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Farine d'avoine, dont on fait du potage en carême

gloussait, donnait du bec dans les miettes de pain pour montrer à ses poussins nés de la veille comment ils devaient s'y prendre pour se nourrir; et eux, petits paquets duveteux, blancs, bruns, noirs, profitaient de la leçon, s'essayaient à l'imiter, à picorer quelques miettes. Un peu plus loin, dans une manette garnie d'avoine, mangeait une oie couveuse : sous la crèche de l'âne s'apercevait son nid, un plateau rembourre de foin où quinze œufs étaient groupés. Une poule grise, immobile, indifférente, toute à sa mission, s'étalait dans un nid proche. Et dans un troisième, où avait couvé la grosse noire au cou bronzé, on voyait les débris saignants des coquilles rompues par les becs frôles. Un pauvre petit cadavre aplati de poulet mort-né adhérait encore à sa coquille. Auprès, un autre œuf, intact : Maria le prit et le remua, ce qui le fit glouglouter; pour celui-là — non fécondé — vaine avait été la chaleur de l'incubation. Maria Tayaut laissé tomber sur le pavé, il s'en échappa un liquide jaunâtre, — blanc et jaune mêlés et pourris, d'où s'exhalait une odeur fétide. Madame Vaureil, accroupie auprès des poussins

dont elle surveillait le repas, ne manqua point de reprocher à la petite cet œuf qu'elle avait cassé là, au lieu de le porter au fumier.

Castor, le chien tigré aux poils ras, demiberger, demi-dogue, se présenta dans l'embrasure de la porte; mais les deux femmes le chassèrent parce qu'il allait tout révolutionner dans l'étable : il s'en fut, appelé d'ailleurs par Vaureil qui envoyait les vaches à l'abreuvoir. Vint ensuite la chatte, toute noire, avec des taches blanches sous les yeux rappelant les larmes des draperies funèbres : c'était la gâtée de Maria, cette minette très familière, très affectueuse; elle ronronna près d'elle avec des miaou discrets pour attirer l'attention. La poule se fâcha, craignant pour ses petits; elle hérissa ses plumes, poussant des cot! cot! cot! d'alarme, prête à fondre sur l'ennemi.

— Va-t'en, minette, va-t'en I fit la mère. Mais la jeune fille, l'ayant attrapée, lui fit

un gîte sur son bras replié, lui parla gentiment :

— Tu viens me dire bonjour, ma vieille minette... Tu me reconnais, dis, ma belle!

Confiante, heureuse d'être caressée, la chatte

fermait les yeux, prenait une pose alanguie, tout en continuant un ronron très doux.

Les chevreaux, ayant fini de teter, se dégourdissaient les jambes en sautant : leurs cabrioles amusaient la fillette, mais elle dut, sur Tordre de sa mère, les remettre dans leur tonneau bien vite.

L'oie, depuis longtemps, ne mangeait plus : une dizaine de becquées dans la manette d'avoine, — un farfouillement hàtif de son grand bec jaune, — et elle était retournée à son coin s'anéantir dans son rôle de couveuse. Madame Vaureil l'attrapa par une aile et la mit dehors pour qu'elle s'en allât boire à la mare et faire un peu d'exercice. Puis elle assembla les poussins dans son tablier, se saisit de la grosse poule noire au cou bronzé et porta toute la famille dans la rour, à Tendroit le mieux al)rité; elle ne garda (ju'un petit bhuic très faible, qui semblait ne pas vouloir vivre; elle le posa, auprès du foyer, dans un vieux pot où l'on conservait d'habitude la braise éteinte: sur un lit de chiffons, il y piaula toute la journée.

— Tu en as, du travail, maman, avec toutes tes bètes! dit Maria.

— Heureusement, c'est la dernière année que je suis seule : l'année prochaine, lu seras là pour m'aider; tu ne peu\ pas toujours faire la demoiselle, vois-tu, ma fille...

Louis Vaureil, le père de Maria, était un petit homme brun, nerveux, aux gestes prompts et à la voix brève. Robuste, en dépit de sa taille exigur, et travailleur acharné; point ivrogne, mais grand iumour de pipes. Vaniteux, il aimait à proclamer ses mérites, ses prouesses : il avait accompli en un minimum de temps telle somme de besogne; il le disait et s'en montrait fier. 11 était de même fier de ses animaux, de ses récoltes, et il avait grand orgueil de ses marchés, se targuant toujours d'avoir roulé son acheteur ou son vendeur. Au surplus, ses affirmations étaient

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sujcltcs à caution : lorsqu'il discouraiL avec des voisins, ou bien sur la place de Rigny, le dimanche, ou bien encore aux foires de Cos, de Vazeuil ou d'IIirson, il ne craignait pas, pour nnieux épater son public, d'altérer la vérité. On connaissait dans toute la région sa façon d'incliner la tête, de fourrager dans sa barbe noire, courte et drue, qu'il gardait toute, de fermer un œil et d'émettre une énormifé entre deux bouffées de pipe.

Ce qui achevait de le rendre très infatué de lui-même, c'était son double titre de propriétaire et de conseiller municipal. Il discutait volontiers sur les affaires communales, parlait des chemins qu'il faudrait améliorer et des réparations urgentes à exécuter aux écoles, aux lavoirs.

Bien entendu, c'était avec les pauvres gens, métayers et journaliers, qu'il faisait ainsi l'homme compétent, car, aux séances du conseil municipal, il n'était, comme tous ses collègues, d'ailleurs, qu'une très insignifiante unité, se bornant à approuver les déclarations du maire, M. Breuron, le châtelain des Saurèts, ou celles de M. Maugenest, son comptable,

qui avait, comme adjoint, la direction effective des affaires communales. Vaureil respectait et admirait M. Breuron, qui était l'incarnation vivante de la fortune et du pouvoir, et il respectait aussi ses sous-ordres, en proportion de leur importance. Quand, le dimanche, il faisait sa manille au Café Rambert, il choisissait toujours ses partenaires parmi les gens du château : ses partenaires, c'étaient Gaulmin, Fontanes, — les régisseurs, — Duprat, Vincent, — les gardes, — môme, quelquefois, honneur suprême, M. Maugenest, en personne: en cas d'absence des « grosses légumes », c'étaient le jardinier Ressot et le cocher Machuret. Les serviteurs de l'homme riche lui semblaient très décoratifs et bien plus dignes que les vulgaires cultivateurs d'être ses commensaux.

Du reste, par atavisme, Vaureil élait des leurs. Son })ùre avait élé longlenq^s bouvier principal à la grande ferme des Saurêls. 11 y avait laissé la réputalion d'un homme laborieux, tatillon, méticuleux et avare. Sur le tard, à cinquante ans, il s'était résolu à épouser uiK^ (( basse-couriêre » do 1r(Milo-rinq. Les nouMaux mariés avaieiil toul do suile acheté

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celle j)elile cxploilalioii de Joiiray, — cinq heclares et quelques ares. — Mais leurs pécules réunis n'avaient pas suffi à payer tout; l'emprunt libérateur et funeste avait pesé sur leur vie, et, par politique d'épargne, afin de se liquider plus tôt, ils avaient placé dans les fermes, dès Tâge de douze ans, Louis, Tunique fruit de leur union tardive.

Domestique jusqu'à vingt-quatre ans, le garçon s'était habitué aux grands labeurs de la vie terrienne. Puis, ses parents étant morts à quelques mois d'intervalle, il était venu se fixer à Jonçay et il avait épousé sans tarder Clémence Denier, la fille d'un cultivateur aisé de Vazeuil. Tout de suite Clémence s'était montrée bonne ménagère,- rude abatteuse de besogne et d'une économie confinant à l'avarice. Peu loquace, point prétentieuse, simple, modeste, elle avait été pour Vaureil l'auxiliaire incomparable , la diligente abeille uniquement préoccupée de grossir la provision de la ruche. Sans avoir jamais la pensée d'améliorer leur existence matérielle, qu'ils ne concevaient même pas différente, les époux réservaient la meilleure ]>ai*t des revenus de leur exploi-

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tation. Ils avaient acheté deux autres champs, près de trois hectares, et il leur restait pas mal d'argent : trois mille francs placés et deux mille cinq cents francs — or et billets — dans Tarmoire. Ils rêvaient de s'agrandir encore... L'idée que leur fdle serait riche leur souriait agréablement. Pourtant ils avaient bien hésité avant de l'envoyer à cette pension de Maleville. Il avait fallu pour les déterminer la triple pression du curé, de la sœur, directrice de l'école de Rigny, et de madame Maugenest, dont les deux fdles, Marguerite et Alice, avaient passé cinq ans à Sainte-Anastasie. Et encore, toutes ces autorités n'avaient-elles pu convaincre Clémence; mais Vaureil s'était décidé brusquement, par orgueil, en songeant qu'aprés deux années de pension sa fille pourrait, le dimanche, fréquenter mesdemoiselles ^laugenest, toutes les dames « très bien »... Mais il ne voulait pas qu'elle devînt une « feignante », (;a, non! et, à la maison, il exigeait qu'elle s'habituât a toutes les besognes.

— Allons, Clùmencc, dépêche-toi de le préparer! que nous partions labourer, dit Vaureil après avoir déjeuné. La petite suffira bien à la besogne d'ici.

Règle générale, Vaureil était toujours affairé, toujours talonné par quelque travail urgent. Maria fut peinée de voir sa mère prendre l'aiguillon : elle jugeait que ce n'était pas le rôle d'une femme de s'en aller parcourir un guéret pendant plusieurs heures pour diriger des vaches. Elle s'affinait; les nécessités de la culture cessaient de lui paraître naturelles. Ses parents, et tous les paysans de Rigny qui, bien

plus malheureux encore, ne jouissaient pas du bénéfice de leurs peines, lui semblèrent des ilotes, des parias; elle en fut affectée.

Ainsi, à ceux dont le cerveau se développe, les indispensables travaux manuels paraissent })lus cruels. Pour garder leur part de bonheur, faut-il donc que les petites gens ignorent à jamais l'harmonie, la beauté des choses et la conscience vraie de leur rôle?...

Quand elle eut dégarni la table, lavé la vaisselle, balayé la maison, épousseté les meubles. Maria fit un brin de toilette et s'en fut rendre visite aux voisins.

Il y avait cinq maisons d'un seul tenant, dans un état d'extrême vétusté, de délabremont misérable : les murs de torchis s'inclinaient et leurs lattes se montraient a nu : des madriers étayaient les pignons menaçant crise; les j>ariétaires, les chardons, les orties, les mauves croissaient au sommet du toit, où un recouvrement de terre maintenait le chaume; les cheminées dégradées émergeaient d'entre les carcasses de ces ])lantes dont quelques-unes se paraient déjà de feuilles nouvelles.

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Ces cliauiniùres rlaicnl étal)lies perpondic'ulairement à la i*uc, du côté oi)[)o.sé aux bâtiments de Vaurcil, le })if^non en face de Tabreuvoir au prunier. Trois seulement étaient occupées, sur cinq. Leurs vieilles portes, noires et rugueuses des intempéries reçues, se doublaient vers le bas de planchettes grossièrement clouées, lesquelles avaient la prétention de boucher les interstices laissés par l'usure des seuils; elles étaient en deux parties, le bas formant entrousse. Les lucarnes à quatre petits carreaux, juste au ras du chaume, — qu'on touchait facilement de la main, — avaient leurs contrevents informes attachés au mur par des ficelles. Dans le chemin, large de trois mètres, qui servait de cour commune à ces maisons, un vieux four en plein vent étalait sa façade noire; il y avait aussi des cabanes, faites de planches, de paille et de mottes, pour les volailles et les lapins ; il y avait enfin de petits espaces circulaires, clos de branches entrelacées, où chaque locataire assemblait les excréments de ses bêtes, les cendres du foyer, la suie, les terreaux de sa part de cour: cela croupissait toute l'année.

les pelletées s'ajoulant aux pelletées, et, le printemps venu, le tas entier allait fertiliser le sol du jardin. Devant les portes il ne demeurait qu'un passage étroit, formant rigole aux temps mouillés; et l'horizon était masqué entièrement par la grosse bouchure sur levée d'un champ dépendant du domaine de Fazière, qui limitait le cul-de-sac.

La première porte, celle des Lacroix, était fermée à clé. Maria n'en fut pas étonnée : les Lacroix, des journaliers déjà vieux, dont les enfants étaient mariés ou placés, partaient souvent tous les deux travailler dans les fermes.

La seconde porte était ouverte en sa partie supérieure. Maria s'accouda sur Tentrousse, peu désireuse d'entrer, car elle n'avait pour la locataire qu'une sympathie très médiocre.

— Eh bien, mère Lamoine, ça marche ?

cria-t-elle.

La mère Lamoine, — une septuagénaire à figure rouge, atteinte d'un tremblement nerveux (|ui lui donnait un air pitoyable de mannequin articulé, — pétrissait dans un plat de tôle posé a même la table, bien qu'il fût enduit de terre

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liiuilide, des pommes de terre et du son i)our ses poules.

— Pas fort, madame, pas fort! fit-elle en levant ses gros yeux d'un air effaré.

— Vous ne me reconnaissez pas, mère Lamoine ?

— Ah! mon Dieu Seigneur, c'est la Maria!... Entre donc, ma fille, entre donc, viens l'asseoir un moment... Dame! écoute, il n'y a bien presque qu'à ta- voix que je t'ai reconnue : mes yeux baissent, et on te voit si peu depuis que tu es dans les écoles !

Maria prit le parti d'entrer, mais ne s'assit pas ; et tout de suite son regard se fixa sur le lit du fond, où le père gisait, cloué par la paralysie. Seuls, dans la face morte qu'une barbe hirsute envahissait, les deux grands yeux fiévreux conservaient une flamme de vie.

— Ah! nous avons bien du malheur, nous autres! continuait la vieille. Pense donc! voilà la cinquième année que le père est ainsi, à ne pouvoir bouger ni pieds ni pattes, à ne rien dire, à ne rien comprendre. Il faut le faire manger et boire tel qu'un enfant, et s'occuper de lui nuit et jour. Je te réponds que c'est

triste I... Et dire que nous avons été si heureux, dans le temps que nous étions en domaine avec mes parents I...

Maria regardait maintenant l'intérieur miséraljle de cette chaumière : les cavités du sol battu où s'accumulaient les immondices, les pierres qui servaient de chenets, les vieux meubles ternes et poussiéreux qui sentaient aussi la ruine et la mort. Pourtant une quenouille garnie de chanvre, appuyée à l'armoire, indiquait que la vieille filait encore, en dépit de son tremblement.

Quand elle eut épuisé le chapitre des détails sur sa jeunesse heureuse, la mère Lamoine en revint au présent :

— Par chance, la dame du château nous est bien bonne. Elle nous fait envoyer tous les ans une voiture de bois et deux sacs de farine; et, des fois, elle apporte pour mon vieux des bouteilles de vin bouché. Mes fdles me fournissent aussi (juehiues provisions. Ça fait qu'avec ce que je peux gagner en filant pour les uns et pour les autres, nous vivons quand même.

Elle se mit ensuite à déblatérer contre sa

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voisine la mûre Lacroix, la « ciriite * » NeUe, comme elle disait, avec qui elle était en guerre continuelle. Elles s'étaient maintes fois injuriées, cognées môme en trois occasions.

— Tiens, je ne sais plus comment nourrir mes poules : je suis obligée de les appeler et de les faire manger là, à la maison : autrement, celles de la ch'tilc Nette sont toujours avec et dévorent la meilleure part... Elle n'est jamais chez elle : ses pauvres bêtes crèvent la faim et font du tort aux betes des autres.

11 y avait quelque chose de tristement comique à voir de quel air furieux elle racontait cela : son tremblement nerveux s'en accroissait et sa grosse face en devenait pourpre.

Maria connaissait depuis longtemps tous les propos de la bonne femme qui, impitoyablement, se succédaient, toujours identiques et toujours dans le même ordre : lamentations sur le sort de son vieux et sur le sien, rappel de sa jeunesse plus heureuse, couplet sur les libéralités de la dame, plaintes coléreuses

1. u Cli'tit », (le (f eliL'tii* ». S'eni[)loie dans le sens de « mauvais », dans nos provinces du Centre.

contre la Nelte. C'était un programme invariable. De plus, elle savait par ouï-dire que la mère Lamoine était une mauvaise femme, tracassière et rancunière autant que bavarde, et que le pauvre vieux paralytique avait passé en sa compagnie une dure existence : elle subit son discours comme une corvée et, incommodée d'ailleurs par les relents douteux qui flottaient dans la pièce, sortit sans s'être assise.

A quelques pas, le troisième locataire, un petit homme grisonnant, claudicant, imberbe, la mine terreuse, se tenait tout voûté dans Fenclos à fumier correspondant à sa demeure et, armé d'une fourche à manche très court, il chargeait sa brouette.

— Bonjour, Raspaut ! dit Maria. On jardine?

— Ah! oui beni répondit-il brusquement.

D'intelligence très rudimentairc, il habitait

seul. Le jardinier du château l'employait parfois à arracher de l'herbe ou à ramasser les feuilles sèches en automne; le reste du temps il faisait des tournées dans la commune pour recueillir des quignons de pain, des sous. La fillette s'aperçut qu'il l'examinait avec

des yeux étranges, des yeux où passaient des lueurs de luxure bestiale : elle eut peur et partit vivement.

Elle fit dans la rue un trajet de cinquante mètres, et parvint à la ce locaterie » des Pinel, les derniers habitants du hameau. La cour, devant leurs bâtiments, de construction relativement récente, était close d'une palissade goudronnée. Dans le jardin, qui bordait la rue et la cour, le père Pinel bêchait. Maria s'approcha de la barrière pour lui dire bonjour, car elle aimait bien ce grand vieillard au visage rose et aux cheveux blancs, qui était gai, un peu taquin et avait toujours le mot pour rire.

— Je veux trinquer avec toi, belle demoiselle ! dit-il, après les phrases d'accueil.

Il quitta son travail et s'en fut avec elle à la maison. La mère, péniblement, terminait son ménage : trop grosse et asthmatique, elle était toujours essoufflée. Elle versa un doigt de cassis dans de grands verres à vin et ajouta « un p'tit y> d'eau-de-vie pour « y relever ». Tout à fait campagnarde et quelque peu sotte, la bonne femme écorchait tous les mots. Par contre, le père s'exprimait avec facilité, quasi

correctement. Dans sa jeunesse, il avait conduit les machines à battre et, d'aller ainsi d'une ferme à l'autre deux ou trois mois chaque année, cela lui avait délié la langue ; — cela, et aussi ses entretiens fréquents avec un sien voisin de cette époque, un vieil avocat original qui, à la suite de chagrins intimes, était venu se fixer à la campagne. — L'influence de M. Desmoulières — c'était le nom de cet avocat — avait fait de Pinel un philosophe simpliste, anticlérical et républicain convaincu. Il était enfin, par goût naturel, grand chasseur. Tout cela le faisait très mal considérer par M. Breuron et ses sous-ordres, d'autant plus mal que les pièces de sa petite propriété étaient englobées entre Siraudin, Fazière et les Cornillards, domaines qui appartenaient au châtelain des Saurêts. Les lapins, les lièvres, les perdrix, les faisans, ignorant absolument les limites territoriales, et les droits individuels, circulaient sans cesse (le Siraudin à Jonçay, et le brave père Pinel, qui s'offrait le luxe d'un permis, avait longtemps fait de bonnes prises sans trop marcher. Mais Taftrait d'un beau coup l'avait amené

plus d'une lois à pénétrer sur les terres de l'homme riche; les gardes, s'en étant aperçus, s'étaient mis à le surveiller de près et il y avait eu des scènes d'une drôlerie épique, le chasseur, très rusé, les dépistant au moment où ils comptaient le capturer. M. Breuron en était arrivé à faire placer de hauts treillis en avant des haies mitoyennes pour arrêter au moins le gibier à poil. Plus tard il avait acquis, moyennant une légère redevance, le droit de chasse sur la propriété de Vaureil, de façon à encercler tout à fait le minuscule territoire de son ennemi.

Cette platitude de Vaureil consentant à affermer sa chasse au bourgeois avait mécontenté beaucoup le père Pinel. Les deux voisins gardaient de bonnes relations apparentes, s'entr'aidaient même pour les travaux d'été; mais un froid en demeurait, annihilant toute l'ancienne cordialité expansive et familière. Auparavant ils étaient deux contradicteurs acharnés, et leurs discussions restaient en l'esprit de Maria parmi ses plus vifs souvenirs d'enfance. Vaureil disait que le pays avait de la chance de posséder les Breuron, bourgeois bien dignes

de la fortune, qui faisaient vivre heureux une quantité cFemployés, occupaient les ouvriers et secouraient les pauvres. Le père Pinel soutenait l'opinion contraire, disant que la misère d'un pays est en proportion du nombre de châteaux qu'il possède, que l'argent dépensé par les châtelains est le produit de bien des injustices et de bien des iniquités, qu'il y aurait sans doute moins de vieillards sans ressources, si tant de gens n'étaient pas toute leur vie les inconscientes victimes des riches. Et il parlait des métayers besoigneux, travaillant ni plus ni moins que des bétes pour la subsistance et l'abri, et des journaliers auxquels on donnait un salaire de famine. Vaureil, s'emballant, répliquait qu'il y avait eu, de tout temps, des riches et des pauvres, et qu'il y en aurait toujours, qu'on ne pourrait jamais changer cela. A (juoi ripostait Pinel que c'était justement l'idée du changement impossible, ancrée dans troj) de cervelles, qui permettait aux privilèges, aux abus, de subsister indéfiniment, et que les gros propriétaires, les curés faisaient leur possible pour maintenir cette croyance, principe même de leur domination.

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— Kh bien, père Piiiel, est-ce que vous continuez de vous disputer toujours avec papa? demanda Maria.

— Nous avons cessé : ça ne servait à rien, tu coniprends; nous somnries, ton père et moi, aussi têtus Tun que l'autre... Ah! mais toi, on l'élève aussi dans les bons principes, à ton couvent de Maleville ! il ne faudra pas trop venir me voir, car je suis, moi, un homme dangereux, un semeur de mauvaises idées.

Et il riait, toujours gai, toujours d'humeur égale.

Il avait cependant de grands ennuis par le fait de son fils unique, marchand de vins à Cresset, qui était en train de mal tourner. Il aimait la vie large, ce fils, allait aux foires en bel équipage, faisait bonne chère et jouait, se payait même, disait-on, le luxe d'une maîtresse. Le père avait emprunté pour l'établir, et emprunté encore, à deux ou trois reprises, pour le tirer d'embarras, en sorte que son bien était grevé d'hypothèques. 11 avait cru d'abord à la sagesse, à l'intelligence de ce fils, qui rêvait grand, et la déception était cruelle. La mère se désespérait de sentir planer sur eux

la gêne et peut-être la misère. Mais lui tenait à sa réputation de joyeux vivant : il ne montrait rien de son trouble.

Avec lui, Maria était loquace et joyeuse aussi, bien plus qu'avec ses parents.

Avant de rentrer, la fillette qui devait préparer le repas d'une heure, — autrement dit c( le goûter », — alla faire au jardin provision d'oseille pour une omelette. Elle s'y attarda, humant l'air printanier et contemplant l'horizon familier de son enfance. On voyait de là les fermes proches de Siraudin, de Fazière et des Cornillards, et la maisonnette du garde Vincent au bord des taillis qui dissimulaient le château ; du côté de Bloux, vers l'ouest, on distinguait une assez lointaine colline aride et nue sur laquelle régnait seulement une longue rangée de châtaigniers géants : c'était la côle du Bois des Fées, — appelée aussi la côte des « turlus », — car elle marquait la limite d'une région sablonneuse, caillouteuse et maigre où foisonnaient les courlis, et Ton dénommait vulgairement ces tristes oiseaux les (( turlus ».

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Celait kl le seul horizon de Jonray, hameau perdu dans un repli de vallon ; et encore fallait-il être en arrière des bâtiments pour en jouir : de la cour, toute vue était borncMi par les grosses haies des cultures voisines.

Le matin de Pâques, Maria fit sa visite aux Lacroix. Le père avait cinquante ans et paraissait davantage; les os saillaient dans son visage maigre, ridé, tanné, que barrait une forte moustache rousse coupée en brosse. Il parlait peu et baissait les yeux comme un enfant timide; mais ses rares phrases s'accompagnaient d'un sourire vague, pincement de lèvres plutôt, qui faisait qu'on n'était jamais bien fixé sur leur sens : — railleuses ou sérieuses, on ne savait. — C'était un fataliste aigi'i par la souffrance, et tous les sentiments spontanés semblaient morts chez lui. Nulle peine, nul

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déboire, nulle catastrophe ne pouvaient changer l'expression d'indillerencc de son visage ascétique, ni ennpôcher le sourire énigmatique de suppléer aux paroles rares. Il donnait la double idée d'un résigné passif et d'un révolté sournois.

Par contre, la feuime, grande et forte, figure virile, sans dents, était bavarde, toujours informée des petites nouvelles du pays, qu'elle s'entendait à amplifier et à répandre.

Maria s'inquiéta des enfants, des deux plus jeunes, en particulier, Jacques et Francine, ses amis du premier âge.

— Ils viendront, sans doute, dans la journée? fit-elle.

Mais la Nette répondit que c'était peu probable : ils étaient trop loin, tous deux domestiques de ferme, Jacques à Saint-Ponayre, et Francine au Gérain, derrière BIoux.

— Ils ne viennent, vois-tu, que pour m'apporter leurs effets à raccommoder... Autre- ' ment, pour ce qu'il y a à prendre chez nous !...

Jacques en avait justement, des effets à raccommoder : dans la matinée du lendemain,

Maria le vit arriver avec un grand panier tout plein, et, aussitôt, elle courut dans la rue pour lui dire bonjour. Il était grand et fort comme sa mère, mais concentré comme son père ; il avait des yeux de franchise dans une grosse figure aux traits corrects, placide et sans malice : en somme, un bon géant aux allures timides. Elle allait croissant avec sa taille, sa timidité. Chaque fois il était plus gêné devant sa camarade d'enfance qui s'instruisait à la ville, qui devenait une belle demoiselle : c'est à peine s'il osait encore la tutoyer. Maria, pourtant, restait avec lui confiante et gamine.

— Tu t'en souviens, Jacques, du jour où tu m'as cueilli des merises ?

La figure du garçon s'éclaira d'un bon sourire. Parbleu, s'il s'en souvenait !

— Les tourterelles vont toujours bien?demanda-t-il.

— Ohl oui. Quand je suis en vacances, elles m'éveillent tous les matins : sitôt qu'il fait jour, elles se mettent à chanter, les chères petites! Je les aimc^ beaucoup!...

Ils causèrent un moment, se rappelant des

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épisodes d'enfanœ (iiii les l'approchaient. Et, avant de le quitter, Maria lui tendit sa fin(3 main d'écolière, qu'il pressa bien fort dans sa large main déformée et durcie par le travail.

Ce souvenir des merises et des tourterelles datait de l'année où Maria et Francine avaient fait leur première communion. Jacques était alors domestique dans un domaine de Yazeuil, tout près, et il venait à Jonçay chaque dimanche, ou presque.

Ce dimanche-là, le deuxième de juillet, le soleil rayonnait puissamment dans un beau ciel d'été. Vers quatre heures de l'après-midi, Maria conduisit ses vaches au pré de la rivière, où elle avait niission de les garder jusqu'au soir. Francine voulut lui tenir compagnie; Jacques, (jui prenait le même che-

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miii pour reulrcr chez son luaitre, S(3 joignit à elles.

Assez éloigné de Jonray, le pré avait accès dans un petit chemin desservant les cultures; il s'inclinait en pente douce vers le Dizon, qui le longeait tout entier et le séparait d'un pré de Siraudin. 11 était déjà très herbeux : les tiges, coupées trois semaines auparavant, s'étaient haussées sous l'impulsion d'un nouvel effort et commençaient d'effacer les traces de faux. Au milieu, entre un saule et une touffe d'épines, une fontaine déversait son tropplein dans le ruisseau par une sorte de large dépression où se creusait une mare, ainsi constamment fournie d'eau très claire : seulement, les bêtes hésitaient d'y aller boire, parce qu'elles enfonçaient profondément dans ce terrain saturé d'humidité.

Comme la fontaine, le Bizon était bordé de saules et de buissons épineux, que dominaient une rangée de vernes, quelques peupliers et quelques grands chênes. Cependant que les vaches s'étaient mises à pâturer avec satisfaction la jeune verdure, ce fut dans ce rideau d'ombre de la rive que se réfugièrent tout de

suite les enfants. Jacques, alors âgé de quinze ans, était un gamin peu causeur, mais passablement espiègle. 11 commença par faire toute sorte de misères à Castor, lançant très loin un caillou après lequel il le faisait courir, lui frottant les oreilles et le bousculant lorsqu'il revenait avec une nuance de reproche dans son bon regard ; il l'attira même sur l'extrême bord du ruisseau, pour le plaisir de l'envoyer, d'une poussée brusque, rouler au fond. Les deux fillettes s'étant assises au pied d'un jeune chêne au tronc lisse, il sortit de sa poche et leur présenta un supplément du Petit Journal qu'il avait acheté le matin à Vazeuil. Séduites par les gravures coloriées, elles eurent des exclamations admiratrices. C'était, à la première page, un général en grande tenue, tout chamarré de croix et de médailles, le képi aux feuilles d'or fièrement campé sur sa tête énorme : les petites lui trouvèrent l'air méchant, mais Jac(|ues leur raconta, sur la foi du texte intérieur, quUl avait à son actif vingt-deux campagnes et des exploits sans nombre, et que sa physionomie était simplement guerrière. Le verso de la dernière

page iiionlraiL un accident d'auloniobil(3. Dans le Ibssé d'une route, en pleine campagne, gisait le véhicule renversé ; l'un des voyageurs se relevait ensanglanté, mais son compagnon demeurait engagé sous la voiture, et des paysans effarés se précipitaient pour leur porter secours: — tout cela grossier et criard, une débauche, de couleurs vives masquant les imperfections du dessin. — Après avoir regardé longtemps le général et le « malheur », ils parcoururent l'intérieur, i^egardant les titres des nouvelles : le Chagrin de Berthe, Trop tard^ la Fin d'un I{ève, Marlha.

— Lisons le Chagrin de Berthe^ veux-tu, Jacques? demanda Francine.

— Je veux bien, répondit-il, condescendant. Moi, je l'ai lu déjà : je t'assure que c'est joli I

Francine avait étalé le journal sur ses genoux, et Maria, la tête sur son épaule, lut en même temps qu'elle, pendant que Jacques, malignement, observait les visages des petites pour y suivre le reflet des impressions que leur causaient les péripéties. de l'histoire.

Donc, Berthe, Tunique fille de M. Durand, riche négociant enrichi dans la quincaillerie,

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avait la douleur de se voir dédaignée par un jeune lieutenant de cuirassiers, le baron Raoul- Edmond de Paillefoy, un noble de vieille souche, qui ne transigeait pas avec les principes. Conquis, subjugué d'un seul coup, incapable de résister au souverain charme de Berthe, il l'avait grisée, au cours d'une soirée mondaine, par des aveux sincères autant que passionnés. Mais, après s'être enquis de ses origines, il estima que les cinq cent mille francs de la dot ne doraient pas suffisamment la quincaillerie paternelle : loyal, il en informa la jeune fille, puis, pour oublier, s'en fut en voyage. Et la pauvre délaissée se disait que ses parents avaient eu bien tort de la faire élever dans un couvent aristocratique, de la tenir au-dessus de leur famille et de leur entourage, de lui donner, par des fréquentations choisies, dos espoirs à jamais irréalisables, alors que son nom l'oturier, son extraction trop humble devaient l'empêcher de se marier selon son cœur et selon ses vœux. De là son immense chagrin.

Les deux petites s'accordèrent pour plaindre le triste sort de cette pauvre demoiselle.

— Mais savoir si cesl arrivé? questionna Maria.

Pour Francine, cela no faisait pas de doute :

— Tiens, est-ce que ça serait là-dessus, si ça n'était pas arrivé !

Jacques, froidement, émettait son avis :

— C'est éi^al, elle devra bien en trouver d'autres, avec ses cinq cent mille francs !

— Pour sûr qu'elle en trouvera d'autres I riposta Maria. Mais ça ne sera pas la même chose : c'était monsieur de Paillefoy qu'elle aimait...

— C'est bien sa faute aussi I conclut Francine. En voilà une idée, de vouloir un noble comme mari !... Est-ce qu'ils valent mieux que les autres, les nobles?

Après un silence, Jacques dit gravement, regardant ses compagnes :

— Croyez-vous que ce soit si terrible que ça, l'amour?

— Nous le saurons plus tard ! répondirentelles en souriant.

Ils se promenèrent ensuite bien sagement tous les trois, toujours suivant la rive ombragée du Bizon. Arrivés à l'autre extrémité, ils

virent dans le pré des Rigaud, de Fazière, — qui prolongeait celui de Vaureil sur le même côté du ruisseau, — un cerisier sauvage dont les branches supérieures étaient garnies de jolies petites cerises noires.

— Elles ont Tair bien mûres, les merises : voulez-vous que j'aille en cueillir ? proposa Jacques.

Bien que tentées au fond, les fillettes firent mine de s'opposer à cette escapade.

— C'est inutile, va : si ceux de Fazière te voyaient...

— Penh ? ils ne sont pas par ici

Sans plus tarder, il escalada la bouchure, s'aidant d'une souche d'érable; hissé prestement dans le haut de l'arbre, il se mit à casser quelques-unes de ces petites branches aux beaux fruits, qu'il lançait à mesure sur le gazon du pré. En dépit de son assurance, c'était avec un peu de hâte qu'il commettait ce larcin bénévole : il avait peur d'être surpris et tancé. Etant redescendu, il fit passer, pardessus la haie, à Francine et à Maria toutes les branchettes éparses qui, rassemblées entre leurs mains, furent d'énormes bouquets verts

piqués de points rouges et noirs, — gracieux comme des bouquets de fleurs.

Tout en picorant des merises, les enfants reprirent leur promenade dans la partie opposée au ruisseau, que le soleil déclinant éclairait encore. Us suivirent une bouchure toufl^ue, séparant le pré d'un champ des Cornillards, où s'apercevait la nappe dorée des épis mûrs. Et Jacques, qui machinalement, inspectait les buissons, aperçut soudain, à hauteur d'homme une tourterelle couveuse, tranquille dans la verdure d'un vigoureux noisetier : son nid, fait de quelques ramilles sèches et suspendu comme un hamac entre les branches vives, demeurait invisible. Le jeune garçon ayant tout doucement prévenu ses compagnes, tous trois s'arrêtèrent et contemplèrent la tourterelle qui, impassible, esclave de son rôle, ne semblait pas les voir. A la fin, pourtant, elle releva un peu sa tête intelligente et fixa sur eux ses petits yeux expressifs, avec un air de leur dire :

c( Je sais bien, allez, que vous avez découvert mon nid et que vous me regardez; mais je ne me sauve pas... Confiante, supposant que

VOUS n'avez pas l'intention de me faire du mal, je reste là où le devoir m'attache... »

Jacques voulut secouer les branches pour l'effrayer et la faire envoler, afin de voir les œufs, mais Maria l'en détourna et ils s'éloignèrent lentement, sans la déranger. Maria dit :

— Quand les petits auront des plumes, je les prendrai pour les apprivoiser.

Ils revinrent ensuite auprès du ruisseau, et, à un endroit où la rive s'affaissait, ils descendirent dans le lit presque à sec que rendait déjà sombre le feuillage des vernes formant voûte. Ils marchèrent sur une couche de sable et de cailloux qui criaient sous leurs pieds, et les petites eurent peur à cause du grand silence mystérieux qu'ils troublaient ainsi sous la voûte obscure. A droite coulait un filet d'eau limpide : ils y trempèrent leurs mains toutes noircies par le jus de njerises. Puis, Maria, à son tour, aperçut uu nid dans un fouillis de ronces qui, de la rive, s'inclinait dans le vide: berceau de fauvettes déjà envolées; minuscule demeure abandonnée, grise et terne dans la verdure épaisse. Mais, comme les enfants

PRKS DU SOL 57

étaient à l'Age des impressions neuves et des étonnements naïfs, ils admirèrent quel art architectural et quel sentiment du confortable avaient assemblé ces brins d'herbe sèche tapissés de crins et de laine. Sans parler, pleins de respect comme dans un temple, ils firent quelques pas encore et furent arrêtés par une dépression qui s'étendait à toute la largeur du lit. Une masse d'eau stagnait là, sans cesse animée par les frétillements des goujons et des ablettes qui la peuplaient; des nuées de libellules et de moucherons s'ébattaient à môme la surface sombre ou voletaient au-dessus : — c'était, en ce minuscule espace, un grouillement d'êtres aquatiques et ailés, créatures d'une saison pour la plupart, qui s'agitaient néanmoins avec une prodigieuse ardeur, se poursuivaient pour s'entre-dévorer et connaissaient, en leur brève existence, toutes les féroces péripéties des vies plus longues I

Quand Jacques et ses compagnes eurent regagné la rive, le petit pré était tout entier noyé d'ombre. Les vaches, rassasiées, s'étaient couchées et ruminaient paisiblement; ils les firent lever : elles se dirigèrent vers la barrière, sans

flairer seulement l'herbe. Alors le jeune garçon s'en fut à travers champs pour rejoindre sa ferme; les petites, lentement, rentrèrent à Jonçay avec les bètes.

Quinze jours après, Francine et Maria étaient venues dénicher les tourterelles; et Vaureil, cédant aux supplications de sa fille, avait passé deux dimanches à confectionner la grande cage de bois qui devait être le logis des prisonnières.

Yll

Le surlendemain de Pâques, vers huit heures du malin, des abois de Castor surprirent les Yaureil qui déjeunaient. Un jeune homme tendait le buste par-dessus l'entrousse fermée.

— Je ne me trompe pas, non... Je n'ai pas rhonneur de connaîtra monsieur Vaureil: mais j'aperçois madame Yaureil et mademoiselle Maria...

C'était Paul Bouguin, de Cos, le frère de Lucie. On l'invita à entrer, à s'asseoir, et Clémence s'excusa de le recevoir dans un taudis pareil. C'était, en effet, jour de fournée et, conséquemment, jour de désordre. Le four

béait, inquiétant; une grosse gerbe de flamme rouge léchait sa voûte. Sur les lits défaits s'étalaient des vannettes portant les miches en train de lever; des linges, des couvertures dissimulaient et réchauffaient la pâte. Dans la maie ouverte abondaient les pâtisseries en préparation, — un pâté, une « couronne », un « tourton », pas encore arrosés, des croûtes de galette aplaties au rouleau : — une terrine ébréchée contenait la matière à étendre sur ces croûtes, — un mélange de fromage et de pommes de terre broyées que tachaient de noir quelques pruneaux confits. — Clémence, en camisole mince, bras nus jusqu'aux coudes et enduits de pâte, avait avalé une assiette de soupe en marchant ; elle revint à la maie, s'occupa de garnir les croûtes. Les cheveux ébouriffés de Maria étaient poudrés de farine blanche; elle avait la mine très rose d'avoir jeté du bois dans la flamme. Aussi bien l'haleine embrasée du four échauffait toute la pièce.

Paul était en cycliste, — culot le courte, bas noirs et souliers jaunes, — et coiifé d'une petite casquette fort seyante à sa fine tête

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blonde aux malins yeux bleus. Il avait laissé sa bicyclette dans un champ en bordure de la route, à cause du mauvais état de la rue. 11 s'en allait à Vazeuil, chez un ami, et il était venu en passant, à la prière de sa mère et de sa sœur, afin d'annoncer à Maria qu'elle était attendue pour jeudi, — jour de foire à Cos, — que madame Bouguin désirait vivement faire sa connaissance, que Lucie avait mille choses à lui dire...

— Vous nous l'amènerez, n'est-ce pas, madame Vaureil? Maman vous attend toutes les deux pour déjeuner.

Clémence remercia, disant qu'il ne fallait pas compter sur elle, étant donné qu'elle serait toute la journée retenue au marché; mais elle laisserait à Maria la liberté de se rendre chez son amie.

Paul roula une cigarette et accepta de boire la goutte, ce qui l'amena à dire, pendant que Maria cherchait dans l'armoire le bocal aux cerises :

— Voyez, monsieur Vaureil I l'année prochaine, j'enseignerai aux gosses que le tabac et l'alcool sont très nuisibles à la santé; cepen-

dant je fume, en temps de vacances, cigarette sur cigarette, et, à l'occasion, je bois bien un verre et même deux.

Vaureil avait fini de manger; il alla quérir sur la cheminée sa pipe en racine de bruyère, à demi brûlée, et se prit à la bourrer consciencieusement.

— Penh I le tabac ne fait de mal qu'à la bourse et l'alcool n'est mauvais que si on en abuse.

— Je suis de votre avis, répliqua Paul en souriant, mais je n'en raconterai pas moins, par ordre, que l'un et l'autre sont des poisons dangereux.

Alors, il se mit à philosopher sur l'hypo*crisie humaine, et sur l'hypocrisie de l'enseignement en particulier :

— (( Faites comme je dis, non comme je fais I y> telle est la devise intime de tous les donneurs de conseils, des curés, des instituteurs et des autres. Il est vrai que nul ne se fait d'illusions sur le sort des avis qu'il débite. Pour mon compte, quand je dirai aux enfants de ne pas dénicher d'oiseaux parce qu'il est cruel d'arracher des petits à leurs parents et

parce que les oiseaux sont les fidèles auxiliaires du cultivateur, je me ferai tout de suite cette réflexion, qu'au premier jour de congé, ils s'empresseront de chercher des nids pour les détruire; quand je leur enseignerai la haine du tabac, de l'ivrognerie, je me dirai qu'aussitôt sortis de l'école, ils fumeront et fréquenteront les auberges, faisant de leurs grandes soûleries des exploits à se rappeler, à raconter. Et, comme je saurai d'avance à. quoi m'en tenir, le peu d'efficacité de mes conseils ne me causera ni étonnement ni tristesse.

C'était un sujet trop élevé : Vaureil se chargea de ramener le jeune homme à des questions plus terre à terre.

— Vous n'aurez guère lieu de vous faire du mauvais sang avec votre truc de bourgeois!... Le métier de votre père vous a semblé trop dur : je ne vous en blâme pas, allez! Celui qui peut vivre la plume à la main et à l'abri du mauvais temps est bien plus heureux.

Comme la plupart des travailleurs manuels. Vaureil entretenait contre les travailleurs en paletot noir une défiance mi -envieuse, mi-dédaigneuse, proche de la rancune; et il gardait.

avec ceux qui ne lui étaient pas supérieurs par la fortune, un franc parler qui ne ménageait rien.

— Seulement, vos parents ont besoin d'être calés! Il en faut, des frais et du temps pour que vous arriviez à gagner de l'argent ! Et encore je suis sûr que vous aurez de la peine à vous suffire, les premières années... Mon pauvre père m'a souvent dit qu'on l'avait loué à huit ans, et qu'il avait, dès lors, toujours fait pour lui. Vous, il est probable qu'à dixhuit ans, vous n'aurez pas encore touché un sou.

Paul comprit que, pour plaire à Vaureil, buté dans une opinion préconçue, entier et de faible raisonnement, il suffisait d'abonder dans son sens : il le fit sans retard, aj^ant peut-être l'intuition que, parmi les vicissitudes de sa carrière, il aurait sûrement à plier Téchinc ainsi, et maintes fois en des circonstances plus graves.

— C'est vrai, c'est un métier de « feignant » que j'ai choisi : les fils, monsieur Vaureil, n'ont pas le courage des pères... Mon père, qui est charpentier, va travailler souvent à huit.

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dix, môme quinze kilomètres; il se lève de grand matin et rentre toujours tard, et son métier n'est pas sans danger. Couturière, ma mère, aux approches des fêtes, passe des nuits à besogner. Que voulez-vous I ils ont eu le désir d'éviter à leur fils ces désagréments.

Clémence était toujours à pétrir ses galettes dans la maie. Dans le four, le feu, par défaut d'aliments, tomba : Maria s'empressa d'y introduire la moitié d'un fagot ; il y eut des crépitements et l'on vit bientôt une nouvelle gerbe de flammes lécher la voûte blanchissante. Vaureil, à dessein, parla de s'en aller à ses pommes de terre. Le jeune homme, après avoir renouvelé son invitation, prit congé.

Cette foire de Cos désespérait Vaureil : il aurait voulu que ses pommes de terre fussent auparavant toutes semées, car le temps était incertain et il craignait qu'une période d'humidité ne vînt suspendre le travail.

— Mais tout va de travers, dit-il; voilà justement que vous faites le pain aujourd'hui : vous ne pourrez ni l'une ni l'autre venir m'aider ce matin !

Clémence, occupée à présent de nettoyer le four, très alarmée de ce que le pain levait trop, répondit, avec un air de mauvaise humeur :

— Tu le vois bien, qu'il ne faut pas compter sur nous ce matin, mais ce soir nous irons toutes les deux : la Maria sèmera et je t'aiderai à piquer... Ce ne sera pas la première fois que je ferai un travail d'homme!...

Et il en fut ainsi. Toute la soirée, Vaureil et Clémence pratiquèrent, au long des sillons bruts, des lignes parallèles de petites excavations, — futurs rayons de pommes de terre, — où Maria, qui les précédait avec un panier garni, lançait un à un les tubercules. Clémence, adroite et robuste assez, ne faisait pas mal sa tâche pénible. Maria, tout d'abord, s'amusa : elle oubliait Sainte-Anastasie, la salle d'étude, le dortoir aux couchettes blanches, le réfectoire sévère, les maîtresses et les amies de làbas, pour redevenir une simple paysanne, héritière d'une longue ascendance terrienne, riant de tout et de rien. Vaureil, pourtant satisfait, harcelait d'observations sa femme et sa fille.

— Tu mets celle-ci trop près de l'autre, Clémence... Celle-ci trop loin... En voilà une qui

n'est pas couverte... Celle-ci ne sortira jamais : tu la mets à une profondeur !... Tu fais des zigzags : ton rayon était tout à l'heure sur le mien, il est à un kilomètre à présent... Maria, tu rêves, ma fille I... tu me jettes deux pommes de terre dans le môme trou... Allons, veux-tu m'en jeter une, à présent, oui ou non?... Va donc plus loin... plus adroite... Je pense que tu fais exprès de manquer les trous ! . . .

Il semblait prendre à cela un plaisir très doux. C'était quelque chose comme la volupté d'une vengeance ; cela voulait dire :

c( Ah ! je vous tiens enfin toutes les deux sous mes ordres directs... Vois-tu, ma femme, c'est moi qui gouverne ici ; tu n'es plus dans ton intérieur... Et toi, demoiselle, il faut bien que je t'agace un peu : ce n'est pas si souvent que j'en ai l'occasion! Et elles me coûtent assez cher, tes années de pension à Maleville I tu es élevée comme la fille d'un bourgeois... )>

Elle ne tarda guère à moins s'amuser, la petite. La marche dans ce guère t aride lui devenait pénible, d'autant plus que ses pieds étaient déshabitués des sabots ; puis le panier lui tirait le bras, et le contact répété des tu-

hercules finissait par meurtrir ses mains trop tendres. Elle souffrait aussi de la monotonie du ciel gris, — car la nature avait cet air d'ennui des jours sans soleil qui pèse et oppresse. — Elle souffrait de Tisolement de ce petit champ ceinturé de grosses haies, d'où l'on ne voyait rien que la lointaine cote granitique du bois des Fées, d'où l'on n'entendait rien que de timides babils d'oiseaux et le roulement très atténué des rares voitures qui passaient sur la route de Vazeuil. Maintenant, elle trouvait méchantes et blessantes les observations de son père; Castor lui semblait un bourreau parce qu'il guettait les souris qui s'échappaient parfois du sol creusé et déchirait d'un seul coup de dents celles qu'il pouvait prendre; même les petites bergeronnettes qui sautillaient autour d'eux sur le guéret, lui parurent ternes et banales... Ainsi tout concourait à l'attrister, car l'élève de Sainle- Anastasie primait maintenant la paysanne : elle s'imagina que ses compagnes de là-bas employaient leurs vacances d'une faron bien plus agréable; elle fut très malheureuse.

A Cos, le marché aux volailles se tenait sur une petite place en cul-de-sac qu'entouraient les dépôts d'un marchand de fer, les remises de V Hôtel Belin et les magasins d'un marchand de vins en gros. De la grande rue on accédait à cette place par un passage couvert, sorte de halle minuscule où s'installaient quelques forains, — marchands de tissus, chapeliers et merciers.

Les femmes amenaient sur des voitures, ou bien portaient à deux dans des corbeilles, leurs chevreaux et leurs volailles, qu'elles étalaient à même le sol sur un peu de paille ; mais elles

gardaient au bras les paniers recouverts de serviettes blanches qui renfermaient leurs denrées : mottes de beurre séparées par des feuilles de choux, fromages, œufs. La place étroite fut vite bondée, d'autant qu'une partie, du côté du magasin de vins, était prise par les marchands coquetiers qui avaient dételé là leurs grandes charrettes, d'où ils déchargeaient mannes et cages d'osier. Les nouvelles arrivantes, pour s'installer, dérangeaient les premières venues qui se fâchaient. Et c'étaient des agitations, des tressants, parmi les pauvres volatiles attachés par paires, serrés, meurtris par des liens de chanvre ou des chiffons en lanières, cependant que les chevreaux bêlaient plaintivement, les quatre pattes également liées.

Les vendeuses étaient presque toutes des femmes mûres ou âgées, en bonnets simples, capelines ou chapeaux défraîchis. Quelquesunes, parmi les plus vieilles, portaient encore ces petits châles bruns de la très ancienne mode, tombant en pointe par derrière, directement sur la robe de bure simple et droite comme une robe de nonne. Les autres étaient

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en corsages ou caracos noirs très courts. Et toutes avaient le tablier de cretonne bleue rayée de blanc.

11 y avait, sous de rares capulets aux couleurs tendres, quelques frais visages de fillettes et de jeunes filles accompagnant leurs mères. A part cela, c'étaient de pauvres faces ravagées, stigmatisées par les misères quotidiennes d'une vie laborieuse, monotone et déjà longue. Une femme enceinte, au dernier temps de sa grossesse, hasardait dans celte cohue sa difformité pitoyable. Toute petite, toute mignonne, une fillette de sept ou huit ans, très intimidée, cachait son visage dans les jupes de sa grand'mère. Clémence, toute voisine, la caressa.

— Elle se réjouissait de venir, mais elle ne va pas tarder de s'ennuyer I dit la grand'mère. Il lui faut des souliers pour l'été, c'est pourquoi je l'ai amenée.

— J'ai là ma fille qui touche à ses quinze ans : elle est comme votre petite, elle commence déjà d'en avoir assez ! dit Clémence.

En effet, Maria s'étirait et bâillait, trouvant peu récréative cette faction ; et, — comme aux mauvais instants des précédents jours, dans le

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guéret à pommes de terre, — elle songeait à la pension, à ses amies, à Lucie Bouguin surtout, qui n'avait pas à prendre part comme elle à de désagréables corvées.

Une rumeur confuse de paroles bruyait d'un bout à l'autre de la place, rumeur à laquelle se mêlaient les plaintes des pauvres bêtes attachées, — gémissements de chevreaux, pépiements de poulets, caquètements de canards.

La vente ne devait débuter qu'à onze heures, à l'annonce officielle du tambour de ville. En l'attente du signal, coquetiers et coquetières, groupés autour de leurs cages, devisaient aussi : tous très gouailleurs, ils faisaient assaut de mots d'esprit et, sous prétexte de blaguer, échangeaient des vérités cruelles.

Les paysannes regardaient ces hommes en longues blouses bleues, casquettes plates, sacoches en bandoulière, ces femmes ébouriffées, en habits hétéroclites et passés. Tous et toutes leur était connus. Il y avait Bidaut, Touzin, les Cabct, les Desbouis, les Suchot. La présence de Bidaut, un gros marchand de Lyon, leur était agréable : quand il était là, l'entente préalable entre acheteurs ne risquait pas de

s'établir. On aiiiiail aussi la iiiùrc Cabct, ronde en affaires, valant bien mieux que ses fils cjui, taquins et roublards, s'entendaient à rouler les femmes simples. On se la montrait, la vieille marchande, toute grimaçante et édentée, des touffes de cheveux blancs comme neige s'échappant de sa coiffe malpropre. Et on se montrait aussi une revendeuse de Lancy, venue pour acheter des fromages, petite femme maigre au grand nez crochu, qu'on savait très insolente. L'ennui croissait.

Une femme dit :

— Pas encore onze heures ! Il me semble pourtant qu'il y a longtemps que je suis là : les jambes me rentrent dans le corps.

A quoi une autre répondit :

— Moi de même, je me fais vieille...

Le temps était venteux et maussade; la pluie survint : ce fut lamentable. Les parapluies ouverts se heurtèrent par-dessus les têtes ; on ramassa en paquet sur le ventre les jupes et les tabliers; les dessous apparurent : courts jupons fanés, gris ou jaunes, coins de chemises, pantalons chez quelques-unes. Les coquetiers ricaneurs détaillaient les jambes, toute

cette kyrielle de mollets dodus ou grêles, emprisonnés dans des bas de laine blanche que revêtaient jusqu'à moitié des chaussettes noires. Les jeunes toutefois étaient on bottines et bas fins. L'averse fut d'importance : le sol se couvrit d'eau et de boue ; les pauvres bêtes souillées ne remuaient plus, acceptant avec un air de tranquille résignation ce nouveau supplice. Cependant, à l'entrée de la petite halle, le tambour de ville exécuta un double roulement. Aussitôt, malgré la pluie, les marchands s'empressèrent, ceux-ci palpant les poulets et les chevreaux, ceux-là prenant le beurre, le fromage, les œufs.

— Combien ces mauvais poulets ?

— Pas si mauvais que ça... J'en veux cinq francs.

— Les quatre?... I' sont maigres !

— r sont plus gras que vous !

— C'est à vous, la plite mère, ces chevreaux ? Qu'est-ce que vous les faites ?

— Neuf francs les deux.

— Jamais de la vie!... un écu la pièce...

Ce fut, durant une demi-heure, dans Tenconibrcmcnt du marché, un tohu-bohu impos-

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siblc, d'où montaient des imprécations, des exclamations, des rires. Autour des voitures, l'emballage avait commencé presque aussitôt : — beurre empilé dans des corbeilles aux linges blancs, œufs dans de grandes mannes sur des lits de foin, poulets peuplant les cages nues. A même le sol, on groupait les chevreaux.

Ils s'enlevaient assez rapidement, les cabris. Clémence avait vendu les siens dès l'ouverture; mais pour ses poulets elle n'avait pas eu la même chance, ou plutôt elle n'avait pas saisi l'occasion : un bon prix lui avait été offert, auquel elle ne pouvait plus arriver, et cela l'ennuyait de les vendre, pour ainsi dire, à perle. Par canaillerie un peu, afin de vexer les paysannes, beaucoup de marchands risquaient un prix fort au début, puis s'esquivaient vite et ne reparaissaient que pour oflVir, narquoisement, un prix très inférieur.

La pluie avait cessé. Un calme relatif régnait sur le marché, succédant au coup de feu du début. Les femmes de la ville circulaient pour leurs provisions personnelles. Tous les regards se dirigeaient sur la femme du percepteur, une dondon épaisse dont les formes lourdes flot-

"(l PRKS DU SOL

talent librement dans un peignoir fleuri. Elle marchait sur la pointe des pieds, très ennuyée de la boue, et monologuait d'une voix aigrelette :

— Quel temps pour faire son marché !

Il y avait d'authentiques bourgeoises escortées de petites bonnes qui trimbalaient le panier, le filet. Il y avait des boutiquières pimbêches, des fenmies d'employés prétentieuses et des ménagères très humbles, flanquées de leurs marmots. La revendeuse de Lancy raflait tous les fromages, au grand désappointement de ces dernières, qui tendaient plutôt vers les fromages que vers les poulets. Mais les mijaurées, les pimbêches, les prétentieuses, d'un air dégoûté, les soulevaient du bout des doigts, les poulets, et barguignaient sans fin pour les avoir à bas prix. Les acheteuses de même classe sociale, que le hasard faisait se croiser, échangeaient un bonjour et se plaignaient mutuellement d'être obligées de patauger dans cette boue. Les vendeuses, elles, disaient qu'il valait encore mieux avoir aflaire aux marchands coquetiers qu'à ces femmes de la ville.

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La place se vidait peu à peu. En traversant la petite halle pour rejoindre la grande rue, les paysannes étaient accueillies par les olîres des merciers et autres déballeurs, clannant à qui mieux mieux :

— V'ià d'ia belle ganse, mesdames, des cravates bon marché !

— Voyez les beaux chapeaux !

— Voyez les beaux tissus I

— Approchez-vous, mesdames, faites votre choix !

Clémence ne vendait toujours pas ses poulets et Maria trouvait le temps bien long : aussi la petite fut-elle toute joyeuse quand, vers midi, Paul et Lucie Bouguin la vinrent chercher pour déjeuner. Le frère et la sœur insistèrent beaucoup, mais vainement d'ailleurs, pour emmener Clémence. Elle se décida seulement à céder les poulets au coquetier Bidaut — avec une diminution de cinq sous par paire sur le prix que Suchot lui avait offert au début, — afin que Maria pût lui aider, avant son départ, à transporter la petite corbeille de pommes d'ai)i, de l'auberge où ils avaient dételé, au point de la grande rue où s'installaient les fruitiers.

Les Bouguin habitaient à l'extrémité de la ville, du côté d'Hirson, près de la Kyse, une petite maison passablement ancienne qu'un jardinet en terrasse séparait do la route; ses hauts murs bien crépis, ses angles de pierre dure, sa porte et ses fenêtres ogivales la différenciaient un peu de ses voisines, lui donnaient un soupçon de coquetterie. Dans le jardinet, les jacinthes et les primevères montraient, toutes ruisselantes de pluie, leurs jolies fleurs aux nuances diverses.

M. Bouguin, un bel homme, avec une forte moustache blonde dans un visage grassouillet, était sérieux, paisible et peu causeur. Sa femme, au contraire, avait le même air de vivacité, de gaieté, la même élocution facile que Paul et Lucie. Tout de suite elle débarrassa Maria de son chapeau el de son fichu de laine, et la fit asseoir près du fourneau pour sécher ses habits imprégnés d'humidité.

Tout, dans celte cuisine, était en ordre parfait : le grand fourneau, fraîchenient nettoyé à la mine de plomb, reluisait d'un bout à l'autre, et brillaient aussi les chandeliers posés sur la (•heininée, et les plats, les i^rils, les cafetières

accrochés au-dessus. Une petite table carrée voisinait près de la fenêtre avec le bureausecrétaire où le père combinait ses plans, établissait ses factures ; deux lits garnis de rouge occupaient le fond.

On passa dans la salle à manger, — une jolie pièce au carrelage net, au plafond très blanc, aux murs tapissés de papier olive à dessins grenat; sur la cheminée de marbre noir, une pendule de bronze se mirait dans une glace à l'encadrement de bois fauve; pour tous meubles, un buffet, une table ronde, que dominait une magnifique suspension, et une machine à coudre recouverte de sa caisse. — Cette salle était, les jours ordinaires, l'atelier de couture de madame Bouguin : elle y régnait sur une demi-douzaine de jeunes babillardes, ouvrières et apprenties.

Paul ouvrit une porte qui donnait accès dans la troisième pièce du logis, la plus belle:

— Mademoiselle, je vous présente la chambre de ma sœur et notre commune salle d'étude! dit-il à Maria.

Du seuil la fdlette jeta un coup d'œil chargé de respectueuse admiration sur cette chambre

au parquet ciré que meublaient deux lits avec rideaux genre ancien, — dessins gros-bleu sur fond crème, — une armoire de noyer, une commode-toilette et une petite table encombrée de livres.

On se mit à table. Le déjeuner fut animé, grâce surtout à Paul et ù Lucie qui bavardaient sans relâche. Ils semblaient être avec leurs parents sur un pied de grande familiarité, les appelant « papa » et « maman » comme au temps de la prime jeunesse. Tout en restant toujours affectueux, ils jouaient aux enfants gâtés, certains que leurs boutades seraient prises en bonne part. Madame Bouguin s'occu- • pait de la cuisine, du service. Au dessert seulement, elle put s'asseoir tranquille : elle en profita pour taquiner Maria, l'invitant à venir apprendre la couture chez elle, disant qu'elle en ferait sa bru ensuite.

— Ah! mais, voyons, maman, tu aurais dû au moins me consulter! dit Paul d'un air sérieux.

Il dévisagea la jeune fille cpii, rougissante et confuse, regardait son assiette.

— Mademoiselle Maria est, je crois, très

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inrchaiitc; nous ne nous entendrions [)as... Mais, après loul, on peut toujours prendre ses précautions, se munir d'une solide niatrafiue!... Tant pis, le sort en est jeté : mon devoir de bon fils nfobligeant d'obéir à ma mère, je dis oui... Et vous, mademoiselle?...

— Mademoiselle a perdu sa langue aujourd'hui... Elle ne répondra (]ue dans ein([ ans I fit Lucie, très gaie de la voir si troublée.

Et M. Bouguin, qui roulait une cigarette, conclut d'un ton sentencieux:

— Ça pourrait arriver, parbleu! Il arrive des choses plus difficiles...

Quand Maria voulut aller rejoindre sa mère, Paul et Lucie manifestèrent le désir de l'accompagner. Il n'y eut pas d'opposition. Ils partirent donc tous les trois. Le temps paraissait vouloir se remettre au beau : on apercevait des parcelles de ciel bleu par les déchirures des nuées grises. Dans la grande rue, c'était un fourmillement de campagnards en blouses souillées, dont beaucoup avaient encore à la main le fouet ou l'aiguillon avec lequel ils

avaient louché leurs bêtes. Ils semblaient circuler sans but, formant çà et là des groupes où Ton commentait la vente et les épisodes de la foire. Les femmes se tenaient de préférence sur les côtés, devant les bazars d'articles de Paris ou les étalages des marchands de vaisselle, répandus à même le sol. Les enfants étaient attirés par les alléchantes installations des vendeurs de gâteaux, de bonbons. De pimpantes jeunes filles, arrivées sur le tard, se promenaient par deux ou trois, désireuses de faire admirer leurs toilettes au public de la rue avant d'aller au bal.

— Voyez, dit Paul, pour ces demoiselles, la foire, c'est le bal ; pour leurs mamans, c'est le marché aux volailles; pour leurs pères, le marché aux bestiaux ou l'auberge... L'expression : (( aller à la foire », a des sens très différents selon qu'elle est prononcée par les uns ou par les autres.

— Assurément ! fit Maria.

— Tu parles comme un livre, njon frère! appuya Lucie.

Il reprit :

— N'est-ce pas que les paysans sont bien

plus sympathiques pendant leurs travaux, avec leurs, habits enduits de terre, que dans cet endimanchement inusité, dans cette oisiveté qu'ils voudraient joyeuse et dont profitent surtout les aubergistes et cafetiers?... Je ne vois pas pourquoi viennent ceux qui n'ont rien à faire, sauf, bien entendu, les jeunes qui s'ébattent dans les salles de danse... Croyez-vous qu'ils s'amusent, tous ceux qui sont là, dans la rue? Allons donc! ils s'embêtent, s'entretiennent avec d'autres qui s'embêtent de même et qu'ils embêtent encore plus, et voilà leur seule perspective: car, en admettant même qu'ils entrent dans quelque débit, le plaisir de siroter des consommations sur des tables poisseuses ne les empêchera pas de s'embêter. Il y a, sans doute, dans le nombre, beaucoup de gens intelligents qui comprennent qu'ils seraient mieux chez eux; mais, pour ne pas paraître originaux, ils se résignent à faire comme les autres, à s'ennuyer sous couleur de s'amuser... Les humains de toutes conditions sont très moutons de Panurge. Chacun agit, non par goût personnel, mais pour se conformer aux usages en cours, pour faire comme

les autres. Et c'est pour cela que subsistent indéfiniment tant d'usages ineptes...

Ils étaient arrivés à hauteur d'un rassemblement assez considérable, formé autour d'un camelot qui vendait pour un franc un couteau à cinq lames, avec un diamant à couper le verre, une montre et sa chaîne, une garniture de boutons « presque en or ».

L'homme bonimentait d'une voix éraillée; avec force détails, il présentait chaque objet, indiquait sa valeur courante, prouvait clair comme le jour que, pour se procurer les trois pièces en magasin, il fallait quinze francs au bas mot.

— Mais aujourd'hui, messieurs et dames, ce n'est pas quinze francs, ni même dix francs, ni même huit, ni même cinq, ni même quatre, ni même trois, ni même deux...

A bout de soutïle, il prenait haleine et aussitôt repartait :

— Pas même un franc cinquante, pas même vingt-cinq sous... La montre, on la donne; la garniture de boutons, on la donne ; le couteau est vendu un franc... A qui les dix derniers?

Des mains se tendirent. Presque indistincte-

PRKS DU SOL 8:;

ment, enroué de plus on plus, le camelot clamait :

— Vendu à monsieur!... Vendu à madame!... Plus que cinq!... A qui les derniers?

Le premier acheteur avait été un jeune campai:,nard en blouse à boulons, chapeau cabossé, molletières de cuir. Il avait la figure glabre, le menton proéminent, et clignait des yeux, toujours, comme en face de quelque soleil invisible. Naïvement, il fit observer que la montre n'allait pas.

— Ça vous épate? fit le camelot, ironique. Eh bien, moi, je suis encore plus épaté que vous... Vous ne savez pas de quoi?

Et, sans lui donner le temps de se reprendre:

— C'est de constate^' qu'un ^rarçon de votre âge puisse êlre as>ez bête (il insista sur le mot) pour croire qu'on va lui donner pour vingt sous un couteau, des boutons et une montre qui marche... N'ètes-vous pas de mon avis, ma belle demoiselle?

Il s'adressait à une petite jeune fille aux bonnes grosses joues fraîches, dont le front portait comme ornement trois mèches tirebou-

chonnantes de cheveux noirs, échappés du capulet gris. Elle était au premier rang, à côté du jeune homme glabre, sur lequel, maintenant, cinquante paires d'yeux moqueurs étaient braquées. Mais la fraîche petite, au lieu de répondre, suivit le dadais honteux qui s'esquivait. \

Paul Bouguinet ses deux compagnes s'étaient arrêtés aussi pour entendre le camelot ; seulement, arrivés tard, ils se trouvaient presque en dehors du groupe. Les deux partants les frôlèrent : et voilà que Maria poussa un cri do surprise en reconnaissant Francine Lacroix, sa petite amie d'enfance, la fdle de leurs voisins.

— Comment, toi ici ?

— Et toi aussi I...

Elles s'embrassèrent. Puis Francine expliqua posément que le garçon à la montre était Jean Peyrat, le fds de son maître. Ils avaient amené ensemble et vendu une bande de « nourrains*»; ils s'en venaient de déjeuner et se promenaient un peu avant de reprendre la

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