PROLÉGOMÈNES
Invoauer le mystère pour bâillonner la Raison, c'est mettre le Créateur eii opposition avec luimême, (l'auteur.)
La Raison est la base et la garantie de la vertu.
(de Levis.)
La force intellectuelle de l'homme, si bien qualifiée du nom d'activité, ne s'exerce pas constamment et avec une égale énergie sur les diverses branches du savoir humain. Selon les circonstances du moment et les besoins de l'époque, elle varie dans sa tendance, quoique la vitalité de l'homme le pousse sans cesse à multiplier ses conquêtes en agrandissant leur sphère d'action. De là l'obscurité qui règne encore sur tant de parties intéressantes, et de la plus haute portée pour les aspirations de l'humanité. Mais la tendance des investigations, et le choix des études de l'homme, ne dépendent pas uniquement des caprices de son caractère et de l'inconstance de son cœur : une autre cause y contribue puissamment. La paresse (ï esprit d'une génération n'est que trop souvent complice de la persistance, chez elle, des préjugés d'une époque antérieure; aussi détermine-t-elle dans bien des cas, par exclusion, la marche intellectuelle que suivra le siècle. Et cela devait être, puisque l'homme est poussé, par cette même paresse d'esprit , à confondre le bonheur réel avec le bien-étre apparent^ qui découle de tant de petites jouissances qui nous bercent agréablement, quoiqu'elles ne laissent rien de durable après elles.
La tranquillité d'esprit, si digne d'envie et de poursuite, lorsqu'on sait persévérer au point d'en atteindre la
réalisation, tranquillité sans laquelle le bonheur est si peu complet qu'il semble absent, coûte trop d'efforts, exige une lutte à ce point constante et prolongée que la plupart des hommes, n'ayant pas l'énergie de lui tout sacrifier, se découragent et s'arrêtent en chemin. De là l'insouciance, si bien constatée à tant d'égards, et le peu de sollicitude dont l'homme fait preuve dans la poursuite des vérités morales , dès que cette recherche peut troubler le repos mensonger qu'il s'obstine à priser si haut.
Combien de gens se satisfont de cette quiétude bâtarde^ dont nous avons parlé dans l'avant-propos, parodie de la paix de l'âme , décevant mirage qui s'évanouit sans cesse au terme de la vie , et coûte autant de larmes qu'un si triste et amer désappointement permet d'en répandre. Heureux encore ceux dont l'esprit ne se trouble pas, à cette heure suprême, au point d'accepter des pratiques extravagantes^ comme gages de leur rentrée en grâce auprès du Père , dont ils auraient constamment méconnu la voix dans ses appels journaliers. Ce dénouement, toujours inattendu pour le public, n'a rien qui puisse surprendre les penseurs, assez clairvoyants pour comprendre que c'est la conclusion légitime de l'absurde comédie qu'on s'efforce toujours de représenter, aux yeux du monde, comme émanant de l'Éternel, en vertu de ce droit rf' auteur dont on prétend le rendre responsable. Déplorons une semblable aberration, mais reconnaissons qu'à des esprits timorés et serviles il fallait un pareil Dieu. La crainte et la servilité^ ne pouvant concevoir la grandeur réelle d'un Être, ne sauraient se faire une juste idée du seul Vrai Dieu.
Comment s'étonner, après cela, que la paresse morale soit préconisée, sous tant de noms divers, parmi les hommes? Comment être surpris des éloges donnés à toutes
les mesures qui n'ont en vue que le développement matériel de la société? Pourquoi s'irriter des louanges réitérées qu'on prodigue, à toute heure, à cette bonté négative, dont le mérite consiste à respecter l'égoïsme des autres afin qu'à leur tour ils sachent tolérer le nôtre? Comment ne pas comprendre ce qui pousse tant d'hommes distingués de la génération présente, éblouis par le faux éclat de la force brutale, à tout ramener au fait matériel, en convertissant le SUCCÈS en droit? A quoi bon tant de détours pour préconiser, sous le masque de noms retentissants ou sonores, les prétendus trophées d'un passé qui ne peut, heureusement, se reproduire. Quels que soient les travers des hommes du dix-huitième siècle et les faiblesses de ceux de notre époque, nous croyons que nous pouvons remercier Dieu de nous avoir permis de naître dans une période bien éloignée de ce moyen -âge qu'on exalte au point d'en admirer les préjugés. De nos jours les souverains ne croient pas déroger, comme alors, en appréciant la dignité de ceux qui leur obéissent. Que d'autres se fassent pessimistes, pour mieux se singulariser, quant à nous rien de pareil ne peut nous arriver: nous ne saurions renoncer à nos idées sur Dieu, sur sa Providence et sur le progrès.
Ces hommes distingués, auxquels nous avons fait allusion, n'affecteraient pas tant de mépris pour les services de ce dix-huitième siècle * , dont la mode , de
* En nous exprimant delà sorte nous adoptons une manière de parler qui semble avoir prévalu partout, quelqu'inexacte qu'elle puisse être.
Le dix-huitième siècle ne saurait, en justice, se réduire uniquement aux tendances et aux faits survenus en France pendant une certaine partie de cette même période. Les autres nations ont autant de droits
nos jours, est de médire les résultats, sHls ne tenaient pas pour résolus ces problèmes de philosophie morale , qui surent si vivement intéresser les acteurs de cette époque. Problèmes si palpitants d'intérêt pour leurs pères, alors qu'ils les agitaient fiévreusement^ que l'anxiété qu'ils mirent à vouloir les résoudre d'emblée et sans coup férir, fut la principale cause des travers qu'on peut leur reprocher. Sans la violence qu'ils déployèrent pour faire accepter leur solution , croyant ainsi, bien à tort, mieux en asseoir la base et en assurer la stabilité: qui sait toutes les souffrances qu'ils se seraient épargnées, tous les travers dont ils auraient préservé leurs successeurs ? Ils se sont trompés sans doute, mais avant de leur jeter à la face le dédain et l'insulte, qu'on trouve bon que nous exigions qu'on rende justice à la noblesse de leurs intentions. Qu'on est loin de ressentir aujourd'hui cet élan généreux pour la Vérité, ce noble désir de mettre d'accord la vie avec la tendance des principes, qu'on s'efforcerait d'établir dans les mœurs et dans les lois.
Ils se sont trompés, sans doute, mais ils savaient faire abandon de leur tête pour se punir eux-mêmes de s'être fourvoyés, et le bonheur de leur pays, bien ou mal compris par leur fiévreuse intelligence, ne laissa jamais indifférent leur cœur. — Comment un semblable phénomène
qu'elle à vouloir qu'on tienne aussi compte des tendances et des événements, qui formèrent leur vie pendant cette époque. Mais quelque juste que soit une semblable prétention, nul ne saurait empêcher que le fait le PLUS IMPORTANT d'un siècle ne finisse par absorber souvent l'intérêt que peuvent mériter tous les autres. Cette observation suflSra, nous l'espérons, pour foire excuser tout ce qui pourrait paraître trop général dans notre ftiçon de parler.
se produirait-il de nos jours, alor^ que nul sentiment pareil ne fait battre la poitrine des acteurs présents sur la scène? Les vivants n'ont qu'un seul souci qui les trouble : il faut qu'à tout prix chacun assure son bien-être et se& jouissances personnelles; quant au lendemain, il aura lui-même soin de ce qui le regarde. — N'est-ce pas trop exiger d'une génération que de lui demander qu'elle s'inquiète des besoins de celle qui la suivra? Dieu ne doit-il pas pourvoir à l'avenir, et peut-on jamais sacrifier le présent en vue d'un état de choses problématique, dont les intéressés méritent rarement la peine qu'on se donnerait pour eux? Etrange manière de raisonner! Confession avilissante d'un égoïsme mal déguisé! Si le passé se fût conduit de la sorte envers eux, que serait pour les vivants cette existence qui leur semble si douce? Un servage dégradant, non, une servitude intolérable.
Que l'homme cherche à masquer son égoïsme, qu'il s'efforce de voiler ses vues intéressées: rien de plus naturel; mais qu'on veuille convertir en divin un semblable état de choses, c'est ce qui révoltera toujours notre cœur, tout en soulevant d'indignation notre âme. Notre esprit ne peut tolérer qu'on mette sans cesse en avant la solution chrétienne de ces mêmes problèmes, pour contenir tout élan généreux contre l'oppression, et exalter V asservissement en le décorant du nom de soumission aux décrets de l'Etre Tout-Puissant. Admettre un semblable système, c'est détruire par la base toutes les notions morales et pervertir l'humanité ; la dégradation même , dans cette avilissante théorie, ne tarde pas à pouvoir être considérée et tenue comme une épreuve qu'il faut subir, quelque grande que soit la honte qui retombe sur ceux qui s'y soumettent
Triste et désolant spectacle qu'ont contemplé bien des
siècles et qui, pour la dernière fois, se présente encore de nos jours. Grand Dieu! si ta Sagesse n'avait pas tout prévu d'avance, et si tu ne voyais pas cette aurore, encore invisible pour nous , présage de temps meilleurs , quelle commisération ne t'inspirerait pas l'aveuglement de ceux qui veulent attacher ton Saint Nom au système hideux et dégradant qu'ils ont osé t'attribuer ! Non, le Christianisme n'est point la solution divine et vivante de ces problèmes moraux , agités dans tous les siècles et non encore complètement résolus de nos jours. L'ignorance peut le croire et la paresse d'esprit se tenir pour satisfaite, mais toute noble intelligence, tout cœur généreux ne peuvent y prêter leur assentiment. L'une et l'autre tiendront pour honorable le rejet d'un système qui tend à rabaisser Dieu, pour ne pas dire à l'anéantir, par cela même qu'il le fait inférieur à sa propre créature.
On comprend qu'on puisse plaindre l'ignorant , vu qu'il ne saurait lutter contre ceux qui vivent aux dépens de sa crédulité, mais comment ne pas s'indigner contre la paresse d'esprit du grand nombre, seule complice d'une semblable organisation, et protectrice inconsciente de cet ordre de choses. — Et pour que tout soit aussi bizarre que digne de pitié, sous un pareil mode de vivre, on ne songe pas même à cette infirmité morale. Au lieu de s'en préoccuper et d'examiner si la mauvaise organisation de la société n'en serait pas la cause, on semble la croire sinon nécessaire, du moins inhérente à la nature humaine. Loin de sonder la profondeur du mal, en remontant à sa source, on a jugé plus commode , obéissant sans doute à l'insinuation bienveillante et pleine de charité de tant de disciples de Christ, de s'en prendre à l'orgueilleuse philosophie comme à l'auteur du méfait, oubliant que l'aiguil-
Ion qui pousse l'homme en avant, ne saurait jamais être complice du marasme moral qu'il est appelé sans cesse à dissiper. Qui prétend-on tromper en agissant de la sorte? Peut-il exister le moindre doute sur l'objet réel, quoique déguisé, d'une semblable imputation? On ne veut évidemment qu'éloigner de la philosophie tous ceux qui, par son aide et grâce à la clarté de son flambeau, parviendraient à se désiller les yeux et à recouvrer leur dignité morale , supplantée piar cette fausse modestie, dont on a su pallier le fond sous le nom insinuamment trompeur d'HUMiLiTÉ ^ {A),
— Là vertu ^apparat sera toujours telle, quel que soit le nom pompeux ou séduisant dont on parvienne à la décorer. La forme ne peut jamais, à la longue, l'emporter sur le fond, car l'hypocrisie se trahit toujours par les moyens mêmes dont elle est forcée de se servir pour mieux se déguiser. Le hon sens est supérieur à toutes les arguties, parce que tandis que celles-ci perdent, avec le temps, leur valeur, l'expérience se charge de le justifier.
Depuis quand l'Etemel aurait-il besoin de l'abjection de sa créature? Depuis quand la grandeur de l'homme pourrait-elle outrager Celui dont le cœur Paternel ne peut que se réjouir de le voir grandir et s'élever vers lui?
— Cessez de blasphémer contre le Tout-Puissant et relevez, si vous l'osez , le gant que la Raison vient vous jeter à la face pour combattre toutes vos arguties et mettre à nu l'inanité de vos principes! Il est temps que le combat se vide en champ clos, avec des armes égales et non point, comme toujours, vous revêtant de la cotte de mailles de la Divinité , que vous réclamez indûment comme votre héri-
* Voyez sur Pappréciation de ce mot, telle qn'elle apparaît dans répigraphe de la préface , la note finale désignée par A,
tage et à laquelle vous n'avez aucun droit. Laisse2-la, comme prix de la victoire, appendue à la tente destinée au vainqueur, et descendez une fois dans la lice avec loyauté, sans faux -fuyant ni réservation mentale. Ah! nous comprenons votre hésitation, étonnés conmie vous l'êtes d'avoir été démasqués, et tout surpris de voir la Raison invoquer l'égide de Dieu, dont elle réclame l'appui. Quelque étrange que cela puisse paraître, il faut bien vous y faire, et commencer à comprendre que la Raison seule a le droit de soutenir hardiment qu'elle procède de Celui dont elle forme l'Auréole glorieuse, par les vérités ou rayons mêmes qui la constituent. — Eh bien! soit, refusez la lutte, éclipsez-vous et fiiyez l'éclat du jour, pour mieux agir à la sourdine, selon votre habitude, la Raison n'en descendra pas moins dans la lice, et forte de ses droits à la direction générale du monde, elle réclamer^, le pouvoir suprême, et fera proclamer votre déchéance par ceux mêmes que vous teniez asservis au plus odieux des jougs.
Elle fera voir, l'histoire en main, ce qu'il faut penser de sa prétendue impuissance, de sa soi-disant nullité, dès qu'elle se permet la moindre excursion sur le domaine moral. Elle ne taira point tout ce que ses ennemis ont , à haute voix , proclamé contre elle, et de quelle façon ils se sont efforcés d'étayer leurs assertions, en l'appuyant du narré de ces mêmes travers dont on ne saurait rendre la Raison responsable. H serait commode, en effet, qu'elle le devint par le seul fait de les mettre indûment à sa charge ^ {B)-
* Nous ne connaissoiis (iue trop toute la défaveur qu'emporte avec lui le mot Rationalisme, Il n'est guère pris qu'en mauvaise part, et pour désigner plutôt les égarements que les oonquêtes de l'esprit, mais le temps n'est pas Iwn où chaque chose sera vue comme elle doit l'être. Alors
Elle fera ressortir tous les égarements dont se sont rendus coupables tous ceux qui n'ont pas craint d'invoquer contre son autorité le Saint Nom de Dieu, comme si I'Eternel pouvait se contredire en proscrivant la boussole, dont il nous aurait fait don lui-même. Bien plus , elle ne reculera devant aucune confession honorable , et elle reconnaîtra les difficultés qu'elle aura sans cesse à vaincre pour arriver au but qu'elle se propose. Mais , en agissant de la sorte , elle aura soin de faire comprendre qu'elle peut se passer de masque pour triompher , parce que n'ayant aucune vue égoïste à déguiser, elle ne saurait avoir besoin de tant de préjugés entés sur V ignorance^ et sa fille, la crédulité. Elle exposera sans faiblesse toutes ses aspirations et fera justice de celles de ses adversaires, en commençant par prouver ses droits à la direction suprême des esprits , par cela même qu'elle fera ressortir toute l'impudence de la prétention qui la tient, elle si déloyalement dépouillée , pour accapareuse du bien d'autrui.
Qui n'a dans sa vie entendu soutenir et lu dans bien des volumes, « que la Raison humaine est impuissante à trouver la vérité par elle-même^ et que tous les principes dirigeants^ toutes les grandes données morales , exposés par des hommes supérieurs^ ri ont été que d"* adroits larcins faits aux Saints Livres. » Présentée, colportée et reproduite sous mille formes, cette assertion mensongère a pris place, grâce à la témérité même de ses tenants, parmi les vérités censées établies , et pareille à la digue puissante qui contient les ondes du torrent impétueux, elle ne cesse d'opposer un obstacle formidable au cours naturel des idées.
V ex pression comme le principe seront réhahililës , s'il est permis d'appeler réhabilitation le redressement de nos propres erreurs.
A peine ébranlée par quelque noble esprit , les efforts de tous les intéressés ne tardent pas à réparer la brèche faite à la barrière sacrée, dont leur feinte indignation sait encore rehausser la nécessité par la calomnie même qu'elle se plaît à déverser sur ceux qui les firent trembler pour leurs intérêts les plus chers. A quoi bon tant de fiel et de haine? La postérité n'est pas facile à tromper, et force sera que justice se fasse , en rendant à chacun ce qui lui revient: aux uns la gloire d'un effort généreux, aux autres la honte d'avoir tenté d'entraver la marche du progrès, c'est-à-dire de bouleverser le plan de Dieu?
Comprenez-vous maintenant l'importancQ que le clergé ^ n'a cessé d'attacher à l'instruction de la jeunesse, et ne pénétrez- vous pas tout l'intérêt qu'il met à Airiger seul^ ou principalement faute de mieux , l'éducation des générations qui s'élèvent? Ces corporations rusées ont admirablement compris que sans ce levier, à perpétuité remis entre leurs mains , l'avenir leur échapperait et que tout l'échafaudage des croyances extravagantes , sur lesquelles reposent leur bien-être et leur repos, s'écroulerait en les ensevelissant sous ses débris. Aussi quelle adresse et quel talent elles ont mis en jeu? De quelle profonde perspicacité, de quelle astuce diabolique n'ont-elles pas fait preuve? Quel dommage que tant de vies , que tant de travaux, n'aient eu d'autre objet que de museler l'esprit humain, et de comprimer le cœur de l'homme tout en paralysant l'essor naturel de son intelligence! Dieu leur a pardonné , sans doute , mais nous souffrons toujours des
^ Nous verrons ailleurs pour quelles causes le clergé protestant, sauf de rares exceptions , a pu se trouver à l'abri de ce blâme, qui retombe tout entier sur Rome et les suppôts de sa doctrine.
effets d'une semblable tentative, couronnée d'un succès tout aussi prodigieux que soutenu pendant une longue série de siècles. Bien plus; les successeurs de ces hommes égoïstement habiles, s'efforcent d'entraîner l'humanité vers ce passé dont ils rêvent ou plutôt dont ils osent espérer le retour, puisqu'ils se permettent de nous l'annoncer avec transport. Pensent-ils par hasard que l'humanité les croira sur parole et que pour leur complaire elle courbera de nouveau la tète sous le joug? Heureusement les temps sont changés, et ce qui fut possible jadis ne l'est plus de nos jours. Un simple retour sur les manœuvres qui furent alors mises en jeu , suffira pour faire apprécier toute l'absurdité que recèle l'espoir du renouvellement d'un pareil état de choses.
Si l'histoire est là pour nous apprendre les moyens odieux employés pour égarer les esprits et ternir l'éclat de la vérité, par le masque dont on l'affublait, elle nous dit aussi quelles étaient la forme sociale et l'éducation de ces hommes ignorants , dont on savait pervertir l'esprit en corrompant le sens moral.
Sans doute l'histoire fait ressortir à nos yeux qu'on n'a reculé devant aucun moyen pour atteindre le but, et que Vadultératîon de textes importants et V interpolation de passages utiles à la cause qu'on défendait, ont été tenues pour des fraudes pies et non point pour des félonies réelles \ Mais elle nous rappelle en même temps la difficulté des voies de communication, entre les hommes et
* Nous verrons ailleurs jusqu'à quel point le mensonge et la fraude ont été tenus pour méritoires, dès qu'il s'est agi de cherchera consoUder la cro)^anceé/i7^ chrétienne, et cela de l'aveu même des intéressés en cause.
les nations, dans ces temps reculés, et la forme grossière que revêtaient ^ors les produits de l'intelligence, si £gu:iles à détruire, tant que le génie humain ne sut pasj()ur communiquer, par la voie de Y impression^ une parâè^ «on immortalité. ;^.
Croit-on qu'il serait facile aujourd'hui de réaliser complètement la teneur de tant de lois de proscription, en faisant brûler tous les ouvrages d'un auteur, comme cela se pratiqua jadis à l'égard de tant d'écrits, entr'autres de ceux du savant et vertueux Porphyre. Les efforts impuissants de la corporation de l'Index, à certains égards, et ceux de la Cour de Rome, à d'autres, en sont la meilleure preuve \ Il n'est pas jusqu'à l'invocation des décrets, censés émanés de Dieu, qui n'ait perdu grande partie de son efficacité, depuis que la Raison s'est chargée de démontrer que V excommunié se portait souvent mieux que sonjuge^ et lui faisait parfois, au m^yen de la force ^ bénir le mévfie personnage qu'on a^ait déclaré traître à V Eglise^ mise à la place de IHeu. •
Sans doute le triomphe peut passagèrement couronner.
* Voyez, Corpus Juris Civilis Romani. Édition Galisset, Cod. Tit. I^ Const. 3, § I. On y. voit Tédit des empereurs Théodose et Valentinien, condamnant aux flammes tous les écrits, où qu'on les trouvât, de Porphyre, ainsi que ceux des autres mcrédules, parce que la teneur de ces ouvrages est provocatrice de la Colère Divine et souveramemeut scandaleuse pour les âmes chrétiennes. On n*a qu'à parcourir les titres V, VII, IX, X et XI du même Code , pour se foire une idée de la tendance intolérante qui présida sans cesse à la rédaction de semblables dispositions. Nous verrons plus tard avec quel esprit et dans quel but plusieurs écrivains ecclésiastiques ont pris la plume pour écrire l'histoire.
encore de nos jours, les tendances de pareils hommes, mais il ne saurait être de longue durée. Leurs efforts finiront toujours par trahir l'impuissance et la folie de leurs aspirations. L'Etemel, dont ils méconnaissent à toute heure la Grandeur et la Bonté, ne permet jamais que leur triomphe momentané puisse se consolider, et l'histoire démontre surabondamment qu'il sait à temps, suivant les lois établies par lui, déchaîner la tempête qui purifie l'air empoisonné. Lorsque ces hommes intéressés paraissent être le plus à l'abri des revers de la fortune, la lumière éclate au sein des ténèbres, et illuminant le vaste champ du combat, rend pat^e la noirceur des intentions, en faisant tomber le masque qui servait à les couvrir.
Le présent ouvrage est principalement destiné, par sa tendance et ses propositions, à démontrer non tout ce que la Raison peut aspirer à découvrir, mais à faire ressortir que nulle voie sûre ne saurait se trouver en dehors de son domaine. Elle seule peut aspirer à résoudre tous les grands problèmes qu'elle a déjà plus qu'ébauchés, et saura toujours le faire d'une manière complète, dans un avenir plus ou moins prochain, selon la rapidité du développement intellectuel et moral de l'homme. Dès que la compétence de la Raison sera reconnue unanimement, on verra des résultats prodigieux, par cela même qu'aucun effort ne sera perdu, nulle énergie distraite au détriment du bonheur de tous. Il faudra, cependant, s'attendre à des résultats passagers, à des victoires stériles, à peine à la hauteur des champions, tant que les hommes d'élite et de génie ne descendront pas dans la lice. Sans doute , on n'est plus réduit à recourir aux mystères , comme jadis, pour voiler aux yeux du vulgaire (étrange aberration!), la Vérité qu'on ne communiquait qu'aux adeptes; mais
que de ménagements et de déférences les propagateurs des lumières ne se voient-Us pas encore contraints à garder, dans l'exposition de toute doctrine qui blesse les croyances reçues et les dogmes tenus pour divins? Combien d'entr'eux sont morts sans donner le jour à leurs idées, crainte de troubler la paix domestique dont ils jouissaient, à l'ombre d'un silence qui simulait un acquiescement tacite aux erreurs qu'ils redoutaient d'attaquer en face \ Quels autres résultats ne devra-t-on pas attendre de l'action combinée de tous les esprits vers un même point, et combien la Raison ne gagnera-t-elle pas, sous tous les rapports, dès qu'on reconnaîtra de bonne foi sa suprême autorité? Quelles découvertes ne fera pas le génie alors qu'il se lancera sur les traces de ces infatigables pionniers, dont la portée d'esprit n'a pas répondu, tant s'en faut, à l'énergie et à l'élévation de leurs sentiments?
La Raison, bientôt triomphante dans le monde entier, fera luire son flambeau civilisateur, et à sa suite on verra s'établir, autant qu'il est possible ici-bas, cette ère de bonheur , si désirée et tenue jusqu'ici pour le décevant mirage d'un Eldorado tout aussi fantastique qu'introuvable.
La Raison loin d'avoir fait, comme nécessiteuse, des larcins à ces livres, tenus aujourd'hui pour saints par
* Dans nos recherches philosophiques snr Tévolution reugieuse de la LOI MORALE , à travers les âges et che^ les différents peuples , nous ferons ressortir les éléments de progrès que contenait le Christianisme, et les causes qui devaient amener plus tard sa scission en plusieurs sectes, ainsi que sa transformation définitive, par la restitution des éléments vivaces, qu'il cont^iait, au RMionalisme d'où jadis on a su , tout en le niant , adrœtement les tirer.
Vintérét des uns et la crédulité des autres^ entés sur la paresse du grand nombre, s'est vue méconnue, conspuée et dépouillée sans pudeur de ses plus glorieux titres à la considération des hommes. On l'a dite incapable de produire ces grandes vérités morales, ces principes dirigeants que sous sa conduite l'humanité sut conquérir et proclamer, bien des siècles avant l'apparition du christianisme. Il ne serait pas difficile de démontrer, l'histoire en main, que les Evangiles, en supposant entr'eux un accord merveilleux, qui n'existe point, ne contiennent pas un seul précepte de haute morale que Vantiquité non chrétienne n'eût énoncé tout aussi clairement ( C). Et ce fait est d'autant plus digne d'attention, qu'il s'est vérifié sans que les moralistes ou philosophes anciens aient songé jamais à recourir à tant d'allégories et de paraboles, dont le langage plus ou moins obscur ne sied guère sur les lèvres de l'envoyé divin, chargé de nous instruire, au nom de notre Père Céleste, et de nous faire connaître ses desseins et ses exigences ^ ! Ce n'est point le lieu de faire ressortir les contradictions et les absurdités que renferme la
* Loin de vouloir éclairer tous les Juifs , Jésus a bien soin d'élablir le contraire, lorsque répondant à ses disciples , qui lui demandaient le motif de gon enseignement sous la forme de paraboles, il leur dit; « CP est parce que, pour vous autres, il vous a été donné de connaître les mystères du royaume des deux; mais pour eux , il ne leur apas été donné. (Math.Xm, v. 11; Luc Vm, v. 10;MathXI,v. 25.) Jésus oublie, sans aucun doute, que les Juifs devenaient irresponsables dè8queleuF^ii(^a^2C^^ àrégardde sa mission, ne pouvait être «t«r»t0»* lée par le &it même de la volonté de DIEU , qui l'avait ainsi voulu. Cette conséquence d'un aveuglement nécessaire est d'autant plus naturelle, qu'il est éoit dans Marc, chap. lY, v. 12> qu'on leur parle de la sorte « de peur qu'ils ne viennent a se convertir et que leurs
donnée chrétienne. Ce sont les conséquences naturelles d'une doctrine qui ne semble reconnaître la compétence de la Raison, en matière de foi ^ que pour la mieux décrier et la traiter d'impuissante, dès que celle-ci s'oublie aa point d'acquiescer aux preuves historiques que le Christianisme lui présente pour se faire accepter.
Ce n'est pas non plus le cas de faire voir jusqu'à quel point la Réforme est en opposition avec le principe même qui lui servit d'égide et qu'elle exprimait, à son début, sous cette forme : « Bibliafidei ac rationi restituta > (la Bible rendue tant à la foi qu'à la Raison). — Nous verrons, en son lieu, que ce n'est point la seule inffratitude.que la Raison devra pardonner.
L'Eglise Romaine a toujours été plus conséquente, dans son intolérance, que la Réforme dans l'exercice de cette même liberté d'examen, qu'elle réclama pour se l'approprier exclusivement. Comme elle dut en appeler à la force des armes, pour conquérir le droit à l'existence que Rome prétendait lui refuser, elle ne sut pas voir que sa véritable base ne pouvait être que la Raison même : de là ses inconséquences et ses prétentions outrées à la domination exclusive des esprits. Qu'elle ne s'étonne pas que l'homme désabusé repousse autant son joug que le dégradant servage dont elle sut l'afiranchir, en le lui faisant connaître et apprécier. Pourquoi voudrait-elle qu'on ne la jugeât pas d'après ses propres principes?
PÉcuÉs NE LEUR SOIENT PARDONNES. » Quel blasphème abominable ne se permet-on pas en osant attribuer à TEtemel une pareille noirceur ! A quoi bon envoyer un Messie s'il fallait qu'il fût incompris? Comment punir pour leur aveuglement ceux qu'on aveuglerait soi-même? (Voy. note finale/?).
L'étude sincère des faits historiques et des phénomènes vitaux , ainsi que l'analyse scrupuleuse de la nature intellectuelle et morale de l'homme , nous a poussé nécessairement à faire ressortir la fausse divinité de tant d'inventions humaines. Ce résultat était immanquable , dès qu'il fallait prouver qu'on a voulu leur donner une portée supérieure à celle que comporte leur propre nature. Sans doute , bien des institutions ont pu passagèrement produire d'excellents résultats sous certains points de vue, et pendant une période plus ou moins longue, selon la forme sociale en vigueur. Mais, dès qu'on prétend les revêtir d'un caractère divin, en les convertissant en permanentes, nous serions bien coupable de ne pas signaler la funeste influence d'une semblable erreur, car sa propagation indue ne peut que détenir la marche des idées et entraver le progrès. Nous sonmies parvenu, non sans des efforts constants d'attention et de persévérance, à démontrer la source même d'une pareille erreur. Et comment nous y sommes-nous pris? En faisant ressortir d'abord toute l'autorité, quelque méconnue qu'elle le soit encore, de la Raison , et l'influence salutaire qui l'accompagne toujours, dès que son essor n'est plus gêné. Puis en nous servant de cette même Raison pour parvenir à trouver l'explication du plan du Créateur, par la découverte même de V harmonie qui doit régner dans ce plan, aussi bien chez la créature, que dans le monde; harmonie hors de laquelle rien ne saurait se comprendre, ni même être entrevu.
Guidé par la recherche de cette harmonie nous sommes parvenu, nous le croyons du moins, non seulement à ramener la source et la base de la loi morale , chez l'homme, à leur principe unique hors de lui, mais encore à
trouver l'explication naturelle de l'accord réel et définitif qui ne peut que régner entre les deux faces distinctes que cette même loi présente chez l'homma
Elle apparaît chez lui d'abord sous la forme d'un sentiment inné^ qu'éveille P admiration : voilà la SOURCE; puis elle se traduit bientôt par une idée qui réagit sur le sentiment primitif, dès qu'elle est devenue notion directrice, au dedans de chaque créature : voilà la base. Quant au principe unique de cette source et de cette BASE, il est inutile d'ajouter que c'est Dieu, c'est-à-dire l'Être Puissant et Bon qui nous doua de ce sentiment inné^ tout en nous gratifiant de l'intelligence nécessaire pour arriver à convertir l'idée en notion exacte^ au moyen de la Raison chargée d'ennoblir le sentiment primitif ({ni sert d'initiateur. Cette solution qui résout tant de difficultés, tenues jusqu'ici pour insolubles, est d'autant plus belle à nos yeux que son exactitude repose sur la nature complexe de l'homme. Elle jette un tel jour sur notre système, que seule elle suffit à faire ressortir l'importance et la certitude des données qui nous ont servi de point de départ.
Si la source ou siège d'apparition de la loi morale n'a pas dans l'homme la même origine que la base de la dite loi, comme on l'a cru jusqu'ici, plus de difficulté pour concilier tant de contradictions apparentes tenues pour réelles et insolubles. On n'a plus de peine à comprendre que le sentiment de V existence de Dieu doive être universel, sans toutefois s'opposer à ce que Y idée ^ ou la notion ^
* La notion de Dieu n'est point innée, car elle aurait du revêtir la même forme partout, et l'histoire démontre le contraire. Seul INNÉ chez nous , le sentitnent de l'existence de l'Être Suprême nous
qi£m reforme de ce même Dieu^ puisse être diverse chez les dijBférents peuples, et par cela même donner lieu souvent à des représentations plus ou moins disparates, selon le développement de l'intelligence de ces mêmes nations, n n'est plus difficile de se rendre compte de ce fait évident; l'ignorance de l'honmie, à l'égard de la connaissance réelle de Dieu, nous fait comprendre d'où provient qu'il puisse admettre une représentation indigne de l'Être Suprême, quelle que soit d'ailleurs la pureté du sentiment qu'il a de l'existence de ce même Être, sentiment que l'admiration de ce qui l'entoure a fait naître en lui.
Cet état de l'esprit de l'homme donne la clef de toutes les absurdités tenues pour divines, chez tous les peuples pendant leur période d'ignorance. Plus tard, lorsque les connaissances physiques et le développement graduel de son intelligence font mieux apprécier à l'homme, en quoi peuvent consister l'élévation et la grandeur d'un Être, bien des données censées venues du Ciel prennent rang parmi les fables de la terre, et les notions morales s'épurent par le rejet de tout alliage. Voilà ce que l'histoire retrace; voilà ce qu'elle enseigne à qui veut l'étudier en toute sincérité de cœur, et non avec des préjugés et des théories préconçues auxquelles il s'agit de faire plier les faits. Et si ce progrès réel est consigné dans les annales du passé, comment a-t-il pu s'opérer ? Quel est le mobile coastant qui pousse l'homme à le chercher et à l'atteindre? Evidemment la Raison, rien que la Raison, parce que Dieu voulut bien la rendre assez forte pour qu'elle triomphât, à
amène à la notion de Dieu, seule base véritable et légitime de la loi morale et de la liberté de Thomma ( Voy. le chap. I, pour de plus amples détails.)
la longue, de la superstition, alors même qu'on tiendrait celle-ci pour impérissable et divine sous le nom de religion. Ce résultat ne saurait surprendre quiconque aura lu notre chapitre antérieur, par cela même que ce progrès graduel et successif est une conséquence inévitable de la nature de notre raison et de son intime connexion avec l'Intellect Divin. Et pour mieux faire ressortir les conséquences finales que nous allons indiquer, il ne sera pas inutile de récapituler en peu de mots la base principale des principes , que nous établîmes alors , en rappelant ce qu'est la Raison^ et la portée consolatrice de son influence sur l'homme.
La Raison est le lien visible qui nous unit à Dieu; c'est l'éclair divin qui resplendit en nous, soit le principe constitutif de la clarté de l'auréole céleste, dont une partie, mitigée dans son éclat, fut mise à la portée de notre nature pour que nous pussions nous en servir; c'est, en un mot, la hase même de notre grandeur^ parce que sans ELLE nous serions incapables de nous connaître et de nous élever jusqu'à Dieu, pour l'aimer et le bénir comme le meilleur des Pères.
Grâce pour ceux qui dénigrent ce don auguste de l'Eternel! Grâce pour ceux qui s'oublient au point de déverser le blâme sur le Dieu même qu'ils prétendent servir, en décriant la plus parfaite de ses œuvres! Puissent-ils reconnaître leur erreur et jouir, avant d'expirer, de cette tranquillité d'esprit, de cette paix de l'âme, que V exercice constant de LÀ raison pçut seul nous procurer, par la satisfaction intérieure qui toujours en est inséparable.
Quelqu'étrange qu'une semblable assertion puisse être pour les oreilles du chrétien, qu'il veuille bien réfléchir avant d'en révoquer en doute la réalité. Nous ne lui de-
mandons pas d'acquiescer à nos vues avant de les avoir comprises, car son opposition est loin de nous étonner: elle s'appuie sur des convictions qui ne lui permettent pas de saisir toute la certitude des données sur lesquelles repose la confiance du Rationaliste. Comment exiger de l'homme appelé chrétien, de celui qui convertit la crainte du Seigneur en la source de la Sagesse; Ps. CX, v. 10 Prov. 1, V. 7; Math. X, v. 28; Luc, XH, v. 5, XXIH, 40-43 Act. X, V. 35, Xm, V. 26; Paul aux Rom. XI, v. 20-24 Coloss. m, V. 22; Hébreux X, v. 31 ; I Ep. Pierre H, v. 17 (Bib. trad. de Sacy), qu'il comprenne notre manière d'envisager les choses avant d'avoir admis notre point de départ.
Les convictions du chrétien fondées sur le principe que nous venons de reproduire ne peuvent qu'amoindrir son essor moral. H ne saurait dès lors trouver la paix qu'en se crucifiant moralement, si tant est qu'il puisse jamais parvenir à convertir intégralement la crainte qui le domine sans cesse, en amour confiant et sincère pour le Dieu fantasque qu'il s'est fait, et dont il redoute à toute heure le jugement et la condamnation. Et qu'on ne nous réponde pas que nous abusons des mots et que la base du Christianisme est V amour même deDiEU.De tous les mensonges scandaleux que l'histoire s'est vue contrainte à déposer dans ses annales, il n'en est point de plus audacieusement faux. Les expressions A^ péché ^ con^amnatixm et rachat^ ne sauraient jamais s'accorder avec la loi d'amour, qu'on a méconnue plus ou moins jusqu'ici, quoiqu'elle régisse l'Univers. Nous nous engageons à démontrer, dans la seconde partie de notre œuvre, que cette déclaration foudroyante contre le Christianisme, loin d'être une outrecuidance de nôtre part, n'est que l'expression de l'élan
généreux qui nous entraîne, du feu sacré qui nous anime, alors qu'on se permet de nous dépeindre Dieu sous des couleurs telles qu'il ait été possible, pendant plusieurs siècles, de convertir sa Volonté Sainte en fléau de l'humanité.
Que le chrétien garde sa fantasque Divinité, toute entourée de l'attirail extravagant sans lequel elle ne saurait se faire comprendre à ses yeux , mais qu'il nous laisse notre Dieu jusqu'au jour, pas si lointain peut-être, où vivement touché de la grandeur du seul plan digne du Créateur, il viendra s'agenouiller à nos côtés pour nous presser la main et adorer le seul Dieu dont l'humanité ne puisse avoir honte, et dont elle sera toujours fière d'avoir pu comprendre l'amour.
Et que nos paroles ne fassent naître aucun sourire de pitié, car la confiance du rationaliste est loin d'être le produit d'une imagination exaltée ou fantastique. Elle est si puissante, sa confiance, que la paix de son âme, basée sur la Bonté de Celui qui lui donna la vie pour qu'U atteignît le Bonheur, présente des garanties telles pour son esprit, que rien ne saurait en contrebalancer la force et l'évidence. Loin de se payer de mots pour se torturer l'esprit et comprimer les élans de son cœur, il repousse avec indignation toute doctrine qui tendrait à faire croire que les attributs de Dieu puissent ne pas être harmoniques dans cet Être parfait, et que sa Bonté soit dépourvue des qualités mêmes qui la font resplendir chez la créature. Tranquille et heureux de pouvoir se reposer sur cette base indélébile où la Raison semble s'épanouir, le rationaliste prend en pitié la pierre angulaire de V édifice chrétien. Bien plus; il ose examiner tour à tour les deux façades que cet édifice présente à ses yeux, pour mieux comprendre par quelle voie il a su s'élever au-dessus des tortures re-
présentées sur Tune, tout en reconnaissant le faux éclat des jouissances stériles peintes sur l'autre.
Qui met le rationaliste à Vabri des tourments d^un enfer imaginaire^ en lui faisant repousser un rachat encore plus indigne de VEtre Supérieur qui V imposerait que de la créature dont la faiblesse d^esprit ne pourrait lui permettre d'en saisir tout V odieux.
La Raison, parce qu'elle seule lui feit comprendre que la Grandeur de Dieu ne peut exister en dehors de sa Bonté. La notion de Justice, dont on fait tant étalage, toute relative et propre au développement limité de l'homme sur cette terre, est tout-à-feit inadmisible lorsqu'on cherche à la greffer sur la notion absolue de Perfection^ véritable caractéristique de Dieu. La justice ^ (suum cuique tribuere, assigner à chacun ce qui lui revient) n'a d'empire et de raison d'être que sur cette terre; considérée comme attribut de Dieu ce serait l'amoindrissement de quelqu'une de ses perfections, dès-lors cela ne se peut pas. L'Être Suprême est toujours et dans tous les cas plus que Juste, autrement sa Pajrfatte Bonté s'évanouirait (Nous reviendrons ailleurs sur cet ai^ment Voy. note finale U.)
Et, à l'autre point de vue , qui peut faire- comprendre au nationaliste la certitude d^un bonheur durable et en accord avec la progression desondéveloppmientmtellectuel et moral? (^m^exii le désillusionner sijr la/<^/«a^ des chrétiens en tout point analogue à celle qu'éprouveraient des dilettanti^sams cesse occupés à psalmodier des louanges incomprises, en l'honneur d'un Etre dont ils auraient ob-
* hà justice n'est au f(md que cet indispensable minimum de bonté dont la société ne saurait se passer : son existence est à ce prix.
tenu l'approbation et la faveur par le mépris même qu'ils auraient montré pour ses dons les plus précieux ? — La Raison, toujours la Raison qui seule peut faire luire aux yeux de l'homme rationnel la petitesse réelle d'un semblable Dieu, converti par ses adorateurs en Manitou^ dont la vanité satisfaite serait la suprême puissance. Que dire d'une vanité si monstrueusement extravagante qu'elle tirerait gloire de l'adoration de ceux mêmes qu'elle avilirait, pour en obtenir ce servile hommage? Le simple bon sens sufi&t pour en faire justice, car cette même Raison, relevant l'homme à ses propres yeux, fait resplendir devant lui les reflets de la grandeur de son origine par l'éclat même des conquêtes qu'il sut obtenir sur le monde et sur lui-même. Ces triomphes successifs, eh le rapprochant sans cesse du Créateur, lui font comprendre, par le concours qu'ils ont requis de tous les hommes, que chacun d'eux a droit d'aspirer au bonheur. Et la Raison se charge elle-même de nous le garantir par l'éclatante démonstration qu'elle nous donne du plan réel de notre seul Grand et Vrai Dieu. Son desein est si beau, si merveilleux, si plein ^^ amour et de sagesse que sa Grandeur et sa Bonté Divines semblent avoir rivalisé de sollicitude pour le combiner, et en faire mieux ressortir la tendresse paternelle de Celui qui mit au cœur de la mère cet attachement, que nous prenons toujours pour le plus noble iy^^ humain de l'affection et du dévouement (Voy. le chapitre intitulé : Réponse aux objections).
Ce langage aussi simple qu'élevé ne requiert pas pour être compris et reconnu pour vrai tout le fatras des dogmes religieux, oripeaux vieillis et surannés dont la morale évangélique s'est ridiculement parée, sans doute pour mieux déguiser la faiblesse de certains préceptes étranges,
où le communisme le plus grossier le dispute aux rêves des mystiques les plus rafiinés. Loin de nous l'idée de décrier ce que cette morale peut renfermer de pur et d'élevé, mais plus loin de nous encore la pensée de la croire aucunement supérieure à cette grande et belle morale des Sages payens, exposée dans les sentences claires et incisives de tant de philosophes et de législateurs dont s'honorera toujours l'humanité. Ces hommes éminents sont d'autant plus dignes de notre admiration et de notre reconnaissance, qu'ils eurent assez de confiance en Dieu pour ne pas s'abaisser jusqu'à fausser les apparences en travestissant l'éclat radieux de la vérité morale par l'accoutrement inutile de dermes aussi puérils de conception que repoussants pour le cœur.
Qu'on veuille bien nous prêter que ce que nous voulons dire. Prétendre que la form^ et V organisation postérieure que revêtit le Christianisme pour arriver jusqu'à nous , n'aient pas été plus proprices, pour convertir en Religion Révélée (comme venue de Dieu même) les notions morales qu'il contient, que le simple exposé des maximes des philosophes payens ou les divers traités de morale qu'ils élaborèrent : serait s'égarer sciemment. Mais attribuer à cette forme et à cette organisation postérieure , quelque heureuses et appropriées qu'elles aient été pour les époques successives que le Christianisme devait traverser, Mne portée ûfe/owrf qu'elles n'ont point ni ne sauraient avoir : c'est commettre une erreur pour le moins toute aussi grossière.
La chrysalide sociale chargée de transmettre le savoir d'une époque à l'autre s'approprie toujours aux circonstances dominantes, c'est-à-dire, aux nécessités de la période qu'elle doit favoriser. Nous employons avec inten-
tion et connaissance de cause le mot de période et non celui de siècle^ parce que la durée, qui sépare une chrysalide d'une autre, ne dépend pas du temps matériel mais de la rapidité du progrès accompli pendant ces mêmes siècles. De là vient qu'elle se brisera plus ou moins vite selon l'élévation des principes que renferme la formule, qu'elle est chargée de transmettre jusqu'à ce qu'on l'ait atteinte. La parité des siècles, sous ce rapport, ne peut se comprendre : ce serait un point d'arrêt dans le domaine intellectuel, soit l'immobilité. Pourquoi s'étonner d'une semblable économie, elle n'est que la preuve vivante de l'action providentielle ; sans ce moyen ingénieux on ne saurait comprendre la marche du progrès et le développement intellectuel et moral de l'humanité.
Si V enveloppe ou la chrysalide ^ qui doit protéger le savoir social déjà conquis, ne j)eut être en désaccord avec les nécessités des siècles de la période à laquelle ce savoir doit être transmis, rien de plus simple à saisir que l'importance du but et de V utilité de Informe chré tienne. Les secousses épouvantables qu'éprouva le monde romain à la suite de l'irruption des Barbares et de leurs succès (motivés par bien des causes que nous ne pouvons exposer ici, mais parmi lesquelles on ne saurait oublier les tendances des premiers chrétiens); le bouleversement des lois et des mœurs, conséquences nécessaires dès que la conquête devient générale et transforme la condition et l'état civil des habitants des pays soumis; le mélange de peuples divers et de civilisations opposées, suivi d'une transaction, où l'égoïsme eut autant de part que la duplicité (pour mieux établir au nom de Dieu le système le plus complet et le mieux ourdi d'exploitation, par cela m^e qu'on sut s'étayer, tout en les faussant, des tendances élevées de
rhomme) : voilà plus de motife qu'il n'en faut pour comprendre et apprécier, non seulement l'utilité de la chrysalide chrétienne, mais encore les abus auxquels elle a donné lieu, par la persistance outrée qu'on a mise à convertir en forme définitive ou but réalisé une chrysalide temporaire et transitoire.
Nous ne pouvons exposer ici notre opinion sur la divinité du christianisme, vu que nous avons consacré dans le courant de l'ouvrage assez de pages à cet objet, mais nous ne voulons pas terminer celui-ci sans ajouter quelques mots pour faire comprendre les sources multiples de ce même christianisme.
Nul homme instruit ne peut ignorer que Jésus n'a rien transmis à la postérité, puisque sa vie et ses discours sont décrits dans des ouvrages bien postérieurs à l'époque où sa mort est censée avoir eu lieu. Eh bien! qu'on se donne la peine d'ouvrir les historiens payens et d'étudier les points suivants :
1 ** L'état social du monde Romain, les mœurs publiques et privées des habitants, les doctrines opposées qui se partageaient les écoles et la tolérance du vulgaire en niatière de religion.
2'' L'impulsion nouvelle communiquée à toutes les doctrines philosophiques par leur diffusion dans l'Empire, suivie du mouvement imprimé par les savants et les philosophes de l'Ecole d'Alexandrie. Ce dernier fait est d'autant plus digne d'attention que la tendance à la conciliatùm des systèmes opposés est le caractère dominant de cette Ecole. Ce but devait entraîner avec lui \ examen de tous les systèmes philosophiques et religieux, soit de l'Orient (sans oublier la loi hébraïque et ses gloses, plus ou moins empreintes des idées religieuses des peuples qui
subjuguèrent tour à tour les Juifs (royaumes d'Israël et de Juda), comme l'a pleinement confirmé l'étude du Talmud et de la Kabbale), soit de Grèce, soit de Rome, et dès lors produire certain amalgame qui tiendrait dé tout ce qui pourrait avoir servi, plus ou moins, à le former. Nous verrons ailleurs jusqu'à quel point le Christianisme reproduit à merveille cette image d'un assemblage incohérent de doctrines opposées, uniquement enlacées par le cadre qui leur sert de lien, c'est-à-dire, par la vie dite messtaniqtie de Jésus.
S** L'école d'où sortirent plus ou moins directement les principaux Pères de l'Eglise, autrement dit les plus célèbres d'entr'eux.
4** S'il n'existe pas une grande analogie entre les doctrines, les métaphores et les expressions des livres saints de la Nouvelle-Alliance, et le langage employé parles philosophes d'Alexandrie et les soutiens des sectes les plus renommées de l'époque. Cette observation s'adresse principalement au seul Evangile où la doctrine chrétienne ait tenté de revêtir une forme philosophique. Nous en disons autant des écrits de Saul de Tarse, glorifié par ses partisants sous le nom de St-Paul.
Après cette appréciation, on comprendra sans peine d'où sortit ce système hétérogène, décoré du nom de christianisme, aux préceptes variés, tantôt nobles et purs, tantôt enthousiastes et communistes (irréalisables), flanqués et étayés de dogmes postérieurs aussi ténébreux qu'extravagants.
Le tort et l'erreur, tout à la fois de ceux qui veulent nous asservir à la forme chrétienne , en la tenant pour divine , ressemblent fort à la prétention et à la méprise que commettrait celui qui voudrait emprisonner le corps d'un
adulte dans le vêtement qui servit à ses membres dans son enfance.
\jQpayen avili tout aussi bien que le barbare ignorant ^ pouvaient requérir que le prestige de l'inconnu s'alliât à l'éclat de la forme pour se rendre jet s'avouer vaincus; mais l'être intelligent et moral ne saurait céder que devant la preuve rationnelle. La représentation plus ou moins vive de ce qu'on tiendrait pour la vérité, ne peut surprendre et entraîner que l'homme matériel, vu qu'à toute personne de sens et d'une certaine portée, il faut d'autres fondements à sa conviction. Le bruit et l'éclat l'impressionnentsipeu, qu'elle se permet de les analyser pour s'en rendre compte. Aussi, pour un tel homme, V absurde ne devient-il jamais divin par les oripeaux mystiques dont on l'aflFable; de pareilles jongleries, au contraire, excitent son mépris ou sa commisération, selon qu'il envisage les mystificateurs intéressés ou qu'il tourne ses regards du côté des innocentes victimes de ces mêmes turpitudes. Bien plus; la noble indignation qui ne tarde pas à suivre ces divers sentiments est souvent la cause réelle des attaques dirigées contre les pratiques superstitieuses.
En résumé, si la Raison peut nous éclairer sur tout ce qui nous intéresse, si seule elle est capable de nous grandir en nous rapprochant de Dieu, le cœur joyeux et la paix dans l'âme: qui pourra s'élever contre elle? Les intéressés et les entêtés aveugles^ leurs victimes, seront seuls à la méconnaître. Que pourrions-nous faire pour eux? Rien, si ce n'est leur mettre devant les yeux les preuves de la
* Nous aurons occasion ailleurs de feire ressortir à quel point Télément dit barbare réagit sur le monde romain et fut régénérateur, à bien des égards, pour une semblable société.
FmVe', pour qu'ils puissent en profiter lorsqu'ils voudront nous lire, ce qui pourrait fort bien n'avoir jamais lieu.
Les mécomptes et le désenchantement opéreront peutêtre plus tard cet heureux résultat, en triomphant un jour de l'aveuglement des uns et de la dureté de cœur des autres. Dieu veuille que cela tarde le moins possible, afin qu'eux aussi soient appelés, avant de mourir, à comprendre jusqu'où peut aller l'amour de ce Dieu qui, dans sa Bonté, s'est plu paternellement à nous laisser entrevoir l'horizon immense de notre bonheur à venir. Béni soit-il pour ce nouveau bienfait, répété sur tant d'autres!