Morllc 12 juillet
les préfets ne pussent prendre de leur propre autorité et qui exigeassent préalablement, d'une façon absolue, le concours et la volonté du ministre. De la sorte disparaissaient les abus de la centralisation administrative et, à l'avenir, un clocher de village menaçant ruine n'avait plus le temps de tomber avant que l'autorisation nécessaire pour les travaux de consolidation, passant de bureau en bureau, fût envoyée du ministère de l'intérieur au chef-lieu départemental. Du reste si, comme quelques anciens administrateurs le prétendaient alors, ce décret sur la décentralisation administrative concédait un peu trop, après lui avoir pendant si longtemps tout refusé, à l'autorité locale, il était facile dans la pratique et en expérimentant la mesure de revenir sur les concessions qui sembleraient trop grandes et elle n'en demeurait pas moins très-bonne en soi. Depuis lors on a beaucoup parlé de décentralisation et le gouvernement a fait quelques concessions nouvelles à cette opinion qui se manifestait avec une certaine vivacité. Mais, il faut bien le dire, le décret du 25 mars était parfaitement suffisant pour obvier aux abus. Faire plus ne serait que détruire pierre à pierre le bel édifice administratif élevé par Napoléon Ier, et personne, que nous sachions, n'a la prétention de posséder plus que lui la vraie science gouvernementale,
La conversion de la rente cinq pour cent en quatre et demi pour cent, 1 achèvement du Louvre, la création du crédit foncier furent les plus importantes résolutions gouvernementales qui signalèrent les derniers temps de la dictature du Prince-Président jusqu'à l'époque de l'ouverture des Chambres et de la mise en vigueur de la constitution nouvelle.
Restaient la formation ou, pour parler plus exactement, la composition individuelle des grands corps de l'État et l'important travail des élections générales.
La composition du Sénat était plus facile à effectuer que celle du Conseil d'État et, quoique le rôle qu'il pouvait jouer à certains moments donnés, suivant les termes de la Constitution, pût exiger une virile initiative, les éléments dont on paraissait vouloir le former, c'est-à-dire les vieilles gloires militaires, les services longuement rendus, les grandes situations acquises dans les arts, l'industrie, le commerce se rencontraient encore plus aisément que les capacités politiques de tout genre dont on aurait voulu et dû composer un Conseil d'État chargé des attributions si considérables que la Constitution lui avait réservées.
Cette formation du Sénat n'en était pas moins dillicile à effectuer, non pas que les mérites abondassent et que les candidats assez connus pour
être désignés naturellement par l'opinion fussent très - nombreux , mais parce que les demandes affluaient et que le palais de l'Elysée était quotidiennement assiégé par les solliciteurs depuis les événements du 2 décembre auxquels, le succès étant acquis, chacun voulait désormais avoir pris une part active et donnait une bruyante adhésion. Il n'y a rien en cela de bien surprenant et l'espèce humaine est ainsi faite, que chaque révolution voit se renouveler ces mêmes scènes : hostiles, indécis ou couards la veille, dévoués, enthousiastes, héros le lendemain; c'est tellement dans l'ordre des choses que cela ne prête même plus à l'attention et au sourire des hommes qui à la philosophie savent mêler l'observation.
Mais ce qui paraîtra plus étonnant, et ce qui est cependant parfaitement exact, c'est que dès le 10 décembre 1848, c'est-à-dire dès l'avènement à la présidence de la République du prince Louis - Napoléon Bonaparte, il se soit trouvé des gens qui ne devinant l'avenir que dans leur propre intérêt personnel, mais ayant une certaine justesse de coup d'ceil, comme la suite l'a prouvé, aient sollicité avec instances, un fauteuil à ce Sénat conservateur qu'ils supposaient devoir faire partie des institutions du futur empire. Ces demandes rares et excentriques en 1848, s'étaient multipliées en 1849 et 1850. Mais, soit hésitation, soit calcul, le
Prince ayant paru ajourner les desseins qu'on lui supposait, dans les derniers mois de 1851, à la veille du danger, les sollicitations avaient cessé. Il est peu présumable, du reste, qu'un très-grand nombre de choix aient été faits parmi ces postulants de la première heure, car tant de hâte n'annonçait pas seulement une confiance absolue dans l'étoile du Prince.
La constitution établissait en principe que les fonctions de sénateur devaient être gratuites; « néanmoins, ajoutait l'article 22, le président de la République pourra accorder à des sénateurs, en raison de services rendus et de leur position de fortune, une dotation personnelle qui ne pourra excéder trente mille francs par an; » mais, avec une prudente et habile réserve, le chef de l'État n'avait pas laissé entrevoir tout d'abord que cette dotation de trente mille francs, applicable seulement à quelques-uns, serait bientôt appliquée à tous, et, de la sorte, il s'était délivré d'un grand nombre de sollicitations besoigneuses.
Un décret du 26 janvier 1852 donna une première liste de sénateurs qui alimenta la curiosité très-surexcitée de la province et provoqua dans les salons de Paris, où l'opposition était alors fort à la mode, une foule d'observations ou seulement railleuses, ou sérieusement malveillantes.
Les maréchaux de France et les cardinaux l'ai-
saient de droit partie du nouveau Sénat. Les premiers étaient au nombre de sept : le prince Jérôme Bonaparte, auquel la présidence en avait été conférée, les maréchaux Reille, Vaillant, Harispe, Exelmans, les amiraux Roussin et de Mackau; il y avait cinq cardinaux : MM. de Bonald, du Pont, Mathieu, Gousset et Donnet.
Cette participation de droit aux délibérations du Sénat, de dignitaires qui n'avaient pu arriver à la haute situation qu'ils occupaient que par la gloire, les services rendus ou des lumières exceptionnelles, était assurément un fait d'une grande convenance; mais il y avait là quelque chose de plus : c'était, en ce qui touchait les cardinaux, un hommage très-digne de remarque à la religion dominante dans le pays, car, aucun des autres cultes professés en France ne possédant de dignitaires du même ordre, ces cultes ne pouvaient être représentés de la même manière dans le premier corps de TÉtat. C'était, en quelque sorte, un banc des évêques créé, à l'instar de l'Angleterre, dans la chambre haute et, du reste, on suivait à cet égard les traditions des gouvernements monarchiques existant avant 1830.
Un assez grand nombre de généraux faisaient partie de cette première liste de sénateurs; la chose était toute simple. Parmi ces représentants de l'armée on remarquait les noms des généraux
Saint-Arnaud, Magnan, Baraguey-dHilliers, de Lahitte, de Castellane,, qui avaient une signification politique, et ceux plus exclusivement militaires des généraux Achard, Pelet, Préval, de Bar, d'Hautpoul, Ordener, Husson, Regnaud de Saint- Jean -d'Angely, Schramm. La marine, indépendamment des deux amiraux que nous avons déjà mentionnés , était représentée par MM. Parseval Deschênes, Hugon et Casy vice -amiraux. Les alliances avec la famille du chef de l'État et les souvenirs les plus vifs de l'Empire par les noms de Lucien Murât, Ornano, François Clary, Berthier de Wagram, Cambacérès de Vicence, de Plaisance, Lariboissière, Siméon. Les grandes institutions gouvernementales, par MM. d'Argout, gouverneur de la Banque; d'Audiffret, président de la Cour des comptes; Troplong, premier président de la Cour d'appel; Porlalis, premier président de la Cour de cassation; Mesnard, président à la même Cour; Boulay de la Meurthe, jadis vice-président de la République; Drouyn de l'Huys, ancien et futur ministre des affaires étrangères. La science, par MM. Dumas, Le Verrier, Charles Dupin, Élie de Beaumont. La vieille France, par MM. de Cauinont Laforce,, de Beauveau, de Breteuil, de Belbœuf, Ségur d'Aguesseau : plus tard, des noms plus significatifs comme politique, tels que ceux de Pastoret, de LaRoehejacquelein, de Mortemail devaient
se joindre aux hommes de cette dernière catégorie.
Le reste appartenait presque entièrement au personnel des anciennes assemblées politiques, et comme singularité, on pouvait remarquer que dans cette première liste de sénateurs, les lettres et les arts, moins heureux que les sciences, n'avaient aucun représentant. C'est plus tard que M. Mérimée, c'est récemment que M. Ingres sont arrivés au Sénat. Alfred de Vigny, qui aurait désiré en faire partie, n'a point obtenu cette faveur, et quant au vicomte de La Guéronnière, il n'a jamais, aux yeux des hommes de lettres, passé, malgré l'éclat de ses brochures, pour un représentant des lettres.
Le bureau de ce premier des grands corps politiques fut ainsi composé : Président, le prince maréchal Jérôme Bonaparte; premier vice-président, M. Mesnard; vice-présidents, MM. Troplong, Drouyn de l'Huys, Baraguey dHilliers; secrétaire, M. Lacrosse; grand référendaire, le général d'Hautpoul. L'établissement du second empire devait modifier ultérieurement ces dispositions premières.
Le corps législatif arrivait immédiatement après le Sénat dans l'ordre hiérarchique des grands corps de l'État. Soumis à l'élection par le suffrage universel, ce n'était qu'indirectement que le gouvernement avait à s'occuper de sa composition par la désignation de candidats aux populations, qui
les acceptaient sans répugnance, et pour ainsi dire aveuglément, tant elles désiraient alors faciliter la lâche de ce gouvernement dont le programme était l'ordre et la stabilité. Nous aurons tout à l'heure l'occasion d'insister sur ces premières élections du Corps législatif, et nous dirons comment elles se passèrent et dans quelles limites s'y exerça l'action gouvernementale.
Le troisième des grands corps politiques, celui auquel la Constitution attribuait en théorie la plus large part d'action et d'influence, mais qui, dans la réalité, et quelle que soit d'ailleurs son importance relative, n'a pas pris la place qui semblait lui être assignée et les proportions auxquelles il paraissait devoir atteindre, c'était le conseil d'État.
Assurément il eût été absurde de demander ou d'espérer que la composition de ce corps fût, dans les circonstances exceptionnelles où l'on se trouvait placé, aussi brillante, aussi remarquable que celle du conseil d'État de l'Empire. 11 faut noter, d'autre part, que les attributions considérables que lui donnait la Constitution de 1852 réunissait par le fait celles du conseil d'État et celles du tribunat de la Constitution de l'an VIII, puisque c'était aux conseillers d'État quêtait dévolue la double lâche de présenter les lois au Corps législatif et de les défendre devant lui. Il aurait donc fallu trouver à la fois, pour composer ce corps
délite, de grands légistes, des politiques consommés, d'habiles et éloquents orateurs, et dans l'état des choses, avec la division des partis, la dispersion, l'hostilité des hommes les plus considérables des gouvernements antérieurs ou des anciennes assemblées, c'eût été, nous le répétons, demander l'impossible. Formé vite et dans des conditions difficiles, ce troisième corps de l'État, dont nous connaissons le fort et le faible, puisque nous avons eu l'honneur d'en faire partie peu d'années après sa composition, ce corps de l'État, disons-nous, s'il ne renfermait pas en très-grande quantité ces noms d'une brillante notoriété politique que le public, en France, aime à retrouver dans les corps constitués et salue tout d'abord avec une confiante déférence, n'en réunissait pas moins plusieurs hommes alliant à l'esprit des affaires, à Y instinct de l'homme d'État des aptitudes spéciales, et leur nombre était suffisant pour remplir la tâche, simple alors, rendue plus difficile depuis par les décrets du 24 novembre 1 860, que la Constitution leur imposait dans le principe. Le conseil d'État devait se composer d'un viceprésident (on se souvient que le chef de l'État s'en était réservé la présidence), de quarante à cinquante conseillers en service ordinaire, de conseillers en service ordinaire hors sections dont le nombre ne devait pas dépasser quinze, de conseil-
lers en service extraordinaire dont le nombre ne pouvait pas excéder vingt, de quarante niaîhvs des requêtes divisés en deux classes, de quarante auditeurs divisés de même et d'un secrétaire senéral ayant rang de maître des requêtes.
M. Baroche, ancien député de l'opposition sous Louis -Philippe, ancien ministre sous la seconde République, homme d'aptitudes exceptionnelles sur lequel nous reviendrons plus tard, fut nommé viceprésident du conseil d'État. MM. Rouher, de Parieu, Magne, Delangle, Maillard et le vice-amiral Leblanc furent, à la formation du conseil, nommés présidents de section. Bientôt M. Delangle, remplaçant M. Dupin, démissionnaire, comme procureur général à la Cour de cassation, devait être remplacé lui-même au conseil d'État par M. Bonjean et le vice-amiral Leblanc par M. le général Allard.
On prit un peu partout, mais beaucoup dans le personnel de la dernière assemblée, les nouveaux conseillers d'État. Anciens magistrats, anciens fonctionnaires militaires et civils, anciens avocats et même notaires en province, quelques membres, mais en très-petit nombre, des conseils d'État antérieurs, tels furent les éléments dont se composa le nouveau conseil. Ils pouvaienl sembler un peu disparates à celui qui ne connaissait pas sa constitution intérieure, laquelle était destinée à ronvspondre à tous les services publics.
Il fut, en effet, divisé en six sections : 1 ° de législation, justice et affaires étrangères; 2° du contentieux; 3° de l'intérieur, de l'instruction publique et des cultes; 4° des travaux publics, de l'agriculture et du commerce; 5° de la guerre et de la marine; 6° des finances.
Un décret, en date du 22 mars 1852, régla les rapports du Sénat et du Corps législatif avec le président décennal de la République et le conseil d'État, tout en établissant les conditions organiques de leurs travaux.
Il ne s'agissait donc plus que de faire élire le Corps législatif lui-même par le suffrage universel pour- compléter l'action des rouages principaux de la constitution nouvelle et la formation des grands corps de l'État.
Déjà M. de Morny s'était préoccupé de cette importante question avant de se retirer du ministère de l'intérieur et, pénétré de la pensée qu'il fallait, dans ces premiers moments, écarter autant que possible les hommes politiques appartenant aux anciennes assemblées, afin d'éviter toute opposition systématique et appeler sur la scène des hommes nouveaux, sans antécédents parlementaires, sans engagements antérieurs avec les partis
vaincus par le coup d'État du 2 décembre, il avait, à la date du 1 G janvier, adressé aux préfets une circulaire dans laquelle il déclarait que quand un homme avait fait sa fortune par le travail, l'industrie, l'agriculture, quand il s'était occupé d'améliorer le sort de ses ouvriers et s'était rendu populaire par un noble usage de son bien, il était préférable à ce que Ion était convenu d'appeler un homme politique, car il devait apporter un esprit pratique dans la confection des lois et seconder le gouvernement drns son œuvre de pacification et de réédification. « Dès que vous m'aurez indiqué, ajoutait-il dans les conditions indiquées ci-dessus, les candidats qui vous paraîtront avoir le plus de chances de réunir la majorité des suffrages, le gouvernement n'hésitera pas ci les recommander ouvertement au choix des électeurs. » M. de Persigny en arrivant au ministère n'avait rien de mieux à faire que de suivre les voies tracées par son prédécesseur. M. de Morny laissait derrière lui les meilleurs souvenirs, et sa retraite avait excité les plus vifs regrets dans le pays. Ceux qui ne l'ont point vu à l'œuvre au moment du coup d'État et lorsqu'il prit les rênes de l'administration intérieure se feraient difficilement une idée de l'ensemble de qualités politiques qu'il apporta dans les fonctions auxquelles sa destinée l'avait appelé : vigueur, initiative, sûreté de coup d'œil, sang-
froid et, encadrant tout cela, une sorte d'aisance élégante (nous ne trouvons pas d'autres mots pour exprimer notre pensée) qui trahissait les habitudes de l'homme du grand monde. Ces qualités, précieuses en tout temps, étaient inappréciables dans les circonstances au milieu desquelles se trouvait M. de Morny. Elles eussent été remarquées dans toutes les situations politiques; elles furent mises très en relief par la position exceptionnelle qu'il occupait alors et le rôle si important qu'il joua dans le drame du 2 décembre.
Le comte, aujourd'hui duc de Morny, est une des figures principales de cette époque. Elle mérite qu'on s'y arrête : né, comme l'on sait, sous le premier Empire, son enfance fut confiée aux soins et à la direction de Mme de Souza, l'auteur d'idele de Sénanges, veuve de M. de Flahault, mort sur lechafaud en 1792, le père du comte de Flahault qui a occupé sous le règne de Louis-Philippe et sous le second Empire des postes diplomatiques très-importants. Mme de Souza avait émigré en Angleterre. Elle y séjourna assez longtemps pour que l'enfant remis entre ses mains parlât l'anglais aussi facilement et aussi correctement que sa propre langue. Ramené en France, où il termina ses études en suivant les cours du collège Bourbon, les premiers instincts du jeune de Morny l'ayant porté vers la carrière militaire, il entra à
l'école Saint-Cyr. La Révolution de juillet 1830 ne lui fut pas défavorable : elle hâta son avancement. On avait alors besoin de remplir les vides que la politique faisait dans l'armée. M. de Morny fit partie de la pléiade déjeunes gens auxquels le gouvernement nouveau donna l'épaulette de sous-lieutenant. Il fut d'abord envoyé à l'école de Saumur, puis au premier régiment de lanciers. Mais la vie de garnison ne pouvait guère convenir à cet esprit singulièrement actif et non moins singulièrement doué qui comprenait tout aussi bien les choses d'art, de spéculation, d'industrie, que les choses de guerre. M. de Morny demanda à faire la campagne de Mascara, en Afrique, comme officier d'ordonnance du général Oudinot. Il fit également celle de Constantine sous les ordres du général Trezel. Partout il se comporta bravement et fut décoré pour avoir dégagé son général aux prises avec des cavaliers arabes ; mais se trouvant atteint de ces fièvres d'Afrique qui ont fait tant de victimes dans notre armée et ayant demandé un congé qui, nous ne savons pourquoi, lui fut refusé, il donna bientôt sa démission.
Rentré en France, M. de Morny conçut l'idée de créer une usine pour la fabrication du sucre indigène dans les propriétés qu'il possédait en Auvergne. Ne songeait-il alors qu'à sa fortune matérielle? dans lous les cas ce fut l'origine de sa fortune par-
lementaire : le département du Puy-de-Dôme l'envoya, en 1 842, siéger à la Chambre des députés. 11 s'y montra défenseur résolu du principe d'autorité et soutint en plusieurs circonstances le ministère Guizot, ce ministère le plus grand et cependant le dernier des cabinets de la monarchie de Juillet. 11 le fit en montrant des instincts d'homme d'État et sans se préoccuper de l'impopularité que l'opposition cherchait alors à répandre sur tous ceux qui défendaient le pouvoir. « Depuis que je suis dans cette Chambre, disait-il alors, je résiste, je l'avoue, à l'abus de certains mots; je me refuse à voir certain parti s'attribuer particulièrement le monopole du patriotisme, des sentiments nationaux et de beaucoup d'autres vertus civiques. J'ai la prétention que la politique que je suis est, dans les résultats, tout aussi nationale qu'une autre. Je voudrais bien aussi que dans cette enceinte les questions librement discutées fussent résolues par des opinions libres, sans y faire pénétrer les passions ni les menaces du dehors. Nous y gagnerions tous..,. Maintenant je dois dire sincèrement ce qui m'a fait soutenir le cabinet dans la politique qu'il pratique depuis deux ans, D'une part, je trouve que notre situation intérieure est meilleure qu'elle n'a jamais été. — Vous n'êtes pas difficile, interrompait en ce moment M. de Courtais qui depuis a joué, en 1848, le rôle que l'on sait. — Je ne de-
mande pas si aous le trouvez, reprenait M. de Morny, mais je le trouve et je le dis. D'autre part, je crois que les déclarations, le langage, l'attitude des personnes désignées à l'avance par leur mérite et leur situation dans cette Chambre pour former le cabinet qui succéderait à celui-ci, sont de telle nature qu'elles compromettraient, malgré elles, peut-être, la paix que nous cherchons à maintenir. »
Trois ans après, à la veille de la Révolution du 24 février, M. de Morny écrivait dans la Revue des Deux-Mondes : « D'où viennent ces fièvres qui saisissent les peuples à certaines époques? Accusentelles un besoin réel moral, ou sont-elles causées par une surexcitation physique et passagère? Je ne me charge pas de l'expliquer. Mais, en vérité, quand on voit qu'à aucune autre époque de l'histoire il n'y a eu dans le monde moins de barbarie, moins de préjugés, plus de bon sens, plus de science, plus de bien-être; quand toutes les questions philosophiques sont épuisées ; lorsque tout le monde a pu apprécier le bienfait d'une paix de trente années; quand chacun a pu juger que l'ordre est le seul chemin qui conduise à une liberté durable, on se demande si les sociétés sacrifieront tous ces avantages dans un moment de délire?... Communisme, socialisme, partage des terres et des richesses, organisation du travail, autant de rêves
inapplicables. Ceux qui prêchent ces théories sont des insensés ou des criminels; ceux qui les écoutent méritent plus de pitié. N'est-il pas naturel que les malheureux se laissent prendre aux maximes égalitaires? l'ignorance les y dispose, l'envie les y pousse; la misère et les maladies les y contraignent, . . . que répondre à ces plaintes ? Prouver d'abord aux classes pauvres que la société s'occupe de leur venir en aide avec une constante sollicitude, perdre moins de temps en beaux discours et étudier davantage leurs intérêts et leurs besoins ; s'acharner moins aux questions de cabinet et prêter plus d'attention aux questions sociales; prouver aux malheureux, avec la logique et le bon sens, que les riches ne sont pas cause de leurs peines; leur faire comprendre le secret du mécanisme social; leur démontrer que les valeurs d'une société réglée s'évanouissent quand cette société se trouble, parce que ces valeurs sont toutes de convention ; que l'or, l'argent, le crédit, l'intérêt des capitaux, tout cela n'est que convention pure et disparaîtrait sous les décombres de la société; que le jour où ils arriveraient tous au partage, tendant leurs mains sanglantes, il ne leur reviendrait pas par tête ce qu'ils auraient facilement gagné avec une journée de travail. » L'homme politique tout entier se retrouve dans ces deux citations avec ses instincts, ses tendances, ses antipathies, mais surtout et
IIe SÉRIE. — I.
toujours avec ce sens profondément gouvernements I qu'il portait en lui et qui dénote les hommes
d'État.
Quelques jours après, éclatait la révolution de février, et elle donnait raison à M. deMorny en réalisant toutes ses prédictions économiques et financières : l'or, l'argent, l'intérêt des capitaux, tout ce qui est valeur de convention dans une société réglée s'était évanoui, avait disparu. Sa fortune personnelle, très-engagée dans des entreprises nombreuses, fut fortement compromise. Il traversa péniblement, mais courageusement, cette phase difficile, soutenu d'ailleurs par la confiance persévérante du département du Puy-de-Dôme, qui l'envoya successivement à l'Assemblée constituante et à l'Assemblée législative.
Ainsi l'un des trois personnages qui devaient, quelques années plus tard, préparer silencieusement, avec le prince Louis Bonaparte, cette grande et terrible partie du 2 décembre; l'homme qui allait se charger d'une des parts les plus difficiles, les plus considérables de l'œuvre, et comprimer d'une main le socialisme, déjà menaçant dans nos départements du midi, tout en raffermissant de l'autre l'autorité centrale ébranlée, cet homme avait étudié de longue date les brûlantes questions qui s'agitaient alors. Indépendamment des liea§ de dévouement & d'intimité qui depuis si
longtemps l'unissaient au Prince -Président, c'eût été le meilleur choix qui pût être fait en pareille circonstance ; il connaissait le mal et savait aussi le remède. Mais M. de Morny ne fut pas choisi; il s'était offert. Ajoutons que, pendant ces heures difficiles où la décision et la netteté dans le commandement étaient les conditions les plus essentielles, il a tenu amplement toutes les promesses que son passé avait dû faire concevoir. Homme d'énergie et d'action, sous les agréables apparences et le vernis du monde, tête parfaitement organisée pour les grandes affaires, main de fer gantée de velours, comme on l'a dit autrefois d'un autre homme d'État que lui, M. de Morny devait réunir dans sa personne toutes les séductions et toutes les forces du pouvoir, excellent et nécessaire assemblage en un pareil moment. Jamais, dans l'exercice de l'autorité, on ne donna des ordres plus précis, plus pratiques. Jamais ministre de l'intérieur ne rédigea mieux une dépêche aux agents supérieurs de l'administration départementale. 11 faut ajouter toutefois, pour donner l'idée la plus exacte possible de cette intéressante figure historique, qu'il n'a pas semblé qu'il fût dans les goûts, dans les aptitudes d'esprit de M. de Morny de s'appliquer longtemps aux travaux quotidiens, constants d'un ministère. Donner une forte impulsion politique, frapper un grand coup, voilà ce qui a paru convenir surtout
,i cette nature d'esprit, à ce caractère spécial. Nous verrons plus tard M. de Morny ambassadeur extraordinaire en Russie, président du Corps législatif, et, dans ces situations élevées, il nous semblera bien plutôt occuper sa sphère d'action naturelle qu'assis à un bureau de ministre.
Type particulier de gentilhomme financier qui n'existait pas autrefois/ mais que les mœurs actuelles expliquent, M. de Morny a trouvé dans les partis politiques de très-violents détracteurs. On lui a reproché, et souvent très-amèrement, de s'être trop complaisamment engagé dans les affaires industrielles et financières ; mais, en même temps, tous étaient bien obligés de confesser son énergique habileté du 2 décembre 1851, et la convenance pleine de dignité de sa retraite momentanée le 23 janvier 1 852. Ajoutons que cette grande portion de la population parisienne qui se laisse entraîner par les événements sans les combattre, s'était réjouie de l'arrivée de M. de Morny au pouvoir, car c'était pour elle un espoir et une garantie, et qu'elle s'affligea a ja ciiumiI de son éloignement des affaires. Les traits, la tournure de ce personnage qu'elle aimait reflétaient d'ailleurs assez exactement les qualités intellectuelles diverses dont il était doué. Sa taille bien prise, ses traits parfaitement distingués, des yeux d'une expression fine et diplomatique dans son indécision, une tête
d'un ovale agréable, qu'une calvitie précoce ne déparait pas, une tenue digne et réservée, sans roideur et offrant quelque analogie avec celle des membres de F aristocratie anglaise; tel était M. de Morny. Nous nous sommes étendu sur ce personnage, parce que notre temps oublie vite et qu'il faut conserver leurs proportions véritables aux acteurs du drame contemporain.
Le travail des élections, qui incombait à son successeur, ne présentait pas d'ailleurs, dans l'état des esprits et des choses, de bien grandes difficultés. Nous avons dit que les populations rurales qui devaient assurer la majorité étaient fatiguées d'agitations et ne demandaient qu'à donner de la force, de la stabilité au pouvoir nouveau en votant pour les candidats désignés par lui. La correspondance des préfets avec le ministre de l'intérieur indiquait presque partout ces dispositions favorables.
Les élections devaient avoir lieu le dimanche 29 février. Un décret organique en date du 2 de ce même mois avait réglé le nombre des députés, les conditions et le mode de votation. Chaque département devait envoyer un député au Corps législatif par trente-cinq mille électeurs, et si, dans un département, il se trouvait, tout compte fait de la population, vingt-cinq mille électeurs en plus, ce département avait également le droit de nommer en plus un mandataire. L'Algérie et les colonies
n'étaient pas représentées, ce qui portait eu tout a deux cent soixante et un le nombre des membres du Corps législatif. Enfin, chaque citoyen âgé de vingt et un ans était électeur sans conditions de cens, de même qu'il était éligible à l'âge de vingt-cinq ans. Les choses se passèrent comme on l'avait prévu et comme les correspondances officielles l'indiquaient. Presque partout les populations votèrent pour les candidats que le gouvernement leur présentait. Il nous est arrivé à nous-mêmes, à défaut du candidat sur lequel le pouvoir nouveau croyait devoir compter et qui refusait son concours, d'improviser en huit jours et de faire triompher, sans la moindre apparence d'opposition, une autre candidature. Les anciens partis s'abstinrent généralement, du reste, de descendre dans la lice. Le général Gavaignac et M. Carnot, candidats républicains, furent cependant nommés à Paris, et M. Hénon, d'une nuance politique encore plus tranchée, l'emporta également à Lyon, tandis que les départements de l'ouest et du midi envoyaient trois ou quatre députés légitimistes. MM. Cavaignac, Carnot et Hénon déclarèrent d'ailleurs qu'ils repoussaient la théorie immorale des réticences, des iinière-pensées, et qu'ils refusaient le serment i;xigé à l'entrée du Corps législatif.
Ce fut le 29 mars que la session fut ouverte au palais des Tuileries par le Prince- Président : le
cérémonial n'était plus le même que sous la monarchie constitutionnelle : les sénateurs et les députés se réunirent dans la salle des maréchaux, et le prince, après les avoir invités à s'asseoir, lut son discours debout et la tête découverte.
Le discours présidentiel annonçait d'abord qu'à dater de cet instant, la dictature cessant, les choses allaient reprendre leur cours régulier. Le prince s'attachait ensuite à expliquer les motifs qui lui avaient fait tenter le coup d'État du 2 décembre. Quelques mois auparavant, disait-il , plus il s'enfermait dans le cercle étroit de ses attributions, et plus on s'efforçait de le rétrécir encore, afin de lui ôter le mouvement et l'action. Découragé, il avait eu souvent la pensée d'abandonner un pouvoir ainsi disputé; mais ce qui l'avait retenu, c'est qu'il ne voyait pour lui succéder que l'anarchie. « Depuis trop longtemps, ajoutait le prince en employant une comparaison singulière, mais pittoresque, la société ressemblait à une pyramide qu'on aurait retournée et voulu faire reposer sur son sommet; je l'ai replacée sur sa base. » Le suffrage universel était, suivant le chef de l'État, cette base naturelle, et le pays, en adoptant les dispositions principales de la constitution qu'il lui soumettait, lui avait ainsi permis de créer des corps politiques dont l'influence et la considération devaient être d'autant plus grandes que leurs attri-
Initions avaient été sagement réglées. L'empereur Napoléon s'était, par suite de ses guerres, trouvé entraîné à un exercice trop absolu du pouvoir. De là était venue la satisfaction avec laquelle, en dépit de nos revers, on avait vu, en 1814, l'inauguration du régime parlementaire. En 1851, au contraire, on avait applaudi à la chute de ce régime, parce que les chambres avaient abusé de l'influence qui leur avait été donnée et compromis ainsi l'équilibre général. Cet extrême danger avait été parfaitement apprécié par nos pères, il y a un demisiècle, lorsqu'au sortir de la tourmente révolutionnaire et après le vain essai de toute espèce de régimes, ils avaient proclamé la constitution de Tan VIII, qui avait servi de modèle à celle de 1 852. Au lendemain des révolutions la première des garanties pour un peuple ne consistait pas dans l'usage immodéré de la tribune et de la presse. Elle était dans le droit de choisir le gouvernement qui lui comenait le mieux.
Ce discours du Prince-Président avaii été écouté jusque-là avec une attention mêlée de marques approbatrices. La curiosité fut surexcitée par ces dernières paroles :
« En me voyant rétablir les institutions et les souvenirs de l'Empire, on a répété souvent que je désirais rétablir l'empire même. Si telle était nia préoccupation constante, cette transformation se-
rait accomplie depuis longtemps; ni les moyens, ni les occasions ne m'ont manqué. Ainsi, en 1848, lorsque six millions de suffrages me nommèrent en dépit de la Constituante, je n'ignorais pas que le simple refus d'acquiescer à la constitution pouvait me donner un trône ; mais une élévation qui devait nécessairement entraîner de graves désordres ne me séduisit pas. Au 13 juin 1849, il m'était également facile de changer la forme du gouvernement. Je ne le voulus pas. Enfin, au 2 décembre, si des considérations personnelles l'eussent emporté sur les graves intérêts du pays, j'eusse d'abord demandé au peuple, qui ne l'eût pas refusé, un titre pompeux. Je me suis contenté de celui que j'avais. Lors donc que je puise des exemples dans le Consulat et l'Empire, c'est que là surtout je les trouve empreints de nationalité et de grandeur. Résolu, aujourd'hui comme avant, de faire tout pour la France, rien pour moi, je n'accepterais de modification à l'état présent des choses que si j'y étais contraint par une nécessité évidente. D'où peut-elle naître? Uniquement de la conduite des partis. S'ils se résignent, rien ne sera changé; mais si, par leurs sourdes menées, ils cherchaient à saper les bases de mon gouvernement; si, dans leur aveuglement, ils niaient la légitimité du résultat de l'élection populaire; si enfin ils venaient sans cesse, par leurs attaques, mettre en question
yO HISTOIRE DE MON TEMPS. [1852
l'avenir du pays, alors, mais seulement alors, il pourrait être raisonnable de demander au peuple, an nom du repos de la France, un nouveau titre qui fixât irrévocablement sur ma tête le pouvoir dont il m'a revêtu. Mais ne nous préoccupons pas d'avance de difficultés qui nont sans doute rien de probable. Conservons la république; elle ne menace personne, elle peut rassurer tout le monde. Sous sa bannière, je veux inaugurer de nouveau une ère d'oubli et de conciliation, et j'appelle sans distinction tous ceux qui veulent franchement concourir avec moi au bien public. La Providence, qui jusqu'ici a visiblement béni mes efforts, ne voudra pas laisser son œuvre inachevée ; elle nous animera tous de ses inspirations et nous donnera la sagesse et la force nécessaires pour consolider un ordre de choses qui assurera le bonheur de notre patrie et le repos de l'Europe. »
Ainsi, c'était de la conduite des partis que dépendait uniquement, dans l'avenir, le rétablissement de l'Empire; de leur sagesse ou de leurs attaques que le prince prendrait ultérieurement conseil. Chacun sortit des Tuileries très-frappé de ces déclarations formelles, car il y avait peu de chances que les partis, surpris et frappés par le coup d'État, eussent la volonté et la force de relever la tête.
[. Premières séances du Sénat et du Corps législatif. Session de ces deux assemblées. — Discussion du budget de 1853 au Corps législatif. — II. Distribution des aigles à l'armée. Cette solennité provoque des défiances à l'étranger. L'empereur Nicolas à Vienne et à Berlin. — III. Inauguration du chemin de fer de Strasbourg. Voyage du Prince-Président. Fêtes et démonstrations populaires. Louis Napoléon à Bade. Retour à Paris. Voyage dans le centre et dans le midi de la France. Discours du prince à Lyon et à Bordeaux. Rentrée solennelle à Paris. — IV. Décret convoquant extraordinairement le Sénat. Message du Prince-Président. M. Troplong est nommé rapporteur du Sénat. Son rapport-projet de sénatus-consulte. Décrets convoquant le peuple français à voter sur le rétablissement de l'empire. Le corps législatif est chargé de recenser les votes. — V. Les grands corps deTÉtat se rendent à Saint-Cloud. M. Billault présente à l'empereur la déclaration officielle constatant le résultat du vote. Discours de Napoléon III. Proclamation du régime nouveau dans toutes les villes de France. Question de la reconnaissance du nouveau souverain par les puissances étrangères. Mauvais vouloir de l'empereur Nicolas. M. Drouyn de FHuys. Sa circulaire aux représentants des puissances. Le second empire est reconnu par les divers États. Lettres de eréance de M. de Kisseleff. — VI. Attitude de l'empereur Nicolas. Affaires d'Orient. Question des Lieux-Saints. Le Monténégro et ses différends avec la Porte Ottomane. Le prince Daniel succède à son oncle. Il se rend à Saint-Pétersbourg. Invasion du Monténégro par les Turcs. Mission à Constantinople du prince de Linange, plénipotentiaire autrichien. Ouvertures confidentielles de l'empereur Nicolas au gouvernement anglais relativement à la question d'Orient. Ses conversations avec sir Hamilton Seymour. Le cabinet anglais repousse les avances du Tzar. Départ du prince Menchikoff pour Constantinople.
Ce fut le lendemain de cette séance solennelle, c'est-à-dire le 30 mars 1852, que le Sénat et le
Corps législatif entrèrent en fonctions pour la première fois.
Les palais du grand et du petit Luxembourg avec toutes leurs dépendances et les jardins réservés avaient été affectés au Sénat. Tout y était rétabli , sauf quelques détails de décoration ou d'aménagements intérieurs , comme au temps de l'ancienne pairie. Le prince Jérôme, président de ce premier corps de l'État, après avoir pris place au fauteuil, lut un discours dans lequel il s'efforça de démontrer qu'en dehors du suffrage universel rien de stable n'avait pu être fondé. La base du pouvoir du premier consul et de l'empereur était si solide, disait le président du Sénat, que, pour l'ébranler, il avait fallu la coalition des souverains de toute l'Europe puissamment aidés par la trahison; et encore, malgré cela, codes, systèmes administratifs et financiers, institutions judiciaires et religieuses, étaient restés debout. L'unité nationale s'était maintenue malgré l'étranger, malgré l'action dissolvante des vieux partis. En 1848, la nation, l'entrée dans l'exercice de sa souveraineté, avait, il est vrai, proclamé la république; mais quand il s'était agi de l'organiser (le prince aurait parlé plus exactement en disant : Quand la nation a voulu la détruire), le nom de Napoléon s'était offert à la pensée de l'immense majorité. Avec son instinct merveilleux, le peuple avait compris que
ce nom était la puissante personnification de ce qu'il avait toujours recherché, Tordre et la liberté; au dedans l'indépendance, et la grandeur nationale au dehors. Il avait compris qu'en acclamant ce nom pour la quatrième fois, il se grandissait lui-même et se vengeait des malheurs et des trahisons dune autre époque. La politique du prince Louis -Napoléon ne pouvait convenir aux vues étroites et passionnées de tous les partis exclusifs. Aussi les coalitions les plus monstrueuses s'étaient formées contre lui. Elles avaient voulu s'opposer à la libre manifestation du vœu national. C'était alors que, fort de sa conscience, de ses patriotiques intentions, l'œil fixé sur son immortel modèle, l'élu de six millions de suffrages s'était résolument dévoué pour faire respecter le vrai, le seul souverain reconnu de tous, le peuple.
Au palais Bourbon, M. BillaultV, président du Corps législatif, n'abordant pas des questions d'un ordre aussi élevé, se borna à définir le véritable rôle que le second corps de l'État devait jouer dans l'ensemble des institutions nouvelles. Placées sous l'invocation des immortels principes de 1789, fortifiées par cet esprit gouvernemental qu'animait l'époque consulaire, ces institutions avaient,
1. Billault (Auguste-Adolphe -Marie,) , né en 1805, mort en octobre 1863.
à son avis, trouvé dans le scrutin qui venait d'élire le Corps législatif, une évidente consécration. Il s'agissait aujourd'hui de les mettre en pratique : là commençait la mission du second corps de l'État, et cette mission, quoi qu'on pût dire, ne devait être dépourvue ni de grandeur ni d'autorité. On ne devait plus voir, il est vrai , autour de l'urne législative toutes les évolutions des partis tenant sans cesse le ministère en échec, le forçant de s'absorber dans un soin unique, celui de sa défense, et n'aboutissant trop souvent qu'à énerver le pouvoir. Tout le temps que, ministres ou députés, donnaient à cette stratégie parlementaire, c'était aux affaires maintenant qu'il fallait le consacrer. Les affaires sérieuses, pratiques, voilà quel était le but du Corps législatif dans la Constitution. Elle lui donnait le vote de l'impôt, la discussion du budget, celle de toutes les lois. Ce n'était pas seulement le droit de délibérer librement, publiquement, d'adopter ou de rejeter, c'était aussi celui d'amender, non plus sans doute avec cette facilité d'improvisation contre laquelle les assemblées antérieures cherchaient vainement à se défendre, mais avec la maturité qui n'est funeste q m aux utopies.
C'était exposer nettement et clairement la situation nouvelle faite à l'assemblée des représentants <lépartementaux, indiquer sans ambages la sphère
d'action dans laquelle ils devaient absolument se maintenir. Telle qu'elle existait alors, la Constitution de 1852 était parfaitement coordonnée et logique. Dans ces limites, il est évident que Tirresponsabilité des ministres pouvait se comprendre plus aisément qu'elle ne s'explique aujourd'hui après les modifications introduites dans le pacte fondamental, modifications dont nous aurons à nous occuper plus tard. On fit alors la remarque que, par une singulière coïncidence, l'homme politique que la force ou le hasard des événements avait fait président de cette assemblée à laquelle il exposait ainsi le rôle de réserve et d'abnégation qu'un sentiment de sagesse patriotique devait l'engager à accepter et soutenir, que cet homme, disons-nous, se trouvait précisément avoir été l'un des plus vifs, l'un des plus ardents admirateurs et défenseurs, non -seulement de la liberté parlementaire, mais encore de toutes les libertés pendant le règne de Louis-Philippe et sous la seconde république. Il n'y avait là rien de plus étrange que dans bien d'autres choses de l'époque. Ces exemples ne sont pas rares au milieu des révolutions humaines. Le lendemain d'un bouleversement politique, les idées préconçues, les systèmes adoptés, les convictions émises peuvent être également bouleversés par l'expérience acquise et par une appréciation plus exacte des intérêts
réels ou de la politique possible et pratique; mais, il faut bien le dire, les partis ne manquent pas de relever ces contradictions avec amertume, quel que soit d'ailleurs le talent que l'on emploie à les produire. M. Billault n'avait pas encore acquis, du reste, l'importance et l'autorité dont il a joui dans les dernières années de sa vie.
Cette première session du Sénat et du Corps législatif, indépendamment des limites rétrécies dans lesquelles les discussions devaient être circonscrites , ne pouvait présenter qu'un assez médiocre intérêt. Les grandes questions de politique extérieure, de guerre, d'emprunts et d'impôts spéciaux qui bientôt devaient être soulevées, n'étaient même pas encore entrevues. Mais il était curieux de voir fonctionner pour la première fois les rouages de la nouvelle machine gouvernementale.
Le Sénat dut s'occuper d'abord de déterminer quelle serait la somme annuelle qui serait allouée au Prince -Président pour toute la durée de ses fonctions, c'est-à-dire pour dix ans. La somme de douze millions fut votée avec la jouissance des palais, jardins et parcs nationaux. Les bois de Versailles, les forêts de Fontainebleau, Compiègne, Marly et Saint -Germain furent exclusivement réservés pour qu'il y exerçât le droit de chasse; l'État continuait d'ailleurs à toucher les revenus
des bois et forêts tout en demeurant chargé de leur administration ainsi que de l'entretien des palais affectés à l'habitation et à l'usage du prince. En soccupant de ces soins, le Sénat obéissait aux prescriptions de l'article 15 de la Constitution. Cet acte avec le contrôle des lois votées par le Corps législatif complétèrent la tâche du Sénat durant cette première session.
Les projets de lois présentés par le gouvernement à la discussion et à l'adoption du Corps législatif furent assez nombreux, mais n'offrirent pas un beaucoup plus grand intérêt. Il n'y eut que la loi sur la refonte des monnaies de cuivre, celle sur la réhabilitation des condamnés, la concession des chemins de fer de Paris à Cherbourg et de Bordeaux à Cette, ainsi que l'autorisation de se fusionner accordée aux compagnies des chemins de fer du Midi devant conduire de Paris à Toulon par Lyon et Marseille, qui attirèrent l'attention publique ; le gouvernement n'ayant d'ailleurs demandé pour l'armée que la levée du contingent ordinaire, c'est-à-dire quatre-vingt mille hommes.
Le budget de 1 852 avait, ainsi que nous l'avons vu, été réglé par un décret; tous les services en étaient engagés; il n'eût donc été ni utile ni convenable de le présenter au Corps législatif et de provoquer des délibérations sur un fait désormais accompli. Mais le budget de 1853 allait être sou-
IIe SÉRIE.
mis à ses études et à ses appréciations, discussion importante qui pouvait présenter un intérêt sérieux tout en faisant connaître les aptitudes diverses de la nouvelle assemblée.
Ce fut M. de Chasseloup-Laubat (celui des trois frères de ce nom1 qui avait été ministre de la marine sous le gouvernement de Louis -Napoléon avant le 2 décembre), homme dont la capacité très-réelle a toujours égalé la légitime ambition, ce fut, disons-nous, M. de Chasseloup-Laubat auquel fut confiée, par la commission nommée pour l'examen du budget des dépenses, la tâche de rédiger et de présenter son rapport.
Le gouvernement demandait, tant pour le service ordinaire que pour les travaux publics , la somme de 1 489 341 358 francs , et portait les recettes à celle de 1 446 129 431. Le budget de 18r>°> se présentait donc avec un écart de plus de quarante-trois millions de francs entre les recettes et les dépenses.
Le rapporteur, M. de Chasseloup-Laubat, était un orateur habile, nerveux, rompu à toutes les habitudes parlementaires, plein de son sujet, d'ailleurs, et ne reculant pas devant l'obligation d'être l'organe de l'opposition qui s'était produite dans
1. L'aîné était mort à Francfort, sous le règne de Louis-Philippe, ministre de France auprès de la Confédération germani que; l'autre avait atteint le grade de général de division.
le sein de la commission au nom de laquelle il venait faire son rapport.
La situation financière ne semblait pas satisfaisante à la majorité de cette commission. Elle avait fait la juste remarque que les 18 millions d'économie réalisés par la conversion de la rente 5 pour 100 (désastreuse économie, par parenthèse, que celle de ces conversions de rente !), n'avait point empêché le déficit de plus de 40 millions qu'on venait de confesser, et, de plus, que dans le tableau des recettes pour 1853, on faisait figurer des ressources exceptionnelles et extraordinaires, telles que lasomme de 41 millions environ1 provenant des remboursements des compagnies de chemins de fer, tandis que, suivant le regrettable mode adopté en 1 848,1e fonds d'amortissement, s'élevant à 78 millions, n'était point affecté à sa destination véritable.
Enfin, l'habile rapporteur n'évaluait pas à moins de 770 millions de francs le chiffre que présenterait la dette flottante au 31 décembre 1852, si rien jusque-là ne venait le modifier.
La commission, cherchant à opérer quelques réductions, à faire quelques économies, avait trouvé 18 millions à retrancher sur les services généraux. Elle avait, dans ce but, introduit plusieurs amendements dans le projet gouvernemental, et ces