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Dépêche du 26 mai

quement pour Varna. Depuis Gallipoli elle suivit le littoral jusqu'au campement qui lui avait été désigné àDaoud-Pacha, et le sultan la passa en revue, solennité militaire à laquelle on donna beaucoup d'éclat. Elle fut embarquée le 1 8 juin, car, par une sorte de fatalité cette entreprise rationnelle de la défense de Constantinople allait se transformer en guerre de Grimée; c'est ainsi que le gouvernement français ne devait, dans le principe, y consacrer que six mille hommes et le gouvernement britannique que trois mille en dehors des forces maritimes, chiffre qui fut ensuite porté à trente, puis successivement à cinquante et à soixante-dix mille, pour la France, tandis que l'Angleterre élevait le sien à seize mille, puis à vingt-huit mille hommes; c'est ainsi que grâce à des entraînements dont on ne sut pas se défendre, le nombre des troupes envoyées augmentant tous les jours , il fallut agrandir le cercle des opérations, et au lieu d'attendre sagement les Russes dans une forte position qu'ils ne seraient jamais venus attaquer, on rêva d'aller les chercher et de leur livrer des batailles auxquelles ils semblaient vouloir se dérober eux-mêmes; éternelle tactique de leurs généraux qui leur a d'ailleurs très-souvent réussi. Les plans du maréchal de Saint- Arnaud, auxquels il avait dû momentanément renoncer, furent donc nécessairement repris, et les divers corps de notre armée, devenue

très-nombreuse par les envois successifs de France, furent, à mesure qu'ils débarquaient, dirigés sans retard sur Varna.

Qu'arriva-t-il cependant? La division du général Canrobert avait été successivement portée à la totalité de son effectif et occupait le camp formé à Franka; celle du général Bosquet armait par les Balkans, celle du prince Napoléon par mer. Le maréchal lui-même venait de débarquer à Varna, le 25 juin, lorsque la nouvelle lui parvint de la retraite précipitée de l'armée russe, qui après de nouveaux et stériles efforts s'éloignait définitivement de Silistrie, après avoir masqué ce mouvement rétrograde par un redoublement de feux. Devait-on chercher dans une combinaison politique l'origine de cette détermination soudaine? Une pression tardive de l'Autriche sur les décisions prises à Saint- Pétersbourg, et le désir de se rapprocher des vues de cette dernière puissance avaient-ils engagé le tzar à adopter une telle résolution ? Quoi qu'il en put être, le maréchal de Saint- Arnaud demeura littéralement anéanti en apprenant cette nouvelle si inattendue. On lit dans sa correspondance : «Je ne puis me relever du coup que m'a porté la retraite honteuse des Russes. Je les tenais; je les aurais infailliblement battus, jetés dans le Danube. Nous voici retombés dans l'incertitude; j'ignore encore où ils sont, ce qu'ils font, ce qu'ils feront. »

Il écrivait aussi le 29 juin au ministre de la guerre : « Si l'on considère l'importance et la solidité des dispositions prises par les Russes de longue main, pour s'assurer l'occupation de la rive droite, dispositions auxquelles ils avaient sacrifié d'autres avantages qu'ils auraient pu obtenir dans les trois mois qui viennent de s'écouler; si Ton considère la grandeur des moyens réunis en Valachie, en Moldavie et sur toute la rive gauche du Danube en vue de la même occupation, et enfin l'affaiblissement d'autorité morale qui devait, par suite, atteindre l'armée russe se retirant devant Silistrie à la veille d'être enlevée, on reste convaincu que cette retraite n'est pas la conséquence de la résistance

opposée par la vaillante garnison de cette place

Il est difficile de voir des travaux plus solides, plus étendus, plus perfectionnés que ceux faits par les Russes sur la rive droite du Danube, en aval de Silistrie. Je suis pleinement confirmé dans mon opinion que l'intention des généraux était de se concentrer sur la rive droite du fleuve, pour livrer bataille aux armées alliées en avant ou en arrière de leurs fortifications. Un ordre venu de Saint-Pétersbourg a, sans aucun doute, déterminé leur retraite. »

Toujours est-il que l'agglomération des troupes françaises exécutée en vue d'une éventualité qui ne se réalisait pas, dans un but qu'on ne pouvait plus

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atteindre, était une véritable calamité. Leur inaction devait, à tous les points de vue, entraîner de déplorables conséquences, et, d'un autre côté, si l'on voulait agir, où l'action se porterait-elle?

Il y avait aussi des considérations d'un ordre différent qui étaient de nature à influer sur les déterminations futures et que l'histoire doit nécessairement mentionner :

En France, nous l'avons déjà dit, on déplore les expéditions lointaines, à moins qu'elles soient entreprises dans des proportions très-modestes et pour un but nettement déterminé. De plus, lorsqu'il s'agit d'un déplacement de troupes considérable, les impatiences de l'opinion se produisent et ne tiennent compte ni des difficultés ni des distances, veulent à tout prix des victoires ou, dans tous les cas, de l'action. Il en était précisément ainsi, et, à Paris, on ne comprenait pas les lenteurs du maréchal de Saint-Arnaud et les tâtonnements apparents du chef de cette armée de cinquante mille hommes opérant à six cents lieues de la France, et dont les approvisionnements divers ne pouvaient être que très-difficilement renouvelés.

Et si celle préoccupation de l'opinion publique était de nature à causer beaucoup de soucis au maréchal de Saint-Arnaud, la pression extérieure n'en agissail pas moins fortement sur l'esprit de lord Raglan. Ce dernier se trouvait même placé, à

ce point de vue, dans des conditions plus désavantageuses encore : d'abord lorsque le premier plan du maréchal de Saint-Arnaud avait été conçu et adopté, lord Raglan avait fait connaître à son gouvernement la résolution d'agir, prise par lui, de concert avec le maréchal, indiquant des dates et s'engageant ainsi, non-seulement vis-à-vis de l'opinion en Angleterre, mais encore (et ce qui était plus sérieux) vis-à-vis du parlement anglais. En outre, il avait à lutter contre les entraînements de ses nombreux officiers, à tenir compte des observations de l'envoyé britannique à Constant! nople, à subir les reproches et les diatribes de l'opposition anglaise qui, en présence d'armements énormes et d'une agglomération de soldats tout à fait extraordinaire pour l'Angleterre, s'exagérait l'importance d'un tel concours et croyait moralement, tout aussi bien que matériellement, irrésistible le moindre mouvement des armées alliées en Orient.

Cette disposition des choses, cet entraînement des esprits, cette incessante pression du dehors allaient successivement produire deux faits trèsgraves : l'expédition de la Dobrutscha ; le transport des deux armées en Crimée.

Déjà l'effectif presque tout entier de l'armée française était débarqué et campé autour de Varna. Il comprenait la première et la troisième division

complètes, la majeure partie de la seconde, la près, que totalité de l'artillerie et de la cavalerie. L'armée anglaise, superbe d'aspect, était là également avec ses trois dnisions commandées : la première par le duc de Cambridge, la seconde par sir de Lacy Evans, la troisième par sir Georges Brown, et la cavalerie par lord Lucan. Le duc de Cambridge entrait alors dans sa trente-sixième année. Sir de Lacy Evans, et sir Georges Brown avaient, le premier soixante-sept ans, le second soixante-six. C'étaient deux officiers de l'école du duc de Wellington, qui avaient fait toutes les campagnes du commencement de ce siècle. Lord Lucan n'était âgé que de cinquante-quatre ans et, par une singulière destinée militaire, avait, précisément en 1 828 et 1829, fait comme volontaire darts l'armée russe la célèbre campagne des Balkans.

Comment laisser dans l'inaction, au milieu des plaines de Varna, toutes ces troupes agglomérées ? Le maréchal de Saint- Arnaud revenu de la secousse funeste qu'avait fait éprouver à sa santé la terrible déception causée par la retraite des Russes, montrait une activité fébrile dans les nombreux détails de son commandement en chef, et son imagination semblait chercher incessamment une solution au difficile problème que la situation lui présentait chaque jour. Il avait voulu organiser les Bachi-bouzouks, cavalerie turque qui combattait

à la façon des cosaques et se livrait à d'affreux excès. C'était au général Yusuf qu'il avait confié cette mission et, sous le nom de spahis d'Orient, il l'avait chargé de former huit régiments de ces irréguliers indigènes. Mais cette tâche très-rude, rencontrant des obstacles jusque dans les chefs ottomans, mécontents sans doute de l'incorporation de soldats turcs dans les rangs français, ne produisit finalement qu'une déception de plus.

Et, pour achever de compliquer cette situation déjà si pénible, le choléra, provoqué peut-être par des chaleurs étouffantes, se manifesta dans l'armée, passant du Pirée à Gallipoliet de Gallipoli à Varna. Deux de ses premières victimes furent les généraux duc d'Elchingen et Carbuccia, officiers trèsregrettables et très-regrettés . « Je remercierais bien, écrivait le maréchal de Saint-Arnaud, je remercierais bien qui pourrait me dire quel jugement l'histoire portera dans cent ans sur le général en chef condamné à se mouvoir dans ce dédale. »

Cependant l'idée favorite des Anglais, de chercher partout et toujours à détruire les flottes et les établissements maritimes des autres puissances européennes, était entrée dans l'esprit de leur gouvernement qui se préoccupait de son application à la guerre engagée en Orient, avec des développements si coûteux pour la Grande-Bretagne. Sébastopol bien plus qu'Odessa était une proie dési-

rable et la flotte russe de la mer Noire ha ait une importance assez grande pour qu'il fût utile de l'anéantir. Pourquoi n'essayerait-on pas de transporter en Crimée toutes ces troupes que Ton avait successivement agglomérées à Varna? De Londres ou, tout d'abord, cette idée avait été secrètement émise et caressée, elle fut communiquée à Paris et dès le 1er juillet cette curieuse dépêche chiffrée parvenait au maréchal de Saint- Arnaud : « En admettant que le siège de Silistrie soit levé, rentrez dans le voisinage de Varna et ne descendez pas au Danube; on veut que l'armée soit toujours prête à être emportée par la flotte » et le maréchal répondait : « J'ai reçu votre dépêche chiffrée du 1er juillet qui semble assigner un autre terrain que la Valachie à une action de guerre. J'étais, du reste, fort peu disposé à aller mêler mes masses dans la Valachie, aux masses autrichiennes. Votre dépèche, si je l'ai bien interprétée, et les communications dans le même sens que lord Raglan a reçues de Londres par le courrier d'hier, semblent indiquer que les deux gouvernements sont disposés à entrer dans des résolutions différentes et à en prescrire l'exécution. J'attends des ordres et ne crois pas devoir discuter ces résolutions; je vous en ai entretenu à l'avance dans plusieurs lettres antérieures ; mais ces ordres, quels qu'ils soient, me rendront heureux, parce qu'ils m'apporteront une

donnée certaine, au milieu d'une situation dont le vague et l'incertitude dépassent la mesure, et forment le problème le plus singulier qui se soit peutêtre produit dans l'histoire de la guerre : c'est celui que présentent quatre armées parfaitement indépendantes l'une de l'autre, marchant vers un but politique qui n'est probablement pas le même pour toutes, en sorte qu'il n'est pas permis de dire à l'avance qu'une ligne militaire commune soit possible. »

Les dépêches reçues par lord Raglan, et auxquelles le maréchal faisait allusion, étaient parfaitement explicites et pouvaient se résumer ainsi : « Réserver toutes les troupes, tous les moyens, pour tenter une expédition en Grimée et faire le siège de Sébastopol ; ne renoncer à cette entreprise capitale qu'après avoir acquis la conviction raisonnée d'une disproportion évidente des forces de la défense avec celles de l'attaque, disproportion qui ne pourrait que s'accroître si l'expédition n'était pas immédiatement effectuée. »

Ainsi le grand mot était prononcé : une expédition en Crimée, la prise de Sébastopol, tels étaient les vœux du gouvernement britannique, et le gouvernement français, après avoir successivement transporté tant de troupes en Orient, était oblige de les arracher à une inaction funeste. La situation se dessinait ainsi avec une parfaite netteté.

Les deux généraux en chef prirent de suite la détermination d'envoyer sur les côtes de Grimée une commission composée d'officiers supérieurs des deux armées sous la direction des généraux Canrobert et Brown dans le but de reconnaître le point le plus favorable à un débarquement, c'està-dire tout à la fois le plus facilement abordable et le moins bien gardé à trois lieues au sud ou au nord de Sébastopol.

La commission accomplit consciencieusement son œuvre; elle parcourut le littoral de la Crimée avec d'autant plus de soin que les amiraux Hamelin et Dundas s'étaient tout d'abord montrés trèspeu favorables à une expédition de ce genre. Elle vit même les côtes d'assez près pour recevoir le feu des batteries russes, et, revenue à Varna le 28 juillet, elle désigna unanimement la Katcba comme le point qui présentait pour un débarquement les meilleures conditions et les plus grandes facilités. Dès le lendemain, 29, M. de Saint-Arnaud écrivait au ministre de la guerre : « Tous ces hommes distingués, spéciaux, ont bien vu, bien étudié, et tous déclarent que le débarquement est possible sa, ns témérité et doit réussir, si les troupes sont vigoureuses, les mesures bien prises et les ressources suffisantes. »

En même temps que la commission était envoyée sur les côtes de Crimée, l'expédition de la

Dobrutscha se réalisait. Cette expédition qui ne devait d'abord être qu'une reconnaissance opérée sous les ordres du général Yusuf, par les Bachibouzouks enrégimentés, comme nous l'avons dit, en spahis d'Orient, troupe indomptée, qui allait bientôt se débander en refusant de servir sous nos drapeaux, cette expédition, disons-nous, devenait, d'après les nouveaux plans du maréchal, une diversion faite pour attirer l'attention des Russes et la cavalerie du général Yusuf allait être appuyée par les trois divisions échelonnées de notre armée dans cette courte et rapide excursion qui ne devait pas dépasser Kustendjé.

Un officier d'état-major très-distingué, le colonel Desaint, avait été chargé de reconnaître la Dobrutscha et de s'éclairer sur la véritable situation des Russes qui, après avoir abandonné le siège de Silistrie, paraissaient avoir concentré la majeure partie de leur armée à Kalerasch , sur la rive gauche du Danube , tout en laissant des détachements assez nombreux entre Giurgewo et Tourtoukai. Le colonel Desaint avait poussé jusqu'à Kustendjé et s'était parfaitement éclairé sur le chiffre des détachements ennemis qui occupaient encore la Dobrutscha : il y avait sur ce point environ dix mille russes et trente pièces de canon.

Ce n'était pas, on le comprend, ce petit groupe

qui pouvait préoccuper ou rien le maréchal. Il ne s'agissait donc que d'une diversion dans le but de tromper L'ennemi sur la véritable destination de l'armée française et surtout d'une promenade militaire qui ne pourrait qu'être salutaire aux troupes en les faisant changer d'air et en leur redonnant des habitudes actives.

Malheureusement, il faut bien le dire , l'air qu'elles allaient respirer était infiniment plus mauvais que celui des environs de Varna. Les steppes de la Dobrutscha sont pestilentielles pendant les grandes chaleurs de l'été et cette circonstance, bien connue de tous les voyageurs, ne pouvait être ignorée du maréchal et de nos généraux. Hâtons-nous d'ajouter que M. de Saint- Arnaud entendait que cette excursion fût tellement rapide que le général Yusuf, avec son avantgarde de trois mille cavaliers, partant le 22 juillet de Varna, y fut de retour le 4 août, ainsi que les divisions qui devaient appuyer son mouvement afin de s'embarquer le 5 pour la Crimée , expédition dont il lui avait confié le secret. « Vous êtes prévenu, lui écrivait-il encore de Varna le 24 juillet , prenez vos précautions ; entendez- vous avec Espinasse ; faites votre coup de main rapidement et vigoureusement; nous n'avons pas de temps à perdre dans la Dobrutscha et de plus grandes choses nous attendent autre part. Vous examinerez

tout, et, s'il y a quelque chose à faire, je suis sûr que vous le ferez. »

Quoi qu'il en soit, ordonner en une pareille saison cette excursion militaire à quarante- cinq lieues de Varna environ , était une faute ; la prolonger , ne fût-ce que de quelques jours comme les généraux pouvaient le faire dans leur entraînement, devait être une faute plus grande encore.

Le 21 juillet , la première division placée sous les ordres du général Espinasse , en l'absence du général Canrobert, partit de Varna à quatre heures et demie du matin. Le 22, à la même heure, la seconde division, commandée par le général Bosquet, s'ébranlait à son tour, et le 23, la troisième, confiée au prince Napoléon , les suivait toutes deux. C'était, nous l'avons dit, vers Kustendjé que ces troupes devaient se dirigée par diverses étapes, en s'échelonnant, pour appuyer, s'il en était besoin , le mouvement de cavalerie qu'allait exécuter le général Yusuf au delà de cette localité.

Pendant les cinq premiers jours de marche à travers des plaines couvertes de hautes herbes, accidentées de loin en loin par les amas de pierres sèches qui servent de cabanes aux misérables habitants de ces contrées , ou par des fragments de tombeaux antiques, nos troupes s'avançant au milieu d'un paysage de la plus désespérante mo-

notonie, ne virent leur marche interrompue par aucune rencontre, par aucun incident.

Le 27, elles s'approchaient de Kustendjé, après avoir quitté Mangalia, et campaient près du lac de Pallas, lorsque , dans la soirée , le général Espinasse reçut l'avis que « les avant-gardes du général Yusuf avaient des cosaques devant elles ; que trois régiments russes étaient dans les environs; que le général marchait à leur rencontre avec douze cents zouaves, quatre pièces de canon et sa cavalerie, et qu'il le priait de venir à lui avec sa division ; cette détermination du général Yusuf de prendre une

vigoureuse initiative avait été provoquée par un engagement heureux des Bachi-bouzouks avec la cavalerie russe, engagement qui avait eu lieu dans la matinée et durant lequel ils avaient bravement défendu et sauvé le capitaine du Preuil, frappé de neuf coups de lance.

Les instructions du général Espinasse lui enjoignaient d'obéir au général Yusuf, si ce dernier l'appelait à lui. C'est ce qu'il fit. Le 28, à Karnasani, un nouveau combat de cavalerie eut lieu entre les cosaques et les Bachi-bouzouks commandés par MM. de Sérionne et Magnan. Le général Yusuf crut pouvoir surprendre par une marche de nuit les Russes massés dans les environs de Babadagh et, à six heures du soir, il donna l'ordre du départ Alors se produisit une scène navrante :

au moment de prendre les armes plus de cinq cents hommes du corps d'avant-garde ne purent se lever de ce sol maudit , où ils se tordaient dans les atroces souffrances du choléra asiatique. Deux heures plus tard, près de la moitié avaient déjà succombé. La division du général Espinasse, qui s'était portée à Kargalik, était en même temps atteinte par le redoutable fléau. Les hommes , terrassés par la douleur, tombaient littéralement comme les épis sous la faux et, chose affreuse à penser, c'étaient des mourants qui s'efforçaient d'ensevelir les morts, car des compagnies entières étaient frappées à la fois, et le sol, entr'ouvert pour recevoir les cadavres , laissait lui-même échapper des miasmes putrides. Rien ne saurait donner l'idée d'un pareil spectacle, et la nuit du 30 juillet 1 854 n'a peut-être pas eu sa pareille dans l'histoire militaire d'aucun peuple. Non-seulement, il n'y avait plus à marcher en avant, mais il fallut songer à retourner immédiatement sur ses pas. L'avant-garde du général Yusuf , emportant ses malades sur les chevaux de la cavalerie, rebroussa vers Kustendjé. La colonne du général Espinasse en fit autant et les deux troupes passèrent l'une à côté de l'autre sans s'arrêter, car, toute agglomération d'hommes étant considérée comme fatale, c'eût été préparer au fléau une proie plus facile. Le 31 juillet on atteignit Kustendjé et le

bâtiment à vapeur le Pluton recevait les malades, allégement momentané de la malheureuse colonne. Ce même jour le général Canrobert, transporté à Kustendjé par le Cacique, rejoignait sa division et, muet d'émotion, les larmes dans les yeux, la contemplait telle que le fléau la lui avait faite. Le Ier août on reprit le chemin de Varna, après avoir dirigé sur Kustendjé un nouveau et nombreux convoi de cholériques et de fiévreux. Ce jour-là et le lendemain la maladie fit de rapides et si terribles progrès que les transports ordinaires ne suffisant plus, on mit en réquisition les chevaux el les mulets des officiers de tout grade. Pour comble de malheur les vivres vinrent à manquer, et Ton se vit contraint d'en envoyer demander au général Yusuf qui marchait en avant et touchait déjà Mangalia. C'était sur ce point du littoral que, le mouvement de retraite étant commencé, le général Canrobert avait fait demander, par le bâtiment qui enlevait les malades, qu'on déposât les x ivres qu'il prendrait en passant. 11 fallait donc que le général Yusuf, faisant rétrograder vers l'épidémie sa tête de colonne, composée pour la majeure partie deBachi-bouzouks, fît transporter, sur les chevaux de cette cavalerie peu disciplinée, les rations qu'il allait trouver àMangalia; entreprise difficile, donl il s'acquitta cependanl en s'adressanl aux Bacliibouzouka eux-mêmes, el en leur dépeignant la

funeste position de la division Canrobert en des termes où les considérations religieuses se mêlaient habilement à l'élan humanitaire. Six cents chevaux furent envoyés à Mangalia pour y être chargés , et Ton fit ensuite, en retournant en arrière, six lieues à pied, la bride en main, pour joindre la division affamée, épisode curieux et touchant de cette expédition déplorable.

Le 7 août le général Canrobert publia un ordre du jour, destiné à remonter le moral de ses troupes , et dans lequel il leur disait avec beaucoup d'à-propos : « A l'exemple de vos pères, à Jaffa, vous avez montré devant le choléra le même front serein qui rendit les glorieux vainqueurs des Pyramides et de Monthabor encore plus grands devant la peste qu'ils ne l'avaient été devant l'ennemi. » De nombreux bâtiments, envoyés à Mangalia, enlevèrent ensuite tous les malades, y compris le général Espinasse, qui avait été lui-même atteint par la terrible épidémie ; puis on se remit péniblement en marche et on gagna Varna où étaient déjà rentrées la première et la seconde divisions éprouvées, elles aussi, mais à un degré beaucoup moindre, par les pestilentielles influences des plaines mortelles de la Dobrutscha.

A Varna le choléra avait également sévi, mais dans des proportions heureusement beaucoup moins grandes. L'air était vif et pur sur les plateaux de Franka et c'est là qu'on avait établi les ambulances et hôpitaux où tous les secours étaient prodigués, d'ailleurs, par une véritable armée d'infirmiers et de sœurs de charité que le maréchal de Saint-Arnaud avait appelée à son aide dans les circonstances suscitées, comme il l'écrivait luimême, par « Dieu qui nous frappe dans notre orgueil en envoyant un fléau plus fort que la résistance humaine. » Ces hôpitaux, installés sous de vastes tentes, furent promptement encombrés du reste ; les malheureux, que les bâtiments envoyés à Kustendjé et Mangalia ramenaient chaque jour, les envahirent bientôt et Varna présenta à son tour un lamentable spectacle auquel vint s'ajouter encore (car cette malheureuse armée parut un instant, abandonnée de la Providence) l'horreur d'un incendie qui, Je 10 août, détruisit les trois quarts de la ville et menaça pendant quelques heures d'atteindre les magasins à poudre renfermant huit millions de cartouches. Un moment, le maréchal désespéré fut sur le point de faire sonner la retraite et d'abandonner la Aille, mais les efforts intelligents

des deux armées , le sang-froid des chefs , l'énergique courage de tous, empêchèrent la catastrophe attendue, imminente, et le corps expéditionnaire échappa à un désastre qui l'eût anéanti tout entier. La perte, pour les Anglais comme pour nous, fut grande, mais enfin elle fut limitée , ce qui était le point essentiel. Cette perte consista en magasins et en dépôts de régiments.

Cependant le maréchal de Saint-Arnaud, brisé par tant d'émotions de toute nature, et dont la santé s'altérait de plus en plus , éprouvait aussi, plus que jamais, l'irrésistible et fiévreux besoin d'action, de mouvement, de diversion violente aux souffrances qui le minaient. L'expédition de Crimée, résolue en principe, ne devait plus , suivant lui et en dépit des circonstances défavorables, être retardée d'un seul jour. Il fallait, à tout prix, que l'armée quittât le milieu pestilentiel où elle fondait pour ainsi dire, et il est bien évident qu'un séjour plus prolongé à Varna était désormais impossible. Retourner vers Constantinople ou passer en Crimée, telle était l'alternative obligée de cette situation et, du moment où l'on avait transporté sur ce point des forces aussi considérables , il est également certain que la temporisation et l'inaction militaire qui, dans d'autres conditions, eussent été une force et une habileté n'étaient vraiment plus admissibles.

Seulement les rôles étaient intervertis : ce i Tétaient plus lord Raglan et l'état-major anglais qui insistaient pour une expédition en Crimée. Les pertes faites sans tirer un coup de fusil, les misères subies, le découragement qui en résultait, tout, en ce moment, contribuait chez nos alliés à amoindrir l'ardeur, à accroître l'hésitation. Les amiraux Hamelin et Dundas persévéraient dans leur opinion contraire à tout débarquement en Crimée. Ils redoutaient les tempêtes d'automne dans la mer Noire. « Beaucoup hésitent ou bien sont maintenant opposés à l'expédition, » écrivait le maréchal au ministre de la guerre. Lui, cependant, résolu, impatient, sentant bien que la maladie l'envahissait tout entier, et voulant agir à tout prix pendant qu'il en avait encore la force, rassembla un nouveau conseil de guerre, discuta avec une fébrile éloquence le pour et le contre de l'expédition projetée, et conclut à son impérieuse nécessité, pour échapper à un fléau qui n'avail pas plus épargné la flotte que l'armée , pour remonter le moral des troupes agglomérées à Varna, pour répondre à l'attente de l'Europe qui ne comprenait pas qu'on eût transporté, pour ne rien faire, tant de troupes en Orient.

La franche et énergique parole du maréchal rallia les indécis. Dans la vive discussion qui suivit l'exposé de M. de Saint-Arnaud, les amiraux Ha-

melin et Du ridas (particulièrement ce dernier) demeurèrent fidèles à leur opinion primitive, laquelle était entièrement contraire à l'expédition. Il y avait là une responsabilité immense qu'ils n'entendaient point assumer. Leurs collègues, Bruat et Lyons, furent entraînés par la parole du maréchal ainsi que lord Raglan et lorsque, après la conférence à laquelle chacun avait pris part en faisant connaître son opinion, on en vint au vote, la minorité se rallia à la majorité des voix pour donner plus de poids à la décision que l'on allait prendre et le vote fut unanime. « C'est donc chose convenue et irrévocablement arrêtée, messieurs, dit le maréchal en se levant; l'expédition aura lieu. Réunissons maintenant tous nos efforts -pour ne perdre ni un jour, ni une heure, ni une minute. »

Ainsi fut décidée cette guerre de Crimée qui ne devait pas durer moins de deux ans et allait entraîner tant de sacrifices. 11 est certain que la situation étant donnée, il était impossible au maréchal de Saint-Arnaud d'agir autrement qu'il ne l'a fait. Mais c'était précisément cette situation qu'il n'aurait pas fallu créer et, du reste, il n'en est point, comme on l'a vu plus haut, responsable devant l'histoire.

Pour les Anglais la position n'était pas la même que pour nous : indépendamment du désir qu'ils avaient de détruire la flotte et les établissements

russes de la mer Noire, n'était-il pas évident que tut ou tard la puissance britannique se heurterait à la puissance russe dans l'extrême Orient? C'était uniquement une question de temps et que le terrain de la lutte fut l'Inde, les frontières de la Perse ou la Crimée, peu importait. Il valait même mieux pour l'Angleterre que les coups fussent portés par elle plus tôt que plus tard, et c'était une bonne fortune de le faire avec le concours de la France.

Tous les généraux furent immédiatement convoqués et prévenus par le maréchal de la décision qui venait d'être prise d'une façon, cette fois, irrévocable, et le 25 août une proclamation de lui l'annonça à l'armée. Les préparatifs de la marine s'étaient exécutés avec une admirable promptitude. Le 1 er septembre les trois divisions françaises étaient embarquées dans la rade de Baltchick où le Berthollet amena, dans la journée du 2, M. de Saint- Arnaud qui allait prendre passage sur le vaisseau amiral, la Ville de Paris.

Le 5, la flotte française appareilla après avoir vainement attendu l'amiral Dundas. Ce dernier était en retard et ne partit que dans la matinée du 7. Le 8, les deux flottes se trouvèrent réunies, voguant de conserve sur une mer houleuse et présentant alors un admirable spectacle. On avait appris que les Russes occupaient en force la Katcha, point de débarquement que l'on avait d'abord dé-

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signé comme étant le plus favorable. Une nouvelle conférence se tint à bord de la Ville de Paris, entre le maréchal, les amiraux Hamelin, Dundas, Bruat et plusieurs officiers supérieurs anglais. Lord Raglan n'avait pu s'y rendre, forcé, à cause de l'état de la mer, de rester à bord du Caradoc. Le maréchal, extrêmement souffrant, ne put lui-même assister jusqu'à la fin à cette conférence qui se termina sans qu'on eût adopté un parti. M. de Saint-Arnaud pria l'amiral Hamelin de se rendre accompagné du colonel Trochu auprès de lord Raglan et de prendre son avis auquel il se conformerait. Alors on décida que la commission des officiers généraux qui déjà avait exploré le littoral de la Grimée en visiterait de nouveau les côtes depuis Eupatoria jusqu'au cap Chersonèse et reviendrait immédiatement faire part de ses impressions. Le Primaiiguet emporta les membres de la commission, mais lord Raglan voulut les accompagner à bord du Caradoc ainsi que les généraux Georges Brown et Burgoyne. Ce fut pour le maréchal de Saint-Arnaud un désespoir véritable de ne pouvoir se joindre au généralissime anglais. La maladie faisait chez lui de rapides progrès et le clouait sur son lit de douleur, laissant à peine entre les crises qui se multipliaient le temps à son esprit si actif, si énergique, de se concentrer sur la grande entreprise qu'il allait mettre à exécution.

Les navires montés par les membres de la commission rallièrent le 1 1 septembre la Hotte combinée. On avait parcouru tout le littoral ou rien de nouveau n'était signalé, si ce n'est l'occupation des points de la Katcha et de l'Aima par des corps russes plus nombreux munis d'une artillerie assez considérable. Ces troupes étaient établies dans des camps et surveillaient la côte. Entre Eupatoria et l'Aima une plage fut signalée au point nommé Old-Fort sur les cartes anglaises comme présentant d'assez grandes facilités pour le débarquement des deux armées. Ce point fut accepté par le maréchal de Saint- Arnaud qui, dans le principe, préférait la Katcha mais se rendit aux raisons déduites par lord Raglan, lequel insistait vivement pour que le débarquement eût lieu à Old-Fort.

On adopta définitivement les résolutions suivantes que nous donnons d'après le rapport officiel rédigé le 1 2 septembre à bord de la \ tllc de Paris.

1° Que le débarquement, au lieu de s'effectuer sous le feu de l'ennemi dans les baies de Katcha et de l'Aima, aurait lieu sur la plage intermédiaire entre ces rivières et Eupatoria, au point marqué sur la carte Vieux-Fort (parallèle du 45' degré de latitude); 2° Que I»1 même jour l'occupation d'Eupatoria aurait lieu à laide de 2000 Turcs , d'un bataillon français, d'un bataillon anglais, de deux

vaisseaux turcs et d'un vaisseau français, cette ville n'ayant aucune espèce de défense et ne paraissant même pas renfermer de garnison; 3° Que trois ou quatre jours après le débarquement, Tannée se mettrait en marche dans le sud, la droite appuyée à la mer et à une escadre de quinze vaisseaux ou frégates à vapeur qui la suivrait le long du littoral pour la protéger de son artillerie et assurer ses approvisionnements .

En outre, des instructions furent transmises aux frégates et corvettes portant les troupes de la 4e division pour qu'elles se tinssent prêtes, à l'exception du Descartes et du Primauguet, à aller avec plusieurs vaisseaux anglais, jeter l'ancre devant la rivière de la Katcha, soit avant, soit après le mouillage de la flotte, suivant le signal qui leur serait fait, et à opérer dans cette baie une fausse attaque; le commandant de tous ces bâtiments réunis devait dans la soirée opérer tous les préparatifs du débarquement simulé, et pendant la nuit, lancer des fusées, tirer des coups de canon afin de tromper le plus possible l'ennemi, puis rallier ensuite le gros de la flotte au point du jour.

Tout ce plan allait être littéralement et très-heureusement exécuté. Mais ce même jour, le 12 septembre, le maréchal de Saint-Arnaud écrivait au ministre de la guerre. « Monsieur le maréchal, ma situation, sous le rapport de la santé, est devenue

grave. Jusqu'à ce jour j'ai opposé à la maladie dont je suis atteint, tous les efforts d'énergie dont je suis capable et j'ai pu espérer pendant longtemps que j'étais assez habitué à souffrir pour être en mesure d'exercer le commandement sans révéler à tous la violence des crises que je suis condamné à subir. Mais cette lutte a épuisé mes forces. J'ai eu la douleur de reconnaître dans ces derniers temps. et surtout pendant cette traversée, durant laquelle je me suis vu sur le point de succomber, que le moment approchait où mon courage ne suffirait plus à porterie lourd fardeau d'un commandement qui exige une vigueur que j'ai perdue et que j'espère à peine recouvrer. Ma conscience me fait un devoir de vous exposer cette situation. Je veux espérer que la Providence me permettra de remplir jusqu'au bout la tache que j'ai entreprise, et que je pourrai conduire jusqu'à Sébastopol l'armée ai\e<* laquelle je descendrai demain sur la côte de Grimée. Mais ce sera là, je le sens, un suprême effort, et je vous prie de demander à l'Empereur de vouloir bien me désigner un successeur. »

Ce successeur était désigné d'avance; toutefois obéissant aux ordres qu'il avait reçus comme le soldat à une consigne, il avait gardé scrupuleusement le secret sur la mission dont il portait sur lui le tilre confidentiel depuis sou départ de France. Vainement, le maréchal de Saint-Arnaud, de plus

en plus préoccupé du déplorable affaissement de ses forces physiques, lui avait confié ses inquiétudes au sujet du commandement et l'avait même interrogé plusieurs fois sur l'éventualité d'un choix qu'il devait être le premier à approuver, son futur successeur s'était imposé le silence le plus absolu.

Cependant en présence des souffrances de plus en plus accablantes du maréchal et aussi des inquiétudes militaires qui inspiraient à celui-ci la pensée d'appeler auprès de lui le plus ancien des généraux de l'armée d'Orient1, ce successeur désigné de M. de Saint- Arnaud prit la résolution de se faire connaître.

Comme le maréchal, il était à bord de la Ville de Paris et se présenta ses pouvoirs à la main. C'était le général Canrobert.

La lettre confidentielle signée du maréchal Vaillant, ministre de la guerre, était ainsi conçue : « Par l'ordre de l'Empereur, vous prendrez le commandementenchef de l'armée d' Orient si quelque événement de guerre ou de maladie empêchait le maréchal de Saint-Arnaud de conserver ce commandement. « C'était net et précis. « Merci, Canrobert, dit le maréchal en lui serrant les mains, vous venez de m'ôter un poids de cent livres de dessus la poitrine, » et il est

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