Né en
2. Le comité pour la révision de la Constitution avait un président, M. Pepin-Lehalleur ; trois vice-présidents, MM. Turgot, Guyard-Delalain, Lavollée ; deux secrétaires, MM. de Beaumont- Vassy et Bonnet de Malherbe.
pour ainsi dire, le prologue du 2 décembre. Moins initié que son successeur aux choses de la diplomatie, M. Turgot qui, du moins, avait apporté un grand dévouement au service du pouvoir nouveau et voulait de toute façon occuper un poste élevé dans la hiérarchie officielle, avait accepté celui d'ambassadeur à Madrid , en remplacement du portefeuille qu'on lui enlevait.
Le choix de M. Drouyn de l'Huys dans les circonstances spéciales où l'on se trouvait était un choix des plus heureux. Ayant parcouru tous les degrés de la carrière diplomatique , ancien directeur des affaires commerciales au ministère des affaires étrangères, on se souvient qu'il avait été destitué par M. Guizot pour avoir voté l'amendement présenté par M. deMalleville dans l'affaire de l'indemnité Pritchard , incident qui favorisa singulièrement sa fortune politique. Ce n'est rien en effet que d'être un homme de mérite ou de talent, si une occasion que l'on poursuivrait souvent en vain ne vient tout à coup vous mettre en lumière et intéresser le public à votre personnalité. M. Drouyn de l'Huys avait dit à propos de cette disgrâce : « Je ne me suis jamais enquis, je l'avoue, si je pouvais voter impunément comme je l'ai fait, mais je me suis demandé si je pouvais le faire loyalement, et ma conscience n'a pas hésité un instant à me répondre. »
Appartenant au centre gauche dans les dernières assemblées de la monarchie de 1830, M. Drouyn del'Huys, réélu après 1 848 à la Constituante et à la Législative, y avait fait partie du Comité des affaires étrangères. Une première fois, le Prince-Président l'avait choisi pour le portefeuille des relations extérieures, et ensuite pour le poste d'ambassadeur à Londres. Possesseur d'une grande fortune, circonstance qui pouvait ajouter à l'indépendance naturelle de son caractère, le nouveau ministre avait une connaissance parfaite des divers cabinets et des principales cours. Son caractère était ferme, ses idées étaient très-arrêtées sur toutes choses. Quoique d'une taille élevée et d'un tempérament vigoureux en apparence, sa santé, quelquefois mauvaise, donnait alors, par un effet naturel et involontaire, une sorte de raideur à la manifestation de ses idées ou de ses vues, et ajoutait à la ténacité habituelle de son intelligente volonté. Il était impossible de l'aborder, du reste, sans être immédiatement frappé de la finesse extrême que dénotaient ses traits. Un tel ministre, répétons-le, était fait pour la situation donnée, du moment où, sans arrière-pensée, il avait mis son expérience et ses lumières au service du second empire , et c'était une bonne chance pour un gouvernement nouveau de l'avoir trouvé sous sa main.
Le 2 décembre, il adressait aux ministres des
diverses puissances accréditées à Paris une circulaire dans laquelle, après avoir officiellement notifié la proclamation du second empire, il déclarait que si la France se choisissait un gouvernement plus approprié à ses mœurs, à ses traditions et à la place qu'elle occupait dans le monde, si ses intérêts trouvaient dans un retour à la monarchie la garantie qui leur manquait, il n'y avait rien là qui pût changer son attitude extérieure. Le nouvel empereur reconnaissait et approuvait tout ce que le président de la république avait reconnu et approuvé depuis quatre années. La même main, la même pensée continueraient de régir les destinées de la France, et une expérience accomplie dans des circonstances difficiles avait suffisamment prouvé que le gouvernement français, jaloux de ses droits, respectait également ceux des autres, tout en attachant le plus grand prix à contribuer pour sa part au maintien de la paix générale. La notification directe aux puissances elles-mêmes était rédigée dans un sens identique.
Le premier des États de l'Europe qui reconnut le second empire fut le royaume des Deux-Siciles : le 3 décembre, le marquis Antonini, ministre du roi Ferdinand II, vint présenter ses lettres de créance. Il les avait reçues d'avance par ordre de Ferdinand qui s'était montré très-habile et très-perspicace en cette circonstance. Il y a là un singulier
rapprochement à faire : le roi de Naples fut le premier souverain qui reconnut Napoléon III, et sans que Napoléon III ait directement coopéré ou contribué à la destruction ultérieure du royaume des Deux-Siciles, il n'en est pas moins vrai que c'est l'intervention armée du gouvernement français en Italie, et surtout sa non intervention dans l'aggression révolutionnaire de Garibaldi qui a facilité le renversement, peut-être momentané , de la monarchie napolitaine. Ces coïncidences , sans être trèsextraordinaires en politique, sont toujours curieusement relevées par l'histoire.
Après les Deux-Siciles, la Grande-Bretagne reconnut le second empire, et le 6 décembre, lord Cowley remit ses lettres de créance. M. Rogier, ministre de Belgique, en fit autant le lendemain. A partir du 8 jusqu'au 16 décembre, les reconnaissances de la Suisse, du Piémont, de l'Espagne, des Pays-Bas et du Danemark arrivèrent successivement à Paris, et, un peu plus tard, celles de la Suède, du Saint-Siège, de l'Empire ottoman et des États-Unis. Les gouvernements secondaires de l'Allemagne, grands ou petits, avaient reçu pour mot d'ordre d'attendre les déterminations de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse. C'est pour parvenir à ce puéril résultat que l'empereur de Russie s'était donne tant de mouvement et avait fait tant d'efforts. Encore le résultat lui échappait-il en partie, car cer-
tains petits États , tels que le duché de Nassau et la Hesse grand-ducale ne voulurent point se soumettre au bon plaisir des trois grandes puissances et préférèrent conserver toute leur indépendance d'action, tandis que l'Autriche et la Prusse ellesmêmes, qui s'étaient entendues d'abord avec la Russie pour la rédaction des lettres de créance de leurs représentants à Paris, ne consentaient plus à cette exacte similitude dans les termes qui , précédemment , avaient été convenus , parce qu'elles craignaient avec raison d'être entraînées trop loin par le tzar Nicolas.
Ces puissances faisaient, du reste, quelques réserves sans grande portée : ainsi MM. le comte de Buol et de Manteuffel disaient dans leurs dépêches à MM. Hubner et de Hatzfeld, ministres d'Autriche et de Prusse à Paris, que des copies du sénatusconsulte et du plébiscite relatifs à la transformation gouvernementale opérée en France ayant été jointes aux communications par lesquelles l'avénement de l'empereur des Français leur avait été notifié, il ne leur appartenait pas de discuter ces documents comme actes de législation intérieure de la France. A ce titre , les dispositions qu'ils renfermaient ne pouvaient que rester en dehors du domaine des relations internationales entre les deux empires. Aussi l'Autriche et la Prusse, en procédant comme elles l'avaient fait à la recon-
naissance de l'empereur des Français, et en témoignant franchement de leurs intentions de continuer avec son gouvernement les rapports d'amitié qui avaient subsisté jusqu'alors, n'entendaientelles ni émettre une opinion quelconque sur les principes établis par le plébiscite, converti désormais en loi de l'État, ni accepter d'avance les conséquences qui pourraient en être tirées à l'avenir. En s'abstenant, du reste, de donner une forme plus solennelle à leurs réserves , elles croyaient fournir au gouvernement français qui, sans doute, saurait l'apprécier, une nouvelle preuve des sentiments conciliants dont elles étaient animées, parce qu'elles attachaient le plus grand prix à maintenir intacts, dans l'intérêt de l'ordre social et de la paix du monde, les rapports de bonne intelligence subsistant entre elles et le gouvernement français. Les lettres de créance ne devaient être remises qu'après la présentation de celles du plénipotentiaire russe, et c'était, par le fait, la seule concession que l'empereur Nicolas eût obtenue, car, dans la rédaction de ces pièces diplomatiques, le protocole ordinaire était scrupuleusement observé, et elles différaient essentiellement en cela des lettres qui allaient être expédiées de Saint-Pétersbourg à AI. de; Kisseleff, représentant de la Russie, à Paris. I- ''iiifM'i'ciiiiMcolMsiravaitjamaisconseiiliàadinettr<' que le droit résultant d'Une élection populaire pût
être comparé à celui d'une possession héréditaire basée sur le principe du droit divin. Pour lui, la souveraineté du Prince-Président, appelé au trône par un vote de la nation, n'était point de la même essence que la sienne propre, et il aurait voulu entraîner l'Autriche et la Prusse à faire comprendre cette distinction dans la formule des lettres de créance : ainsi le terme consacré pour les rapports de cette nature de souverain à souverain est, on le sait, monsieur mon frère; eh bien, l'empereur Nicolas ne voulait pas traiter le nouvel élu du suffrage universel en France sur un pareil pied d'égalité, et repoussait cette fraternité toute de courtoisie pour lui substituer une autre formule assez singulière, en terminant la dépêche par ces mots : de Votre Majesté, le bon ami.
Lorsqu'à distance on étudie les effets et les causes des grands événements humains , l'esprit demeure quelquefois confondu de la puérilité, de l'insignifiance de certains actes qui pourtant ont produit des résultats d'une importance majeure, ont eu les plus graves, quelquefois les plus sanglantes conséquences. Qui ne comprend, par exemple, que dans la circonstance donnée, ce que faisait ainsi l'empereur de Russie était trop, ou trop peu : trop si sa pensée n'allait pas jusqu'à des hostilités directes, avec un parti pris malveillant et belliqueux; trop peu, si au contraire le tzar nourrissait le secret
dessein de se poser en ennemi déclaré du principe qui avait porté le prince Louis-Napoléon au trône, en adversaire de l'empereur Napoléon III luimême, car, pour entreprendre une telle campagne, larme choisie était ridicule. C'était se servir de l'épingle au lieu d'employer le canon.
Les lettres de créance de M. de Kisseleff étant formulées de la sorte furent présentées le 5 janvier 1853. Le nouvel empereur des Français sut, avec une modération apparente, dissimuler la désagréable impression qu'il devait naturellement ressentir de la dérogation aux usages reçus entre souverains. Cette attitude mettait, aux yeux de tous les hommes impartiaux, l'adresse et le bon goût de son côté. La faute commise par l'empereur Nicolas n'en devenait que plus évidente dans un moment où une alliance entre la France et la Russie pouvait avoir pour cette dernière puissance des résultats si avantageux. On peut dire presque sans exagération que le tzar Nicolas est mort de cette faute là.
MM. Hubner et de Hatzfeld furent reçus les jours suivants aux Tuileries; puis vinrent les représentants des puissances secondaires de l'Allemagne. Mais l'intérêt et l'attention publics avaient été épuisés par l'incident russe.
Que se cachait-il donc de sérieux derrière cette démonstration puérile? A quelle politique cette sourde malveillance servait-elle de préface?
L'empereur Nicolas était profondément et intimement convaincu que les événements qui s'étaient récemment produits en France devaient, pour ainsi dire, fatalement amener des complications nombreuses dans l'économie générale de l'Europe et qu'une conflagration, sinon générale, du moins très-étendue et très -grave, pouvait en résulter. Dans l'intérêt de l'ambition moscovite et du développement matériel de la Russie, le moment n'était-il pas bien choisi pour prendre une attitude imposante, réservée, martiale, non pas ouvertement hostile au gouvernement français, mais hostilement expectante? Et, si les complications prévues se réalisaient, ne fallait-il pas, d'ailleurs, être tout prêt à en profiter?
Au nord, la Russie, en possession de la Finlande, n'avait aucun intérêt à s'étendre davantage; à l'ouest, les États germaniques lui formaient une frontière naturelle; c'était vers l'Orient que, traditionnellement depuis la grande Catherine, les Russes avaient les regards tournés, et c'était aussi
de ce coté que se dirigeaient alors toutes les pensées politiques du tzar Nicolas.
Il existait d'ailleurs plusieurs raisons pour qu'il en fût ainsi : depuis quelques années la prépondérance russe en Orient s'était sensiblement amoindrie. La Porte-Ottomane se montrait moins révérencieuse que par le passé. Après la guerre dv Hongrie de nombreux réfugiés polonais avaient trouvé asile en Turquie, et, lorsque le cabinet de Saint-Pétersbourg, se préoccupant de leur présence à Constantinople ou dans les provinces turques, s'était efforcé d'obtenir leur renvoi, cette demande avait été repoussée. En outre, dans la question dite des Lieux-Saints, lorsque la France, invoquant les capitulations antérieures, qui accordaient aux Latins la possession et le soin des sanctuaires sacrés, notamment du Saint-Sépulcre, tandis que, au nom de l'Église grecque, la Russie réclamait des immunités religieuses à peu près identiques, cette dernière puissance, de plus en plus jalouse du protectorat de l'Église d'Orient, s'était, malgré la modération relative de la diplomatie française, trouvée lésée dans ses prétendus droits.
Et cependant la France qui, en vertu de traités remontant jusqu'à François Ier et à Soliman, aurait pu revendiquer pour les catholiques la possession exclusive des Lieux-Saints, la France, qui tra-
ditionnellement et depuis un temps immémorial , protège les Latins en Orient, s'était elle-même, dans un louable esprit de conciliation, déclarée satisfaite de concessions peu en rapport avec des droits d'une réalité et dune ancienneté incontestables.
Enfin, dans la question du Monténégro, la Russie, qui affecte d'étendre une main protectrice sur toute la race slave et de favoriser toutes ses prétentions, avait pris une part directe qui, pour ne pas être complètement active, n'en avait pas moins une importance majeure.
On sait que le Tsernagora ou Monténégro, petit territoire situé entre l'Adriatique et la Turquie d'Europe, comptant une population d'un peu plus de cent vingt mille âmes, et tout hérissé de rochers qui le protègent, est un pays indépendant, gouverné par un prince qui, sous le nom de vladika, a réuni jusqu'en 1851 le pouvoir théocratique au pouvoir temporel, c'est-à-dire était prince et évêque tout à la fois. Au mois d'octobre 1851, le vladika régnant, Pierre Petrovitch-Niegosch, étant venu à mourir, son neveu, Daniel, désigné dans son testament pour être son successeur, avait déclaré au Sénat monténégrin qu'il répudiait le pouvoir théocratique et le séparait du pouvoir temporel, non- seulement afin d'assurer sa propre succession à sa descendance directe (les évêques
grecs ne pouvant se marier comme les simples popes), mais encore afin de mettre la constitution de son pays plus en rapport avec les idées du siècle.
Le Sénat monténégrin s'était empressé de réunir à Cétigné, capitale du Tsernagora, une assemblée populaire, qui avait accepté cette réforme avec enthousiasme, et Daniel Ier, revenu de Saint-Pétersbourg, où il s'était rendu pour communiquer ses intentions à l'empereur Nicolas, avait été accueilli très-chaleureusement par ses nouveaux sujets. C'était toute une révolution dont la Porte-Ottomane prit immédiatement ombrage. Les habitants de la Montagne Noire étaient pour elle de belliqueux et difficiles voisins, toujours prêts à envahir son territoire. Elle vit dans cette réforme approuvée, peutêtre même conseillée par la Russie, un danger qu'il fallait immédiatement prévenir, et, de leur côté, les Monténégrins, effrayés du voisinage de l'armée de Bosnie commandée par Orner - Pacha , avaient pris les devants et s'étaient, en prévision dune attaque, emparés de la forteresse turque, qui défendait et couvrait le lac de Scutari, provoquant ainsi à Constantinople une irritation qui s'était immédiatement traduite par l'invasion du Monténégro et le blocus maritime de ses côtes.
La France et l'Angleterre avaient inutilement blâmé et déconseillé cette entreprise militaire de la
Turquie, dont les conséquences pouvaient être très -graves. L'Autriche, très -intéressée dans la question à cause de son voisinage immédiat du territoire monténégrin , envoya promptement à Constantinople un plénipotentiaire, le comte de Linange, chargé de demander le retrait des troupes turques des districts envahis de la Montagne Noire, d'obtenir ensuite quelques explications et satisfactions sur d'autres points secondaires; enfin, d'offrir l'amicale intervention de l'Autriche dans les difficultés qui semblaient sur le point de surgir entre la Porte-Ottomane et le gouvernement russe.
Celui-ci se disposait de son côté à envoyer au sultan un ambassadeur extraordinaire avec mission apparente de traiter cette question du Monténégro en même temps que celle des Lieux-Saints, mais dont la présence à Constantinople devait avoir un autre but, comme nous le verrons tout à l'heure.
Ce fut le 30 janvier 1 853 que le plénipotentiaire autrichien arriva à Constantinople , tandis que l'ambassadeur extraordinaire du tzar ne devait y paraître que le 28 février suivant.
Mais quatre jours seulement après que M. de Kisseleff avait présenté ses lettres de créance à l'empereur Napoléon III, un fait d'une singularité remarquable et d'une incontestable gravité s'était produit à Saint-Pétersbourg, et ce fait qui ne fut
IIe SÉRIE. — I. 11
connu du public que longtemps après, était de nature à jeter une étrange lumière sur les desseins secrets de l'empereur Nicolas :
Le ministère tory venait de tomber en Angleterre; lord Aberdeen, chargé de composer un nouveau cabinet j avait cherché à réunir des éléments divers et à former un ministère de coalition dont la politique ne semblait pas devoir, autant que celle de la précédente administration, être favorable à l'alliance française. Le journal le Times attaquait avec passion le chef du gouvernement français; deux membres du cabinet, sir Charles Wood et sir James Graham, soumis à une réélection, avaient tenu en public des discours offensants pour Napoléon III. On pouvait donc supposer à la rigueur que le nouveau cabinet britannique se montrerait peu sympathique à ce gouvernement qui, récemment issu du suffrage universel, présidait aux destinées de la France.
Le 9 janvier 1853 (M. de Kisseleff avait eu son audience le 5), la grande-duchesse Hélène de Russie donnait à Saint-Pétersbourg une soirée que l'empereur Nicolas honorait de sa présence. L'ambassadeur d'Angleterre, sir Hamilton Seymour, y assistait également. Tout à coup le tzar s'approcha de sir Hamilton avec cette expression gracieuse el Véritablement fascinatrice qu'il savait donner à propos à son beau et mobile visage : « J'ai appris
avec grand plaisir, dit-il à l'ambassadeur, que le cabinet anglais venait de se constituer définitivement. Je crois que ce ministère peut avoir une longue durée, et je désire tout particulièrement que vous transmettiez l'assurance de ma satisfaction à lord Aberdeen que je connais depuis quarante ans et pour lequel j'ai une haute estime. Il est nécessaire que les gouvernements d'Angleterre et de Russie demeurent dans les meilleurs termes ; jamais cette nécessité ne parut aussi grande qu'en ce moment, et je vous prie de transmettre mes paroles à lord John Russell. Les affaires d'Orient peuvent se compliquer d'un moment à l'autre. La Turquie est un malade désespéré. Nous assistons à son agonie, et il serait malheureux de le laisser expirer sans avoir pris les mesures que sa mort peut rendre nécessaires. 11 est important que la Grande-Bretagne et la Russie en viennent à une entente parfaite sur ce point là et surtout qu'aucune des deux puissances ne fasse un pas décisif à l'insu de l'autre. Je vous enverrai chercher un de ces jours pour causer de toutes ces questions. »
Sir Hamilton Seymour, très-surpris d'une pareille ouverture, s'empressa de transmettre les termes de cette conversation à lord John Russell qui remplissait alors par intérim les fonctions de ministre des affaires étrangères. Sir Hamilton faisait remarquer d'ailleurs tout ce qu'il y avait de
dangereux au point de vue de l'avenir dans une communication de ce genre : en effet, si l'Angleterre refusait de s'associer aux projets du tzar, ce dernier pouvait dire qu'elle avait été prévenue à temps de ses intentions, ce qui lui ôtait le droit de se plaindre; et si, d'un autre côté, elle accédait au désir d'examiner la question, ne compromettait-elle pas elle-même l'existence de l'empire ottoman et ne contribuait-elle pas à la détruire? Ces réflexions étaient d'une incontestable justesse.
Cependant le comte de Nesselrode fît bientôt connaître à l'ambassadeur anglais que l'empereur désirait l'entretenir en particulier et, le 14 janvier, sir Hamilton Seymour se rendit au palais d'hiver. Dès le début, le tzar aborda la question d'Orient et dit qu'il allait la traiter avec la franchise la plus complète. La chute de l'empire ottoman devait, suivant lui, amener infailliblement une guerre européenne si, d'avance, 1 Angleterre et la Russie ne s'entendaient pas en vue des événements qui pouvaient tout à coup se produire et se laissaient surprendre par eux.
« Je ne souffrirai pas, ajouta-t-il, que L'Angleterre s'établisse jamais à Constantinople, et, de mon côté, je suis disposé à prendre l'engagement de ne pas m'y établir en propriétaire, car il peul très-bien se faire que les circonstances me mettent dans la nécessité d'occuper comme dépositaire La
capitale de la Turquie si rien ne se trouvait prévu, si tout était laissé au hasard.
— Mon gouvernement, répliqua sir Hamilton Seymour, ne peut manquer d'éprouver une trèsgrande répugnance à ouvrir ainsi par avance la succession d'un ancien allié. D'ailleurs la situation de la Turquie est-elle aussi désespérée que le pense Votre Majesté ? Les embarras de cet empire datent de loin et sa chute n'est peut-être pas aussi prochaine qu'on pourrait le supposer. Dans tous les cas, l'Angleterre serait assurément plus disposée à prendre des arrangements pour empêcher le renversement du sultan, son ancien ami et allié, que pour partager à l'avance ses dépouilles.
— Je le répète, c'est un malade, un malade à l'agonie, reprit le tzar. Rendez compte au gouvernement de la reine de ce qui s'est passé entre nous, et dites que je suis prêt à accueillir toute communication qu'il jugera à propos de me faire sur cette question1. »
Après une telle insistance, il devenait difficile au cabinet anglais de ne pas formuler ses propres opinions dans une réponse développée, mais confidentielle. Cette réponse du Foreign-Office parvint
1. Ces divers fragments de conversation sont pour ainsi dire textuels. Nous les donnons d'après des renseignements particuliers et d'après les correspondances' de sir Hamilton Seymour, communiquées beaucoup plus tard au Parlement.
le 9 février à sir Hamilton Seymour qui s'empressa de la transmettre à l'empereur. Elle renfermait trois objections et trois déclarations également précises : les objections du gouvernement anglais étaient celles-ci : l'éventualité de la chute de l'empire ottoman devait être considérée comme trop incertaine, ou trop lointaine pour qu'il fût utile et même décent de la discuter. En second lieu, l'Autriche et la France ne pourraient être tenues dans l'ignorance de l'arrangement qui aurait été concerté. Troisièmement, régler ainsi la succession du sultan serait lui créer sur-le-champ des adversaires d'autant plus ardents que leur succès contre lui ne pourrait plus être révoqué en doute, et, de cette façon, la trop grande prévoyance des amis du malade deviendrait la cause de sa mort. Quant aux déclarations, elles étaient ainsi formulées : l'Angleterre ne consentirait pas à voir Gonstantinople entre les mains de la Russie. Elle-même désavouait complètement toute idée de conquête. Enfin, elle ne se concerterait jamais avec aucune puissance relativement à la chute possible de l'empire ottoman, sans en avoir prévenu d'avance le cabinet de Saint-Pétersbourg.
L'empereur Nicolas, mécontent de l'accueil fait à ses ouvertures, mais convaincu que l'Angleterre et la France ne seraient jamais suffisamment d'ac- . cord pour établir solidement les bases d'une action
1853J UFR1 H-.rXlKME. 167
sommuna dans l;i question d'Orient, opinion qui
Il <<)iTc>|M)iiiluii(v dfl .M. «I»' ki— elelï. mal renseigné sur ce point, était, i 'ailleurs, de nature a eorrobortr1 I empereur Nicolas, disons^noue, ie Jér rnoigna pasd abord toute l'irritation qu'il montait
• lavoir a peu près échoué dans la tentatiw <|ifil venait de risquer. Il BU! de nouvelles < ■ < m \ t ■ j - « 1 1 i < n i s
avec mi llain i 1 1< »ii Seymour* « Le ministère anglais il a |»a> bien compris ma jxiimv, dit-il; il s'agissait bien moins do déeider ce qui devra être l'ait en tas de dissolution il»' l'empire ottoman que d'indiquer ce qui ne doil pas l'être, alin de prévenir toute collision entre les intérêt.- anglais, et russes,
et c'ttl pp Ci» nient le seul danger i|iie je redoute.
foui parer à oe danger il ne me faudrait pas plus
• le dii minutes de conversation avec lord Aberdeen
en qui j'ai une entière conliance. Je ne demande ni un trait. . ni un protocole, l ne simple parole de
gentleman échangée entre nous Hem suffit. Quant
a mm, je n'admets 1 établissement perinaiien t a Coiistanlinople ni dos Kiisses. ni des Anglais, ni
• laueiinr des pandas puissances. Je ne saurais permettre que la Grèce reçoive un accroissement
de territoire : ell< i unie telle qu'elle est.
le ne tolérerais ni le rétablissement d un empire
byaantin ni le fractionnement de la Turquie en pe-
républiques. I>n reste, il serait peut-être plus
usé qu'on ne pensj d'arrivé) i un arrangement
territorial satisfaisant : les principautés danubiennes, la Servie, la Bulgarie pourraient former des États indépendants sous la protection de la Russie, et je n'aurais aucune objection à ce que l'Angleterre prît possession de l'Egypte et de l'île de Candie. »
Tel était le résumé des entretiens du tzar avec sir Hamilton Seymour, et ce dernier, presque effrayé de la netteté de ces propositions, avait répondu que les vues de l'Angleterre sur l'Egypte ne lui avaient jamais paru aller au delà du désir de s'assurer un passage rapide entre l'Inde et la Grande-Bretagne.
Le comte de Nesselrode ne tarda pas à remettre à l'ambassadeur anglais un mémorandum confidentiel servant de réponse à la dernière dépêche du Foreign-Office. Suivant ce document secret, c'était un simple échange d'opinions que l'empereur Nicolas avait voulu provoquer, et quel que pût être le résultat de semblables communications, elles devaient nécessairement demeurer confidentielles entre les deux souverains. Du reste, l'état moral, financier, militaire, administratif de la Turquie faisait bien réellement prévoir une dissolution prochaine. Le soulèvement du Monténégro, le conflit en Ire les Églises latine et grecque, question dans laquelle la Russie, disait le chancelier, avait apporte plus (le modération que la France, les perse- (•niions dirigées contre les chrétiens en Bosnie et
en Bulgarie, tous ces incidents prouvaient bien l'irrémédiable faiblesse de l'empire ottoman. M. de Nesselrode terminait en disant que l'empereur donnait acte au gouvernement britannique du double engagement qu'il avait pris : 1° de ne jamais s'établir d'une façon permanente à Constantinople; 2° de n'entrer dans aucun arrangement relativement à la Turquie sans s'être concerté préalablement avec le gouvernement russe.
Lord Clarendon avait, en prenant possession de son portefeuille, fait cesser l'intérim de lord John Russell. Il répondit au mémorandum du comte de Nesselrode de la façon la plus nette, la plus péremptoire : très-courtoise envers le gouvernement russe, cette dépêche insistait sur la vitalité de l'empire ottoman et déclarait que la conservation de cet État était encore l'issue la plus favorable pour l'Europe. L'Angleterre ne désirant pas d'agrandissement territorial, ne participerait d'ailleurs à aucun arrangement préalable dont il résulterait pour elle quelque avantage de cette nature et ne consentirait pas non plus à s'associer à une combinaison qui devrait être tenue secrète vis-à-vis des autres puissances.
Peu de jours après, lord Clarendon faisait savoir à sir Hamilton Seymour que le cabinet anglais n'en» tendait pas prolonger une correspondance de cette nature.
Ainsi les ouvertures du tzar n'avaient obtenu qu'un résultat négatif; mais en même temps qu'il cherchait de la sorte à engager l'Angleterre dans une action commune par l'appât d'un partage en commun de l'empire ottoman démembré, l'empereur Nicolas se préparait lui-même à une action individuelle et énergique, à une démonstration de la plus menaçante solennité. Il avait résolu de faire partir pour Gonstantinople un envoyé extraordinaire chargé d'exposer ses griefs au gouvernement turc et d'en obtenir la réparation. Cet envoyé était déjà choisi : c'était le prince Menchikoff, ministre de la marine.
Le prince Menchikoff quitta Saint-Pétersbourg dans les premiers jours du mois de février, accompagné d'une suite nombreuse. Il emportait avec des instructions formelles et d'une exceptionnelle gravité la pensée réelle et secrète du tzar, et son arrivée à Gonstantinople allait causer une émotion profonde dans toute l'Europe. Mais n'anticipons pas sur les événements.
I. Mariage de Napoléon III. Mlle Eugénie de Montijo, comtesse de Téba. Sa famille. Mlle de Montijo et sa mère sont invitées à Compiègne. Résolution de l'empereur. Communication officielle de son mariage aux grands corps de l'État. Discours prononcé par lui à cette occasion. Modifications introduites dans la Constitution de 1852. Cérémonies du mariage civil et du mariage religieux. Composition des maisons de l'empereur et de l'impératrice. — II. Affaires d'Orient. Le gouvernement fiançais cherche d'abord à entrer en communication directe avec celui de Saint-Pétersbourg relativement à la question des Lieux-Saints. Dépêche de M. Drouyn de l'Huys à M. de Castelbajac. Échange de notes modérées entre les deux gouvernements. Mission du prince Menchikoff à Constantinople. Détails relatifs à son arrivée et à son séjour. Attitude étrange de l'envoyé extraordinaire du tzar. Fuad Effendi donne sa démission. Il est remplacé par Riffaat-Pacha. Négociations hautaines du prince Menchikoff avec la Porte. Rechid-Pacha remplace Riffaat-Pacha aux affaires étrangères. Le prince Menchikoff échoue complètement dans sa mission. Son départ de Constantinople. Ultimatum de la Russie. Craintes secrètement exprimées par les chargés d'affaires français et anglais à Constantinople. Envoi de la flotte française à Salamine. L'ultimatum russe est connu à Londres. Un accord parfait s'établit entre les gouvernements anglais et français. Ordre est expédié à l'amiral Dundas de rallier l'escadre française dans les eaux de la Grèce. Les deux flottes unies vont mouiller dans la baie de Besika. — III. Session de 1853. Budget et lois diverses. Situation intérieure. Complots de l'Hippodrome et de l'Opéra-Comique. Manœuvres secrètes du parti démagogique. Adresse des banquiers et négociants de Londres. Remise par le gouvernement britannique du testament olographe de Napoléon Ier. Crise alimentaire. Expédition contre les Kabyles des monts Babors Prise de possession de la nouvelle Calédonie. — IV. Les Russes passent le Pruth. Manifeste du tzar. Première circulaire de M. de Nesselrode aux représentants de la Russie à l'étranger.
Réponse de M. Drouyn de l'Huys. Deuxième circulaire de M. de Nesselrode. Résumé de la correspondance diplomatique. — V. Temps d'arrêt dans la question d'Orient. La France provoque une conférence à Vienne. Note de Vienne. Acceptée par la Russie, cette note est communiquée à Constantinople. Elle en revient modifiée. La Russie repousse ces modifications. Ses commentaires, consignés dans une dépêche de M. de Nesselrode, effrayent la Turquie. L'interprétation russe remet tout en question. Troubles à Constantinople. M. Drouyn de l'Huys charge M. Walewski de proposer au gouvernement anglais d'appeler les deux escadres dans le Bosphore. La Porte déclare la guerre à la Russie. Omer-Pacha. Premières opérations de la guerre. Les Turcs remportent des avantages à Oltenitza et à Kalafat. Attitude de l'Europe. On ne croit pas à l'extension et à la prolongation de la guerre. Ces espérances sont tout à coup détruites par la catastrophe de Sinope.
Dans son rapport sur le rétablissement de l'empire, M. Troplong parlant au nom de la commission du Sénat avait exprimé le désir « que dans un avenir peu éloigné une épouse vint s'asseoir sur le trône qui allait s'élever, et qu'elle donnât à l'Empereur des rejetons dignes de lui , dignes du pays. » L'entourage du prince, le prince lui-même, partageaient à cet égard les idées de l'honorable rapporteur et pensaient comme lui que, puisque l'empire était fait en vue de l'avenir, il devait porter toutes les conséquences légitimes, capables de préserver cet avenir des incertitudes et des secousses.
Mais dans la situation particulière où le nouvel empereur se trouvai 1 placé au milieu des familles
souveraines de l'Europe, un mariage présentait des difficultés, dont quelques-unes déjà avaient pu être appréciées. Les alliances princières ont cela de particulier que les raisons politiques les déterminent presque toujours et, dans tous les cas , ne leur sont jamais absolument étrangères. Or, un établissement nouveau , un pouvoir qui se fonde, n'offrent pas, au point de vue de la politique, les garanties et les avantages que possèdent les dominations humaines consacrées par le temps.
Il avait été , ainsi qu'on la vu , question d'un mariage avec la princesse Carola Wasa; mais ce projet n'avait pas abouti. On disait que d'autres combinaisons matrimoniales plus ou moins sérieusement entrevues concernaient une jeune princesse de Leuchtenberg et la sœur du roi d'Espagne, fille de don François de Paule, mais que ces négociations, plus ou moins suivies, ne présentaient pas, par des raisons diverses, de chances de réussite.
Tout à coup un nouveau nom fut prononcé , et, malgré l'étonnement qu'elle causait tout d'abord, l'affirmation d'un choix définitif fait par Napoléon III circula avec toute l'autorité d'une nouvelle officielle. Cette fois, il ne s'agissait plus d'un mariage de convenance politique , mais d'une union dictée par la vive inclination du prince, d'un mariage d'amour, pour tout dire, chose bien rare
dans les régions où elle allait se produire et qui devait surprendre l'Europe autant que la France pouvait en être surprise elle-même.
Depuis plusieurs années et à des intervalles assez rapprochés , une jeune espagnole avait paru dans les salons de Paris , où la distinction toute particulière de sa beauté avait fait une grande sensation. Cette étrangère , si exceptionnellement douée au point de vue de la beauté et de la grâce, d'abord entrevue dans le monde des ambassades, plus répandue ensuite et ayant même , par l'effet naturel du charme de ses relations, su se créer dans les salons parisiens de solides et sincères amitiés, c'était Mlle Eugénie de Montijo, fille de la comtesse de Montijo, dame d'honneur de la reine Isabelle IL
Madame de Montijo, anglaise d'origine, était elle-même la fille de M. Kirkpatrick, autrefois consul d'Angleterre dans un port d'Espagne. Fort belle dans sa jeunesse , elle avait épousé le comte de Téba , cadet d'une grande famille espagnole, devenu comte de Montijo à la mort de son frère
aîné.
Elle en avait eu deux filles : Tune était devenue duchesse d'Alhe , et de Berwick1 en b' alliant au rejeton d'une des vieilles et nobles maisons de la
l. Morte à Paris en 1860.
Péninsule ; l'autre , par un jeu singulier et trèsfrappant de la destinée , devait s'asseoir sur le trône de France et en prendre , pour ainsi dire, possession de par le droit de la beauté.
Mlle Eugénie de Montijo, comtesse de Téba, était d'une taille au-dessus de la moyenne , admirablement prise et remarquable par l'ensemble harmonieux des plus gracieuses proportions. Sa tête , d'un ovale allongé , avec un certain renflement des joues dans la partie inférieure du visage, comme on en remarque dans quelques-uns des portraits de Velasquez , présentait un caractère de douceur calme et de noble sérénité , auquel contribuait beaucoup l'expression des yeux, d'une nuance bleu pâle , recouverts de paupières assez épaisses, et protégés par des cils longs et soyeux. Le principal ornement de cette tête charmante était une chevelure assez abondante , de ce blond doré que l'on admire chez certaines femmes du midi de l'Europe , mais plutôt chez les Italiennes que chez les Espagnoles et qui est la nuance préférée des peintres à cause de l'harmonieuse chaleur de son coloris.
Svelte, souple dans ses mouvements , habile aux exercices du corps , montant supérieurement et énergiquement à cheval , sachant manier et tirer une arme à feu d'une façon que bien des hommes envieraient, elle n'avait pourtant de l'amazone que
la hardiesse gracieuse , sans afficher des aptitudes trop viriles et sans rien abdiquer des délicatesses de la femme. Un dessin lithographique , très- rare aujourd'hui , l'avait représentée dans sa jeunesse, en costume national , montée sur une mule richement harnachée, et gravissant un des pics de son pays. Jamais aucune peinture officielle n'a aussi bien indiqué l'ensemble de grâce et de décision qui formait le caractère si séduisant de sa beauté prédestinée.
Napoléon III n'avait pu voir Mlle Eugénie de Montijo sans être très-vivement frappé de toutes ces qualités extérieures que nous venons d'énumérer. Ce que Ton disait de la résolution de son esprit, de ses instincts énergiques, était également de nature à provoquer une sympathique curiosité. Afin d'étudier de plus près les qualités de la noble et belle étrangère, le prince la fit inviter, ainsi que la comtesse de Montijo sa mère, à passer, au mois d'octobre 1852, à Compiègne, les semaines traditionnellement consacrées en automne, aux chasses et aux fêtes, dans les résidences impériales.
Ce fut là que les sentiments du nouvel empereur pour la jeune femme, dont la beauté et la grâce avaient tout d'abord frappé son imagination et ses yeux, prirent peu à peu une vivacité assez grande pour lui faire irrévocablement adopter la résolution très-grave de la faire asseoir, en sunissant à
elle par d indissolubles liens, sur le trône que venait de relever la volonté du peuple français.
Dans les conseils intimes de Napoléon III, plusieurs voix dévouées s'élevèrent contre cette union qui, aux yeux de quelques amis de la veille, n'avait que Tunique , mais sérieux défaut , de n'être pas une alliance politique, ou tout au moins princière. La volonté de l'Empereur fut inébranlable. Sa résolution ne fut point si soudaine , d'ailleurs, qu'elle ne pût être raisonnée. Les progrès du sentiment qui l'animait et finit par l'entraîner, purent être aisément constatés et appréciés dans leurs diverses phases. La cour nouvelle du nouveau monarque avait les regards fixés sur les personnages principaux de ce drame intime, si intéressant pour elle, d'ailleurs. Cette cour, qui n'était pas encore complètement organisée, et allait bientôt se grossir de dignitaires variés et nombreux , à l'instar des cours de Napoléon Ier et de la Restauration , se montrait naturellement très-attentive à tous les développements, à toutes les péripéties de cette romanesque aventure. Parmi les invités de Gompiègne se trouvaient plusieurs des membres de la famille impériale , entre autres les princesses Mathilde et Murât, les princes Jérôme Napoléon, Murât et Lucien Bonaparte. Rien de plus brillant, de plus animé, que les spectacles et les chasses. Mlle de Montijo se montra dans les exercices équestres de
IIe SÉRIE. — I. 12
la plus gracieuse habileté, même à coté de la marquise de Contades, fille du maréchal de Castellane. intrépide amazone, dont l'esprit et la verve étaient, à bon droit, renommés au milieu de cette cour naissante et qui même avait, disait-on, recommandé au choix de l'Empereur quelques-uns des futurs titulaires de sa maison civile, tels que chambellans et écuyers. Bientôt la sympathie croissante de Napoléon III pour la belle étrangère fut visible aux yeux de tout ce qui l'entourait et , un soir, comme on dansait sans cérémonie dans la galerie des chasses, Mlle Eugénie de Montijo s 'étant embarrassée dans les plis de sa longue robe et ayant fait une chute sans gravité,, l'expression d'inquiétude qui se manifesta soudain sur le visage ordinairement si calme de l'Empereur ne put laisser aucun doute sur la nature et la vivacité de ses véritables sentiments dans l'esprit de toutes les personnes qui assistaient à cette petite scène, au nombre desquelles nous nous trouvions nous-même. In bouquet de violettes , offert par Napoléon III, au moment d'un dîner fut, peu de jours après, le signe convenu entre les deuxéminents personnages, de 1 irrévocable décision prise par lui d'épouser la jeune comtesse de Téba, et de l'associer ainsi, par des liens sacrés, à ses futures destinées.
Bientôt la nouvelle du prochain mariage «le IKinporeur v\ du choix qu'il avail lail se répand il
dans le monde officiel, et du monde officiel dans le public. Les salons raillèrent ; la bourgeoisie s'étonna; le peuple auquel le romanesque ne déplaît pas d'ailleurs, surtout à Paris, demeura indifférent, ou trouva tout naturel que le chef de l'État se mariât selon son cœur. Tout se prépara dans les sphères gouvernementales pour la réalisation de l'acte important qui allait s'accomplir. Et, le 16 janvier 1853, des lettres de convocation furent adressées aux bureaux du Sénat et du Corps législatif, ainsi qu'au conseil d'État tout entier, lesquels devaient le 22 du même mois recevoir la communication officielle du mariage de l'Empereur.
Napoléon III prononça devant les représentants des trois grands corps de l'État un discours dans lequel il déclara qu'il cédait, en se mariant, au vœu qui lui avait été souvent manifesté par le pays, ajoutant que si l'alliance qu'il allait contracter sortait des traditions de l'ancienne politique, c'était précisément là son avantage. La France, par ses révolutions successives, s'était toujours brusquement séparée du reste de l'Europe ; tout gouvernement sensé devait, suivant l'Empereur, la faire rentrer dans le giron des vieilles monarchies ; mais ce résultat devait être bien plus sûrement atteint par une politique droite et franche, par la loyauté des transactions que par des al-
liances royales qui créaient de fausses sécurités, et substituaient souvent l'intérêt de famille à l'intérêt national. D'ailleurs, les exemples du passé avaient laissé dans l'esprit du peuple des croyances superstitieuses. Il n'avait pas oublié que depuis soixantedix ans, les princesses étrangères n'avaient monté les degrés du trône que pour voir leur race dispersée et proscrite par la guerre ou par la révolution. Une seule femme avait semblé porter bonheur et vivre plus que les autres dans le souvenir du peuple, et cette femme, épouse modeste et bonne du général Bonaparte, n'était pas issue d'un sang royal.
Nopoléon III reconnaissait pourtant qu'en 1810 le mariage de Napoléon Ier avec Marie-Louise avait été un grand événement, car c'était un gage pour l'avenir, une véritable satisfaction pour l'orgueil national de voir l'antique et illustre maison d'Autriche, qui nous avait fait si longtemps la guerre, briguer l'alliance du chef élu du nouvel empire.
Mais le paragraphe le plus curieux et le plus important à la fois de ce discours était celui-ci :
« Quand, en face de la vieille Europe, on es! porté par la force d'un nouveau principe à la hauteur des anciennes dynasties, ce c'est pas en vieillissant son blason et en cherchant à s'introduire à tout prix dans la famille des rois qu'on se (ail accepter. CYs( bien plutôt en se souvenant ton-
jours de son origine, en conservant son caractère propre et en prenant franchement vis-à-vis de l'Europe la position de parvenu, titre glorieux lorsqu'on parvient par le libre suffrage d'un grand peuple. »
La justesse de ces dernières paroles, très-commentées à l'étranger, pouvait d'ailleurs être contestée : lorsqu'on est le neveu de Napoléon le Grand; qu'on occupe le trône qu'il a relevé et sur lequel il s'est assis ; lorsqu'enfin on arrive le troisième dans la dynastie qu'il avait voulu fonder, peut-on bien prendre au milieu des souverains le nom et l'attitude de parvenu? Il n'y eut qu'une voix en Europe pour protester contre cette qualification inattendue qui, d'ailleurs, n'avait rien eu de provocant dans la pensée de Napoléon 111.
C'était quelques jours après, le 29 janvier, que devait avoir lieu le mariage civil de l'Empereur et le lendemain 30, que la cérémonie religieuse allait être célébrée à Notre-Dame. La future impératrice ainsi que la comtesse deMontijo, sa mère, habitait le palais de l'Elysée dont les appartements avaient été mis à leur disposition à partir de la notification officielle du mariage. Rien ne devait manquer, d'ailleurs à la splendeur de la double cérémonie, la maison de l'Empereur et celle de la future souveraine étant déjà composées et formées suivant les anciennes traditions que le roi Louis-Philippe
s'était plu à écarter lors de son avènement au trône.
Ainsi , par un décret en date du 31 décembre 1 852, avaient été nommés dans la maison de l'Empereur : premier aumônier, Mgr lïvêque de Nancy, grand maréchal du palais, le maréchal Vaillant , premier préfet du palais, le colonel de Béville, connu par l'habileté et la discrétion avec lesquelles il avait, au 2 décembre, accompli la délicate mission de porter les décrets ta l'Imprimerie nationale et de les faire imprimer sous ses yeux. Grand chambellan, le duc de Bassano qui abandonnait pour cette haute position de cour le poste de ministre de France à Bruxelles; choix heureux sous tous les rapports, car le duc et la duchesse de Bassano, née dHoogworst, ont rendu par leurs formes pleines d'aménité et de courtoisie de véritables services au gouvernement nouveau , services de détails sans doute, mais qui n'en comptent pas moins et surtout n'en doivent pas moins être historiquement mentionnés. Premier chambellan, le comte Bacciochi. Grand écuyer, le maréchal de Saint-Arnaud; imitation du premier empire où plusieurs des grandes charges de cour étàienl remplies par des maréchaux. Premier écuyer, le colonel Fleury, souvenir naturel d'un dévouement qui en a fait presque le Junot du Mvond empire. Grand veneur, le maréchal Magnan.
Premier veneur, le colonel Edgard Ney. Grand maître des cérémonie, le duc de Cambacerès, l'aîné des neveux de l'archichancelier, ancien pair de France sous la monarchie de 1830,, nom qu'il était tout simple, d'ailleurs, de retrouver parmi ceux des dignitaires d'un second empire.
Des chambellans , des préfets du palais , des maîtres et aides des cérémonies, des aides de camp, officiers d'ordonnance et écuyers complétaient la maison civile et la maison militaire de l'Empereur.
Celle de l'Impératrice fut composée : d'une grande maîtresse, la princesse d'Essling; d'une dame d'honneur, la duchesse de Bassano; de six dames du palais, mesdames Gustave de Montebello, Feray, de Pierres, Lezay-Marnesia, de Malaret et de Las Marismas; d'un grand maître, le comte, ensuite duc, Tascher de la Pagerie, d'un premier chambellan, Charles Tascher de la Pagerie, d'un chambellan, le vicomte Lezay Marnesia et d'un écuyer, le baron de Pierres. Depuis lors, la maison de l'Impératrice s'est accrue de dames du palais, de chambellans et d'écuyers.
Nous ne donnons ces détails et ces noms que pour indiquer le milieu dans lequel les choix étaient faits. Lorsqu'on veut exactement dépeindre une époque historique, les détails de ce genre ont eux-mêmes leur importance.
Toutes ces charges de cour étaient largement
rétribuées et pour certains liants dignitaires, comme les maréchaux ou officiers généraux, par exemple,
elles constituaient une notable augmentation de traitement. La nouvelle liste civile réglée par un sénatus-consulte semblait, d'ailleurs, présenter un chiffre suffisant pour subvenir à ces dépenses nouvelles. De douze millions de francs qu'elle était depuis le 2 décembre et pendant la présidence décennale, elle venait d'être portée à vingt-cinq millions auxquels devait être ajouté le produit, évalué à plus de trois millions, des forêts qui faisaient partie de la dotation impériale aux termes du nouveau sénatus-consulte en date 14 décembre 1852 et dont l'article III était, du reste, ainsi conçu : « Les biens appartenant à 1 Empereur au moment de son avènement au trône sont, de plein droit, réunis au domaine de l'État et font partie de la dotation de la couronne1. »
Le même sénatus-consulte accordait à l'Empereur une somme de un million cinq cent mille francs pour être répartis à son gré entre les princes et princesses de la famille impériale.
Le 28 janvier 1853, à huit heures du soir, le duc de Cambacerès, grand maître des cérémonies» se rendit au palais de l'Elysée avec deux voilures de la cour entourées d'une nombreuse escorte. Il
J. Voir les notes et documents historiques.
allait chercher Mlle Eugénie de Montijo ainsi que sa mère pour les conduire aux Tuileries où devait avoir lieu la cérémonie du mariage civil. Les voitures s'arrêtèrent, en revenant, à l'escalier du pavillon de Flore où le grand chambellan, duc de Bassano, le grand écuyer, maréchal de Saint- Arnaud, le premier écuyer, colonel Fleury, des chambellans et des officiers d'ordonnance attendaient l'arrivée de la future souveraine.
On se dirigea vers l'appartement dit Salon de famille. A l'entrée du premier salon du palais, le prince Napoléon et la princesse Mathilde, sa sœur, attendaient la fiancée impériale qu'ils conduisirent à l'Empereur. Celui-ci entouré du prince Jérôme, des ministres, cardinaux, maréchaux et amiraux, la reçut solennellement et la cour se rendit alors en cortège dans la salle des maréchaux où devait avoir lieu la cérémonie. Le ministre d'État, M. Fould, auquel incombait en cette circonstance la charge d'officier de l'état civil était entouré des témoins de la future impératrice. C'étaient MM. le marquis de Valdegamas, ministre d'Espagne à Paris, le duc d'Ossuna, le marquis de Bedmar, grands d'Espagne de première classe, le général Alvarez Toledo et le comte de Galve, parent de Mlle de Montijo. Les témoins du côté de l'Empereur étaient son oncle, le prince Jérôme et son cousin, le prince Napoléon .
On procéda suivant les formalités d'usage telles que notre Code civil les prescrit pour les heureux de la terre comme pour le plus intime des Français. Le registre de l'état civil de la famille impériale, registre sur lequel l'adoption du prince Eugène , fils de Joséphine, par l'empereur Napoléon Ier se trouvait le premier acte inscrit, avait été religieusement conservé par des dévouements subalternes. Il reparut dans cette circonstance solennelle et ce lut sur ses pages historiques, après l'acte mentionnant la naissance du roi de Rome le 20 mars 1811, que fut inscrit celui qui sanctionnait l'union de Napoléon III avec Mlle Eugénie de Montijo.
Le lendemain, 30 janvier, la garde nationale et l'armée se mettaient de bonne heure en mouvement pour aller prendre position sur les points que le cortège impérial allait parcourir en se rendant des Tuileries à Notre-Dame. Une double haie se forma le long de la nouvelle rue de Rivoli et des autres voies conduisant au parvis de la cathédrale, puis sur les quais et la place de la Concorde, car le cortège devait rentrer au palais en traversant le jardin des Tuileries. Le grand maître des cérémonies alla, comme il l'avait fait la veille, chercher à l'Elysée la fiancée impériale ainsi que sa mère. L'Empereur, avant de mouler dans le carrosse d'apparat qui devait le conduire à Notre- Dame, panil avec sa future épouse au balcon des
Tuileries et la présenta aux troupes qui étaient massées dans la cour et sur la place du Carrousel ; puis le cortège se mit en marche.
On avait autant que possible cherché à imiter celui du mariage de Napoléon Ier. Le nombre des voitures était le même. Trois carrosses à six chevaux renfermaient les titulaires des grandes charges de cour, la princesse Mathilde, la comtesse de Montijo , le prince Jérôme et son fils , le prince Napoléon. Un intervalle de trente pas environ les séparait du carrosse impérial, le même qui avait servi au sacre de Napoléon 1er, voiture splendide de dorures et d'ornements, traînée par huit chevaux de robe pareille , escortée aux portières de gauche et de droite par le maréchal grand écuyer, le maréchal grand veneur, le général commandant la garde nationale de Paris et le premier écuyer. Ce magnifique cortège était précédé d'un escadron du régiment des guides, corps nouvellement formé, et suivi d'une division de grosse cavalerie. La foule se pressait sur son passage et tous les yeux étaient tournés vers la voiture impériale, car la plus vive curiosité régnait dans les masses populaires avides surtout de contempler les traits de la belle étrangère qui avait su inspirer à Napoléon III une résolution de cette nature. Le peuple de Paris, nous l'avons déjà dit, aime assez le romanesque et l'imprévu. Son imagination naturelle et le goût du
théâtre ont développé en lui des instincts particuliers qui, en cet instant, trouvaient un aliment comme dans la rapide et peu ordinaire série de faits dont le développement s'était depuis quelque temps produit devant ses yeux à l'instar des divers tableaux d'un drame populaire : en moins de trois mois le président décennal de la république avait demandé au suffrage universel la transformation gouvernementale que le peuple semblait désirer. Un vote avait eu lieu ; le président était devenu empereur comme Napoléon Ier. La Constitution modifiée allait reproduire exactement les institutions du premier empire. Enfin, le nouvel empereur s'était hâté de prendre une compagne et, contrairement aux traditions du passé, avait, comme cela se voit dans les romans et les féeries, trouvé que la plus belle était la plus digne de s'asseoir sur le troue , à ses côtés. Tous les regards était donc dirigés vers la fiancée impériale et la plus ardente curiosité était le sentiment dominant dans les masses populaires.
La cérémonie à Notre-Dame fut splendide : quinze mille bougies éclairaient les riches tentures dont on avait paré ses vieux arceaux gothiques. Remplie de fonctionnaires en uniformes brillants et de dames en riches toilettes, elle présentait un imposant spectacle. L'archevêque de Paris officiait en grande pompe entouré d'un personne!
nombreux de cardinaux et d'évêques, et la messe en musique fut admirablement exécutée par les artistes divers conviés à cette solennité.
Ces magnificences du pouvoir nouveau contrastaient singulièrement avec la simplicité des régimes précédents et marquaient surtout la distance énorme qui les séparait, l'abîme profond si rapidement creusé entre eux par l'audace et la volonté d'un homme. C'était suivant l'ordre d'idées qu'elles affirmaient qu'avaient été introduites dans la constitution du 1 4 janvier 1 852 les modifications nécessitées par le nouveau régime monarchique. Ces modifications étaient de trois sortes : les unes concernaient le chef de l'État et les membres de sa famille; les autres avaient pour but de régler les nouveaux rapports des grands corps de l'État avec le souverain; les troisièmes, enfin, n'étaient qu'une interprétation ou un développement de la constitution du 14 janvier \
Ainsi, le droit de faire grâce concédé déjà au président décennal était complété par celui d'accorder des amnisties. De plus, l'Empereur se réservait de présider quand il le jugerait convenable, le Sénat et le conseil d'État. Les membres de la famille impériale appelés éventuellement à l'hérédité devaient, ainsi que leurs descendants, porter
le titre de prince français. Le fils aîné de l'Empereur recevait celui de prince impérial. Les princes français étaient membres du Sénat et du conseil d'État dès qu'ils avaient atteint l'âge de dix-huit ans, mais ne pouvaient y siéger qu'avec l'agrément de l'Empereur. Enfin, les actes de l'état civil de la famille impériale reçus , comme nous l'avons vu , par le ministre d'État, devaient être transmis, s m* un ordre de l'Empereur au Sénat qui en ordonnerait la transcription sur ses registres et le dépôt dans ses archives.
Le nombre des sénateurs nommés directement par l'Empereur, c'est-à-dire en dehors de celui des cardinaux, maréchaux et amiraux, ne pouvait excéder cent cinquante, et une dotation annuelle et viagère de trente mille francs était affectée à la dignité de sénateur. Cette disposition nouvelle modifiait l'article 22 de la Constitution qui établissait que les fonctions de sénateur étaient gratuites en principe, mais que, néanmoins, le président de la république pourrait accorder à des sénateurs en raison des services rendus et de leur position de fortune une dotation personnelle. Bien qu'elle accrût les charges de l'État, la modification qui accordait ainsi trente mille francs de revenu à tous les membres du Sénat pouvait avoir sa raison d'être tirée précisément des tendances du régime nouveau et du désir qu'avait l'Empereur de voir les mem-
bres du Sénat vivre largement tout en menant un train en rapport avec leur position hiérarchiquement élevée, condition qui n'a été, du reste, que très-exceptionnellement remplie. La dotation du Sénat qui constituait pour l'État une charge assez lourde fût rentrée de la sorte dans la circulation en favorisant les beaux-arts, le commerce et l'industrie. On ne doit pas perdre de vue, d'ailleurs, que la position de sénateur était une dignité.
Mais la disposition nouvelle qui, remplaçant l'article 37 de la Constitution, statuait que les députés au Corps législatif recevraient une indemnité fixée à deux mille cinq cents francs par mois pendant la durée de chaque session ordinaire ou extraordinaire, cette disposition, disons-nous, pouvait sembler mauvaise. En France, on trouvera toujours des hommes fiers et honorés de remplir gratuitement le mandat législatif qui leur est confié par leurs concitoyens (les élections de 1852 le prouvaient surabondamment) et il importait beaucoup que ce mandat ne ressemblât pas à une fonction surtout en présence de la volonté fermement exprimée par le gouvernement de désigner aux électeurs les candidats de son choix. Et puis on avait tant décrié les vingt-cinq francs par jour accordés par la République aux représentants du peuple qu'il paraissait au moins bizarre à beau-
coup de unis de leur en donner quatre-vingts sous l'Empire.
Parmi les articles qui, dans le sénatus-consulte du 25 décembre 1852, avaient pour but d'interpréter et de développer la Constitution, trois doivent être mentionnés à cause de la polémique qu'ils ont soulevée ou des modifications qu'ils ont ultérieurement subies.
Ainsi, l'article 4, dans son dernier paragraphe décidait que lorsqu'il s'agirait de travaux exécutés pour le compte de l'Etat et qui ne seraient pas de nature à devenir l'objet de concessions, les crédits pouvaient être ouverts, en cas d'urgence, suivant les formes prescrites pour les crédits extraordinaires, sauf à être soumis au Corps législatif dans sa plus prochaine session.
Aux termes de l'article 12, le budget des dépenses devait être présenté au Corps législatif avec ses subdivisions administratives par chapitre et par articles, mais être voté par ministère. La répartition par chapitre du crédit accordé pour chaque ministère serait réglée par décret de l'Empereur rendu en conseil d'État et des décrets spéciaux, rendus dans la même forme, pourraient autoriser des virements d'un chapitre à un autre.
Enfin l'article 13 portait que le compte rendu des séances du Corps législatif prescrit par l'article 42 de la Constitution et qui ne devait con-
sister que dans la reproduction du procès-verbal dressé à l'issue de chaque séance, serait soumis avant sa publication, à une commission composée du président du Corps législatif et des présidents de chaque bureau. En cas de partage d'opinions, la voix du président du Corps législatif serait prépondérante.
On le voit : beaucoup de précautions étaient prises contre la liberté, beaucoup en faveur du principe d'autorité. La réaction se produisait au moins aussi vive que lavait été l'action. Telle était la tendance du moment.
Revenons aux affaires d'Orient :
Dès la fin de l'année 1852, le cabinet français avait eu l'idée d'entrer en communication directe avec celui de Saint-Pétersbourg, relativement à cette question des Lieux-Saints, ou des Sanctuaires, comme on disait alors, qui devait servir deprétexte à tant d'envahissements diplomatiques, et masquer tant d'ambitions matérielles. Traitée uniquement à Constantinople, cette question pouvait être intentionnellement envenimée par des excitations locales que le fanatisme oriental rendait faciles ; négociée en même temps à Saint- Pétersbourg et d'une façon toute directe, c'est-à-
IIP SÉRIE. — I. 13
dire dégagée des passions étroites qui pouvaient la dominer, elle se résoudrait plus aisément et peut-être aussi apercevrait-on mieux ce qu'elle renfermait.
Le 31 décembre 1852, M. Drouyn de l'Huys annonçait au général de Castelbajac, ministre de France à Saint-Pétersbourg, cette ouverture directe et M. de Castelbajac en donnait avis au comte de Nesselrode à la date du 10 janvier 1853. M. de Nessclrode parut accueillir cette nouvelle avec une satisfaction toute particulière et le 16 janvier, dans l'audience qu'il avait obtenue de l'empereur Nicolas pour la remise de ses lettres de créance , M. de Castelbajac reçut du Tzar lui-même l'assurance que la communication française serait accueillie avec plaisir.
Elle fut faite par notre ministre le 27 janvier 1863 : Le gouvernement français, disait M. Drouyn de l'Huys, tout en affirmant les droits dont il avait hérité en Orient, savait très-bien ten ii* compte des modifications que le temps et les circonstances pouvaient avoir apportées depuis soixante ans dans la question qu'il s'agissait de régler. La France voulait donc rester dans les bornes d'une modération et d'une prudence absolues; mais elle avait été surprise des efforts que la diplomatie russe à Constantinople avait tentés pour annuler les concessions, bien faibles cependant
qui lui avaient été faites. Le gouvernement de Saint- Pétersbourg ne pouvait assurément pas méconnaître la validité des capitulations qui assuraient les droits français en Orient, sans porter la plus sérieuse atteinte à ses propres traités avec la Turquie, traités bien autrement avantageux, bien autrement importants que celui dont on ne demandait pas même l'exécution complète. La France n'avait pas voulu entamer sur le terrain religieux une lutte d'influence avec la Russie ; encore moins, malgré les textes qu'il eût été facile d'invoquer, retirer aux chrétiens du rit grec, le droit de jouir des avantages que le temps a consacrés entre leurs mains. Le but unique du gouvernement français avait été de relever la religion catholique d'un état d'infériorité indigne d'elle. Dans tous les cas, c'était un triste et étrange spectacle à donner au monde, que celui d'une lutte entre deux grandes puissances chrétiennes pour une question de primauté religieuse, débattue à Jérusalem même et en présence de l'Islamisme.
Le 30 janvier, M. de Nesselrode faisait savoir à M. de Castelbajac, que l'empereur Nicolas était très- satisfait de la communication du cabinet français qu'il considérait comme franche et loyale, et qu'il était tout disposé à répondre avec la même franchise, la même loyauté.
Et, en effet, il y eut entre les deux gouverne-
ment s échange de notes conciliantes et modérées jusqu'à la fin du mois de mars. Il est à remarquer, d'ailleurs, que lorsque M. Drouyn de l'Huys envoyait au général de Castelbajac, la dépêche du 1 5 janvier dont nous venons de donner l'analyse, on ne savait pas encore en France que le gouvernement russe pressait très-activement les armements de ses troupes de terre et de mer.
Quelques jours après la remise de cette note, le
10 février, avait lieu le départ du prince Menchikoff pour Constantinople, et M. de Nesselrode répondant aux questions du représentant de la France , comme à celles du représentant de l'Angleterre, s'attachait à donner à cette mission si grave, un tout autre caractère que celui qu'elle avait en réalité.
Ce fut le 28 février 1 853, que le prince Menchikoff arriva à Constantinople, accompagné d'un nombreux état-major dans lequel on distinguait un vice-amiral, deux généraux, des colonels, des capitaines de vaisseaux et des officiers de tous grades appartenant à la marine ou à l'armée russe.
11 semblait qu'on eût prémédité de frapper l'imagination des masses par cet appareil inutile, et, qu'on nous passe cette expression, par une mise en scène calculée. La population grecque accueillit avec des cris enthousiasios le débarquement do louvoyé extraordinaire du Tzar. On eût dit à voir
ces transports, à entendre ces cris que le prince venait, au nom de son souverain, prendre possession de Byzance, et y installer un nouvel Empire d'Orient.
L'attitude de l'envoyé extraordinaire du Tzar, dès les premières heures de son séjour à Constantinople ne fut pas de nature à modifier l'impression profonde que son arrivée avait produite nonseulement sur les populations grecques, mais aussi sur les représentants diplomatiques de l'Europe auprès du malade dont il semblait venir s'assurer la succession à l'avance. La Légation russe qui avait déployé une grande activité en cette circonstance grave, prétendait obtenir pour le prince une réception tout-à-fait exceptionnelle de la part de la Sublime-Porte, tandis que, de son côté, l'ambassadeur extraordinaire entendait traiter avec une sorte d'énergie cavalière le Sultan et ses ministres .
C'est ainsi qu'au lieu de revêtir son uniforme pour faire à la Porte sa première visite, le prince affecta de s'y rendre en habit bourgeois. De plus, il déclara qu'il ne verrait point le ministre des affaires étrangères, Fuad-Effendi , dont les actes, disait-il, étaient empreints, à l'endroit de la Russie, d'une évidente duplicité. Fuad-Effendi, sous le coup de cette injurieuse manifestation, pour laquelle il comprenait bien qu'il ne parviendrait à
obtenir aucune excuse, ce qui eût placé son gouvernement dans la nécessité d'une rupture avec l'envoyé russe, n'hésita pas à se sacrifier et donna sa démission du poste qu'il occupait. Cette démission, le Sultan subissant un premier mouvement d'intimidation dont il devait dignement se relever plus tard, l'accepta après beaucoup plus d'hésitntions que Fuad-Effendi n'en avait mis à la donner, et Rifaat-Pacha fut choisi pour le remplacer.
Le jour ayant été désigné pour la réception officielle du prince Menchikoff au palais, l'envoyé du Tzar voulut, contrairement à tous les usages, entretenir le Sultan en particulier; puis, en sortant de l'audience, il alla visiter le vieux Kosrew-Pacha, retiré depuis longtemps de la vie politique active, mais qui avait, comme visir, coopéré au traité d'Unkiar-Skelessi, si favorable à la Russie. Cette démonstration avait pour but de prouver que le gouvernement russe n'oublie jamais ce que l'on fait pour lui et sait se montrer reconnaissant envers ceux qui l'ont bien servi.
On comprend combien cette attitude étrange et si injurieusement hautaine du prince Menchikoff a\ai(, dès le début de sa mission, rempli de perturbation et d'inquiétude l'esprit des hauts fonctionnaires qui entouraient le Sultan et celui du Sultan lui-même. La violence et l'emportement dans les relations politiques sont toujours un mau-
vais calcul, et si de telles façons d'agir s'expliquent quelquefois vis-à-vis des forts, elles ne s'excusent jamais à l'égard des faibles. Toutefois la juste émotion ressentie tout d'abord par le Divan , devait bientôt , comme on va le voir, faire place à des sentiments d'énergie et de dignité que les conseils des chargés d'affaires de France et d'Angleterre contribuèrent à maintenir par des encouragements réitérés.
Après avoir extérieurement indiqué le peu de cas qu'il faisait de l'autorité et de la puissance du Sultan, le prince Menchikoff commença l'œuvre diplomatique qui lui avait été confiée par l'envoi de notes impérieuses et par des conversations pleines de hauteur avec les conseillers d'Abd-ul- Medjid. La question du Monténégro, celle des Lieux-Saints étaient à la surface de cette négociation singulière. Au fond, il y avait l'ambition d'une suprématie directe et protectrice sur tous les Grecs de l'empire ottoman , ce qui eût créé un État dans l'État au profit du Tzar en attendant la décomposition de la Turquie; il y avait encore un vif désir d'imposer un traité d'alliance offensive et défensive qui eut restitué et rajeuni les stipulations du traité d'Unkiar-Skelessi. Mais ces dernières prétentions devaient être habilement masquées, et l'étude attentive de cette page de l'histoire diplomatique de notre temps donne lieu de croire
qu'on cherchait à fatiguer la Porte par des questions de détail pour arriver, de guerre lasse, au double but qu'on s'était proposé. 11 est certain que si la Russie avait obtenu alors ce qui faisait l'objet de ses secrètes convoitises, le protectorat absolu et indépendant des Grecs et le renouvellement plus ou moins déguisé du traité d'Unkiar-Skelessi, l'empereur Nicolas eût pris position en Orient, en vue des éventualités de l'avenir, d'une façon tout aussi sûre, que si son armée eût occupé Constantinople.
La crainte de ce danger une fois écartée, la question d'invasion matérielle n'était plus, pour ainsi dire, que secondaire et, au moyen de l'alliance anglo-française, elle pouvait toujours être favorablement résolue. Nous indiquons ceci d avance, parce qu'il nous paraît qu'il y a eu, au point de vue de leur propre intérêt direct et matériel, une disproportion exagérée entre les moyens ultérieurement employés par les puissances alliées et le but qu'elles prétendaient justement atteindre. Nous reviendrons plus tard sur cette question.
Les deux points sur lesquels le prince Menehikoff devait ouvertement négocier tandis que ses efforts cachés tendaient à des résultats plus sérieux pour la Russie, plus graves pour l'Europe, ces deux points, disons-nous, n'étaient pas très-difficiles à régler. On a vu que le gouvernement autrichien
avait envoyé à Constantinople le comte de Linange : ce personnage, très-heureusement choisi, d'ailleurs, était parvenu suivant ses instructions qui toutes tendaient à éviter un conflit armé entre la Russie et la Porte, à obtenir de cette dernière l'évacuation du Monténégro et une modification complète de sa politique à l'endroit de ce petit État. Il n'y avait donc plus rien à faire de ce côté pour l'envoyé russe, la Porte s'étant empressée de nier toute espèce d'intention injurieuse ou même de manque de courtoisie à l'égard de l'empereur Nicolas dans ses procédés avec la nation monténégrine et son chef. Quant à la question des Lieux- Saints et à la révision de l'arrangement que la Russie trouvait désavantageux pour ses coreligionnaires, il ne se rencontrait pas là non plus de difficulté véritable. Les capitulations séculaires qui réglaient les immunités des Latins et de la France à Jérusalem ne pouvaient pas pas plus être contestées qu'ouvertement violées. Il ne s'agissait par le fait, en se plaçant au point de vue de la Russie, que de rassurer les Grecs d'Orient sur des stipulations qui leur avaient semblé à tort constituer une atteinte à leurs droits. La France se montrait, d'ailleurs, très-disposée à la modération. M. Drouyn de l'Huys comprenait très-bien que derrière les questions religieuses le cabinet de Saint-Pétersbourg cachait des vues politiques bien autrement
importantes et toutes ses instructions aux agents français démontrent qu'il avait hâte de dégager ces dernières pour faire apparaître la situation dans sa complète réalité. D'un autre côté, la Porte ne se refusait pas à régler la question en donnant de nouveaux firmans. L'envoyé du Tzar qui, dans le principe, avait voulu négocier directement cette affaire avec le cabinet turc, dut finalement s entendre avec le représentant de la France, et la question fut réglée le 4 mai d'une façon que le gouvernement russe déclara lui-même satisfaisante pour lui, mais qui n'était pas non plus désavantageuse pour les Latins.
Tout cela ne remplissait pas le but que le prince Menchikoff s'était proposé et qui faisait le fond des instructions qu'il avait reçues. Un projet de traité présenté par lui et qui portait une atteinte indirecte, mais profonde, à l'indépendance du gouvernement ottoman avait été repoussé avec beaucoup de fermeté. Le prince, qui était résolu à mettre toute la persévérance possible dans la négociation qu'il avait entreprise, revint à la charge avec un nouveau projet de traité purement religieux, lequel eût concédé à la Russie un protectorat, dont la portée était intentionnellement mal définie, sur tous les sujets grecs de l'Empire ottoman. La Russie, disait-il, ne demandait pas de concessions politiques. Son désir était de calmer les consciences
religieuses par la certitude du maintien des immunités de l'Église orthodoxe; elle ne réclamait, en conséquence, qu'un acte explicite de garantie. Cette demande du prince ne reçut pas une réponse immédiate, et le 5 mai, c'est-à-dire le lendemain du jour où la question desLieux-Saints venait d'être réglée, il écrivit de nouveau à la Porte pour déclarer qu'ayant reçu récemment l'ordre formel de redoubler d'insistance pour arriver à la solution immédiate de la question qui formait le principal objet de la sollicitude de son souverain, il se voyait obligé de présenter un nouveau projet de Sened ou d'arrangement et quil attendait la réponse du cabinet ottoman au plus tard le 10 mai, tout délai plus long devant être considéré par lui comme un manque de procédés envers son gouvernement et de nature « à lui imposer les plus pénibles obligations. »
Le 10 mai, Rifaat-Pacha, ministre des affaires étrangères, répondit en effet, et cette réponse poussa à l'extrême l'irritation du prince. Le gouvernement turc, disait-il, respectait et respecterait toujours complètement les immunités et privilèges de l'Église grecque, mais elle n'entendait prendre à cet égard aucun engagement avec le gouvernement russe, car, quels que fussent d'ailleurs les sentiments d'amitié existant entre la Porte et la Russie, il était évident que si un gouvernement,
dans une question qui porterait aussi gravement atteinte à son indépendance, signait un engagement semblable avec un autre gouvernement, il agirait contrairement au droit international et s'annihilerait complètement aux yeux de l'Europe.
L'envoyé extraordinaire du Tzar, perdant alors toute mesure, résolut de renouveler, en les aggravant, les procédés hautains par lesquels il avait, au début de sa mission, espéré intimider et ébranler le gouvernement ottoman : le grand- vi sir venait de lui indiquer une heure pour une conférence. 11 affecta de ne point s'y rendre et alla directement au palais demander une audience particulière au Sultan. Abd-ul-Medjid venait précisément de perdre la sultane mère et était plongé dans un deuil profond. 11 refusa de voir l'ambassadeur russe et lui fit dire de s'entendre avec ses ministres. Mais l'échec du prince Menchikoff en cette circonstance parut si grand et de nature à produire des complications si graves que le grand-visir et Rifaat- Pacha n'hésitèrent point, à leur tour, à donner leur démission qui fut acceptée. Rechid-Pacha fut nommé ministre des affaires étrangères.
Hechid -Pacha était un homme ferme, instruit et très-capable, mais, comme il joignait la prudence à ces qualités diverses, le prince Menchikoff, mal renseigné, d'ailleurs, sur le compte du nouveau ministre, pensa qu'il pourrait obtenir de lui ce
qu'il n'avait point obtenu de Rifaat-Pacha, son prédécesseur. Il ouvrit donc de nouveau les négociations et, par une habile manœuvre, il se fit plus modéré ne demandant désormais qu'une simple note qui renfermerait une promesse formelle du gouvernement ottoman et réglerait, au lieu d'un Sened, le différend survenu entre la Russie et la Porte.
Cette tentative nouvelle ne fut pas plus heureuse que les précédentes : la Porte se sentait appuyée par la France et l'Angleterre, et son attitude se raffermissait de plus en plus chaque jour. Rechid- Pacha rejeta la note. Ainsi, à tous les degrés de ses prétentions, le prince Menchikoff avait radicalement échoué; d'un autre côté son attitude à Constantinople devenait de plus en plus difficile après des débuts si hautains et tellement en dehors des habitudes diplomatiques. Pour lui désormais la place n'était plus tenable. 11 se rembarqua le 21 mai 1853.
Et dix jours après, c'est-à-dire le 31 , M. de Nesselrode adressait à Rechid-Pacha un ultimatum aux termes duquel l'empereur Nicolas exigeait de la Porte « l'acceptation sans variante » du dernier projet de note présenté par le prince Menchikoff. En cas de refus de la part du gouvernement ottoman, l'armée russe occuperait immédiatement les Principautés danubiennes.
Cependant l'arrivée théâtrale à Gonstantinoplede l'envoyé du Tzar, ses allures impérieuses, l'excentricité diplomatique de ses premières démarches, l'émotion si vive produite par sa présence sur les populations grecques de l'Empire ottoman, tout cela avait inspiré, dès le début, des doutes et des craintes sérieuses aux chargés d'affaires de France et d'Angleterre. Le colonel Rose jugea convenable d'adresser aussitôt à l'amiral Dundas, qui commandait la flotte anglaise de la Méditerranée, une dépêche qui, tout en lui faisant part des actes du prince Menchikoff et des appréhensions qu'ils étaient de nature à faire naître, l'engageait à diriger immédiatement son escadre sur les Dardanelles. L'amiral ne crut pas pouvoir assumer la responsabilité d'une pareille démarche. Il en référa au cabinet anglais qui, induit un moment en erreur par les entretiens de l'empereur Nicolas avec sir Hamilton Seymour et les correspondances de M. de Nesselrode, ne jugea point le péril aussi imminent et donna l'ordre à l'amiral Dundas de ne pas quitter le port de Malte. 11 prescrivait en même temps à son ambassadeur à Constantinople, lord Stratiord de Kedcliffe, de quitter Londres sur-le-champ pour se rendre à son poste.
Le chargé d'affaires français, M. Benedetti, avait, de son coté, fait connaître à son gouvernement Ifl situation belle qu'il la voyait et telle qu'elle étftil
en réalité. M. Drouyn de l'Huys, malgré les négociations directes et encore amicales que le cabinet de Saint-Pétersbourg entretenait avec celui de Paris, ne se trompa pas un seul instant sur la gravité de ce qui se passait à Constantinople. Il ordonna à M. Delacour, notre ambassadeur, de partir immédiatement pour le Levant, tandis que son collègue, le ministre de la marine, expédiait à Toulon un ordre d'appareiller destiné à notre escadre qui devait se rendre sur-le-champ dans les eaux de Sa-
lamine.
La flotte française, commandée par l'amiral de la Susse, quitta Toulon le 22 mars. Elle mouillait le 4 avril en rade de Salamine.
M. Drouyn de FHuys écrivit aussitôt au comte de Nesselrode que la concentration de trois corps d'armée russes dans les provinces méridionales de l'Empire, jointe aux préparatifs extraordinaires qui se faisaient à Sébastopol, ne permettaient plus au cabinet français de douter que la Russie n'eût accepté comme possible l'éventualité d'une guerre avec la Porte-Ottomane. Il allait plus loin encore afin de mieux faire comprendre la portée de l'envoi de la flotte dans les eaux de la Grèce : il déclarait nettement que si toutes les demandes que le prince Menchikoff était chargé de présenter à la Porte n'offraient point encore un caractère bien défini, on savait toutefois que la question des
Lieux-Saints n'était que l'objet apparent de sa mission. La Turquie ne se trouvait pas seule en cause dans ce débat; la France y était aussi partie intéressée, et le cabinet français pouvait croire, après les récentes communications échangées entre lui et le cabinet de Saint-Pétersbourg, que les choses ne prendraient point une tournure aussi vive ni aussi brusque, en un mot que la Russie n'aurait pas la prétention d'imposer par la menace à un gouvernement indépendant la violation de ses engagements vis-à-vis de la France.
Malheureusement l'Angleterre ne s'était poinl associée à cette première démonstration maritime. Abusée, comme nous l'avons dit, sur les véritables intentions de Fempereur Nicolas , elle ne voyait point encore toute la gravité de la situation en Orient. La France allait-elle demeurer isolée dans cette question? Le Tzar le croyait, et, du reste, la correspondance de ses envoyés à Paris et à Londres, surtout celle de M. de Kisselef, étaient de nature à entretenir dans son esprit la pensée qu'une entente intime et cordiale entre la France et l'Angleterre dans la question d'Orient demeurait chose radicalement impossible.
Sa joie fut grande lorsqu'il apprit que l'envoi de la Hotte française à Salamine restait un acte isole el que la Grande-Bretagne ne l'imitait pas. Cette satisfaction s'exprima vivement el ouvertement
dans une dépêche que le comte de Nesselrode adressa le 7 avril à M. de Brunow, représentant de la Russie à Londres, et que ce dernier devait communiquer à lord Clarendon. Le chancelier de Russie disait à quel point il avait été agréable à l'Empereur de voir que tous les bruits répandus à Constantinople à l'égard des intentions qu'on lui prêtait n'avaient causé aucune alarme au cabinet de Londres, convaincu par les assurances personnelles qu'il avait reçues de lui. M. de Nesselrode ajoutait que la résolution du Tzar était de respecter l'indépendance et Pintégrité de l'Empire turc, et que, si ses vues, à cet endroit, venaient à subir un changement quelconque, l'Empereur serait le premier à en avertir le gouvernement anglais. Il insistait sur l'absurdité des rumeurs auxquelles avait donné lieu l'arrivée du prince Menchikoff à Constantinople : occupation des Principautés, agrandissement de territoire du côté des frontières asiatiques de la Russie, prétention de s'assurer la nomination du patriarche de Constantinople, langage hostile et comminatoire tenu à la Porte par l'ambassadeur russe, le chancelier niait tout de la façon la plus formelle, et finalement chargeait M. de Brunow de remercier particulièrement, au nom de l'Empereur, lord Aberdeen et lord Clarendon « de la salutaire impulsion qu'ils venaient de donner aux résolutions du cabinet britannique. »
IIe SÉRIE. — !. 14
Mais la satisfaction de la Russie ne devait pas être de longue durée; il était impossible, en effet, que les illusions du cabinet anglais, habilement entretenues par M. de Nesselrode , pussent bien longtemps subsister. Elles se prolongèrent toutefois jusqu'au commencement du mois de mai 1 853. Ainsi, le 26 avril, des interpellations très-vives se produisirent dans le Parlement, et lord Clarendon répondit encore qu'il n'y avait aucune crainte à concevoir pour le maintien de la paix et que les intentions de la Russie, telles que son gou vainement les avait fait connaître, ne menaçaient en rien l'équilibre européen.
Peu de jours après, le cabinet britannique recevait de lord Stratford de Redcliffe une copie de l'ultimatum remis par le prince Menchikoff à la Porte-Ottomane et que, dans leur embarras, les ministres turcs lui avaient secrètement communiqué. En présence de ce texte accusateur et des prétentions de la Russie toutes les illusions devaient se dissiper. Le commerce anglais commençait à s'émouvoir beaucoup, d'ailleurs, des bruits de guerre qui lui parvenaient de tous côtés et des rumeurs alarmantes que lui transmettaient ses correspondants. On ne se gênait plus guère, en effet, à Saint-Pétersbourg et à Moscou pour parler des futurs événements don! l'Orient allait être pm-
ehainement le théâtre, Lea armements gigantesques
de la Russie ne pouvaient, du reste, avoir qu'un motif, la guerre, et c'était toujours vers les provinces méridionales de l'Empire qu'on dirigeait les corps d'armée. Enfin celui qu'on avait rassemblé en Bessarabie prenait, dans la bouche des généraux et de toutes les personnes approchant la cour, la dénomination significative « d'armée de Constantinople. »
Dès que l'ultimatum du prince Menchikoff fut connu en Angleterre, l'opinion entraîna le cabinet. Le 28 mai, lord Clarendon déclarait au Parlement que , si les événements l'exigeaient , comme la chose paraissait à craindre , le gouvernement britannique n'hésiterait pas un instant à porter secours à la Turquie menacée et à joindre son action à celle du gouvernement français. On comprit alors toute la prudence de la conduite tenue par M. Drouyn de l'Huys. On approuva ce qu'on avait désapprouvé : l'envoi de la flotte française à Salamine et (ce que ne pouvait croire l'empereur Nicolas, ce que n'admettait pas son représentant à Paris, M. de Kisselef) un accord parfait s'établit très-promptement entre les gouvernements anglais et français, en vue du danger qu'allait courir d'une façon si évidente l'indépendance du Sultan.
L'ultimatum de la Russie à la Porte-Ottomane menaçait cette dernière de l'occupation des Principautés danubiennes. L'ordre fut expédié à l'amiral
Dundas de quitter immédiatement le port de Malte et de rallier , dans les eaux de la Grèce , l'escadre commandée par l'amiral de la Susse. Les deux flottes réunies mouillèrent aussitôt dans la baie de Besika, point le plus rapproché des Dardanelles.
L'empereur Nicolas s'était entièrement trompé dans ses prévisions. Mal renseigné d'ailleurs, il avait, comme cela arrive si souvent en politique, pris son désir pour une réalité. Mais comment cette première démarche combinée de la France et de l'Angleterre, ne lui ouvrit-elle pas les yeux?
Le Sénat et le Corps législatif avaient été convoqués en France pour le 14 février. M. Troplong devait présider la première de ces deux assemblées ; M. Billault, la seconde.
Cette session du Corps législatif allait être laborieuse et si l'opinion publique, fatiguée des luttes parlementaires, se préoccupait, en général, assez peu des travaux de ces deux chambres, dont l'une n'avait d'ailleurs qu'à approuver ou rejeter ce que faisait l'autre, et dont le compte rendu du Moniteur entretenait seul le public , ces travaux n'en avaient pas moins, il faut le dire, une importance et une valeur réelles.
Au début de la session, deux députés. MM. de
Mérode et Bouhier de l'Écluse , se retirèrent. Le premier donna sa démission, le second fut déclaré démissionnaire. L'obligation de prêter serment fut le mobile de tous les deux et dicta leur conduite.
Après un mois consacré à la vérification des pouvoirs et aux travaux des bureaux, le gouvernement, représenté par les membres du conseil d'État, déposa les divers projets de loi sur lesquels il appelait l'examen et la discussion du Corps législatif.
Dans la session de 1853, cette assemblée vota :
Le rachat, moyennant une somme de vingttrois millions deux cent quatre-vingt mille francs, payable en trente annuités, des actions de jouissance des compagnies du canal du Rhône au Rhin, du canal de Bourgogne et de celle dite des quatre canaux (de Bretagne, du Berri, du Nivernais et latéral à la Loire).
Des modifications dans le régime des caisses d'épargne dont l'intérêt porté à 5 pour 100, après la révolution de 1848, fut ramené à 4 pour 100.
Un projet de loi relatif au cadre d'état -major de l'armée navale , établissant que l'âge de la réserve pour la marine serait le même que pour l'armée de terre , c'est-à-dire que les contre-amiraux à soixante-deux ans, et les vice-amiraux à soixante-cinq, entreraient dans le cadre de réserve.
Cette mesure qui créait, pour les officiers généraux de la marine , une situation moins favorable que celle qu'ils occupaient antérieurement à 1848, fut assez vivement discutée et fut adoptée par 1 85 voix contre 31 , minorité qui, dans le Corps législatif, avait une signification.
L'organisation des conseils de prud'hommes , institués pour concilier à Ja façon des juges de paix et juger même , dans certains cas , les différends se produisant entre les fabricants et les chefs d'ateliers, ouvriers ou compagnons.
Une révision de la loi du 18 juin 1850, qui avait créé une caisse de retraite pour la vieillesse. Cette révision avait pour principal but de réduire à 4 1 /2 pour 1 00 le taux de l'intérêt qui, au début, était à cinq. C'était l'application du principe qui avait présidé à la modification introduite dans le régime des caisses d'épargne.
Un important projet de loi sur le jury : la révolution de 1 848 qui a touché un peu à toute chose n'avait point épargné cette institution et avait voulu la démocratiser outre mesure. Le gouvernement demandait la réduction du nombre trop grand des jurés et la formation de la liste définitive par le préfet ou sous-préfet, assisté du procureur impérial et de tous les juges de paix de l'arrondissement, sur une liste préparatoire dressée par le juge «Je pai\ du canton, assiste de tons les maires.
Un second projet relatif à la déclaration du jury : un décret du 6 mars 1848 avait porté a neuf voix la majorité exigée pour une condamnation, et un second décret, à la date du 1 8 octobre de la même année, avait ramené ce chiffre de neuf voix à « plus de sept » sur les diverses questions soumises à cet aréopage national. Le gouvernement demandait que toutes les questions posées au jury fussent désormais résolues à la simple majorité. Il l'obtint ainsi que le vote d'une loi tendant à limiter les effets des pourvois en matière criminelle.
Un décret du 1 0 mai 1 853 prorogea de quinze jours la session du Corps législatif qui, aux termes de la Constitution devait être close le 13- Le budget de 1854, présenté le 18 mars, n'avait pu, en effet, être soumis à la discussion de l'assemblée et des projets de loi, d'un intérêt assez grand, attendaient également son vote. Le budget de 1 854, étudié, pour ainsi dire, sous les yeux de l'Empereur qui avait voulu présider lui-même aux Tuileries les séances du conseil d'État destinées à l'examen des diverses propositions ministérielles, le budget de \ 854 , disons-nous , présentait un excédant de recettes d'un million trois cent mille francs \ L'annonce de ce fait, résultant d'écono-
1 . Voici les chiffres exacts, tels qu'ils étaient exposés dans le
mies réalisées sur le budget du ministère de la guerre, produisit une vive satisfaction dans rassemblée. Mais n'était-ce point une fausse joie, une espérance trompeuse, résultant uniquement de la façon de grouper les chiffres par suite d'une évaluation exagérée des ressources futures ? Quelques députés le pensaient et, dans le public , se trouvaient également de nombreux incrédules.
Tous avaient tort cependant et ces doutes étaient mal fondés. Le budget de 1854, tels que les rédacteurs de l'exposé de motifs, MM. de Parieu, Vuitry et Stourm, l'avaient présenté, étaient bien une réalité dans ses recettes et évaluations de recettes, par conséquent dans son excédant. Un budget, véritablement en équilibre , a été depuis , chose assez rare pour qu'on le constate et les guerres ultérieures, les dépenses imprévues ont apporté de tels troubles dans les finances que les économies voulues et rêvées par la chambre et par le public sont devenues irréalisables.
La commission du Corps législatif, dont M. Schneider était l'organe habile et autorisé, trouva moyen d'en faire encore en demandant une réduction d'un million sur le budget particulier du ministère de la
rapport de M. Schneider, président de la commission nommée par le Corps législatif: les recettes pour l'année 1854 étaient évaluées à 1 520 639 572 fi\; les dépenses à 1 519 250 942 fr.; il y avait donc un excédant de recettes de 1 388 630 fr.
guerre. Les commissaires du gouvernement accordèrent sept cent mille francs et, grâce à d'autres réductions introduites dans les chapitres relatifs au ministère des finances, l'ensemble budgétaire présenta, en définitive, un excédant de recettes de trois millions quatre cent soixante- sept mille francs.
Plusieurs orateurs avaient été entendus durant la discussion à laquelle il avait donné lieu : M. de Flavigny, d'abord, parole élégante, diplomatique, habilement préparée, pleine de finesse et de traits qui, pour n'être pas vigoureusement lancés, n'en portaient pas moins coup, caractère et talent également sympathiques; M. de la Tour, un catholique; M. Monnier de la Sizeranne, un ancien habitué des Chambres; M. Véron, nouveau venu, au contraire, dans les assemblées législatives, et qui avec beaucoup de qualités intellectuelles, a toujours eu la mauvaise chance de n être pas pris au sérieux; M. Granier de Cassagnac, talent méridional, plein de vigueur, de fougue même; M. de Montalembert, enfin, qui repoussa le budget de 4854, « parce qu'à son avis ce budget sanctionnait le sénatus-consulte du 25 décembre 1 852 et les décrets du 22 janvier de la même année. »
Le sénatus-consulte du 25 décembre 1 852 avait réglementé le vote législatif en décidant que le budget des dépenses présenté avec ses subdivisions administratives, par chapitres et par articles, serait
voté pai' ministère, de telle sorte que si un des chapitres était repoussé, le budget du ministère l'était également tout entier. C'était le « tout ou rien » appliqué à la répartition des ressources financières de l'État, et on comprend aisément la gravité d'une disposition semblable destinée à restreindre sinon la faculté, du moins l'usage des amendements. Les décrets du 22 janvier 1852 étaient ceux relatifs aux biens de la maison d'Orléans.
Trois projets de loi importants furent encore votés à la fin de cette laborieuse session : l'un sur les pensions de retraite des anciens fonctionnaires de l'État, et dont le but était, tout en centralisant au trésor les recettes et les dépenses qui y sont relatives, d'amener la liquidation de ces pensions à des bases uniformes, d'introduire de nouvelles conditions de service et d'âge, et d'admettre au bénéfice de la pension un grand nombre de fonctionnaires qui n'y participaient pas auparavant. Un autre projet de loi était relatif aux Sociétés de Crédit foncier, et le troisième demandait la révision des articles 86 et 87 du Code pénal.
On sait que l'article 8G condamnait à la peine des parricides l'attentat contre la vie ou la personne du souverain, en punissant de mort celui dirigé contre la vie ou la personne des membres de sa famille. L'article 87 portait également la peine de mon contre toute personne qui tenterait soit de
détruire, soit de changer l'ordre de successibilité au trône ou d'exciter les citoyens à s'armer les uns contre les autres. La République de 1848 avait, d'une part, fait tomber l'article 86 en désuétude et modifié, à son grand honneur, l'article 87 en supprimant la peine de mort pour cause politique. Cette législation avait besoin d'être remaniée, et c'était le but que se proposait le nouveau projet de loi présenté au Corps législatif. L'attentat contre la vie ou la personne de l'Empereur dut, comme sous les régimes antérieurs à 1 848, être punie de la peine des parricides; l'attentat contre la vie des membres de la famille impériale de la peine de mort; celui contre la sûreté de l'État et l'ordre de successibilité au trône de la déportation dans une enceinte fortifiée.
Le Corps législatif termina ses travaux par le vote d'une loi accordant au gouvernement la faculté de transformer au besoin par de simples décrets les dettes des départements et des communes en emprunts dont le remboursement pourrait être effectué à longue date sans que le terme des annuités put toutefois dépasser cinquante ans.
Les modifications aux articles 86 et 87 du Code pénal que nous mentionnions tout à l'heure coïncidèrent pour ainsi dire, mais d'une façon toute fortuite, avec des complots dont la gravité était incontestable. L'année précédente l'opinion s'était
plusieurs ibis émue de vagues rumeurs relatives à
des attentats avortés contre la vie du chef de l'État. Le mutisme de la presse, l'absence de tout contrôle possible n'avaient pas permis d'approfondir le mystère qui recouvrait ces tentatives individuelles. Mais bientôt on sut qu'un véritable complot, qui devait éclater à l'Hippodrome, avait été ourdi contre la personne de T Empereur et, ce danger fortuitement écarté sans que la police put en arrêter les auteurs, qu'une tentative de la même nature venait d'échouer, le 5 juillet, sur la place et aux abords de F Opéra-Comique par les soins des agents de la sûreté publique, lesquels, quoique tardivement instruits du complot, avaient pu opérer des arrestations nombreuses. Vainement les journaux officiels, par cette fausse tactique qui consiste à affaiblir la vérité dans l'espérance d'amoindrir l'émotion publique, s'efforcèrent-ils d'abord de présenter ce dernier complot comme une tentative sans importance; les débats judiciaires qui se produisirent quelques mois plus tard donnèrent toute la mesure du péril qui, en cette circonstance, avait menacé Napoléon III. 11 devait ultérieurement, et dans des conditions à peu près semblables, échapper à un danger bien plus grand encore. Rien ne peut changer l'heure et le moment dans la destinée de l'homme.
A qui fallait-il attribuer ces tentatives hardies?
Sur quel parti devait-on faire tomber la responsabilité de semblables complots? Les tronçons des sociétés secrètes démagogiques frappées par ce grand coup d'épée du 2 décembre, s'étaient rapprochés et réunis. La démagogie furieuse au dedans comme au dehors de la France, dans l'exil ou sur le sol de la patrie, relevait la tête, non pas au grand soleil, au grand jour comme il convient à un parti qui veut combattre, mais dans l'ombre des conciliabules secrets, comme c'est l'habitude des partis qui se vengent. De grands écrivains lancés dans cette voie démagogique et furieuse, irritaient depuis quelques mois la fibre révolutionnaire. En Suisse, Eugène Sue publiait coup sur coup et comme s'il voyait déjà la mort prête à interrompre son œuvre désorganisatrice, des romans antisociaux, des brochures d'une extrême violence contre le nouvel Empereur ; Victor Hugo à Jersey, cherchant par l'éloignement et la colère à grandir son individualité et un peu aussi à se poser en directeur suprême de la démocratie française, prononçait des discours irrités, publiait des proclamations et des protestations dont les termes exagérés manquaient, précisément par leur violence, le but qu'il se proposait d'atteindre. « Le Français digne du nom de citoyen, disait-il, ne sait pas, ne veut pas savoir s'il y a quelque part des semblants de scrutin, des comédies de suffrage universel, et des
parodies d'appel à la nation.... en présence de M. Bonaparte et de son gouvernement le citoyen digne de ce nom ne fait qu'une chose et n'a qu'une chose à faire : charger son fusil et attendre l'heure. . . . Louis-Bonaparte est hors la loi ; Louis-Bonaparte est hors l'humanité. » « Préparons le chanvre vengeur, » disait à son tour le manifeste de la société la Révolution*. De telles violences dépassent toujours le but et produisent sur l'ensemble de l'opinion l'effet précisément contraire de celui qu'on avait recherché et espéré. Le Moniteur avait publié dans ses colonnes officielles, les furieuses diatribes qui venaient ainsi d'au delà du détroit et c'était habile, car ce langage insensé à force d'exagération et dont il nous répugne de reproduire après le journal officiel, certaines phrasés dirigées personnellement contre le chef de l'État, ne soulevait guère en France que du dégoût. Les partis non seulement se compromettent, mais s'annihilent lorsqu ils se livrent à de semblables colères, car ils cessent d'être sérieux pour les uns, et deviennent trop effrayants pour les autres, double manière de perdre toute autorité sur l'opinion. Celait le temps où Victor Hugo publiait également son fameux pamphlet « Napoléon le Petit » « Par Victor Hugo le Grand » ripostait-on aux Tuileries.