plus rien n'avait changé.

La mère, rentrée à la maison, reparut

presque aussitôt avec une cruche et un pot de fer-blanc, celui-ci tintinnabulant dans celle-là: elle allait traire. Maria la rejoignit à l'étable. Le père procédait au pansage : de la brosse et de l'étrille, il s'escrimait après l'une des vaches qui, tête penchée, cou tendu, savourait béatement les délices de l'opération. Mais il l'abandonna, passa dans la grange et, par des lucarnes ménagées à dessein dans le mur, il fit glisser des fourchées de foin dans les crèches. Il y avait quatre vaches et une génisse de deux ans déjà forte ; plus, un tout jeune veau destiné à la vente. Maria hésita un peu à se risquer derrière la litière dans l'étroit espace mal pavé qui restait comme passage : ses dix-huit mois de pension l'avaient déshabituée du contact quotidien des botes, lui donnaient des velléités de délicatesse citadine et bourgeoise. Elle se fit violence, sachant que ses parents tenaient beaucoup à ce qu'elle demeurât paysanne dans l'intimité, les deux années de pension qu'ils s'étaient décidés à lui payer n'étant destinées qu'à lui assurer, pour l'extérieur, des manières « distinguées » propres à la différencier du commun. L'effort de la fil-

lette fat récompensé : elle ressentit bientôt pour ces bêtes, dont elle savait les noms et les particularités, un peu de sincère intérêt. Elle s'en fut caresser la Mignonne, toujours belle, quoique fort âgée; par contre, la Rosée avait maigri.

— Pas étonnant! dit le père, elle a eu beaucoup de lait tout l'hiver.

Et il lui fit constater que les deux jeunes, la Brunette et la Finette, avaient pris de la valeur et que la génisse promettait de devenir une vache rare.

On détacha le veau, qui s'en fut teter sa mère en grande hâte : il était de la Brunette, mais il tétait la Finette aussi, et encore le bourrait-on de riz bouilli qu'on lui ingurgitait à la cuiller. Mais il engraissait à vue d'œil; il approchait de peser cent kilos, à sept semaines, — ce qui ne se voit pas tous les jours!

Avec sa mère. Maria se rendit ensuite dans l'étable à débarras, (.harlot et la chèvre lowaienl à Tcntrée. Le fond servait d'atelier à Vaureil, aux jours de mauvais temps : il y avait un établi avec des instruments de charronnage, des cognées, des scies, des tarières; il y avait

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une réserve de bois de Lravail, des brandies de chêne seulement équarries et redressées en tas contre le mur; il y avait des claies faites d'avance et des barreaux tout façonnés, prêts à être utilisés en cas de besoin, et des manches séchés au four dont l'écorce calcinée tombait, et un paquet de gaules pour toucher les vaches, soigneusement dépouillées de leur première pelure. On y voyait encore une meule à aiguiser, un « machet » pour broyer le chanvre, un pressoir pour faire de la « pilée * » ; enfin, au plafond tapissé de toiles d'araignée, des barreaux parallèles supportaient une kyrielle de fourches, de râteaux, de faux emmanchées, tous les outils qui ne servent qu'en été. La chèvre avait deux petits qu'on emprisonnait dans un tonneau défoncé : de n'avoir pas d'espace pour gambader, ils se reposaient mieux et croissaient plus vite. Maria se chargea de les faire teter pendant que sa mère s'occupait des volailles couveuses et des jeunes poulets qui achevaient de peupler cette étable. Une grosse poule noire au cou bronzé pépiait,

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