‹ Près du solChapitre 7 sur 8 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Deux années entières ont passé, un printemps nouveau règne encore, qui déploie pour les vivants ses magnificences et fait monter une sève nouvelle au cœur des vieux arbres.

C'est au milieu du jour, le lundi de Pâques, et il fait beau; à Jonçay, dans la cuisine ensoleillée des Vaureil, circule un enfantelet blond et rose, qui gazouille beaucoup en un vocabulaire étrange, inconnu des profanes : c'est le petit Joseph, le bébé de Francine. Il parcourt seul les cinquante mètres qui séparent la maison de ses grands -parents de celle des Vaureil. Il vient souvent, et ses naïfs étonnements, son babillage, la surveillance

constante qu'il demande, sont à Clémence une distraction salutaire; elle a toujours pour lui une bonne tasse de lait, une tartine de beurre ou de gelée de fruits. Et il en fait encore une maman, de cette bonne femme qui le gâte. On a bien tenté de l'habituer à l'appeler Clémence, mais il a trouvé le mot trop compliqué; il articulait : « Mence », « Mence », et il a jugé plus pratique de dire maman.

Cela lui fait bien des mamans, à ce chérubin : — la vraie, d'abord, qu'il ne voit guère, la Nette, sa grand'mère, qui l'élève, et Clémence, qui le choie.

Sa vraie maman est partie, un mois après l'avoir mis au monde, pour nourrir un autre bébé dont les parents sont millionnaires. Elle est tantôt à Paris, tantôt à Biarritz, et vient seulement passer quelques semaines, à l'automne, au château des Saurêts, car sa maîtresse est la nièce de madame Breuron : — c'est celle-ci qui l'a fait placer. — Pendant ce séjour, Francine peut quelquefois voir son enfant, à elle, celui à qui elle pense toujours en soignant le petit millionnaire couvert de falbalas : elle le mange de caresses, lors de

PRKS DU SOL air;

SCS trop brèves entrevues. Le reste du temps, elle écrit régulièrement, chaque mois, en envoyant vingt-cinq francs.

Cela dédommage sa mère, qui a été obligée de tout délaisser, les épis, les lessives, les journées dans les auberges : elle est maintenant sédentaire, cloîtrée dans sa maison. Cette chaumière des Lacroix est aujourd'hui la seule habitée des cinq de la rangée: la mère Lamoine s'est réfugiée chez l'une de ses filles, Raspaut est mort au cours du dernier hiver...

Vaureil est parti de grand matin à la foire de Cresset. Depuis la catastrophe, il est devenu, à l'excès, taciturne, sombre et farouche. Présent, il travaille du matin au soir sans relâche; il mange vite et silencieusement et repart aussitôt, aussi acharné à la besogne que s'il avait dix enfants à faire vivre. Mais il passe aux foires la moitié de sa vie : il fait le commerce des cochons. Il rentre avec cinq ou six porcelets entassés dans l'arrière de sa voiture; il les garde quelques jours, puis les conduit de même à une autre foire où il les revend avec un maigre bénéfice; — quelquefois même sans bénéfice aucun. — Cela

lui est un dérivatif : la route, l'animation du champ de foire, le repas d'auberge, sont autant d'épisodes qui le distraient.

Clémence a pris un air de madone douloureuse; elle reste confinée dans son intérieur, vaquant machinalement à ses occupations ordinaires. Elle ne va plus guère au marché de Gos : elle vend ses denrées aux épiciers merciers qui passent avec leurs charrettes. Mais, à Rigny, elle assiste à tous les offices des morts et, au cimetière, certaine tombe encore fraîche compte parmi les mieux soignées : elle entretient au pied de la stèle de pierre blanche un jardinet où croissent des pensées, des œillets, des roses; et c'est son unique réconfort...

— Allons, mon chéri, il faut venir que je fasse ta toilette : je vais te mettre la belle robe rouge que ta maman de Paris a envoyée.

Joseph est dans les bras de Clémence, et c'est sa grand'mère qui vient le chercher.

— C'est que, vous savez bien, Clémence, c'est ce soir la bénédiction des petits enfants et je vais y mener ce monsieur.

— Ah ! oui, c'est ce soir... Il fait bien beau :

tant mieux pour ces pauvres bambins... Moi je vais rester là; c'est trop gai pour moi, cette cérémonie.

La Nette part avec le petit, et Clémence, restée seule,' se laisse dominer, une fois de plus, par la puissance de sa tristesse infinie. Mais l'idée lui vient de fêter à sa manière ce lundi de Pâques. Elle entre dans la chambre, la pauvre mère douloureuse, dans cette chambre neuve qui, depuis la mort de Maria, reste à peu près toujours close. Il y fait sombre, il y fait frais et une odeur d'humidité s'en exhale. Elle ouvre la fenêtre, les volets : un flot de bonne lumière inonde la pièce et vient se jouer sur les panneaux ternis des meubles. Pour qu'il pénètre partout, ce beau soleil bienfaisant, elle découvre le lit, enlève et secoue les couvertures, la couette de plumes, le matelas. Puis elle ouvre l'armoire, la belle armoire neuve, qui recèle tous les vêtements, tous les objets ayant appartenu à sa fille. Les yeux mouillés de larmes, elle les remue, elle les déplie, ces vêtements, pour leur faire prendre l'air et voir si les mites ne viennent pas les détruire : elle vérifie succes-

sivement toutes les robes, toutes les jupes, tous les corsages, et chaque pièce lui rappelle des épisodes qui la font pleurer plus fort. A présent, c'est les tiroirs qu'elle ouvre: ils sont bondés de petites choses familières, où la mère croit voir flotter des parcelles d'âme de la chérie. Voici la dentelle au crochet qu'elle faisait, à ses moments perdus, pour en garnir des taies d'oreiller; voici des gants, des cravates, des rubans, un porte-monnaie, un chapelet, un paroissien et une jolie petite boîte, avec couvercle garni de coquillages, que lui avait envoyée Lucie, au premier janvier ; voici ses livres d'école, ses cahiers, ses porteplumes, ses crayons. D'un geste machinal, Clémence prend le cahier qui se trouve en tête, qui est jeté là de travers, comme négligemment, alors que les autres sont superposés en pile symétrique. Ah ! oui, elle le reconnaît : c'est le cahier que Maria a acheté après son retour de pension et où elle s'amusait quelquefois à écrire. Clémence l'ouvre, au hasard : une date, au haut de la page, la fait tressaillir : (( C'était dix jours avant sa mort ! » — songe-t-elle.

Et voilà qu'elle se met à lire, la mère. Toute l'agonie de cette pauvre âme, exposée au jour le jour dans ces pages, s'offre à elle avec une inflexible évidence; elle lit jusqu'au bout, malgré ses larmes, malgré ses sanglots, malgré son oppression croissante.

« Je suis dans un tel état de désespérance qu'il me semble qu'à l'occasion je provoquerais l'accident libérateur... »

Elle reste longtemps les yeux fixés sur ces lignes dernières, et voilà que le drame du lavoir s'évoque soudainement, clair, précis, ne permettant pas, hélas ! de douter : elle a cette vision de l'enfant désespérée qui se précipite dans l'eau, sa tâche à moitié accomplie, pour faire croire à un accident I

Un cri rauque s'échappe de sa poitrine; son visage se contracte, prend une expression d'indéfinissable torture; ses larmes s'arrêtent : — la douleur, au degré suprême, n'a plus d'épanchement; — son sang se glace; elle faiblit, mais ne s'évanouit pas; elle tombe seulement dans une sorte de prostration physique, mais son cerveau est conscient, ses

pensées lucides. Elle comprend que douce était la souffrance subie jusqu'à présent, comparée au châtiment qu'elle va endurer désormais : désormais le remords, comme une tache indélébile, va être imprimé dans son cœur; elle aura toujours cette idée désespérante qu'elle a eu sa part de responsabilité dans la détermination de sa fille, qu'elle l'a poussée au suicide, de connivence avec son mari, sous prétexte de faire son bonheur!...

Des abois de Castor vieillissant la tirent de sa torpeur : elle se lève et, par la fenêtre, voit un homme qui approche ; vite elle essuie ses yeux, remet le cahier dans le tiroir, qu'elle referme, puis revient à la cuisine pour recevoir l'arrivant. Cet arrivant, un grand et fort jeune homme au teint bronzé, à la moustache noire, c'est Jacques Lacroix.

Rentré du service depuis septembre, Jacques est engagé de nouveau dans cette ferme de Saint-Ponayre où il a passé sa jeunesse et où il est estimé. Venu la veille à Jonçay pour voir ses parents, il tient ù dire bonjour à Clémence avant de s'en retourner.

— C'est toujours les tourterelles du Pré de

la fontaine que vous avez là ? demande Jacques, pour dire quelque chose.

— Oui, c'est les mêmes, répond Clémence, qui se prend à sangloter. Elle en avait bien soin, je t'assure... A présent, c'est moi qui leur donne à manger, et, chaque fois, je ne puis m'empécher de pleurer, parce que je pense à elle.

— Vous avez eu bien du malheur, dit le jeune homme, très ému.

— Oh! oui, fait-elle, plus que notre part! Elle continue de sangloter, avec quelques

larmes pénibles. Pour Jacques s'évoquent aussi des souvenirs du passé : il revoit l'image gracieuse de celle qui fut la compagne de ses jeux et l'héroïne de son unique rêve amoureux ; une angoisse l'étreint; il pleure aussi.

Un long moment, ils demeurent silencieux, la mère accablée par le coup que l'atroce découverte vient de lui asséner, le garçon s'attendrissant à l'idée de la disparue.

— Tu l'aimais bien, toi aussi, mon pauvre Jacques ! dit Clémence.

Et, mentalement :

c( Ah ! si nous te l'avions promise, elle serait peut-être encore là, mon Dieu !... »

Et lui, tortillant son chapeau dans ses mains calleuses :

— Oh ! ça, oui, sûr que je l'aimais bien !... Puis, brusquement, pour ne pas prolonger

cette scène triste :

— Allons, il faut que je m'en aille : au revoir, madame Vaureil.

— Tu n'es pas bien pressé : veux -tu boire une petite goutte ?

— Non, non, merci.

Et il se sauve sans plus attendre, pendant que Clémence se laisse retomber sur une chaise, accablée... Mais les vaches commencent à beugler dans l'étable : il est l'heure du pansage, et, sans s'attarder davantage à son chagrin, la pauvre mère remet toutes choses en place, clôt de nouveau la pièce, puis, ayant endossé une vieille jupe et un tablier de toile, elle s'en va leur donner la pâture habituelle.

Eh ! oui, malgré ce dernier écroulement, il lui faudra continuer son trau-li'an ordinaire, se partager entre le ménage, les bêtes et les travaux des champs.

Maintenant, c'est le crépuscule : elle est

revenue à la cuisine, toutes les bêtes pansées, les étables fermées. Il est temps qu'elle lasse la soupe, car Vaureil va bientôt rentrer.

Du passé, rien jamais ne peut revivre. Il peut subsister, tenace et douloureux dans les âmes meurtries ; il ne saurait empêcher la nature de continuer son travail, dont l'unique but est la perpétuation des espèces, ni les humains d'être pris par les nécessités du présent. Les mêmes illusions fleurissent aux cœurs de vingt ans ; les désabusés travaillent tout de même, forcément, pour la pâture et le gîte, ou bien par habitude, pour occuper le temps, chasser l'idée fixe, et ils sourient parfois à l'avenir, en prenant part aux ébats des petits enfants.

Quand la marmite est pendue à la crémaillère, au-dessus de la flamme vigoureuse et claire, une pensée subite vient s'imposer à l'esprit de Clémence. Pourquoi laisserait-elle subsister le cahier révélateur, qui tomberait un jour ou l'autre en des mains étrangères ? Puisqu'il était trop tard pour éviter le mal, ne valait-il pas mieux que le secret restât enseveli en elle en attendant d'être enseveli avec elle?... En informer le père? Comment,

avec sa brusquerie rogue, prendrait-il la chose?... Se sentant coupable, il se porterait peut-être aux pires extrémités... Non, il valait mieux qu'il continuât d'ignorer, comme tous... Elle retourne dans sa chambre, ouvre de nouveau l'armoire, le tiroir, emporte le cahier à couverture coloriée et le jette dans le feu... La flamme jaillit, un instant, plus haute ; le papier se transforme en inconsistantes petites parcelles noires, qui disparaissent à leur tour... Plus rien ne subsiste, à présent, de Maria Vaureil ; elle est anéantie doublement : l'eau a chassé la vie de son corps, dont on ne voulait pas lui laisser la maîtrise ; le feu a consumé les dernières manifestations de son âme. L'histoire de sa fin dramatique restera à jamais ignorée. La vie va continuer, pareille...

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