‹ Présidence décennale, second empireChapitre 14 sur 35 · Moniteur du 15 novembre · texte numérisé non relu

Moniteur du 15 novembre

En revanche et comme pour faire la contre-partie de ces attaques, et du langage souvent injurieux des journaux anglais, les principaux négociants et banquiers de Londres eurent l'idée de rédiger une adresse renfermant leurs vœux pour la continuation de la bonne et cordiale entente entre les gouvernements anglais et français qui devait produire le maintien des amicales et fructueuses relations commerciales entre les deux pays. Elle insistai t, en exprimant le désir de la paix, sur ce point que les sujets britanniques n'avaient rien à démêler avec la politique intérieure ou le mode de gouvernement qu'il avait plu à la nation française d'adopter, et d'autre part, dans les questions publiques, que la presse anglaise avait l'habitude de traiter en toute liberté, si quelquefois elle parlait avec une apparence de rudesse du gouvernement des autres États, elle déclarait qu'on ne devait voir dans son langage ni esprit d'hostilité systématique, ni intention de blesser un souverain. Cette adresse qui portait deux ou trois mille signatures, fut confiée à une députation de la Cité, ayant en tête un ancien lord-maire, sir James Duke. Elle fut reçue aux Tuileries avec un certain appareil; et Napoléon III répondit aux paroles prononcées par le président, qu'il avait la plus grande confiance dans le bon sens de la nation anglaise; que son long séjour en Angleterre lui avait permis d'admi-

rer la liberté dont jouissait ce grand pays, grâce à la perfection de ses institutions politiques, et, que comme la députation elle-même, il ne désirait que la paix.

Peu de jours après cette démonstration du commerce et de l'industrie britanniques, le gouvernement anglais faisait remettre à l'ambassadeur de France le testament olographe de l'empereur Napoléon Ier écrit, comme on sait, à Sainte-Hélène et déposé aux Doctor's Commons à Londres, comme tout testament de sujet anglais. Napoléon III avait reclamé la restitution de ce document curieux non moins que précieux, et après les formalités indispensables à sa remise régulière, le représentant de la France, M. Walewski, entre les mains duquel il avait été déposé, l'avait expédié à Paris par son premier secrétaire, M. Charles Baudin. Ce souvenir de Longwood appartenait bien à la France, cette épave du grand naufrage impérial devait être recueillie sur le sol français. Le testament parafé suivant l'usage, par le président du tribunal civil de la Seine fut ensuite déposé chez le notaire de la famille impériale.

Le parti républicain, dont nous avons dittout-àl'hcure l'attitude, les complots et le langage, n'avait pas été suivi dans son opposition bruyante par les partis loyalistes, dont les plus hauts représentants étaienl à Froshdorfet à Claremont. Toutefois

M. le comte de Chambord avait, au moment de la proclamation de l'empire, envoyé en France une protestation basée sur la légitimité de ses droits et cette protestation imprimée à un très-grand nombre d'exemplaires, sur papier à lettres, était parvenue, colportée par des émissaires secrets ou envoyée par la poste, à presque tous les fonctionnaires publics. La branche cadette de la maison de Bourbon avait, de son côté, paru vouloir se rapprocher de la branche aînée. On parlait d'une visite de M. le duc de Nemours à Froshdorf, et de la probabilité d'une fusion définitive entre les deux branches, qui n'avaient plus qu'un intérêt unique. Les salons continuaient leur guerre d'épigrammes, les journaux belges devenaient de plus en plus amers, et renfermaient des correspondances parisiennes où l'hostilité contre Napoléon III, allait jusqu'à l'injure. On en recherchait activement et on en arrêtait à Paris les auteurs. Le mariage de l'Empereur avait provoqué à l'étranger une explosion de commentaires malveillants , en France de suppositions erronées. Pour être sacré par le Pape ainsi que la nouvelle impératrice , on disait que Napoléon III allait faire au pouvoir eclésiastique des concessions importantes, entre autres, la modification de la loi qui veut que le mariage civil précède indispensablement le mariage religieux. Le Moniteur intervint le 7 avril pour

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déclarer que tous ces bruits étaient d'une fausseté absolue.

.Mais quelles que fussent les violences du parti démagogique et les efforts secrets des partis royalistes, aucun péril sérieux ne pouvait venir de là. Il en est très-souvent des gouvernements nouveaux comme des arbres jeunes et encore pleins de sève pour lesquels le vent et l'orage ne sont point des dangers redoutables comme pour les troncs vieux et vermoulus. Mais quelquefois aussi une plaie cachée sous l'écorce, un défaut intérieur dans le bois font ce que l'ouragan n'aurait pu faire. La plaie de 1853 pour le gouvernement français ce fut la crise alimentaire produite par l'insuffisance des céréales. L'administration , prévenue par les rapports des préfets, en avait heureusement prévu d'avance les conséquences forcées et avait pris des mesures pour amoindrir un mal qui ne pouvait pas être évité. Mais le déficit causé par les mauvaises récoltes allait être considérable. On calculait que pour compléter l'approvisionnement de la France l'importation de dix millions d'hectolitres de blé était nécessaire. C'était beaucoup et, par un déplorable ensemble de circonstances défavorables, les récoltes avaient également manqué dans toute l'Allemagne, en Italie et en Angleterre. A la fin de l'année 1852, l'hectolitre de blé de qualité aupérieure ne valait en France que dix-huit francs; au

mois de juillet 1853 il en valait vingt-six. Il fallut prendre des mesures promptes et énergiques.

On commença par supprimer ce qu'on nomme l'échelle mobile. On sait que l'échelle mobile est un système d'exhaussement ou d'abaissement des droits d'entrée sur les céréales suivant que leur prix à l'intérieur augmente ou diminue; système défectueux et qui, en temps de crise a le suprême inconvénient d'effrayer le négociant. Celui-ci ne peut en effet rationnellement baser que sur des probabilités de gain les opérations auxquelles il se livre, et par ses fluctuations, l'échelle mobile peut également venir tout d'un coup détruire complètement ces probabilités, cause très-naturelle d'hésitation, d'abstention même. L'échelle mobile, d'abord en usage en Angleterre, était déjà, en 1853, répudiée par les Anglais.

Le gouvernement prit ensuite le parti d'acheter lui-même à l'étranger, afin de ne pas faire concurrence aux achats faits à l'intérieur, tous les blés nécessaires à la consommation de la marine et de l'armée, puis il assimila les navires marchands des nations alliées à nos propres bâtiments de commerce, en tant qu'ils importeraient des céréales et fourniraient ainsi un élément de plus à l'alimentation de la France. Enfin les droits d'entrée sur les viandes mortes ou vives furent réduits dans d'énormes proportions et des agents spéciaux furent

envoyés en Orient pour constater les localités le plus favorisées quant à l'abondance des grains et les signaler au commerce en attendant les grandes importations des États-Unis.

Assurément, toutes ces mesures étaient sages et marquées au sceau d'une prévoyance expérimentée. Le peuple n'en souffrit pas moins, surtout dans les grandes villes; mais là des précautions spéciales furent prises, surtout à Paris où il importait si particulièrement de soulager la détresse de l'ouvrier et du prolétaire, En 1847, année également désastreuse par l'insuffisance des récoltes, la municipalité parisienne avait adopté le système des bons de pain à prix réduit. Cette fois, on employa un moyen différent dont les résultats devaient être les mêmes. On créa une caisse de la boulangerie tout en décrétant un maximum pour la vente du pain, maximum qui, de toute façon, ne devait pas être augmenté. Ce maximum était quarante centimes par kilogramme. La caisse de la boulangerie rembourserait aux fournisseurs la différence deprix; mais en même temps le gouvernement décida qu'ultérieurement, et lorsque les choses auraient repris leur cours normal, le prix du pain à Paris serait maintenu un peu plus élevé que la mercuriale ne l'indiquerait, afin qu'avec le temps la ville put être Indemnisée de ses avances et déboursés.

Les populations souffrirent de cette crise alimentaire. A toute autre époque elle aurait pu être très-dangereuse, mais on sortait alors de tant d'agitations que le même sentiment de lassitude, le même besoin de stabilité se faisaient remarquer dans le peuple et dans la bourgeoisie. Il y a de ces moments -là dans l'histoire des nations comme dans la vie des hommes, et l'on pourrait dire que les mêmes phénomènes se produisent dans l'existence collective et dans la vie individuelle.

Quelques diversions à ces vives préoccupations matérielles s'étaient produites à propos. C'étaient d'abord les succès de nos armes en Algérie : Tannée précédente avait été signalée en Afrique par la soumission de la grande Kabylie et la prise de Laghouat. En mai et juin 1 853 une nouvelle expédition contre les Kabyles des monts Babors entre Sétif, Bougie et Djidgelli fut également heureuse et contribua à affermir de plus en plus notre domination de l'autre côté de la Méditerranée. L'Algérie devenait de plus en plus intéressante pour la mèrepatrie. En cette même année 1853 elle devait, en effet, importer pour cent vingt-cinq millions de marchandises, en exporter pour trente-cinq millions et verser près de cinq millions de francs à la douane.

Le 24 septembre , le contre - amiral Février- Despointes prit possession, en Océanie, de la nou-

velle Calédonie et de ses dépendances, fait maritime dont le motif et la portée ne furent pas bien définis d'abord*

Mais les préoccupations et les appréhensions commerciales produites par les événements d 0rient dominèrent bientôt tous les esprits. La guerre allait -elle fatalement en sortir? pouvaitelle encore être évitée? redoutable problème sur lequel l'esprit public s'appesantissait tout en l'attachant aux détails qui semblaient de nature à dessiner plus ou moins la silhouette de l'avenir, iris que la formation et les grandes manœuvres des camps de Satory et d'Helfaut.

Les faits marchaient, du reste, en Orient avec une inquiétante rapidité.

Le 25 juin, l'empereur Nicolas avait expédie l'ordre d'envahir les Principautés danubiennes. Le 3 juillet, le Prutli étail franchi sur deux points par l'armes russe : à Skouliany et à Leova. Sur le premier point par le corps chargé d'occuper la Moldavie; sur le second par celui qui devait opérer dans les provinces valaques.

Le lendemain du jour où le Tzar avait envoyé au général Gortchakoff l'ordre d'entrer dans les Principautés, il adressait à ses sujets un manifeste des-

tiné à expliquer sa détermination et aussi à exciter chez le peuple russe le sentiment religieux au nom duquel son souverain prétendait agir. La défense de la foi orthodoxe était son unique but. Depuis que la Providence l'avait appelé au trône, tous ses soins, toute sa sollicitude avaient été consacrés à l'observation de ces saints devoirs que ses prédécesseurs lui avaient transmis et qui, d'ailleurs, étaient basés sur le traité de Kaïnardji, que des transactions solennelles conclues postérieurement avec la Porte-Ottomane étaient venues confirmer. Mais de nombreux actes arbitraires du gouvernement ottoman menaçaient d'anéantir complètement tout Tordre de choses sanctionné par les siècles et si cher à la foi orthodoxe. « Après avoir épuisé toutes les voies de la persuasion et tous les moyens d'obtenir à l'amiable la satisfaction due à nos justes réclamation s, ajoutait le manifeste, nous avons jugé indispensable de faire entrer nos troupes dans les Principautés danubiennes, afin de montrer à la Porte où peut la conduire son opiniâtreté. Toutefois, même à présent, notre intention n'est point de commencer la guerre; par l'occupation des Principautés nous voulons avoir entre les mains un gage qui nous réponde, en tout état de cause, du rétablissement de nos droits. Nous ne cherchons pas de conquêtes, la Russie n'en a pas besoin. Nous demandons qu'il soit satisfait à un droit légitime

si ouvertement enfreint. Nous sommes prêts, même dès à présent, à arrêter le mouvement de nos troupes, si la Porte- Ottomane s'engage à observer religieusement l'intégrité des privilèges de TÉglise orthodoxe. Mais si l'obstination et l'aveuglement veulent absolument le contraire, alors, appelant Dieu à notre aide, nous nous en remettons à lui du soin de notre différend, et plein d'espoir en sa main toute puissante, nous marcherons à la défense de la foi orthodoxe. »

Tandis que l'empereur Nicolas adressait ce manifeste à ses peuples, son chancelier, M. de Nesselrode faisait parvenir à tous les représentants de la Russie à l'étranger une dépêche que chacun d'eux devait communiquer au cabinet auprès duquel il était accrédité. Cette première dépêche avait principalement pour but de justifier aux yeux de l'Europe les mesures adoptées par la Russie , tout en cherchant à rejeter sur la France, à propos de son escadre, la responsabilité des événements qui pourraient se produire. A cette circulaire M. Drouyn de l'IIuys riposta en envoyant au général de Castelbajac une dépêche extrêmement remarquable dans laquelle après avoir établi que de l'exposé même du différend de la Russie avec le Porte, tel que le présentait M. de Nesselrode, il résultait que la mission <iu prince iMencliikolf à Conslanlinople n avait qu'un but, le règlemenl des difficultés re-

latives au partage entre les diverses communions chrétiennes des Saints-Lieux de Jérusalem, il ajoutait que ce but avait été rempli à la satisfaction du cabinet de Saint-Pétersbourg. La question qui se débattait maintenant était donc toute nouvelle. Elle ne se rattachait par aucun côté à celle de Jérusalem et elle touchait par tous à l'indépendance et à la souveraineté du Sultan. C'était le jugement qu'en avaient déjà porté, à Gonstantinople même, les représentants de la France, de l'Autriche, de la Grande-Bretagne et de la Prusse. Comment prétendre, en effet, que, pour garantir aux chrétiens la possession de quelques sanctuaires déterminés, il fallut les couvrir dans toute l'étendue de l'Empire ottoman d'une protection officielle qui eût substitué l'autorité morale de l'empereur de Russie à celle qui revenait légitimement au Grand Seigneur? Quelle corrélation existait-il entre deux faits si différents et en quoi le plus important pouvait-il être considéré comme un appendice, comme une conséquence nécessaire de celui qui l'était le moins?

A l'appui de ces prétentions, le cabinet de Saint- Pétersbourg invoquait ses anciens traités avec la Porte, rappelait des anologies historiques et faisait valoir des griefs : M. Drouyn de l'Huys passait en revue ces trois sortes d'arguments et les détruisait avec une inflexible logique.

Les traités conclus par la Russie avec la Porte-

Ottomane? Mais, quand on les examinait avec soin, on voyait que, si elle avait quelquefois stipulé pour des sujets du Sultan , ces derniers appartenaient soit à des provinces que les chances de la guerre avaient momentanément fait perdre à la Turquie et à la rétrocession desquelles des conditions pouvaient être posées, soit à des provinces qui, pendant la durée des hostilités, s'étaient compromises envers le gouvernement ottoman et que la politique aussi bien que l'humanité commandait de protéger contre son ressentiment. Mais aucune de ces stipulations n'avait le caractère de généralité qu'on essayait aujourd'hui de lui attribuer et le traité de Kutchuk-Kaïnardji , notamment, ne conférait à la Russie qu'un droit de protection limité et défini sur une église desservie par des prêtres russes qu'il était question de fonder dans le faubourg de Galata. Assurément cela ne voulait pas dire que dans la pratique et par la force des choses le cabinet de Saint-Pétersbourg n'eût été naturellement amené à s'intéresser pour les chrétiens du rit grec qui forment dans la Turquie d'Europe la majorité de la population. Mais si la Porte, de son côté, avait dû tenir compte des sympathies de la Russie pour l'Église d'Orient, elle n'avait pas, jusqu'à présent, sousc rit < rengagement qui lui ôtât le mérite de sa tolérance et lui imposât, au lieu de devoirs librement remplis à L'égard de ses propres

sujets, des obligations envers une puissance étrangère. Toute la question était là.

Les analogies historiques? Mais s'il était survenu entre les princes du Saint-Empire, à l'époque de la Réforme, des pactes relatifs à l'exercice du culte nouveau dans leurs possessions , le Saint-Empire n'était-il pas une association d'États régie par un même chef? et les transactions auxquelles on faisait allusion n'a\ aient-elles pas été le résultat de longues guerres intestines ou de combinaisons politiques dans lesquelles le caractère électif de la dignité impériale exerçait nécessairement une grande influence? Quant aux capitulations de la France avec la Turquie , elles n'avaient jamais donné un droit de protectorat sur les sujets catholiques du Sultan. La France avait pu rendre des services à cette partie minime de la population ottomane, mais sa protection. directe et officielle ne s'était jamais exercée que sur des établissements étrangers, desservis par des prêtres également étrangers et dont le chef spirituel résidait à Rome.

M. Drouyn de l'Huys citait, à propos du protectorat de la France sur les chrétiens d'Orient et afin d'en bien définir le caractère, ce très-curieux passage d'un Mémoire de M. le comte de Saint-Priest, ambassadeur du roi Louis XVI à Gonstantinople de 1768 à 1785:

« On a décoré le zèle de nos rois de l'expression

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de protection de la religion catholique dans le Levant; mais elle est illusoire et sert à égarer ceux qui n'approfondissent pas la chose. Jamais les sultans n'ont eu seulement l'idée que les monarques français se crussent autorisés à s'immiscer dans la religion des sujets de la Porte. Il n'y a point de prince, dit fort sagement un de mes prédécesseurs, M. le marquis de Bonnac, dans un Mémoire sur cette matière, quelque étroite union qu'il ait avec un autre souverain, qui lui permette de se mêler de la religion de ses sujets. Les Turcs sont aussi

délicats que d'autres là-dessus Aussi le premier

point de mes instructions me prescrivait d'éviter tout ce qui pourrait causer de l'ombrage à la Porte en donnant trop d'extension aux capitulations en matière de religion. »

Restait la question des griefs de la Russie : elle reprochait à la Porte un manque de procédés. Si chaque gouvernement est le seul juge des exigences de sa dignité, M. Drouyn de l'Huys n'en faisait pas moins remarquer avec beaucoup de raison qu'il fallait que la réparation demeurât toujours proportionnée à l'offense. Or, des excuses ou des regrets constituaient ordinairement la réparation d'un tort de forme, et c'était la première fois que l'on voyait exiger d'un souverain, dans un cas semblable, l'abandon de son influence morale sur la plus notable partie de ses sujets.

Enfin, si la Russie faisait à la Turquie un grief de ses tergiversations dans la question des Lieux- Saints, la France était tout aussi fondée à lui adresser les mêmes reproches et elle s'en était abstenue uniquement parce qu'elle avait pris en considération les embarras d'une puissance qui, entraînée par deux courants opposés et d'une force égale, ne croyait pouvoir garder son équilibre qu'en contractant tour à tour des obligations contradictoires.

Cette dépêche habile et logique tout à la fois avait, en outre, le mérite de poser très-nettement la question en la dégageant de tout ce qui, dans la discussion russe, paraissait avoir pour but de l'embrouiller et en écartant tous les accessoires dont elle cherchait à l'entrelacer pour mieux la dissimuler à l'Europe. M. de Nesselrode crut alors devoir lancer une seconde circulaire où le sentiment aggressif dominait notoirement l'instinct délénsif. Lorsque le gouvernement russe avait posé son ultimatum à la Turquie, il avait, disait M. de Nesselrode, fait connaître aux grandes puissances quelles étaient ses intentions, et il avait engagé notamment la France et la Grande-Bretagne à ne pas compliquer par leur attitude les difficultés de la situation en n'adoptant pas trop tôt des mesures qui, d'un côté, auraient pour effet d'encourager l'opposition de la Porte, et de l'autre engageraient, plus avant qu'ils ne l'étaient déjà dans la question,

l'honneur et la dignité de l'empereur Nicolas. Qu'était-il arrivé, cependant ? La Porte avait lait a la communication du cabinet russe une réponse au moins évasive et, d'autre part, les deux puissances maritimes n'avaient pas cru devoir déférer au\ considérations présentées par la Russie : elles avaient jugé indispensable de devancer par une mesure effective celle que la Russie ne leur avait annoncée que comme purement éventuelle, puisqu'elle en subordonnait la mise à effet aux résolutions finales de la Porte. Elles avaient sur-le-champ envoyé leurs flottes dans les parages de Constant iuople et, par cette attitude, elles avaient place la Russie sous le poids d'une démonstration comminatoire qui devait ajouter à la crise de nouvelles complications. Cette position prise par les deux puissances dans les ports et eaux de l'Empire ottoman ne pouvait être envisagée par la Russie, dans les circonstances données, que comme une occupation maritime, et elle avait engagé le cabinet russe à rétablir l'équilibre des situations au moyen de la prise de possession militaire des Provinces danubiennes. Il n'avait, du reste, aucune intention de garder cette position plus longtemps que ne l'exigeait son honneur ou sa sécurité. Elle lui servirait uniquement de gage jusqu'à ce que de meilleurs conseils eussent prévalu dans l'esprit d$8 minisires du Sultan. 11 désavouait d'avance toute

idée de conquête et ne chercherait à exciter aucun soulèvement parmi les populations chrétiennes de la Turquie. La présence des troupes russes dans les Principautés n'imposerait d'ailleurs aux habibitants aucunes charges ni contributions nouvelles. Enfin, la Russie ne recherchait aucune extension de territoire et sa politique était toujours de maintenir aussi longtemps que possible le statu quo en Orient; mais pour que l'empereur Nicolas put rester fidèle à ces vues sincères, il fallait aussi que la Turquie offrît la possibilité de coexister avec elle en respectant les traités et leurs conséquences ; il fallait surtout que des actes de mauvaise foi, de sourdes persécutions, des vexations perpétuelles intentées au culte grec ne créassent pas une situation qui, intolérable à la longue, forcerait la Russie d'en confier le remède aux chances aveugles du hasard.

« Général, répondit aussitôt M. Drouyn de l'Huys à M. de Castelbajac, la nouvelle dépêche de M. le comte de Nesselrode, que le Journal de Saint-Pétersbourg publiait le lendemain du jour où elle était expédiée à toutes les légations de Russie, a produit sur le gouvernement de l'Empereur une impression que Sa Majesté Impériale m'a ordonné de vous faire connaître sans détour. »

Le ministre des affaires étrangères de France après avoir déploré quau moment même où les

efforts de tous les cabinets pour amener une solution satisfaisante des difficultés pendantes, témoignaient si hautement de leur modération, la Russie prit une attitude qui rendait plus incertain le succès des négociations engagées, le ministre, disonsnous, ajoutait que cette attitude imposait à quelques-uns d'entre eux le devoir de repousser la responsabilité que Ion cherchait vainement à faire peser sur leur politique. 11 répétait avec raison que les firmans rendus par le Sultan à la suite de la mission du prince Menchikoff avaient ôté tout fondement aux griefs primitifs de la Russie contre la Porte. Les demandes formulées postérieurement par le prince, quand l'objet principal de sa mission était atteint, ne se rattachaient par aucun lien à celles qu'il avait fait accueillir par le gouvernement turc, et c'était bien une nouvelle question, une difficulté plus grave qui surgissait à Constantinople alors que l'Europe, un instant alarmée, était invitée par la Russie elle-même à se rassurer complètement.

Le gouvernement français, d'accord avec le cabinet britannique, avait pensé que la situation était trop menaçante pour ne pas être surveillée de près, et les escadres de France et d'Angleterre avaient reçu l'ordre d'aller mouiller dans la baie de Besika, mesure toute de prévoyance, qui ne présentai! aucun caractère hostile à l'égard de la Russie, mais

était impérieusement commandée par la gravité des circonstances et amplement justifiée par les préparatifs de guerre qui, depuis plusieurs mois, se faisaient tant en Bessarabie que dans la rade de Sébastopol.

Le motif de la rupture entre le cabinet de Saint- Pétersbourg et la Porte ayant, pour ainsi dire, disparu, la question qui pouvait se poser à limproviste à Constantinople c'était celle de l'existence même de l'Empire ottoman, et le gouvernement français n'admettrait jamais que de si vastes intérêts se trouvassent en jeu sans revendiquer aussitôt la part d'influence et d'action qui convenaient à sa puissance comme à son rang dans le monde. A la présence d'une armée russe sur les frontières de terre de la Turquie, il avait le droit et le devoir de répondre par la présence de ses forces navales à Besika, dans une baie librement ouverte à toutes les marines et située en deçà des limites que les traités défendaient de franchir en temps de paix.

Le gouvernement russe devait bientôt, d'ailleurs se charger d'expliquer lui-même la nécessité du mouvement ordonné aux deux escadres, puisque, le 31 mai, quand il était impossible de connaître à Saint-Pétersbourg, où la nouvelle n'en parvint que le 17 juin, les résolutions auxquelles pourraient s'arrêter la France et l'Angleterre , le comte de Nesselrode envoyait à la Porte sous la forme d'une

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lettre à Reschid-P&cha un dcvmev ultimatum à bref délai contenant la menace d'une prochaine occupation des Principautés du Danube.

Et lorsque, par une circulaire datée du 11 juin, l'empereur Nicolas faisait annoncer cette décision à l'Europe, l'escadre française était encore à Sa lamine, celle de l'Angleterre n'avait pas encore quitté le port de Malte.

M. Drouyn de l'Huys ajoutait que le simple rapprochement des dates suffisait pour indiquer de quel côté était partie cette initiative que Ion s'efforçait de décliner en en rejetant la responsabilité sur la France et sur l'Angleterre. Sauf le but si différent des deux démonstrations, il y avait peut-être une sorte d'analogie dans les situations respectives quand l'armée russe se tenait sur la rive gauche du Pruth et que les flottes de France et d'Angleterre jetaient l'ancre à Besika. Mais cette analogie avait disparu depuis le passage de la rivière qui formait les limites de l'Empire russe et de l'Empire ottoman. Le comte de Nesselrode semblait le reconnaître lui-même quand il supposait déjà les escadres en vue de Gonstantinople et représentait comme une compensation nécessaire à ce qu'il appelait « l'occupation maritime » de la Fiance et de l'Angleterre, la position prise par les troupes russes sur les bords du Danube.

Les forces anglaises cl françaises ne portaient,

par leur présence en dehors des Dardanelles aucune atteinte aux traités déjà existants. L'occupation de la Moldavie et de la Valachie constituait, au contraire, une violation manifeste de ces mêmes traités.

Celui d'Andrinople qui déterminait les condi- . tions du protectorat de la Russie ne reconnaissait implicitement qu'un seul cas où il serait permis à cette puissance d'intervenir dans les Principautés, si leurs privilèges étaient méconnus par les Turcs. En 1848, quand les Russes avaient occupé ces provinces, elles se trouvaient en proie à une agitation révolutionnaire qui menaçait également leur sécurité, celle de la puissance souveraine et celle de la puissance protectrice. La convention de Balta-Liman, enfin avait admis que, si des événements semblables venaient à se renouveler dans une période de sept années, la Russie et la Turquie prendraient en commun les mesures les plus propres à rétablir l'ordre.

« Les privilèges de la Moldavie et de la Valachie sont-ils menacés? » demandait M. Drouyn de l'Huys, des troubles révolutionnaires ont-ils éclaté sur leur territoire ? »

Les faits répondaient d'eux-mêmes qu'il ny avait lieu pour le moment ni à l'application du traité d'Andrinople, ni à celle de la convention de Balta- Liman. Mais alors de quel droit les troupes russes

avaient-elles done passé le Pruth, à moins que ce ne fût du droit de la guerre, dune guerre dont on ne voulait pas prononcer le vrai nom et qui dérivait d'un principe nouveau , fécond en conséquences désastreuses et que Ton s'étonnait de voir pratiquer pour la première fois par une puissance conservatrice de l'ordre européen à un degré aussi éminent que la Russie, principe qui n'allaita rien moins qu'à l'oppression, en pleine paix, des États faibles par des voisins plus forts?

Telle était en substance cette nouvelle et remarquable communication du cabinet français, et le ministre la terminait en déclarant que la Porte avail le droit incontestable de voir un acte de guerre dans l'envahissement de deux provinces qui faisaient partie intégrante de son Empire et qu'elle ne violerait pas plus que les puissances qui viendraient à son aide, le traité du 13 juillet 1841, si elle déclarait les détroits des Dardanelles et du Bosphore ouverts aux escadres de France et d'Angleterre.

Mois il se fit comme un lemps d arrêt dans les affaires d'Orient ; il y eut comme une éclaircie au milieu des nuages sombres dont l'horizon était chargé : d'un côté, le gouvernement russe paraissait revenir tardivement à des idées de mo-

dération; il semblait même disposé à taire précéder de nouvelles négociations par l'évacuation des Provinces danubiennes, sans toutefois (car il faut rester strictement fidèle à la vérité historique) s'expliquer clairement sur l'époque qu'il entendait assigner à la retraite de ses troupes. D'un autre côté le cabinet français tentait un dernier et suprême effort de conciliation.

Le traité du 1 3 juillet 1 841 , dans lequel était établi le principe des devoirs et intérêts collectifs des puissances signataires , relativement à l'indépendance de l'Empire ottoman, lui avait toujours paru le terrain le plus naturel et le plus sûr pour y poser les bases d'une négociation sérieusement conciliatrice. Il avait parlé en ce sens aux cabinets anglais, autrichien et prussien. Dès le 1 0 juin 1 853, il avait même proposé nettement une conférence entre les puissances signataires du traité du 1 3 juillet 1841. Mais, à cette époque, l'Autriche avait pensé que, la Russie ne voulant traiter qu'isolément avec la Porte, les ouvertures de la France étaient prématurées.

Cependant les événements avaient marché ; l'occupation des Provinces danubiennes, en consommant la rupture entre la Porte et la Russie, avait enlevé toute probabilité à une entente directe de ces deux puissances. Les objections de l'Autriche ne subsistaient donc plus, et le cabinet

de Vienne, comprenait, en outre, qu il y a\ ait pour lui une bonne et importante position à prendre entre la Russie et les puissances oeeidentales dans des négociations conciliatrices, Quant à la Prusse, du moment où l'Autriche, adoptant cette attitude nouvelle, unissait son action à celle de la France et de l'Angleterre, elle ne pouvait que suivre l'impulsion donnée, sous peine d'isolement, et prendre part à la conférence proposée.

Le cabinet français était parfaitement renseigné sur tous ces points; un projet de note fut communiqué par lui à Londres et, avec l'assentiment de l'Angleterre, transmis à l'empereur Nicolas. Cette pièce importante qui avait pour but d'ouvrir la \oie à une transaction équitable entre la Russie et la Porte, a pris le nom de « note de Vienne » le Tsar en ayant confidentiellement admis la teneur, la conférence proposée par le gouvernement fran cais s'ouvrit dans la capitale de l'Autriche, sous la pn sidence du comte de Buol, ministre des affaires étrangères, et au bout de quelques séances, admit une rédaction définitive à laquelle la Russie adhéra.

On expédia aussitôt la note à Constanlinople où elle fut reçue a\ec quelque trouble et beaucoup de défiance. La Turquie croyait-elle les puissances occidentales prêtes à déserter sa cause ou à la

prendre en mains moins chaleureusement? Peuléire. Toujours est-il que le divan ayant été réuni.

une majorité considérable s'y dessina tout d'abord contre la note de Vienne. Les instances réitérées des représentants diplomatiques des puissances, particulièrement celles de l'internonce d'Autriche et du ministre de Prusse parvinrent toutefois à faire adopter la note en principe, sans pouvoir obtenir une adhésion pure et simple. La Porte, dans une dépêche à la date du 20 août, fit connaître qu'elle n'admettait la note qu'avec des modifications de rédaction indispensables, suivant elle, pour en écarter tout ce qui pouvait être obscur et pour prévenir toute interprétation exagérée qui pourrait en être faite.

A première vue, ces modifications semblaient, il faut l'avouer, aussi puériles que déplacées, et ce fut l'effet qu'elles produisirent sur les puissances médiatrices. Une préoccupation de la valeur plus ou moins grande des expressions employées, préoccupation qui trahissait une défiance maladroite en un pareil moment, paraissait les avoir uniquement dictées. On en jugera par le seul rapprochement des deux textes. Ainsi la note de Vienne disait : a Si, à toute époque, les empereurs de Russie ont témoigné leur active sollicitude pour le maintien des immunités et privilèges de l'église orthodoxe grecque dans l'Empire ottoman, les sultans ne se sont jamais refusés à les consacrer de nouveau par des actes solennels qui attestaient leur ancienne et

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constante bienveillance pour leurs sujets chrétiens;» et le contre-projet revenu de Constantinople portait : « Si, à toute époque, les empereurs de Russie ont témoigné leur active sollicitude pour le culte de l'église orthodoxe grecque, les sultans n'ont jamais cessé de veiller au maintien des immunités et privilèges qu'ils ont spécialement accordés, à diverses reprises, à ce culte et à cette église dans

l'Empire ottoman » Ailleurs on lisait dans la

note de Vienne : « Le soussigné a reçu en conséquence Tordre de déclarer par la présente que le gouvernement de Sa Majesté le Sultan restera fidèle à la lettre et à l'esprit des stipulations des traites de Kainardji et d'Andrinople, relatives à la protection du culte chrétien, et que Sa Majesté regarde qu'il est de son honneur de faire observer à tout jamais et de préserver de toute atteinte, soit présentement, soit dans l'avenir, la jouissance des priviléges spirituels qui ont été accordés par les augustes aïeux de Sa Majesté à l'église orthodoxe d'Orient et qui sont maintenus et confirmés par elle, et, en outre, de faire participer, dans un esprit de haute équité, le rit grec aux avantages concédés aux autres lits chrétiens par convention ou disposition particulière. » Et ce passage avait été modifié de la sorte par le gouvernement turc : « Le soussigné a reçu, en conséquence, l'ordre de déclarer que le gouvernement de Sa Majesté le Sultan restera fidèle aux

stipulations du traité de Kainardji, confirmé par celui d'Andrinople, relatives à la protection, par la Sublime-Porte, de la religion chrétienne , et il est, en outre, chargé de faire connaître que Sa Majesté

regarde qu'il est de son honneur et de faire

participer, dans un esprit de haute équité, le rit grec aux autres avantages octroyés ou qui seront octroyés aux autres communautés chrétiennes, sujettes ottomanes, m

Nous le répétons, ces modifications introduites par le gouvernement turc dans le texte primitif de la note de Vienne parurent, tout d'abord, aux puissances occidentales d'une puérilité et d'une inutilité absolues. On regretta vivement que la Porte n'eût pas cédé aux instances qui lui avaient été faites d'adhérer purement et simplement au projet de note qui lui avait été transmis. D'un autre côté, et précisément à cause de l'insignifiance apparente des modifications introduites, la France et l'Angleterre estimèrent que la note, telle qu'elle était revenue de Constantinople, pouvait être acceptée par l'empereur Nicolas, s'il voulait sincèrement la paix.

Cette illusion ne fut pas de longue durée : à la date du 7 septembre, le comte deNesselrode adressa au représentant de la Russie à Vienne, M. de Meyendorff, la réponse du gouvernement de Saint-Pétersbourg. L'Empereur, son maître, disait-il, ayant renoncé pour lui-même au droit de changer un

seul mot au texte de la note de Vienne, il lui était impossible de consentir à ce que la Porte ottomane se réservât ce droit pour elle seule. C'était créer à la Russie, vis-à-vis du gouvernement turc, une position d'infériorité qui porterait une sérieuse atteinte à la dignité de l'Empereur. « Ou les changements que demande la Porte sont importants, disait en terminant le comte de Nesselrode, et alors il est tout simple que nous refusions d'y donner notre acquiescement, ou ils sont insignifiants, auquel cas il y a lieu de se demander pourquoi, sans nécessité, la Porte en fait dépendre son acceptation. »

Cette dépêche n'invoquait que la question de dignité; mais une seconde adressée aux puissances représentées à la conférence de Vienne entrait dans un examen approfondi des modifications introduites par le gouvernement turc dans le projet de note qu'il interprétait d'ailleurs d'une façon contraire à la pensée de la conférence, en se livrant à une argumentation de nature à prouver que la Russie ne faisait aucune concession et entendait imposerai! Sultan un équivalent de X ultimatum du prince Menchikoft'.

Les dépêches télégraphiques de M. de Bourqueney, notre représentant à Vienne, avaient mis successiyetnenl M. Drouyn de Iliuys au courant de la situation des choses. Mais en annonçant que le ca-

binet de Saint-Pétersbourg n'expliquait son refus d'adhérer aux modifications demandées par la Porte que par des raisons de dignité, il nétait pas encore informé du contenu intégral de la dernière dépêche expédiée par le comte de Nesselrode au baron de Meyendorff.

« M. le ministre de Russie, lui écrivit M. Drouyn de l'Huys, est venu me donner lecture des deux dépêches adressées, en date du 7 septembre, à son collègue à Vienne , et si la première, comme vous me l'avez dit par le télégraphe , ne roule , en effet, que sur un thème correct, en se bornant à établir le droit de l'empereur Nicolas à s'en tenir au texte même de la note déjà acceptée par lui, il n'en est pas de même de la seconde. M. le comte de Nesselrode, dans ce document, se livre à un examen approfondi des points que le Divan a modifiés, et il résulte clairement de son argumentation que la Russie prétend s'ingérer dans les rapports du Sultan avec ses sujets chrétiens, et veiller elle-même à l'avenir, comme le traité de Kainardji , selon le chancelier, atteste qu'elle l'a fait dans le passé, au maintien des droits et immunités de l'Église grecque dans l'Empire ottoman. Ainsi donc, monsieur le baron, les amendements de Reschid-Pacha ne sont pas dans l'opinion du cabinet de Saint-Pétersbourg, des changements sans importance, et ils altéreraient, contrairement à l'avis de M. le

comte de Buol lui-même , le sens de la note de Vienne. Il y a là entre le gouvernement russe et la conférence présidée par M. le ministre des affaires étrangères d'Autriche, une divergence qui ne saurait passer sans explication. Quand les quatre puissances médiatrices ont jugé que la Porte commettait une faute de conduite en refusant son adhésion pure et simple au projet de conciliation qu'elles lui proposaient, elles ont unanimement déclaré que Ton avait tort à Constantinople de retarder, pour des motifs presque puérils, pour des corrections insignifiantes, une solution réclamée par les intérêts de la Turquie et attendue de l'Europe avec anxiété. La Russie vient aujourd'hui attribuer au texte primitif des passages modifiés par le Divan un sens qui n'est certainement pas celui que la Conférence entendait lui donner, car ce serait justifier les appréhensions des conseillers du Sultan. En effet, entre l'interprétation que M. le comte de Nesselrode fait de la note de Vienne, et les exigences de la note de M. le prince Menchikoff, qui ont été reconnues exorbitantes par tout le monde, la différence serait insaisissable, et vous savez, monsieur le baron, que notre but, dans ces longues et pénibles négociations, n'a jamais été que de trouver un moyen terme acceptable également par Les deux parties. »

Ainsi, la malencontreuse interprétation du gou-

vernement russe remettait tout eu question aux yeux de la France. L'effet qu'elle produisit à Constantinople fut plus vif et plus dangereux encore pour le maintien de la paix européenne. Dès qu'elle eut connaissance de ce document, la Porte prit secrètement, en effet, la résolution de déclarer la guerre à son ennemie, et, d'un autre côté, une fermentation extrême se produisit avec une force d'expansion si considérable dans la population musulmane qu'un soulèvement parut à craindre aux représentants des puissances en Turquie. A la suite d'une dépêche télégraphique expédiée par M. Delacour, notre ambassadeur, qui lui annonçait que des troubles avaient éclaté à l'instigation de quelques ulémas, M. Drouyn de l'Huys écrivit même au comte Walewski, ambassadeur de France à Londres, pour l'informer que la sécurité de nos nationaux, celle des chrétiens, la vie même du Sultan et de ses ministres se trouvant désormais à la merci d'un incident, le gouvernement français, outre qu'il était résolu à ne pas exposer son escadre à d'inutiles périls en la laissant à Besika (dangereux mouillage pendant la mauvaise saison), comprenait que les forces navales des deux puissances alliées de la Porte-Ottomane ne pouvaient se trouver à une si courte distance du théâtre où des événements, non moins désastreux pour les populations que pour l'autorité d'un souverain ami, menaçaient

de Be produire au premier jour, sans être en mesure, soit <le les conjurer, soit d'eu arrêter les conséquences. La Russie, informée de la situation des choses, ne pouvait-elle même rapprocher sa flotte du Bosphore et nous devancer à Constantinople? En conséquence, M. Drouyn de l'Huys invitait M. Walewski à faire au principal secrétaire d'État de la Reine la proposition formelle d'expédier aux deux ambassadeurs Tordre d'appeler immédiatement les deux escadres à Constantinople et aux amiraux celui de se tenir prêts à obéir à cette réquisition.

De son cote, l'empereur Nicolas s'apercevait de l'effet trop grand produit par son commentaire des modifications turques à la note de Vienne, et cherchait à l'atténuer par une démarche personnelle. 11 se rendit à Olmiitz, auprès de l'empereur d'Autriche, dans les derniers jours du mois de septembre 1853 et fit en même temps proposer par M. de Nesselrode un projet d'arrangement, assez cl range d'ailleurs, et suivant lequel les quatre puissauces auraient fait accepter à la Porte le texte de la note de Vienne, sans modifications, tout en lui en garantissant, par un acte séparé, l'exécution dans le sens le plus favorable à sa dignité comme à son indépendance.

On discutail encore ers propositions sorties de l'entrevue d'Olmutz que la France ne combattait

pas expressément , mais que lord Clarendon repoussait au nom de l'Angleterre, lorsqu'un fait se produisit qui aggrava la situation en la précipitant et en rendant les négociations, qu'on n'abandonnait pourtant pas encore, d'une difficulté bien plus sérieuse.

Le 4 octobre 1853, la Porte- Ottomane déclara la guerre à la Russie. Un Tartare en porta rapidement la nouvelle à Omer-Pacha, commandant en chef des forces turques en Roumélie et lui-même fit savoir le 8 octobre au prince Gortchakoff qu'il lui accordait un délai de quinze jours pour l'évacuation des Principautés, sommation à laquelle le prince répondit le lendemain qu'il n'avait aucun pouvoir de l'Empereur pour traiter de la paix, de la guerre ou de l'évacuation.

Cet Omer-Pacha, qui a joué un rôle relativement assez considérable dans la guerre d'Orient, était une figure singulière dont l'opinion se préoccupait alors soit en l'exagérant, soit en l'amoindrissant, comme cela arrive toujours. Il était Croate d'origine et se nommait Michel Lattas. Son père, d'abord soldat au service de l'Autriche, était parvenu à la lieutenance du village de Valski, lieu de naissance de son fils, et le futur généralissime de l'armée turque avait fréquenté l'école de cette localité obscure jusqu'à ce qu'il fût admis à l'institution de Thurni, située non loin de Garlstadt, où il ne tarda

pas à donner des preuves d'intelligence et de goût pour la carrière militaire qui le désignèrent promptement à l'attention de ses chefs. 11 entra, en qualité de cadet volontaire, dans un régiment croate, puis, sans cesser d'en faire partie, fut employé dans la chancellerie des ponts et chaussées à cause de la netteté de son écriture. La fortune, dont les aveugles décrets conduisent par des voies si souvent bizarres les hommes au néant ou à la célébrité, voulut alors que le père du jeune Michel Lattas fut mis en jugement pour des faits concernant son service, circonstance qui rendait des plus pénibles la présence de son fils dans l'armée autrichienne. Michel s'enfuit, et après avoir erré quelque temps dans un dénûment absolu, mais toujours en se rapprochant des frontières, il les franchit enfin et aborda cette terre qui devait de- ^enir pour lui une seconde patrie.

Un marchand lui confia le soin d'élever ses enfants et l'emmena avec eux à Gonstantinople, mais il fallait abjurer la religion grecque et se faire mahométan. Michel Lattas accepta cette condition et prit le nom d'Orner qu'il a porté désormais. Promptement nommé professeur dans une école militaire, puis distingué par Kosrew-Pacha qui en lit son aide de camp, enfin major et chargé de la direction des affaires militaires à Constantinople, il y fil un riche mariage qui consolida sa position.

Nous le voyons ensuite gravir successivement les autres échelons de la carrière, apportant dans les divers grades qu'il occupa un certain esprit politique qui ne pouvait que faire valoir les autres qualités et aptitudes qu'il possédait. En 1848, il réprima, de concert avec les Russes, la rébellion qui se déclarait dans les Provinces danubiennes. En 1851, il comprima la révolte de Bosnie et, en 1 852, nous avons dit qu'il fut chargé par la Porte de commander l'expédition du Monténégro. Omer- Pacha était désormais l'homme de guerre généralement désigné par l'opinion pour soutenir l'Empire ottoman dans les nouvelles et terribles épreuves qu'il allait avoir à supporter, et cependant quelques-uns le contestaient ou lui reprochaient un entêtement vaniteux qui n'était peut-être, après tout, qu'une confiance motivée en ses lumières personnelles. De taille moyenne, de constitution nerveuse, froid d'aspect, sombre de regard, énergique d'attitude, il s'était appliqué à donner à sa physionomie l'impassibilité turque et y avait réussi.

On comprend l'effet que produisit sur le Tzar la déclaration de guerre de la Porte. Il s'empressa de l'accepter. « Notre attente a été déçue, dit-il dans un nouveau manifeste adressé à ses peuples; en vain même les principales puissances de l'Europe ont cherché par leurs exhortations à ébranler l'aveugle obstination du gouvernement ottoman.

•série. — i. 17

C'est par une déclaration de guerre , par une proclamation remplie d'accusations mensongères contre la Russie, qu'il a répondu aux efforts pacifiques de l'Europe , ainsi qu'à notre longanimité. Enfin, enrôlant dans les rangs de son armée les révolutionnaires de tous les pays, la Porte vient de commencer les hostilités sur le Danube. La Russie est provoquée au combat. . . . Nous sommes fermement convaincu que nos fidèles sujets se joindront aux ferventes prières que nous adressons au Très- Haut afin que sa main daigne bénir nos armes dans la sainte et juste cause qui a trouvé de tous temps d'ardents défenseurs dans nos pieux ancêtres : in te Domine, speravi. Non confundar in œternum. »

De son côté, et dans un style moins théâtral, le comte de Nesselrode faisait savoir aux divers cabinets que la déclaration de guerre de la Porte ne modifiait en rien les intentions antérieures de son souverain. L'occupation des Principautés avait pour but de lui donner un gage matériel en vue de la satisfaction morale qu'il recherchait uniquement. 11 éviterait toute guerre offensive aussi longtemps que le lui permettrait le soin de sa dignité Les Russes attendraient l'attaque des Turcs sans prendre l'initiative des hostilités. Il dépendrai! <lnn< entièrement des autres puissances de ne point élargir les limites de la guerre si les Turcs s'obstinaient

à vouloir absolument la faire, et de ne point lui imprimer un caractère autre que celui que le gouvernement russe voulait lui donner.

Dans ces circonstances graves, M. Drouyn de FHuys sentit à son tour le besoin de s'entendre avec le gouvernement anglais sur l'usage qui serait fait des forces navales que la France, pour sa part, était bien décidée à appeler à Constantinople. L Angleterre ne devait pas hésiter à suivre cet exemple. La présence des deux escadres dans les eaux du Bosphore témoignerait irrévocablement de l'union intime des deux puissances, et cette commune sollicitude pour les destinées de la Turquie donnerait à la Porte une force morale qui lui permettrait de se tenir dans les conditions d'un gouvernement régulier, et de ne faire appel ni au fanatisme des sentiments religieux, ni à de funestes auxiliaires.

Mais, quelle que fût, d'ailleurs, l'importance d'un pareil résultat, ce n'était point à cela seulement que devait tendre la démonstration anglofrançaise. Les flottes étaient également destinées à jouer un grand rôle dans la défense de l'Empire ottoman. Elles devaient servir particulièrement à couvrir Constantinople et à opérer, au besoin, sur les côtes occidentales de la mer Noire jusqu'à la hauteur de Varna. M. Drouyn de FHuys, entrant dans ces détails, faisait remarquer qu'à ce point, en effet, commençait la chaîne des Balkans qui

formait une première barrière fortement occupée par l'armée turque et offrait des garanties suffisantes contre une invasion par terre. Il proposait donc de munir les vice-amiraux Hamelin et Dundas d'instructions qui leur enjoindraient, après avoir consulté les deux ambassadeurs, de distribuer les forces qu'ils commandaient de façon à ce que la ville de Constantinople se trouvât, autant que possible, à l'abri des hostilités et, dans cette position, d'attendre, sans la rechercher, l'occasion d'accomplir leur devoir. Faire plus, serait donner à leur attitude un caractère agressif qu'elle ne devait pas avoir; faire moins, serait exposer tous les intérêts que Ton avait pour but de sauvegarder. Ce plan de conduite était soumis au gouvernement britannique et l'on pensait avoir son approbation, On ne tarda pas à l'obtenir en effet.

Cependant les premiers coups de canon avaient été échangés entre les Turcs et les Russes. Omer- Pacha venait de franchir le Danube sur plusieurs points et avait été heureux dans ses rencontres avec l'ennemi. A Oltenitza et à Kalafat, localités situées en face de Turtukaï et de Widin, il avail même remporté deux véritables victoires et fait éprouver aux Russes des pertes sensibles. Ces succès des Turcs avaient eu deux conséquences naturelles, la première de leur donner une grande confiance eu eux-mêmes; la seconde d'impression-

ner favorablement l'Europe et de lui faire prendre plus d'intérêt encore à la lutte engagée entre Omer- Pacha et le général Gortchakoff.

Les résultats matériels furent que les Turcs s'établirent solidement à Kalafat, et que les Russes firent vainement et à plusieurs reprises de grands efforts pour les en déloger. Cette position donnait, en effet, à leurs adversaires un pied en Valachie et rompait leur propre ligne de communication avec les Serbes. Après le combat d'Oltenitza, Omer- Pacha, ne voulant rien abandonner au hasard, n'avait pas, il est vrai, jugé prudent de s'avancer vers Bucharest et de donner ainsi aux Russes l'occasion de l'attaquer avec toutes leurs forces et en rase campagne. Les Turcs avaient donc repassé le Danube, mais sans y être contraints, sans même être poursuivis, uniquement comme opération stratégique, et l'opinion pouvait voir là un démenti en action donné à cette vanité outrecuidante et aveugle que l'on attribuait au généralissime de l'armée ottomane.

Quelle était cependant, tandis que ces faits de guerre se produisaient, l'attitude de l'Europe relativement à cette lutte qui s'engageait avec une incontestable vivacité et sa pensée sur les développements qu'elle pouvait prendre ? Il est curieux de constater qu'à cette époque encore on ne croyait pas qu'elle dût entraîner, même entre les deux

seules parties directement intéressées, une guerre longue et sérieuse.

A Compiègne, un ministre disait tout haut : s 11 y a en ce moment entre la Russie et la Turquie un duel au premier sang, et les quatre grandes puissances n'en sont que les témoins. »

Le gouvernement français, à cause de la tournure que prenaient les choses, ayant résolu d'envoyer un ambassadeur militaire à Constantinople ; M. Delacour venait d'être remplacé par le général Baraguey-d'Hilliers, et le général Baraguey-d'Hilliers disait à un de ses amis la veille de son départ : « On veut faire de moi un croquemitaine ; je ne peux pas vous dire quelles sont mes instructions, mais soyez certain quelles ne sont pas ce qu'où croit. Vous verrez que c'est moi qui ferai la paix. »

Ce mot de paix, les journaux du gouvernement semblaient avoir pour mission de le répéter et de laisser croire que les armées russe et ottomane seraient seules engagées, témoin cette phrase du Constitutionnel : « Une lutte entre la Russie et la Turquie ne l'appellera pas la guerre. Ce sera une préparation à la paix. »

ESn France, où rien n'est plus impopulaire que L'emploi de nos armées de terre à des expéditions lointaines, l'opinion se rattachait a\ec acharne' ment à toutes les espérances pacifiques- Un très-

sensible mouvement de baisse s'était, d'ailleurs, manifesté à la Bourse de Paris à la nouvelle des premiers et assez notables avantages remportés sur les Russes par les troupes d'Omer-Pacha.

A Londres, de nouveaux projets d'arrangement s'élaboraient; à Vienne, Faction médiatrice des quatre puissances se poursuivait avec une confiance quasi absolue dans son utile résultat. Les plénipotentiaires, MM. de Buol-Schauenstein, de Bourqueney, Westmoreland et d'Arnim, se réunissant presque chaque jour au ministère des affaires étrangères, exprimaient dans les protocoles de leur conférence la confiance que la Russie accepterait la reprise des négociations sur des bases qui offraient aux deux parties belligérantes l'occasion de se rapprocher d'une manière digne et honorable sans que l'Europe, disaient-ils, fût plus longtemps attristée par le spectacle de la guerre. Il était généralement admis dans le monde diplomatique que du moment où l'entrevue d'Olmutz n'avait pu, malgré tout le prestige et l'habileté de langage de l'empereur Nicolas, entraîner le jeune souverain François-Joseph à sortir d'une neutralité qui, d'ailleurs^ n'était point de l'indifférence, pour joindre son action militaire à la sienne, toute préoccupation d'une guerre plus générale que la lutte engagée entre la Porte et la Russie devait être définitivement écartée.

Un événement soudain et tragique vint détruire de fond en comble ces illusions et ces espérances.

Le 30 novembre 1 853, une escadre ottomane, forte de sept frégates, trois corvettes et deux bateaux à vapeur, contrainte par le gros temps de chercher un abri dans le port de Sinope s'y trouvait à l'ancre lorsque le vice-amiral russe Nachimoff la surprend et, profitant d'un vent favorable, pénètre dans le port avec six vaisseaux dont deux à trois ponts, trois frégates et quatre navires à vapeur. 11 somme les Turcs de se rendre, mais ceux-ci, loin de vouloir obtempérer à cet ordre en amenant leur pavillon, engagent un combat inégal, désastreux, que leur courage prolonge jusqu'à l'entrée de la nuit; les Russes s'acharnent à leur destruction totale. Hussein-Pacha et Kadri-bey se l'ont sauter avec le Mizamié, de soixante canons. Ali-bey en fait autant avec le Navik. Le reste de l'escadre ottomane, après une résistance qui coûte cher aux Russes, est incendié ou coulé par leurs projectiles. La destruction est complète, le spectacle affreux et les colonnes de feu qui s'élèvent de divers quartiers de la ville, que les bombes de Nachimoff n'ont pas épargnée, éclairent cette scène terrible.

Et quelques jours après, un rescril de l'empereur

Nicolas, répondant à la nom elle que le prince Meuchikoff s'étail empressé de lui transmettre, disait:

« La victoire remportée à Sinope témoigne de nouveau que notre flotte de la mer Noire remplit dignement sa destination.... Je vois avec plaisir que la flotte russe n'a point oublié Tschesmé et que les arrière-petits-fils sont dignes de leurs bisaïeuls. » Cette fois l'opinion ne se trompa point et tout espoir de paix dut s'évanouir.

Coup d'œil à l'intérieur. Modifications administratives. Suppression du ministère de la police. M. de Maupas à Naples. Incident napolitain et rupture momentanée avec le gouvernement des Deux-Siciles. Comment cesse ce conflit. Envoi dans les départements d'inspecteurs généraux des préfectures. Travaux publics à Paris. Le Louvre. Formation de la garde impériale. Complément des divers services de la maison de l'Empereur. Son cabinet. M. Mocquart. — II. Conséquences de l'affaire de Sinope. Des ordres sont transmis aux flottes pour leur entrée dans la mer Noire. Dépêches de M. Drouyn de l'Huys. Protestations du comte de Nesselrode. Communication de M. de Kisseleff demandant l'établissement du principe de réciprocité entre les parties belligérantes. Réponse du ministre des affaires étrangères. Lettre de Napoléon III à l'empereur Nicolas. Réponse du Tzar. M. de Kisseleff prend ses passe-ports. — III. Mesures militaires prises par la France. Composition de l'armée et des escadres. Le maréchal de Saint-Arnaud, est désigné pour le commandement de l'armée. Envoi du général Canrobert à Constantinople , avec mission d'examiner la situation militaire au point de vue de l'expédition projetée. Gallipoli est choisi pour centre de débarquement et d'opérations. Affaire d'Odessa Les amiraux Hamelin et Dundas bombardent et détruisent le port militaire de cette place. Le maréchal de Saint-Arnaud. Son départ pour Constantinople. Accueil du Sultan. Préoccupations du maréchal. Son départ pour Varna. Lord Raglan. Conférence entre les trois généraux alliés. Décisions prises. — IV. Expédition dans la Baltique. Départ des troupes. Prise de Bomarsund. L'armée d'Orient à Varna. Les Russes lèvent le siège de Silistrie. Regrets du maréchal de Saint-Arnaud. Changement dans les plans de campagne. Malheureuse expédition de la Dobrutscha. Misères et souffrances endurées. Le choiera. Impatiences de l'opinion en Angleterre. L'expédition de Crimée est résolue. — V. Derniers prôpa-

ratifs. Mesures prises par les généraux et amiraux. Reconnaissance des côtes de Grimée. Occupation d'Eupatoria. Débarquement des armées. Elles marchent en avant. — VI. Bataille de l'Aima.

A l'intérieur, cette année 1 853, commencée sous des auspices pacifiques et se terminant au bruit des combats malgré les efforts intelligents d'une habile diplomatie, avait été en grande partie employée à conformer au régime nouveau les institutions existantes et à faire entrer les services publics dans le moule de la monarchie impériale.

Quelques modifications avaient été également introduites dans les rouages administratifs et gouvernementaux : le ministère de la police avait disparu et ses attributions avaient été rendues au ministère de l'intérieur ; mais on avait enlevé à ce dernier la direction générale de l'agriculture et du commerce que l'on replaçait dans les attributions du ministère des travaux publics. M. de Maupas, préfet de police au 2 décembre \ 851 , avait, comme nous l'avons vu, été nommé ministre de la police générale après le coup d'État. Il obtint, comme dédommagement le poste diplomatique de Naples, et pendant qu'il en était titulaire, se produisit une légère difficulté entre le gouvernement des Deux- Siciles et le gouvernement français, difficulté qui

amena une Interruption de relations momentanée el dont voici le motif :

Le roi Ferdinand II devait commander en personne de grandes manœuvres de cette armée napolitaine qu'il avait formée a\ec tant de soins et qui était vraiment fort belle. Pour assister à ces manœuvres, et suivant les traditions établies, l'empereur Napoléon III, avait désigné le chef d'escadron, duc de Lesparre et le capitaine d'état major Ducasse, le premier attaché au ministre de la guerre, le second aide de camp du prince Jérôme. Ces deux officiers, embarqués pour Naples, virent avec étonnement le bâtiment qui les portait mis en quarantaine en arrivant dans le port, tandis que d'autres navires venant de Marseille étaient admis à la libre pratique. La raison que l'on alléguait pour motiver cette rigueur intempestive était que le bâtiment avait à son bord des marchandises anglaises provenant de centres commerciaux où régnait le choléra. La quarantaine fut fixée à douze jours et le bâtiment envoyé à l'île de Nisida, malgré les vives représentations des officiers français, malgré les démarches du ministre de France, M. de Maupas, auquel le gouvernement napolitain répondit qu'il n'était pas en son pou\oir de modifier les déterminations du conseil sanitaire des quarantaines et qu'il ne s'ingérait jamais dans ces sortes de conflits, De leur côté, MM. de Lesparre

et Ducasse, désappointés d'une réception à laquelle ils étaient loin de s'attendre et convaincus , peutêtre à tort, du reste , que ces entraves médicolégales cachaient une cause toute politique , ne voulurent pas demeurer à Nisida jusqu'à la fin de la quarantaine et ne tardèrent pas à prendre passage à bord d'un bâtiment qui se rendait à Marseille.

Promptement instruit de cet incident, le gouvernement français envoya à M. de Maupas l'ordre de demander des explications au gouvernement napolitain et, si ces explications ne lui paraissaient pas satisfaisantes, de prendre immédiatement ses passe-ports.

Le gouvernement de Ferdinand II resta dans le cercle des explications qu'il avait déjà données et des motifs qu'il avait allégués. M. de Maupas qui, du reste, avait conduit toute cette affaire avec une certaine hauteur, demanda ses passe-ports, suivant les instructions qu'il avait reçues et quitta Naples le 7 novembre \ 853 pour se rendre à Rome.

Le conflit dont la cause était, en apparence, disproportionnée avec les résultats naturellement plus défavorables pour le gouvernement napolitain que pour celui de Napoléon III , provenait-il d'un simple malentendu, d'une obstination étroite dans des habitudes administratives, ou bien d'une de ces arrière-pensées politiques que les Etats faibles ont le tort de ne pas avouer hautement en face des

États torts, dissimulation inhabile qui a pour effet d'égarer l'opinion clans des suppositions de toute nature? Le gouvernement napolitain redoutait-il* comme on en fit alors courir le bruit, de \ ou* la France occuper Brindes pour y installer, en vue des complications que pomait amener la question d'Orient, des magasins de charbon et des dépôts de troupes? ou bien encore Ferdinand II craignait-il <pie les officiers français eussent pour mission secrète d'étudier l'opinion et de tâter le terrain au profit d'une révolution muratiste?

C'eût été, quant à cettedernière supposition , bien peu connaître les tendances de Napoléon III, et il est un trait de caractère que l'histoire ne doit point négliger, une observation qui trouve ici sa place naturelle : en méditant, durant les longues heures de sa captivité, sur les causes de la chute de l'homme extraordinaire qui, dans les fastes du monde, s'est appelé Napoléon le Grand , le fils de la reine Hortense a\ait surtout remarqué deux de ces causes avec l'intention formelle de les éviter : la propension de Napoléon 1er à placer sur des troues les membres de sa famille; son antagonisme constant contre l'Angleterre et la haine à oulrance qu'il portait au gouvernement britannique. Il importe de ne pas perdre cela de vue quand on veut bien s'expliquer la conduite ultérieure de Napoléon III et les partis pris de sa politique*

Il faut donc avouer que ces craintes du gouvernement napolitain eussent été bien mal fondées relativement à l'intervention occulte dans un complot muratiste d'agents accrédités par le gouvernement français. Le cabinet de Naples démentait d'ailleurs tous les bruits répandus à ce sujet et localisait, pour ainsi dire, la question en la ramenant aux proportions dune affaire concernant uniquement le conseil de salubrité. Lorsque M. de Maupas eut demandé ses passe-ports et que l'affaire prit une gravité qu'il n'avait sans doute pas prévue, ce cabinet s'efforça d'en atténuer la portée en restant fidèle aux motifs qu'il avait toujours allégués. Suivant cet ordre d'idées , il opéra quelques changements dans le personnel du conseil de santé, à la rigueur intempestive duquel le fait pouvait être imputé. 11 transmettait en même temps des instructions spéciales à son représentant à Paris qui devait porter officiellement au ministre des affaires étrangères l'expression des regrets du gouvernement napolitain et l'assurance qu'il n'y avait eu dans tout cela rien de personnel pour les deux officiers français. Quelques mois après, M. de Maupas retournait à Naples, poste qu'il ne devait pas occuper longtemps, d'ailleurs, et cet incident prenait fin.

Nous avons mentionné les décrets du '25 mars 1852, relatifs à la décentralisation administrative.

Le 10 mars 1853, une loi enlevait aux préfets une des prérogatives importantes qui leur avaient été concédées, celle d'autoriser jusqu'à un certain chiffre les emprunts communaux et les impositions extraordinaires. Depuis cette époque, bien des essais ont été faits, bien des tentatives se sont produites dans la voie de la décentralisation. Le difficile, dans cette question intérieure, est d'atteindre la juste limite ou la centralisation est un obstacle au bien. Delà les hésitations, les tâtonnements, les essais (la pire manière de procéder en administration comme en politique) et, du reste, lorsqu'on songe que l'admirable organisation administrative, telle que le premier Consul l'avait créée au commencement de ce siècle était précisément basée sur cette centralisation que l'on attaque tous les jours et qui, pour être perfectionnée, n'a pas besoin d'être peu à peu compromise et finalement détruite, il faut bien avouer que la réflexion est permise et que le doute peut être admis.

Afin de contrôler dans les départements les effets du décret du 25 mars 1852, le ministère de l'intérieur envoya, du reste, des inspecteurs généraux pris parmi les sénateurs et les conseillers d'Etal qui furent chargés de faire un rapport détaillé sur le personne] administratif et l'état des divers services. Ces missions à l'intérieur, qui ne se sont pas renouvelées depuis, plaçaient les préfets dans

une situation plus délicate en apparence qu'en réalité, car les inspecteurs généraux devaient agir vis-à-vis d'eux avec réserve et courtoisie et se contenter, faute d'éléments d'information variés et extérieurs, des renseignements et explications qu'on leur donnait. Cette grande inspection générale rapporta au ministère des appréciations suffisamment satisfaisantes et conclut, en somme, à la bonne gestion des affaires départementales.

Les travaux publics, à Paris surtout, sans avoir encore reçu l'impulsion considérable et le développement souvent exagéré que nous leur avons vu acquérir depuis cette époque, prenaient déjà un notable essor. La réunion des Tuileries au Louvre, décrétée le 12 mars 1852, était déjà en voie d'exécution; l'œuvre marchait rapidement, et l'on avait adjugé pour plus de vingt millions de travaux dans le courant de l'année 1853. Trois mille ouvriers concouraient sans relâche à l'achèvement de ce monument national.

De même que tous les services publics, que toutes les parties du grand ensemble gouvernemental, l'armée avait participé aux modifications que devait nécessairement lui imposer le régime nouveau. Une garde impériale était pour ainsi dire la conséquence obligée du rétablissement de l'Empire. Cet accessoire historique jouissait d'ailleurs d'une assez grande popularité, et ce fut avec faveur

<|ut\ dans le courant de 1853, époque à laquelle elle l'ut formée, on accueillit dans Paris les premiers uniformes de cette garde, uniformes accommodés aux exigences du temps actuel, mais conservant, à part quelques détails, la couleur et la coupe traditionnelles, uniformes d'un caractère très-nalional, très-français, comme ceux que le reste de l'armée portait encore à cette époque, et que l'on a si malheureusement modifiés depuis. Cette garde devait bientôt prendre sa part des fatigues et de la gloire de la campagne de Crimée et contribuer largement à ces succès lointains. Le temps approchait où, en présence des éventualités militaires que la question d'Orient faisait surgir, le gouvernement français allait s'occuper très-activement de mettre sur le pied de guerre ses troupes de terre et de mer.

Nous avons dit que la maison de l'Empereur et celle de l'impératrice avaient été formées au moment du mariage. Leur personnel, ainsi que celui des officiers du palais, fut augmenté en 1853, et, pour rester dans les traditions de la monarchie impériale, une vénerie fut également créée avec les divers emplois qu'elle comportait. Le service du cabinet de l'Empereur reçut aussi une extension nouvelle plus en rapport avec les exigences d'une nouvelle situation, et ici nous rencontrons dans le personnage qui avait reçu la direction suprême de

ce cabinet, une figure très-intéressante à signaler et dont l'importance considérable ne paraît pas jusqu'ici avoir été suffisamment comprise.

Ce personnage était M. Mocquard, que la reconnaissance du souverain a élevé depuis lors à la dignité de sénateur.

Ouvrier de la première heure, ami dévoué de la veille, n'ayant accepté le lendemain qu'une situation secondaire en apparence et relativement peu importante, M. Mocquard, ancien commensal du château d'Arenenberg, et qui, dès la jeunesse du prince Louis-Napoléon, était déjà en position de lui donner de sages avis, doit tenir dans l'histoire du second empire une place bien autrement considérable que celle occupée à une autre époque par MM. Menneval et le baron Fain. Il est d'ailleurs assez curieux de constater que ce rôle en apparence effacé, que cette attitude volontairement maintenue dans le clair obscur, entraient profondément dans les goûts et les habitudes d'un homme trèsennemi de l'étiquette, très-partisan des libres plaisirs, et dont on pourrait dire, sans craindre de se tromper, que c'est lui qui, de tous les personnages appelés par le second empire à des situations officielles, a su le mieux comprendre et appliquer, dans l'intérêt des jouissances intelligentes de la vie, les facilités et les faveurs du régime nouveau.

Grand, mince, d'une nature éminemment nerveuse et un peu créole, M. Mocquard possédait un esprit aussi fin que profond, mais très-largement sceptique. Le scepticisme est-il un défaut ou une qualité dans les situations d'un ordre politique qui vous placent en contact avec les mille faiblesses, vanités et sottises humaines? On peut dire que, lorsqu'il n'est point trop exagéré, le scepticisme n'est pas un défaut. Doué de remarquables facultés intellectuelles et les ayant appliquées de bonne heure à la culture des lettres, M. Mocquard s'était fait un style excellent, et sous sa plume constamment occupée dans les fonctions qu'il exerçait depuis l'arrivée au pouvoir du Prince-Président, des considérations politiques d'une nature remarquablement élevée ou d'un bon sens pratique non moins remarquable se développaient naturellement en périodes d'un tour souvent original, toujours heureux. La tâche accomplie par lui depuis 1848 est énorme et particulièrement digne de l'attention de l'histoire. Souvent interrogé, consulté, toujours écouté, ce qu'il a rédigé, dicté, inspiré formerait un ensemble d'une portée et d'un intérêt historique hors ligne. Celui qui ne jugerait M. Mocquard que d'après ses essais le plus souvent très-faibles de littérature romanesque ou théâtrale se tromperait entièrement sur la valeur du personnage et le rôle qu'il a joué, par le fait, au milieu des événements de

son temps. En a-t-il eu la conscience? C'est évident, si la nature spéciale de son esprit lui a laissé le loisir ou la volonté d'y songer sérieusement. Mais quoiqu'il en puisse être d'une appréciation personnelle, absolument inutile, d'ailleurs, en présence de cette correspondance énorme, curieuse dans sa variété, forcément futile quelquefois, mais souvent de la plus haute portée politique, en présence de ces rédactions de tout genre, de cette influence naturelle, c'est-à-dire qu'il ne recherchait pas, de ses conseils provoqués et écoutés, l'écrivain renseigné peut dire, que du fond de ce cabinet où son tempérament particulièrement philosophique, plus encore que sa modestie, Ta volontairement caché, M. Mocquard a, d'une façon, bien plus directe, peut-être, qu'aucun ministre de notre temps, gouverné les affaires intérieures et extérieures de son pays.

La catastrophe de Sinope avait produit une sensation si vive, que les esprits les plus optimistes, les gens qui croyaient le plus fermement à la prochaine cessation des hostilités entre la Porte et la Russie ou à l'impossibilité d'une conflagration étendue à propos de la question d'Orient, furent obligés de renoncer à leurs espérances. Ce fait de guerre, qui malheureusement avait toutes les ap-

carences d'un guet-apens, cette brutale et sanglante surprise se produisant à peu de distance des escadres combinées de France et d'Angleterre était, pour nous servir de l'expression de M. Drouyn de l'Huys dans sa dépêche du 1 3 décembre au général Baraguey d'Hilliers, un coup hardi qui n'atteignait pas seulement la Turquie.

Des ordres furent aussitôt transmis aux deux flottes pour leur entrée dans la mer Noire. La Russie, qui avait promis de rester sur la défensive, venait, en effet, de prendre une offensive sanglante presque en vue des pavillons anglais et français, et, comme le disait encore la dépêche du 13 décembre, déjà citée, nos alliés, les Turcs, venaient de subir un échec dans des circonstances et sur un élément où la démonstration commune de la France et de l'Angleterre avait précisément pour objet de les protéger. Le général Baraguey d'Hilliers, après s'être entendu avec lord Stratford de Redcliffe, avait déjà envoyé en reconnaissance deux bateaux à vapeur jusqu'à la hauteur de Sinope. Bientôt les deux flottes allaient sillonner l'Euxin, les deux puissances déclarant qu'elles étaient résolues à prévenir la répétition de l'affaire de Sinope et à inviter désormais tout bâtiment russe rencontiv en mer à rentrer sur-le-champ dans le port de Sébaslupol. La mer Noire devait être ainsi eonser- \ec eommè un gage jusqu'à l'évacuation des Prin-

eipautés par les troupes de l'empereur Nicolas et jusqu'au rétablissement de la paix. A l'occupation de la Moldavie et de la Valachie, la France et l'Angleterre opposaient ainsi une occupation correspondante dont les conséquences devaient assurément être plus graves pour le gouvernement russe que celle de la prise de possession des Principautés ne pouvait l'être pour la Porte. Ou l'armée commandée par le général Gortschakoff repasserait le Pruth ou les escadres, autant que la saison le permettrait, croiseraient dans l'Euxin, interceptant ainsi toutes communications maritimes de la Russie avec ses provinces asiatiques. La France et l'Angleterre n'abandonnaient pas pour cela d'ailleurs le terrain diplomatique où l'Autriche et la Prusse s'étaient placées. Quand la Turquie verrait qu'elle était hautement et activement protégée par les deux grandes puissances occidentales, elle suivrait leurs conseils avec plus de confiance. Ces deux puissances, en prenant un gage qui, suivant elles, assurait le rétablissement de la paix en Orient à des conditions qui ne changeaient pas la distribution des forces respectives des grands États de l'Europe, ne s'en efforceraient pas moins d'amener la Turquie à adhérer complètement aux propositions de Vienne. Tel était en résumé l'esprit des instructions et explications transmises par M. Drouyn de l'Huys.

Le comte de Nesselrode protesta aussitôt, au nom de l'Empereur son maître, contre la présence des flottes combinées dans la mer Noire. Suivant lui le coup porté à l'escadre turque dans le port de Sinope n'était point une agression gratuite, et c'était avec une pénible surprise qu'il l'entendait qualifier ainsi, lorsqu'il était de notoriété, disait-il, que l'escadre turque, commandée par Osman Pacha, était partie du Bosphore chargée d'armes, d'argent et de troupes de débarquement destinées pour les cotes de Circassie, par conséquent dans le but de développer les opérations agressives qui avaient déjà ensanglanté le territoire russe en Asie. Ce que cette escadre avait cherché à Sinope, ce n'était point une station maritime, mais bien un refuge passager.

M. de Nesselrode ajoutait qu'il croyait bien comprendre le sens des déclarations faites par les puissances, en supposant que leurs intentions étaient d'établir une sorte d'armistice naval prévenant toute attaque russe contre les ports et le pavillon turcs, mais veillant, d'un autre côté, à ce que l'escadre ottomane ne commît aucune agression contre les bâtiments et le territoire russes, il était essentiel que ce point fût nettement établi. Mais si les puissances avaient regardé comme contraire à l'indépendance de la Porte la prétention de lui interdire entièrement les hostilités, .M. de Nesselrode

cherchait comment celle de ne lui permettre désormais que des hostilités limitées serait plus conforme à l'idée qu'elles se faisaient de cette même indépendance. Son maître se voyait donc obligé de protester solennellement contre le principe de la déclaration qui lui était faite, et ne pouvait d'aucune façon en admettre la légitimité, il attendrait pour se décider sur le parti ultérieur qu'il devrait adopter, la manière dont cette déclaration serait mise en pratique par les amiraux des deux flottes et l'attitude que leurs vaisseaux prendraient à l'égard des vaisseaux russes.

La demande de l'établissement d'un principe de parfaite réciprocité entre les parties belligérantes, implicitement contenue dans cette dépêche du comte de Nesselrode, fut formulée nettement quelques jours plus tard dans une communication directe faite, d'après les ordres de son gouvernement, à M. Drouyn de l'Huys par M. de Kisseleff, le 26 janvier 1854.

M. Drouyn de l'Huys répondit que l'escadre française n'était entrée dans la mer Noire, que lorsque des faits sur la gravité desquels il n'y avait malheureusement plus à se méprendre avaient révélé les dangers que courait l'existence d'un empire dont la conservation était nécessaire à celle de l'équilibre européen. Le gouvernement français avait, en conséquence, voulu, par l'interposition de ses

forces navales, arrêter, autant qu'il dépendait de lui, le cours d'une guerre qu'il n'avait vu éclater qu'avec un vif regret, et qu'il avait sincèrement mais vainement essayé de conjurer. Le vice-amiral Hamelin avait reçu, dans ce but pacifique, l'ordre de mettre le territoire et le pavillon ottomans à l'abri des attaques dont ils pouvaient encore devenir l'objet, en faisant rentrer les navires russes rencontrés en mer, dans le port russe le plus voisin et d'empêcher en même temps que les vaisseaux turcs ne dirigeassent aucune agression contre le littoral de l'empire russe. Ces bâtiments ne devaient être employés qu'au ravitaillement des côtes de la Roumélie et de l'Anatolie, c'est-à-dire à contribuer seulement à la défense de la Turquie menacée dans l'intégrité de son territoire, et dans ses droits de souveraineté par l'occupation de deux de ses provinces et par le déploiement d'un appareil maritime et militaire hors de proportions avec les ressources dont elle disposait elle-même. C'était de cette différence caractéristique dans les positions respectives que le gouvernement français a^ ait tenu compte lorsqu'il avait transmis au commandant en chef de ses forces navales des instructions au sujet desquelles de plus amples informations lui étaient demandées, et il n'aurait pu intndiiv (Tune façon absolue au pavillon ottoman la navigation de la mer Noire sans affaiblir encore1 1rs

moyens de défense déjà insuffisants de la Porte ottomane1.

M. de Kisseleff demanda ses passe-ports le 4 février 1 854, dans les termes suivants ;

« Le soussigné, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de S. M. l'empereur de Russie a eu l'honneur de recevoir la note que S. Exe. le ministre secrétaire d'État au département des affaires étrangères a bien voulu lui adresser en date du \ er février.

Elle ne satisfait point aux conditions de juste réciprocité sur lesquelles le soussigné a reçu l'ordre d'insister, au nom de sa cour, par sa note du 14/26 janvier.

« Cette communication, si elle avait été appréciée comme elle méritait de l'être, aurait eu pour effet, d'une part, de restreindre les calamités de la guerre dans des limites acceptables pour les deux parties belligérantes, tandis que, de l'autre, elle offrait à la France une nouvelle preuve du désir constant de S. M. l'empereur, d'éloigner de ses relations avec elle tout motif de mésintelligence.

« Le soussigné regrette que l'esprit de bienveillance qui a dicté cette démarche, n'ait pas rencontré des intentions également conciliantes. Dès lors, sa ligne de conduite était tracée par un sentiment

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