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rais aujourd'hui très naturel, peut-être même fort avantageux, le mariage qu'on me propose : j'épouserais Peyrat de bon cœur et ce serait sans doute la tranquillité pour tout le monde.
» Mais je ne suis pas ainsi. Et je prévois trop l'existence qui m'attend si je me marie avec ce rustre : il ne comprendra rien de moi, je n'aimerai rien de lui. Je devrai de plus en plus refouler, étouffer, sous peine de les entendre méconnaître et railler, tout bon sentiment, toute idée un peu haute. Ma vie s'écoulera toujours pareille, toujours sacrifiée, lamentable. Je me suis sentie bien souvent coupable envers mes parents du fait de trop réfléchir sur leur compte, mais je jugerai certainement mon mari avec bien plus de sévérité et de clairvoyance encore. Étant d'avance si mal disposée à son égard, je sentirai, sans nul doute, de jour en jour grandir mon aversion ; et, quand il me sera donné de le voir en compagnie de gens plus intelligents, j'aurai à faire des parallèles si tristes que la pensée même m'en est pénible.
» Qu'un être ayant mes goûts se trouve sur mon chemin, qu'il me comprenne et qu'il me
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plaigne, ne serai -je pas excusable d'elre faible avec lui ?... Si j'ai des enfants, je ne pourrai pas, seule contre tous, les élever connme je voudrais, et je souffrirai encore de ce côté!... Quelle perspective, mon Dieu!... »
<f Mercredi 20. — Ce qu'il y a de pis dans mon cas, c'est qu'en admettant même que j'aie l'énergie suffisante pour faire valoir maintenant ma volonté et pour refuser Peyrat, je continuerai à être en butte aux objurgations de tous. Dans quelques mois il sera là et il s'imposera lui-même par la force des choses, avec la double complicité de mes parents et de l'opinion. A moins de faire un coup de tête, je n'ai nul espoir de sortir jamais de cette impasse.
» Je pense souvent à Paul Bouguin : s'il avait été moins léger et qu'il m'eût demandée, je serais devenue sa femme avec plaisir. J'aurais eu l'ambition de rendre gracieux notre intérieur et d'être pour mon mari une compagne attentive et dévouée. J'aurais bien aimé tous les petits enfants de la classe; j'aurais fait chauffer la soupe et fait cuire les œufs de
ceux qui viennent de loin : j'aurais été aimée d'eux et estimée de leurs familles. Le soir, j'aurais aidé Paul à corriger leurs devoirs. Et nous aurions fait ensuite, en les commentant comme autrefois, de belles lectures...
» Mais, hélas! à quoi sert de rùver?... »
c( Jeudi 21. — Le mal de dents m'a tenue éveillée cette nuit jusqu'à près de deux heures du matin. La souffrance de cette douleur imbécile s'ajoutant à la torture morale qui ne me quitte jamais, j'ai pleuré, gémi, sangloté, la tête enfoncée sous les couvertures pour que mes parents n'entendent pas : car, selon l'habitude, la porte de communication entre les deux pièces était restée ouverte. Ils ont chuchoté longtemps, mes parents, et les quelques lambeaux de phrases que je pouvais percevoir m'ont permis de comprendre qu'ils s'entretenaient de moi, qu'ils étaient très ennuyés de la persistance de mon refus. Pourtant, aujourd'hui, ils se sont abstenus de me parler de Jean, voyant sans doute, à mes yeux rouges et battus, que j'avais pleuré la nuit. Aurai-je
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la force de soutenir le dernier choc et d'envoyer dimanche une réponse défavorables ? »
c< Vendredi 22. — Le lennps est mauvais, il fait froid; la campagne baigne dans des nuées brumeuses et le vent souffle : il va peut-être tomber de la neige... Ma mère m'a dit ce matin : « Eh bien, tu n'es pas décidée, )) Maria ? » J'ai répondu un : « Non, maman » si lamentable qu'elle n'a pas insisté davantage.
» De plus en plus je me persuade que ma destinée a été réglée dans un sens malheureux au grand livre de là-haut et que je n'échapperai pas à mon destin... »
c( Samedi 23. — Ainsi qu'on le prévoyait hier, il a neigé cette nuit. Tout l'horizon jusqu'au bois des Fées apparaît uniforme, d'une blancheur aveuglante, infiniment triste.
y> A cause de cette neige, mon père est resté presque tout le jour à la maison, et, dans l'après-midi, il s'est remis après moi : « Allons, y> Maria, cette réponse!... tu dois avoir sufli- » samment réfléchi... » J'ai murmuré, d'une voix plaintive et les yeux baissés : ce Je n'ai
» pas changé d'avis : Peyrat me déplaît à tous » les points de vue. » Il a repris, avec un sourire amer : « Dame ! s'il ne te plaît pas, il » faut le lui écrire... Ça fait que nous serons » brouillés avec nos futurs voisins avant même » qu'ils soient arrivés!... Tu te marieras » ailleurs avec un inconnu qui t'emmènera )^ loin de nous. Ça fait que, par ta faute, nous » vieillirons, ta mère et moi, sans avoir per- » sonne pour nous tenir compagnie... Il me » semble pourtant que nous serions joliment » tranquilles en travaillant là tous ensemble; » nous serions sûrs de n'être jamais malheu- )) reux et nous pourrions chaque jour nous » soutenir et nous aider. Je me demande ce » que tu souhaites avoir de mieux!... » Gela m'a touchée : je suis restée silencieuse, comprenant toute la justesse du raisonnement. Après un instant, mon père a jugé à propos d'ajouter : (( Au surplus, je ne te dis pas ça » pour te forcer; tu es absolument libre... »
» Eh si, mon père, c'était bien tout de môme pour me forcer. Ce n'est pas seulement en disant : « Je veux » ou u J'exige » que l'on force. Devant la brutale injonction qui révolte.
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rèlre laiblc est leiilé de se rappeler qu'il a aussi un droit sur lui-môme, et il peut répondre sans trop irelTort et sur le mùiue ton : « Eh bien, moi, je ne veux pas I » Mais cette façon un peu cauleleuse de dire : « Je » n'ordonne rien », tout en appuyant sur les suites désastreuses de la non-obéissance aux avis donnés, réussit souvent bien mieux, est môme souveraine auprès des sensibles... Ainsi donc je me disposais à être une mauvaise fille, à causer le malheur de mes parents, en refusant ce qu'ils considéraient comme mon bonheur personnel. Alors j'ai poussé un grand soupir, et, résignée : « Papa, ai-je dit, je vais » lui écrire que j'accepte. » Il a souri, — de bon ca^ur, cette fois, — voyant qu'il avait partie gagnée : (c Comme tu voudras!... agis » en toute indépendance... » Après qu'il a été parti pour le pansage, maman m'a dit : « Tu » as bien fait de te décider, va, ma fille... » Tu ne peux te figurer comme ça m'aurait » ennuyée de te voir marier* ailleurs, alors » que tu as le moyen de rester ici... Et ton » père était joliment contrarié : à fout propos » il me parlait de ça... »
» Allons, il faut bien se sacrifier pour causer de la joie aux autres : je suis résignée à tout maintenant! »
c( Dimanche 2L — Aujourd'hui sont venus Ja mère Peyrat et son fils. Ils sont venus malgré le mauvais temps, — la neige n'a fondu qu'à moitié hier et il a gelé la nuit, — sous prétexte d'annoncer que l'avoué leur avait donné rendez- vous à Maleville pour mercredi, mais en réalité pour connaître ma décision. J'étais rentrée de la messe du matin, et seule à la maison, mes parents étant à la grand' messe. Tout de suite la mère, de sa voix traînante et mielleuse, a commencé de me faire des reproches doucereux : « Pourquoi nous y> avoir laissés si longtemps dans l'inquiétude, » petite Maria, voyons? Vous aviez promis à )) Jean une réponse prochaine. » Jean se bornait à appuyer : c( C'est vrai, vous m'avez » dit, le jour de la noce, que vous me répon- » driez avant peu. — Je vous avais demandé » quinze jours, monsieur, ai-je dit, et il n'y » a encore que dix jours. Mais je puis vous » annoncer que je Tai mise à la boîle ce
» matin, la réponse, et qu'elle est favo- » rable. *
» Alors la mère s'est faite plus doucereuse encore et, laissant éclater sa grande joie, elle a peint sous les couleurs les plus roses notre bonheur futur.
» Jean parlait peu; il paraissait plutôt étonné et même un peu gêné. Il a déclaré néanmoins que nos deux exploitations auraient l'étendue d'une ferme moyenne, que nous pourrions avoir deux bœufs et beaucoup de cochons, parce que ça fait bien de l'argent quand la vente est bonne.
» Lorsque maman a été rentrée, Hélène Peyrat s'est entretenue avec elle dans la cuisine, et Jean m'a suivie dans la chambre neuve, où j'allais mettre le couvert sur la table ronde : nous avons eu un tête-à-tête pénible d'un quart d'heure. Il m'a débité des niaiseries et des mots doux, qu'il amalgamait dans des phrases impossibles. Puis, ayant passé son bras autour de ma taille, il voulut se faire câlin, m'embrasser. Nous étions en face de la fenêtre et j'aperçus Francine Lacroix qui vérifiait et consolidait des nippes étalées, pour le
séchage, sur la bouchure du jardin de son père. c( Laissez-moi, tenez, je vous méprise : )) si vous aviez pour deux liards de cœur, ce » n'est pas ici que vous seriez... La voilà là-bas, » votre femme; vous la reniez, vous reniez » votre enfant : vous n'êtes qu'un lâche!... » Son visage glabre eut une expression laide, piteuse, décontenan-cée ; il bredouilla: « Si... y> vous... croyez... tout ce qu'elle dit!... Il n'est » pas de moi, son enfant... »
» Maman apportait la soupe, et la mère Peyrat entra à sa suite. Je crois que Jean fut bien aise de cette diversion. Pour moi, j'étais disposée à lui dire d'autres vérités. Mais ensuite, en présence de sa mère et de mes parents, je me suis efforcée d'être aimable, voulant, pour les contenter mieux, avoir Tair d'accepter de bonne grâce les événements. Et puis, vrai, cela m'avait soulagée de dire un peu son fait au garçon I S'il avait le moindre sens moral, il se retirerait; mais de lui il n'y a rien à espérer; on me livre à lui, il m'accepte, voilà tout : je ne suis qu'une marchandise dont on trafique. Il m'a embrassée, au dépari, en me promettant de revenir dans quinze jours.
» Mes parents sont enchantés. Avec les Peyrat, ils vont aller mercredi à Maleville pour signer les actes définitifs qui les feront propriétaires de la locaterie voisine. »
c^ Lundi i^). — Je suis allée ce matin voir le père Pinel, que la Nette m'avait dit être malade et très affecté : je l'ai trouvé qui pleurait dans sa cuisine. Il souffre de douleurs aux jambes ; il ne peut circuler comme d'habitude et cela le fait s'apitoyer davantage sur son sort malheureux. 11 m'a fait part de la grande peine qu'il éprouvait de quitter Rigny : — car il s'en va habiter chez son fils, à Cresset; Dieu sait comment il sera traité là-bas, le pauvre vieux! — Il m'a reparlé de Peyrat, qu'il a vu hier : « Tu seras forcée de te marier avec lui malgré » tout; je te l'ai bien dit dès le commence- » ment. — Ce ne sera pas par sympathie pour )) lui, en tout cas! ai-je répondu; ce sera bien » uniquement pour contenter mes parents. » Il a repris : c( Oh! tu n'as pas besoin de me y> le dire, ma fille!... » Et il m'a enveloppée d'un bon regard de pitié, qui m'a prouvé (ju'il mesurait l'étendue de mon sacrifice, qu'il en-
trevoyait le grand déchirement de mon cœur ! » Francine, que j'ai vue ce soir, m'a dit que j'avais bien fait de répondre oui aux Peyrat. La malheureuse est toujours fort triste, son père continuant de ne rien lui dire et sa mère de lui faire entendre des reproches acrimonieux. Elle trouve le temps long et souhaite d'être au jour de la délivrance, qu'elle n'attend guère avant deux mois... Et ensuite que deviendra-t-elle?... »
c( Mardi soir 26, — J'ai été reprise, la nuit dernière, d'une violente douleur de dents. Pendant la longue insomnie qu'elle a provoquée, j'ai recommencé de pleurer et de retourner ma misère sous toutes ses faces. Vrai, il me semble que j'aurai une révolte de tout mon être quand il me faudra appartenir à cet . homme!... Oh! une idée m'est venue que je n'ose écrire... que je vais écrire pourtant, car j'espère bien que ces lignes ne seront jamais lues que par moi-même... En cherchant le moyen d'échapper à l'avenir qui m'attend et qui me fait si peur, je n'ai trouvé que cela de défmitif et de pratique : mourir. Oui, l'idée
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de la mort s'est mise à rôder autour de moi comme un j?rand oiseau noir, messager funèbre venu de loin et qui touchait au but. Cela me semblerait si doux de disparaître!... Oh! la joie de voir s'ouvrir soudain, en avant de moi, un abîme où j'irais m'anéantir !... Il y a des jeunes filles qui se tuent parce qu'on les empêche d'épouser le fiancé de leur rêve : moi, je me tuerais volontiers pour ne pas épouser un être qui me répugne. Vraiment, il me semble que j'aurais ce courage, n'était le double chagrin qu'éprouveraient mes parents de ma perte et de se dire qu'ils l'ont euxmêmes causée... Et puis le catéchisme dit que Dieu le défend. . Non, pas cela : il me faudrait mourir d'une maladie ou bien d'un accident...
y> Pour essayer à tout prix de réagir contre ces pensées funèbres, je suis allée, dans la soirée d'aujourd'hui, à la prière du Carême, à Rigny. J'aime l'église à cause de l'atmosphère de calme et de mystère qui tombe des vieilles voûtes. Dès l'entrée, ma pensée est comme enveloppée dans un suaire très épais et j'oublie instantanément tous les soucis, tous les cha-
grins de ma vie ordinaire. Puis les accents de l'orgue, le costume, les chants et les gestes de l'officiant, les cantiques que chantent les petites filles de l'école, tout concourt à me communiquer une impression de douceur et d'apaisement. Le soir surtout, au moment de l'adoration, quand on a chanté le Tantum ergo et que l'encens a monté en spirales bleuâtres vers la voûte, j'ai eu des ravissements de paradis; il m'a semblé que mon âme s'élevait avec la fumée odorante et que mon corps allait s'anéantir sur les dalles. J'étais légère, heureuse, sans trouble aucun.
» Hélas ! à la sortie, le chagrin momentanément banni ne s'est pas fait faute de revenir, et le grand oiseau noir a recommencé de voler... »
« Mercredi matin 27. — Mes parents sont partis, ce matin, à cinq heures pour Cos, où ils devaient rejoindre les Peyrat et où ils ont dû prendre tous ensemble le premier train pour Maleville. Y in fait toute seule, le pansag(^; j'ai eu bien de la besogne jusqu'à neuf heures. Néanmoins, en dépit de l'activité qu'il m'a
fallu déployer, mes pensées funèbres sont revenues. Je suis dans un tel état de désespérance qu'il me semble qu'à l'occasion je provoquerais l'accident libérateur... »
— Maria ! . . . Maria ! . . .
Vite Maria ferme le cahier, met toutes choses en place : c'est Francine qui vient la relancer pour lui montrer la première brassière qu'elle vient de confectionner à Tintention de l'enfant attendu... Pauvre Francine I elle avait repris pour un instant son sourire d'autrefois ; elle oubliait toute l'infinie tristesse de sa situation, les fâcheries de sa mère et les reproches muets de son père, dans la joie d'agiter comme un drapeau, au bout de son bras levé, le délicat petit vêtement destiné au bébé futur. En la fille insoucieuse et gaie qu'elle était hier.
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voilà que se révélai L une mère ulleclueuse el sérieuse. Quel triste avenir Tattendait, cet enfant, ce paria qui naîtrait le plus pauvre parmi les très pauvres et marqué rlu stigmate originel de l'illégitimité ? Quelle vie de travail et de misères, pleine de vicissitudes, serait la sienne ? Pourtant sa mère, qu'il rendait déjà si malheureuse, dont il chargerait d'un poids bien lourd l'existence entière, souriait en travaillant pour lui.
Maria palpa, admira la mignonne brassière blanche et, très calme, s'intéressa à l'énumération des diverses pièces du trousseau que Francine voulait préparer. Un grand quart d'heure, les deux jeunes filles causèrent presque joyeusement, dans la cuisine ensoleillée.
Car les frimas de la précédente semaine n'étaient plus qu'un mauvais souvenir : la neige avait disparu et, comme par un miracle point rare d'ailleurs en cette saison, le ciel s'était éclairci et le soleil brillait vif et chaud. C'était une de ces premières journées de lumière qui sont toujours favorablement accueillies; elles sont pourtant trompeuses :
elles avivent l'espoir du vrai printemps, encore très éloigné
— Tiens, puisqu'il fait si beau, je vais aller laver, dit Maria, reconduisant Francine qui se retirait.
Elle assembla, dans un panier, des chaussettes, une jupe, deux tabliers et le pantalon de travail de son père; elle ferma la porte et mit la clé dans un trou du mur, puis elle se dirigea, suivie de Castor, vers le lavoir, — une mare rectangulaire, bien entretenue, dans le bas de leur « chaumat ». — Sortant de la grange par un trou rond ménagé dans la porte à son usage, la minette noire se joignit à eux.
Maria se sentait joyeuse, d'habitude, à ces premiers jours fleurant le renouveau. Mais rien en ce moment ne pouvait l'égayer. Elle eut un regard vague pour le paysage encore hivernal que baignait la grande lumière : les bouchures, les arbres en paraissaient plus noirs; par contre, le hAle avait blanchi les guérets d'automne; des génisses s'ébaudissaient dans les jachères nues : il y avait dans Tair des évolutions d'oiseaux, des vols de papillons
dorés, des manœuvres de moucherons; de timides violettes se montraient en bonne exposition ; le gazon du pré était encore sans vie, mais il y avait ça et là des cercles de petites marguerites aux pétales roses et blancs.
Le lavoir formait enclos; des haies vives l'entouraient pour empêcher les vaches d'en détériorer les bords à l'époque du pâturage. Maria prit le « cabas » garni de paille, qu'on remisait vers la bouchure, et le disposa près d'une des planches de lavage, pour s'y agenouiller. Oh ! que l'eau était limpide et calme ! Le soleil se jouait dans sa masse liquide comme dans un miroir et tous les mystères d'en dessous se dévoilaient. On pouvait distinguer dans le fond vaseux de petits morceaux de bois sec enfoncés verticalement, des brins de paille, des plantes, des feuilles.
Avant de la souiller, cette eau si transparente et si belle, Maria regarda s'y refléter son visage pâli, ses beaux yeux gris bleu, doux et tristes. Castor et la minette noire, qui s'étaient approchés, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche, contemplèrent aussi avec élonnement leur image renversée. Maria sourit de
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leur trouble ; pour les rassurer elle les caressa un instant tous deux : alors ils se frottèrent à elle avec des gestes de satisfaction.
Mais la jeune fille se laissa reprendre bientôt par son rêve intérieur. Elle se souvenait qu'elle avait eu, certain jour de l'avant-dernier été, un vertige passager à regarder ainsi sa figure dans ce miroir cristallin. Sans inquiétude, à cette époque, elle n'avait que le désir de s'amuser et elle se faisait des grimaces pour le plaisir de les voir se reproduire. Mais ce vertige était survenu, pendant lequel elle s'était sentie attirée par les exquises transparences : elle avait failli se laisser glisser, se livrer à elles.
Et, à mesure qu'elle s'évoquait mieux, qu'elle se précisait davantage, cette scène de l'autre été, un désir violent la poignait : oh ! songer que cette eau limpide pouvait la rendre insensible à toutes les misères et à toutes les douleurs, la guérir en une minute de sa détresse présente, lui donner la tranquillité pour jamais I
Afin de chasser l'idée envahissante, elle trempa dans le clair liquide le pantalon
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boueux de son père; elle frotta, frotta, détacha toute la boue amoncelée qui à mesure descendait, salissait Teau où nulle image ne se voyait plus; mais l'idée néanmoins persistait, grandissait...
Elle considérait encore ce qu'allait être sa vie, une suite continuelle de déboires et de dégoûts : alors ne vaudrait-il pas mieux?...
Oh ! cette fois, qui lui inspirait cette pensée nouvelle si tentante ? Quelle puissance supérieure intervenait pour lui montrer qu'elle avait là une occasion unique de mourir en laissant croire à un accident ?
Ayant la volonté ferme de résister, elle frottait avec rage le pantalon crasseux de son père; mais son cerveau restait actif malgré tout, actif et très lucide.
(c On croirait à un accident... C'est unélourdissement qui l'a prise, sans doute! dirait-on, lorsqu'on me découvrirait, en voyant les vêtements à moitié lavés... Et l'on me plaindrait... Et l'on plaindrait aussi beaucoup mes parents... »
Elle en arrivait à éprouver presque un contentement, comme s'il s'agissait d'un bon
tour à leur jouer, à tous ; et elle était, en apparence, paisible, comme si ces choses effroyables eussent concerné quelqu'un d'indifférent.
Ses parents, ils l'aimaient bien, c'était sûr, mais ils se consoleraient dans le travail, qui était leur vraie religion.
(( Un accident, après tout, ils n'auront pas la douleur de se dire qu'ils en sont cause... »
Dieu?... C'est à celui-là qu'elle songeait maintenant, à celui-là auquel on ne peut rien cacher. Il défend, lui, de se donner la mort; il veut qu'on supporte la vie, même pénible et misérable, et qu'on se borne à lui offrir ses peines et ses misères, en souvenir de la Passion de Jésus...
Elle continuait à travailler avec ardeur, sans s'interrompre; le pantalon était lavé: elle le tordit et le déposa à côté d'elle, sur nu peu de paille tirée de sa caisse.
Et voici que lui revient une autre pensée mauvaise :
(c Si le catéchisme dit bien vrai, personne n'évitera l'enfer, ou du moins il y aura si peu de sauvés!... Les protestants, les juifs, les
mahomélnns, les bouddhistes, les fétichistes, tous ceux qui ne sont pas chrétiens seront damnés. Parmi les chrétiens, beaucoup ne vont pas à la messe, et l'enfer les attend; bien d'autres qui n'y vont que quelquefois, par habitude, auront le même sort; et d'autres encore, qui suivent régulièrement les cérémonies du culte, mais qui sont avares, intempérants, impurs, blasphémateurs, menteurs, vaniteux, égoïstes, fourbes ou inhumains... Si n'ont accès au ciel que les très bons et les très purs, ceux qui suivent à la lettre les préceptes indiqués par le catéchisme, eh bien, le ciel sans doute est encore presque vide!... Mais quoi! Dieu est grand, juste, miséricordieux, et il me pardonnera ce moment d'oubli pour lequel il trouvera tant de circonstances atténuantes... Et puis, peut-être Dieu n'a-t-il jamais existé que dans l'imagination des hommes? Peut-être la mort est-elle la clôture de tout... c( Quand je serai crevé! » disait souvent Lacroix d'un air naturel, détaché, indifférent. Et cette perspective n'effrayait aucunement le vieux fataliste : crever lui semblait la conclusion logique d'une vie pendant
laquelle il lui avait toujours fallu travailler comme une brute... »
Les deux tabliers étaient lavés et posés sur le pantalon, il ne restait plus que la jupe et les chaussettes. Maria s'interrompit et Castor s'approcha, la voyant inactive. Elle le caressa machinalement.
— Va te coucher, mon vieux Castor, va rejoindre la minette.
Docile, le chien s'en fut taquiner la chatte noire qui dormait roulée en boule au bord de la haie : — elle eut un ronflement fâché parce qu'il lui tirait la peau du cou, — mais des aboiements s'entendirent du côté de Siraudin qui le firent sortir de l'enclos, courir dans cette direction en aboyant aussi.
La jeune fille restait agenouillée dans son « cabas », le battoir à la main; mais, envahie toute d'une torpeur mauvaise, elle ne se remettait pas au travail. L'eau, calme de nouveau, reprenait peu à peu sa limpidité. Le visage de Maria, immobile et comme extatique, commençait à y réapparaître. Elle ne s'en apercevait guère; des souvenirs de sa vie passée, sous forme d'images très douces, se présentaient à
son esprit : celaient des épisodes d'enfance, des scènes de Sainte-Anastasie, le déjeuner chez les Bouguin, dans leur maison de Cos, puis la fête de Rigny, la lettre d'aveux de Jacques, les conversations philosophiques de Paul... Elles se succédaient, les images avec une précision et une rapidité incroyables ; il y en avait même de très insignifiantes, sans rapport aucun avec la grande obsession qui la poignait toute...
Et tout à coup, sans réflexion nouvelle, dans un accès subit de volonté presque irraisonnée, elle donna des genoux une brusque secousse qui fit culbuter dans la mare la caisse de bois : et, à la suite du « cabas », elle s'enfonça, tête première, dans la transparence de l'eau...
Le matin, dans le train qui les conduisait à Maleville, les Peyrat et les Vaureil, très gais, parlèrent d'avenir.
— Diable m'étrangle, dit Peyrat, nous allons les marier pour la Saint-Jean, les enfants.
Hélène appuya de sa voix insinuante et traînante :
— Mais oui, nous emmènerons la petite au Gérain pour quelques mois.
Clémence répondit vivement, effrayée déjà à la pensée de cette séparation momentanée :
— Oh! pour la Saint-Martin, ce sera bien assez tôt; elle est si jeune encore!
Et Vaureil partagea ropinion de sa femme.
Les Peyrat avaient à côté d'eux un petit sac de toile plein de pièces de cent sous et ils faisaient des plaisanteries là-dessus :
— C'est ça un bagage de valeur! .. ne l'oublions pas sur la banquette, surtout!...
A la descente du train, le père Peyrat le prit sous son bras et, gêné par ce fardeau précieux, il marcha en queue du groupe, ridiculement.
Chez l'avoué, où ils se rendirent aussitôt, une déception cruelle les attendait. Dans ces ventes par autorité de justice, un délai est accordé aux surenchérisseurs possibles. Le délai pour la vente Pinel était expiré de la veille au soir seulement. Or, à la dernière heure, une surenchère de deux mille francs avait été portée par M. Albert Breuron, le châtelain des Saurêts, rentré d'Italie depuis peu. Quelque bonne âme, le garde Vincent, probablement, lui avait fait observer qu'il serait utile, rapport au gibier, d'empêcher un étranger indépendant de venir se fixer là : et l'homme riche, goûtant cet avis, n'avait pas hésité à faire le nécessaire pour devenir pos-
sesseur de ces quelques parcelles enclavées dans son fief.
— Vous pouvez, si bon vous semble, surenchérir encore ! dit l'avoué aux acheteurs évincés.
Mais Vaureil répondit sentencieusement :
— Un pot de terre ne peut lutter contre un pot de fer : du moment que monsieur Albert s'est mis en tête d'avoir ça, il n'y a qu'à tout laisser tranquille.
Hélène se lamentait :
— Ah! tant de peines, de démarches et de frais pour ne pas aboutir! Que c'est donc malheureux, mon Dieu !... Et notre pauvre argent qui était placé et que nous avons tout fait rentrer : qu'allons-nous en faire, à présent?
— Diable m'étrangle, jamais ça ne s'est vu, un tour pareil! monologuait le père : oui, c'est une farce, oui, bien sûr!
Dans la rue, il s'aperçut qu'il avait oublié chez l'avoué son petit sac de pièces d'argent, déposé en entrant sur une chaise. Il courut bien vite le chercher et recommença de le serrer sous son bras, sans prêter attention aux sourires et aux railleries des passants intrigués.
Ils allèrent déjeuner dans un restaurant de quatrième ordre et reprirent le train d'une heure pour Cos, aussi consternés qu'ils étaient gais le matin.
— C'est Maria qui va être contente I dit Clémence à Vaureil, lorsqu'ils furent sur leur voiture à âne, entre Cos et Rigny; maintenant, ce n'est plus la peine qu'on l'oblige à se marier avec Peyrat, car il ne lui plaît pas du tout, c'est sûr...
— Oh! non... Elle en trouvera bien d'autres mieux de son goût.
En passant devant les Saurêts, Vaureil, si respectueux d'habitude, laissa échapper une phrase coléreuse :
— Ça envahit tout, ces gens-là ; quelle race ! . . . Ça ne devrait quand même pas être permis d'avoir de pareilles fortunes.
— Qu'est-ce que tu veux! il y a bien toujours eu des messieurs riches, dit Clémence, résignée.
A l'arrivée, ils eurent tout de suite une surprise de voir toutes les portes closes, celles des
étables comme celles de la maison. Dans la cour, il n'y avait que Castor qui, couché près de l'entrousse, les vint recevoir et leur manifesta toute sa joie.
— Maria?... où est donc Maria? s'écria la pauvre mère, qui pâlit.
Aussitôt descendue, elle secoua la porte, la trouva fermée; mais, sans peine, elle découvrit la clé dans le trou du mur du poulailler, là où on la mettait toujours lorsqu'on délaissait un moment la maison. Instinctivement, elle regarda sur la haie du jardin, sachant que sa fille avait dû laver : les effets n'étaient pas étendus.
« Maria est sans doute au lavoir )>, songeat-elle.
Mais cela, à la réflexion, lui parut bien étrange. C'est le matin toujours qu'on va laver, avant de faire le brin de toilette quotidien : ce n'élait pas naturel que la petite eût attendu si tard. Et puis les volailles assemblées piaulaient, ayant l'air d'avoir très faim : elle ne leur avait donc pas distribué leur ordinaire provende de l'après-midi?
L'in(iuiétude de Clémence augmentait; elle
était agitée par toute sorte de pressentiments mauvais et, d'une voix changée, elle dit à son mari, qui venait de mettre l'àne en place :
— Je ne sais pas du tout où est la {)etite.. J'ai peur qu'il ne lui soit arrivé quelque chose.
Sans trop s'émouvoir, Vaureil, très fort, héla sa fille :
— Maria!... Maria!... lié! Maria!...
Rien ne répondit. Le visage de la mère devenait livide : son cœur avait de gros tressants et un poids lourd oppressait sa poitrine. Très vite elle traversa la cour, s'en alla chez les Lacroix. Francine était seule, encore occupée à ses langes.
— Pourrais-tu me dire où est la Maria, Francine ?
— Ma foi, non!... Nous avons causé un peu, ce matin, vers dix heures; quand je l'ai quittée, elle se disposait à aller laver : je ne l'ai pas revue depuis.
Dans une crise d'angoisse qui la rendait folle, Clémence se reprit à courir. Elle traversa le pré, pénétra dans l'enclos du lavoir et aperçut le corps de sa fille flottant à la surface de l'eau calme : alors, poussant un cri terrible, elle tomba près du bord, évanouie. . .
On fit à Maria de belles funérailles; il y eut sur son cercueil une couronne artificielle en perles blanches et des couronnes de mousse, de lierre et de violettes très fraîches.
Personne ne songea à la possibilité d'un suicide, sauf peut-être le père Pinel, qui eut des soupçons, mais se garda bien d'en faire part. Toutes les circonstances concordaient d'ailleurs pour prouver qu'il y avait eu accident : le « cabas » qui flottait sur l'eau, ainsi que le battoir, les effets à moitié lavés étalés sur le bord, en deux tas distincts... C'avait bien été la surprise d'un évanouissement, d'une mort en pleine activité, au milieu de la tâche inachevée.
Et, dans ce vallon où elle avait vécu, le printemps revint mettre son attrait coutumier : il y eut de la verdure, des fleurs et des chants d'oiseaux, et des moissons et des fruits... Rien n'était changé. Seulement les pauvres parents étaient inconsolables d'avoir perdu leur fille...