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C'était le général Morris

certain que ce choix, qu'il pressentait d'ailleurs, il l'eût fait lui-même; car il avait une très-haute idée non-seulement de la capacité militaire, mais (ce qui n'a pas moins d'importance) de la sagesse éclairée du successeur qu'on lui donnait.

Cependant les flottes poussées par un vent favorable s'approchaient des côtes de Crimée. Rien sur la plage ni dans l'intérieur des terres, autant que la vue pouvait s'étendre (et elle s'étendait fort loin grâce au peu de hauteur du rivage) n'indiquait que l'ennemi eût fait, sur ce point, le moindre préparatif de défense. Le 12 septembre, dans la soirée, on mouilla à l'entrée de la baie d'Eupatoria.

Nous avons dit qu'il entrait dans le plan du maréchal d'occuper cette place avec un corps de trois mille hommes placé sous les ordres du général Yusuf. Deux officiers, les colonels ïrochu et Steel, furent envoyés pour la sommer de se rendre et n'y trouvèrent qu'un major russe avec deux cents soldats malades environ. La garnison, peu nombreuse d'ailleurs, l'avait évacuée quelques jours auparavant pour rallier le gros de l'armée du prince Menchikoff, lequel n'avait pas supposé que les allies se portassent sur ce point. Nous lisons à la date du 1 3 dans le journal quotidien tenu depuis son départ de Varna par le maréchal de Saint-Arnaud : « A la première sommation, Eupatoria s'est rendue de la manière la plus naïve. Le commandant russe

a répondu : « Nous sommes tout rendus ; faites ce « que vous voudrez. »

La journée du 13 fut entièrement consacrée à rallier au gros des deux flottes les navires demeurés en arrière par une cause quelconque. Les derniers préparatifs furent faits en même temps et le général Canrobert voulut dans la soirée reconnaître encore une fois la plage pour vérifier par ses propres yeux si les Russes n'avaient point paru et établi des défenses sur le rivage qu'on allait aborder.

Enfin à deux heures et demie du matin, dans la nuit du 14 septembre, nuit superbe et toute étincelante d'étoiles, deux fusées partant de la Ville de Paris annoncèrent, suivant les conventions réglées d'avance, à l'amiral anglais Dundas que l'ordre d'appareiller allait être transmis à toute la flotte française. L'amiral Dundas prit aussitôt des dispositions semblables. A sept heures du matin les vaisseaux remorqués par des frégates à vapeur étant parvenus à distance convenable sur toute la ligne du littoral désigné, le débarquement commençait, chaque division se dirigeant vers le point qui lui était indiqué par des pavillons de couleur différente. A huit heures trente minutes le drapeau français était planté sur le rivage par le général Canrobert.

L'opération capitale et si compliquée de ce débarquement de soixante mille hommes portés par

une véritable ville flottante s'exécuta avec un ordre, une précision, une promptitude admirables. Tout, il est vrai, avait été prévu et les dispositions prises ne furent en rien contrariées par l'ennemi. On vit seulement un officier russe accompagné de quelques cosaques s'approcher des navires à portée de canon, descendre de cheval, examiner avec attention les mouvements des deux armées, prendre des notes et s'éloigner ensuite au galop. Le prince Menchikoff avait -il été trompé par le simulacre de débarquement opéré à la Katcha? c'est peu probable, et il faut plutôt attribuer son inaction aux raisons données en ces termes par Y Invalide russe : « Le prince Menchikoff, reconnaissant l'impossibilité d'attaquer l'ennemi sur une plage unie commandée par le feu de la flotte, à concentré la majeure partie de ses forces dans une position avantageuse, où il se dispose à recevoir les assaillants. »

Le maréchal de Saint-Arnaud aborda cette plage à deux heures et demie et, montant à cheval, passa en revue les troupes débarquées. « L'avenir se présente avec de premières garanties de succès qui semblent très-solides, écrivait-il quelques heures après au ministre de la guerre; les troupes sont pleines de confiance. La traversée, le débarquement étaient assurément deux des éventualités les plus redoutables qu'offrait une entreprise qui est presque sans

précédent, eu égard aux distances, à la saison, aux incertitudes sans nombre qui l'entouraient. Je juge que l'ennemi qui laisse s'accumuler, à quelques lieues de lui, un pareil orage sans rien faire pour le dissiper à son origine, se met dans une situation fâcheuse dont le moindre inconvénient est de paraître frappé d'impuissance vis-à-vis des populations » réflexions très-remarquablement judicieuses et dignes d'être reproduites. Vers le soir de cette journée si belle pour le maréchal et qui semblait lui avoir rendu des forces, le temps changea tout à coup et l'état de la mer ne permit pas de continuer le débarquement, mais, de notre côté, trois divisions étaient déjà mises à terre avec plus de cinquante pièces de canon, un matériel considérable et quatre jours de vivres. Le plus fort était fait.

Le lendemain, 15 septembre, l'opération fut complétée par le débarquement de la quatrième division demeurée à bord, et du reste des troupes anglaises et turques. La chaloupe montée par le général Forey et ses officiers avait chaviré en atteignant le rivage, mais personne n'avait été victime de cet accident et les troupes, aussitôt mises à terre, s'étaient installées dans leurs camps respectifs plantés sur une plaine sans végétation et sans ombrages.

Le maréchal désirait quitter le camp et marcher en avant dès le 17 septembre; les Anglais en-

combrés de bagages ne purent être prêts ni ce jourlà ni le 18.

Le 19 on se mit enfin en mouvement , l'armée anglaise placée à la gauche des Français et s'appuyant à la flotte ; l'armée française formant un grand losange au sommet duquel marchait la première division couverte à droite et à gauche par la seconde et la troisième , soutenue à l'arrièregarde par la quatrième et les Turcs.

Les Russes, qui auraient pu défendre le passage de la Bulganak, ne le tentèrent pas. Les armées combinées s'avancèrent donc sans obstacle à travers un pays ondulé, mais sans arbres, jusque sur les collines qui dominaient la vallée de l'Aima. Elles aperçurent alors occupant les hauteurs opposées, c'est-à-dire la rive gauche du cours d'eau, l'armée du prince Menchikoff dont les lignes se dessinaient très-visiblement sur ces crêtes élevées et en partie abruptes. Les alliés établirent aussitôt leurs campements en regard de la forte position où l'ennemi retranché les attendait avec une grande et imperturbable confiance .

Lorsqu'il ne s'agit que de raconter une victoire de nos armées, notre plume est bien à l'aise. Si les motifs, le but et les conséquences d'une guerre

sont à bon droit discutables, une victoire ne se discute pas. La bataille dont nous allons retracer les péripéties, est d'ailleurs un des faits d'armes les plus brillants que nous offrent les guerres modernes, et nos troupes, ainsi que les généraux qui les commandaient, s'y montrèrent sous un jour si favorable, que l'effet produit en Europe par cette première lutte armée avec les Russes fut très-grand et très-sensible.

Nous venons de dire que les alliés avaient établi leurs campements en face des hauteurs défendues par les lignes du prince Menchikoff. La cavalerie russe, appuyée par de l'artillerie légère, opéra le jour même une reconnaissance inquiétant d'abord les Anglais qui firent très-bonne contenance, puis se portant sur les avant-postes de notre première division. On crut un instant que les Russes voulaient déjà engager une attaque générale, et l'armée se mit immédiatement en bataille dans les positions qu'elle occupait. Mais on s'aperçut bientôt que c'était une fausse alerte, et quelques volées de canon tirées sur les escadrons russes par une batterie montée, leur firent rebrousser chemin. Après une heure d'attente nos troupes rentrèrent au bivac; il était évident, en effet, que rien de sérieux ne se produirait ce jour-là. Le campement français qui dominait la rive gauche de la Bulganak était séparé des hauteurs de l'Aima par cinq kilomètres

environ. Dans cette position, qu'il croyait inexpugnable, le prince Menchikoff préférait être attaqué que d'attaquer lui-même en plaine l'armée alliée. Tous les documents, toute sa correspondance indiquent surabondamment sa confiance entière dans le succès du plan qu'il avait adopté, succès qu'il eût pu obtenir, en effet, sans l'attaque impétueuse et inopinée d'un de ses flancs par le général Bosquet, alors qu'il se croyait, de ce côté, à l'abri de toute atteinte. Nous aurons occasion d'insister tout à l'heure sur ce mouvement tournant du général Bosquet, l'un des plus brillants épisodes de la bataille de l'Aima,

Dans la soirée de ce même jour, 19 septembre, le maréchal de Saint -Arnaud annonça aux çénéraux et colonels réunis par ses ordres, que l'attaque aurait lieu le lendemain. Il leur fit part en même temps du plan adopté par lui, de concert avec lord Raglan , et leur donna les dernières instructions nécessaires pour l'exécuter. On décida que l'aile droite de l'armée composée de la division Bosquet et du contingent turc, s'ébranlerait à cinq heures et demie du matin: les Anglais formant l'aile gauche devaient se mettre en mouvement à six heures ; le centre de bataille , c'est-à-dire la première et la troisième division. Une heure après, la quatrième division formerait la réserve.

Quant au plan du maréchal, il était simple et

très-clair : attaquer la droite et la gauche des Russes de façon à forcer le prince Menchikoff à porter sur ses flancs la majeure partie de ses forces ; puis, à un moment donné, lancer sur son centre la première et la troisième division française. Ce plan, nous venons de le dire, était concerté avec lord Raglan , de même que les heures indiquées pour la mise en mouvement des divers corps.

Rien d'extraordinaire ne se produisit durant la nuit du 19 au 20, nuit très-belle qui permettait de distinguer nettement tous les détails du paysage, éclairé d'ailleurs par les nombreux feux de bivouacs dont la plaine était couverte, ainsi que les hauteurs occupées par l'armée russe. Ce paysage, la peinture et la gravure Font bien souvent reproduit : une plaine légèrement ondulée aboutissant a la rivière de l'Aima, derrière laquelle se dressaient des crêtes abruptes et presque inaccessibles à droite, du côté de la mer, plus abordables et s'arrondissant à gauche, couvertes au centre d'arbres, de plantations diverses et de jardins étages, à partir d'un petit village dont les maisons apparaissaient au milieu de la verdure; un sentier étroit et sinueux serpentant à travers les escarpements du plateau, semblait conduire à une petite construction blanche élevée pour y établir un télégraphe, et cette construction formait à peu près le centre de la position occupée par le prince Menchikoff avec

IIe SÉRIE. — I. 23

quarante-deux bataillons, seize escadrons et quatrevingt-quatre pièces de canon , suivant Y Invalide Russe.

Ce journal militaire officiel indique ainsi les dispositions prises par le prince :

« Le centre de l'ordre de bataille était formé sur le bord de la berge escarpée de la rivière, vis-àvis du village de Bourliouk, et laile gauche sur une hauteur à environ deux verstes de la mer. L'aile droite formait la partie la plus faible de la position.

« En avant de la ligne de bataille, sur la rive droite de la rivière, le village de Bourliouk, les vignes, les jardins et les vergers étaient occupés par de nombreux tirailleurs qui devaient en défendre les abords sous la protection de nombreuses batteries.

« En réserve, derrière le centre, étaient postés trois régiments d'infanterie de Yolhynie, de Minsk et de Moscou, avec deux batteries légères à pied ; sur leur droite étaient deux régiments de hussards avec leurs batteries à cheval, et, derrière laile droite, un régiment de chasseurs.

« Un bataillon de la réserve avait été détaché

* pour occuper le village d'Ouloukoul, en arrière du

liane gauche de la position et tout près du rivage

de la mer. »

.Le 20 septembre, à cinq heures el demie du

matin, la division Bosquet, suivie de la division turque dont le commandement avait été confié au général Yusuf, se mit en mouvement suivant les ordres transmis la veille. Elle s'avançait le long du rivage de la mer vers les hauteurs escarpées qui, de ce côté, s'élevaient derrière l'Aima, ainsi que nous l'avons dit , et formaient la droite de l'armée russe. Mais il y avait près d'une heure quelle était en marche lorsqu'on s'aperçut que le mouvement de gauche qui devait être simultanément exécuté par l'armée anglaise ne s'effectuait pas, qu'aucuns préparatifs même ne se faisaient de ce côté.

Le général Canrobert, qui venait de faire cette singulière remarque , l'ayant communiquée au prince Napoléon, tous deux, après s'être concertés, prirent le parti de se porter à la hâte vers la division anglaise commandée par sir de Lacy-Evans. Cet officier général, surpris de leur visite, répondit à leurs questions qu'il n'avait aucun ordre de lord Raglan, et qu'il agirait dès qu'il en aurait reçu. Le général Canrobert courut aussitôt porter cette nouvelle au maréchal de Saint-Arnaud. Il comprenait que dans cette circonstance et avant de rechercher quelle pouvait être la cause de ce retard dans la transmission des ordres du généralissime anglais, il importait surtout d'arrêter le plus promptement possible la marche de la division

Bosquet, afin que son mouvement isolé ne la fît pas écraser par l'ennemi. Le maréchal qui partageait complètement à cet égard la manière de voir du général Canrobert, lança immédiatement dans la plaine un officier d'état-major chargé de prévenir le général Bosquet, tandis qu'il envoyait à lord Raglan le colonel Trochu, afin de le presser d'agir.

Il était déjà sept heures et demie lorsque le colonel Trochu put, malgré la rapidité de sa course, parvenir jusqu'à lord Raglan. Ce dernier était à cheval ; il sexcusa du retard qu'on lui signalait en disant qu'une portion de son armée, entravée sans doute par son matériel et ses bagages, n'avait atteint les campements que fort avant dans la nuit, ce qui était vrai; il ajouta que le colonel Trochu pouvait aller prévenir le maréchal qu'en ce moment même ses ordres étaient portés sur toute la ligne anglaise.

Disons de suite, pour aller au fond des choses, car ces retards se reproduisirent pendant toute la durée de la guerre, que les Anglais, soldats extrêmement solides sur le champ de bataille, ont les défauts de leurs qualités et que, singulièrement corrects dans les détails, ils sont lourds à manier et complètement esclaves des habitudes quotidiennes.

11 était onze heures lorsque l'armée anglaise se mit en mouvement et lorsque l'ordre fut transmis

au général Bosquet de reprendre sa marche en avant. Déjà, on le comprend, l'ennemi ne pouvait plus être surpris et avait eu tout le loisir de préparer sa défense. Seulement le prince Menchikoff avait pensé, en voyant le mouvement isolé de la division Bosquet, que son attaque ne serait qu'une diversion peu sérieuse, tandis que le principal effort viendrait des première et troisième divisions françaises, ainsi que des Anglais, opérant contre son centre et sa droite. 11 y avait donc massé la majeure partie de ses troupes , dégarnissant ainsi sa gauche et la croyant, d'ailleurs, suffisamment garantie par la nature elle-même, erreur qui lui fut fatale. De son côté, le général Bosquet, arrêté dans sa marche, avait mis le temps à profit pour reconnaître les abords de la rivière et les sentiers qui, serpentant à travers les escarpements de la montagne, du côté de la mer, conduisaient au sommet du plateau. Il y en avait deux également roides et difficiles que linfanterie pourrait utiliser, peutêtre , mais qui semblaient impraticables pour de l'artillerie. L'un des deux , celui qui se trouvait le moins rapproché de la mer , offrait cependant un peu plus de largeur et, creusé dans un ravin, ne serait peut-être pas, comme on l'avait jugé d'abord, complètement inaccessible au canon. Dans tous les cas , pour arriver à l'un comme à l'autre, il fallait traverser l'Aima.

Dès qu'il eut reçu l'ordre de marcher en avant, le général Bosquet divisa ses troupes en deux corps et les dirigea sur les deux sentiers : la brigade d'Autemarre , à la tête de laquelle il se mit luimême et le gros de l'artillerie vers le ravin ; la brigade Bouat avec le contingent turc vers le sentier le plus étroit du côté de la mer. Ce dernier corps, qui devait franchir l'Aima, à l'embouchure même de cette rivière, trouva un passage naturel formé par les sables amoncelés, mais tellement étroit qu'un seul homme y pouvait avancer de front, et encore en ayant de l'eau jusqu'à la ceinture. Quant à un gué, qui permit défaire traverser de l'artillerie et des chevaux , comme on l'avait espéré, en voyant le peu de profondeur de l'eau, il fallut renoncer à cet espoir. La couche de vase, à cet endroit, était tellement épaisse, que deux cavaliers, voulant tenter le passage, furent sur le point d'y être tout entiers engloutis et ne purent en être arrachés qu'avec les difficultés les plus grandes. Le général Bouat renvoya son artillerie à la brigade d'Autemarre, et une fois la rivière franchie, se mit en devoir de gravir les pentes abruptes qu'il avait devant lui , pentes plus inaccessibles encore que ces fameux sentiers des Alpes, dont les périls de toute nature ont immortalisé, à une autre époque, les efforts de L'armée française.

Le général Bosquet, après avoir franchi l'Aima,

s'était, de son côté, mis en devoir de gravir le sentier du ravin et avait lancé, à sa droite et à sa gauche, les zouaves, ces soldats intrépides et agiles qui bientôt, se servant de toutes les anfractuosités des roches, sautant de l'une à l'autre, comme des chamois, parvinrent au sommet du plateau et s'y maintinrent, dispersant quelques pelotons de cosaques qui l'occupaient et protégeant l'ascension pénible de la division Bosquet, dont l'artillerie avait été dirigée vers le fond du ravin qu'elle commençait à gravir.

On comprendra toute la difficulté de cette opération que Ton avait, de prime-abord, jugée impossible lorsqu'on saura que les attelages des pièces devaient être maintenus au galop sous peine de rouler avec elles au bas de la pente. Ce tour de force militaire s'accomplit cependant sous les ordres du commandant Barrai , des capitaines Fiévet et Marcy, grâce à l'énergie surhumaine des artilleurs qui soutinrent et enlevèrent leurs pièces presque autant que les chevaux eux-mêmes.

Bientôt un premier coup de canon retentit et fut répété parles échos de la plaine. « Voilà les Russes qui commencent leur feu , dirent plusieurs officiers de l'état-major du maréchal de Saint-Arnaud. — Non, répondit le maréchal , qui placé sur une éminence suivait avec anxiété les efforts de la deuxième division , c'est Bosquet qui a déjà gravi

les hauteurs ; ah ! je le reconnais bien là , c'est toujours le Bosquet d'Afrique! »

Ces premiers coups de canon , tirés par la batterie Fiévet sur l'artillerie russe qui se portait en toute hâte vers le point menacé , devinrent , pour ainsi dire, te signal de la bataille. Le prince Menchikoff, qui ne croyait pas pouvoir être attaqué de ce côté, tant les difficultés du terrain lui avaient semblé grandes et insurmontables, n'avait pas voulu ajouter foi aux premiers avis qui lui avaient été donnés de l'apparition soudaine des Français sur le plateau. Son incrédulité s'était même traduite en injures contre deux officiers qui lui apportaient successivement cette mauvaise nouvelle. 11 résolut alors d'envoyer son propre aide de camp juger par lui-même de l'état des choses, et ce ne fut que lorsque celui-ci vint corroborer le dire des deux premiers que le prince dirigea sur le point si vivement menacé une nombreuse artillerie. Bientôt quarante bouches à feu russes tonnèrent contre les douze pièces de canon françaises montées avec tant de peine sur ce plateau qui fut promptement inondé de sang.

Que se passait-il pendant ce temps à la gauche du champ de bataille? L'armée anglaise était, comme nous l'avons dit, sortie à onze heures de ses campements. Elle s'était avancée dans la plaine avec une régularité parfaite et comme si elle allait à la pa-

rade; mais elle avait rencontré à gauche, dans la direction qui lui avait été indiquée, des obstacles de terrain qu'elle n'avait pu surmonter et alors, ne prenant conseil que de sa froide bravoure, elle avait attaqué les Russes de front et marché contre leurs lignes avec un aplomb et un ensemble également remarquables. On comprend à quel point une attaque de ce genre , exécutée lentement , méthodiquement, dût être meurtrière. L'artillerie et la mousqueterie des Russes firent dans les rangs anglais d'effroyables ravages. Mais ces rangs se reformaient et les trois divisions avançaient toujours. Celle du général Brown, littéralement écrasée par les projectiles ennemis , n'en avait pas moins enlevé un ouvrage avancé des Russes lorsque, forcée de rétrogader, elle s'était vu appuyer à temps par la division du duc de Cambridge.

Alors le centre de l'armée française , c'est-à-dire la première et la troisième division , s'ébranle et marche avec rapidité vers l'Aima, Malgré l'escarpement des bords de la rivière, en cet endroit, surtout malgré le feu très -meurtrier des tirailleurs russes qui, embusqués dans les jardins et derrière les murs en pierres sèches d'un groupe de maisons situé sur la rive opposée, font pleuvoir une grêle de balles sur nos têtes de colonnes, les zouaves du colonel Bourbaki traversent la rivière , s'élancent sur les pentes occupées par les tirailleurs russes,

les délogent des plis du terrain , derrière lesquels ils sont embusqués et les repoussent sur toute la ligne. Vainement un régiment tout entier vient les soutenir : il est anéanti ou dispersé par le feu d'une batterie que Ton dirige contre lui. Deux bataillons de chasseurs à pied s'élancent à la suite des zouaves; le 7e de ligne vient après eux; bientôt toute la division Canrobert franchit les rampes qui conduisent à la position occupée par le prince Menchikoff malgré les obstacles de tout genre et sous un feu plongeant des plus meurtriers. Mais 1 artillerie de cette division n'a pas pu traverser le lit de F Aima. Elle a été obligée d'aller chercher, en faisant un long circuit, le difficile et périlleux chemin par lequel sont montées les batteries de la division Bosquet.

Pendant ce temps la troisième division, placée sous les ordres du prince Napoléon, s'est avancée sur le village de Bourliouk que les Russes incendient. Ils mettent également le feu à des meules de blé qui entourent ce village, de telle sorte que d'épaisses colonnes de fumée empêchent les Français de voir l'ennemi dont ils reçoivent les coups. Malgré cette circonstance si désavantageuse, les zouaves du colonel Cler, l'infanterie de marine du colonel Duchâtcau refoulent partout l'ennemi et gravissent les pentes sous ses décharges incessantes.

En dépit de la bravoure et de l'ardeur des troupes qui l'attaquaient ainsi de front , le prince Menchikoff, grâce à sa nombreuse artillerie et à la force de la position qu'il occupait, aurait pu s'y maintenir si les attaques dirigées contre son aile droite et son aile gauche n'avaient point été tentées ou n'avaient pas réussi. Le maréchal de Saint- Arnaud , dans son habile plan de bataille , l'avait bien prévu et toute son attention se portait d'un côté sur la division Bosquet, de l'autre sur l'armée anglaise; il fallait à tout prix, en effet, que ces deux tentatives eussent un égal succès.

11 y eut un moment où les Anglais, assaillis par un feu épouvantable, ripostaient avec un impassible courage, mais n'avançaient plus. Les Russes, formés en trois colonnes, tentèrent contre eux un suprême effort. Aussitôt, par les ordres du maréchal, une batterie française que dirigeait le commandant la Boussinière accourut et, prenant l'ennemi en flanc, fit dans ses rangs de si grands ravages qu'elle l'arrêta et le mit en déroute, circonstance qui permit aux Anglais de reprendre immédiatement l'offensive. Bientôt on vit les Highlanders de sir Colin Campbell enlever bravement une redoute russe qui leur barrait le passage, tandis que la brigade des Gardes conduite par le major général Bentinck tournait les positions de l'ennemi en culbutant ce qu'elle rencontrait

devant elle et que l'infanterie légère de sir George Brown, franchissant les rampes, atteignait à son tour le plateau.

A droite, le mouvement tournant du général Bosquet avait réussi , comme nous l'avons vu ; mais il s'agissait de se maintenir dans une position devenue périlleuse par l'acharnement de l'ennemi et la supériorité numérique de son artillerie. A un moment critique où les Russes recevaient de nouveaux renforts en cavalerie et en canons, le général Bouat, qui avait gravi les hauteurs par le second sentier, parut avec ses deux régiments et le contingent turc, ce qui rétablit un peu l'équilibre. Toutefois il était évident, que, pour obtenir sur ce point un résultat décisif et pour que les efforts héroïques de la division Bosquet ne devinssent pas stériles, il fallait que Canrobert, dont l'artillerie était déjà venue rejoindre la deuxième division et lui apporter un concours trop nécessaire, triomphât lui-même, au centre, des résistances formidables qu'on lui opposait.

C'est ce que le maréchal avait compris. Il envoie aussitôt au général Forey qui, avec sa division de réserve, se dirigeait à l'extrême droite vers le général Bosquet, l'ordre de détacher une de ses brigades, la brigade d'Aurelle, pour soutenir et renforcer la division Canrobert. Le général d'Aurelle fait sur-le-champ reconnaître le terrain afin de ne

pas s'égarer dans les plis de la montagne et de marcher au plus court, en ligne directe, sur la 1 re division. Il traverse l'Aima, fait jeter les sacs à terre pour alléger ses soldats et les lance sur les rampes qui conduisent au télégraphe où le combat est d'une violence inouïe, où il s'est en quelque sorte concentré. Derrière le télégraphe, de profondes colonnes ennemies appuyées par des canons ont arrêté l'élan de la division Canrobert qu'elles déciment de leurs feux. Les zouaves, les chasseurs à pied après avoir aidé une batterie d'artillerie à atteindre ce point culminant font bonne contenance et, sous une pluie de balles et d'obus, conservent les positions conquises. Mais la défense des Russes est énergique et l'on pressent que, tentant un effort désespéré, elle va se changer en attaque. Le moment est décisif; il faut devancer l'ennemi; il faut l'étonner par un de ces actes hardis qui peuvent seuls, dans un moment aussi critique, ou déterminer le succès, ou prévenir la ruine totale. Le colonel Cler lance ses zouaves au pas de course sur la tour du télégraphe remplie de tirailleurs russes et entourée de masses d'infanterie. Les zouaves de Bourbaki, le 39e de ligne, les chasseurs à pied suivent son exemple et se précipitent sur ses traces dans un indescriptible élan. Le choc contre les Russes est d'une violence telle que l'ennemi est ébranlé. On se bat corps à corps. Mais dans une telle lutte les

Français, souples et agiles, ont un grand avantage sur leurs adversaires. La baïonnette fait son œuvre terrible et les rangs moscovites se disjoignent peu à peu, malgré les efforts des officiers qui cherchent par des cris à remonter le moral de leurs soldats surpris de l'audace et de l'impétuosité de l'attaque. Le colonel Cler plante son drapeau sur les constructions de la tour. Le sergent-major Fleury veut le porter à son sommet et tombe avec le glorieux étendard frappé d'une balle au front. Alors le lieutenant Poitevin, un cœur héroïque, s'élance des rangs du 39e de ligne dont il est le porte-drapeau et court arborer son aigle sur les échafaudages de la tour où un boulet ennemi lui donne aussitôt la mort ; épisodes émouvants du drame terrible qui se joue sur ce point du champ de bataille.

En ce moment suprême où la victoire se décide en notre faveur le général Canrobert, qui donne des ordres au général d'Aurelle, reçoit à l'épaule un éclat d'obus. Le coup le renverse de son cheval et tout ce qui l'entoure le croit tué, parce qu'il perd un instant connaissance. Mais la vie lui revient, et avec la vie son brillant courage. Il remonte à cheval, le bras en écharpe, et se lance de nouveau dans la terrible mêlée qui termine le combat en assurant définitivement le succès de la journée.

Les années alliées sont parvenues, en effet ,

après quatre heures de lutte, à s'emparer des hauteurs de l'Aima et à s'y maintenir.

Le prince Menchikoff qui avait eu une confiance assez grande dans la force de la position stratégique qu'il avait choisie, pour inviter des dames à venir, en calèche et à cheval, assister du haut des escarpements où il avait établi ses lignes de défense , à la déroute des armées alliées, le prince Menchikoff, surpris d'abord par l'audace à peine croyable du mouvement tournant de Bosquet, découragé plus tard de l'insuccès des efforts de ses troupes cherchant vainement à barrer le passage •au flot humain qui montait les rampes de l'Aima, débordé à sa gauche comme à sa droite, écrasé à son centre, avait fait donner le signal de la retraite ; elle s'effectua dans la direction de la Katcha et sous le feu meurtrier de notre artillerie. Les calèches et les amazones avaient disparu dans cette direction. Une voiture appartenant au prince et qui renfermait des papiers importants ainsi que des correspondances curieuses, tomba au pouvoir de quelques artilleurs à cheval qui s'étaient mis à sa poursuite. La perte des Russes dans cette journée a été officiellement évaluée à 4628 morts ou hors de combat. Leur armée eût été complètement anéantie, comme l'a dit le maréchal de Saint-Arnaud, si ce dernier eût eu de la cavalerie pour la poursuivre.

Les Français eurent 1351 hommes tués ou blessés; les Anglais 1983. « J'ai perdu moins de monde qu'eux, a écrit le maréchal, parce que j'ai été plus vite; mes soldats courent, les leurs marchent.»

M. de Saint-Arnaud avait supporté avec un indicible courage les émotions et les fatigues de sa dernière bataille; épuisé, quelquefois chancelant sur son cheval, il n'avait été soutenu dans cette lutte contre la nature et la mort que par son énergie morale et la force de sa volonté. Il fit préparer son bivouac à coté de la tour du télégraphe, et n'alla s'y reposer, à neuf heures du soir, qu'après avoir passé sur le front des troupes qui l'acclamé-' rent. On écarta les cadavres; on planta deux tentes,, dans l'une d'elles on étendit une botte de foin, recouverte d'un manteau de spahi ; ce fut sur cette couche militaire que le maréchal chercha péniblement quelques heures de sommeil. 11 n'avait plus que peu de jours à passer dans ce monde dont la bataille de l'Aima allait occuper les échos. Cet homme, remarquable à bien des points de vue, a eu l'inappréciable chance de mourir tout enveloppé de l'auréole de sa victoire.

Telle fut la première et glorieuse étape de cet h' expédition de Crimée, la plus profitable encore, au point de vue moral, de toutes celles que le second empire a entreprises pendant les douze premières minées de son existence.

Il est certain que si, comme on l'a dit sans que nous l'admettions pour notre propre compte, la France, avant cette guerre, avait besoin de se relever aux yeux de l'Europe, nous ne savons de quelle prétendue déchéance, et de prendre dans les conseils des souverains une attitude plus imposante, le but fut complètement atteint; mais ce n'était pas sans un sentiment de tristesse que les yeux du peuple se portaient vers ces parages lointains où nos soldats jouaient leur vie et répandaient leur sang. Instinctivement, et puisqu'on en était venu à faire la guerre, c'était vers des champs de bataille moins éloignés que son imagination s'envolait. C'étaient aussi d'autres souvenirs qu'il évoquait en songeant au sang versé.

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